La Conquete De Plassans
E >>
Emile Zola >> La Conquete De Plassans
Pages:
1 |
2 |
3 |
4 |
5 |
6 |
7 |
8 |
9 |
10 |
11 |
12 |
13 |
14 |
15 |
16 |
17 |
18 |
19 |
20 |
21 |
22 |
23 |
24 |
25 |
26 |
27 |
28 Produced by Carlo Traverso, Marc D'Hooghe and the Online Distributed
Proofreading Team.
LA CONQUÊTE DE PLASSANS par Émile Zola
I
Désirée battit des mains. C'était une enfant de quatorze ans, forte
pour son âge, et qui avait un rire de petite fille de cinq ans.
--Maman, maman! cria-t-elle, vois ma poupée!
Elle avait pris à sa mère un chiffon, dont elle travaillait depuis un
quart d'heure à faire une poupée, en le roulant et en l'étranglant
par un bout, à l'aide d'un brin de fil. Marthe leva les yeux du bas
qu'elle raccommodait avec des délicatesses de broderie. Elle sourit à
Désirée.
--C'est un poupon, ça! dit-elle. Tiens, fais une poupée. Tu sais, il
faut qu'elle ait une jupe, comme une dame.
Elle lui donna une rognure d'indienne qu'elle trouva dans sa table à
ouvrage; puis, elle se remit à son bas, soigneusement. Elles étaient
toutes deux assises, à un bout de l'étroite terrasse, la fille sur
un tabouret, aux pieds de la mère. Le soleil couchant, un soleil de
septembre, chaud encore, les baignait d'une lumière tranquille; tandis
que, devant elles, le jardin, déjà dans une ombre grise, s'endormait.
Pas un bruit, au dehors, ne montait de ce coin désert de la ville.
Cependant, elles travaillèrent dix grandes minutes en silence. Désirée
se donnait une peine infinie pour faire une jupe à sa poupée. Par
moments, Marthe levait la tête, regardait l'enfant avec une tendresse
un peu triste. Comme elle la voyait très-embarrassée:
--Attends, reprit-elle; je vais lui mettre les bras, moi.
Elle prenait la poupée, lorsque deux grands garçons de dix-sept et
dix-huit ans descendirent le perron. Ils vinrent embrasser Marthe.
--Ne nous gronde pas, maman, dit gaiement Octave. C'est moi qui
ai mené Serge à la musique.... Il y avait un monde, sur le cours
Sauvaire!
--Je vous ai crus retenus au collège, murmura la mère; sans cela,
j'aurais été bien inquiète.
Mais Désirée, sans plus songer à la poupée, s'était jetée au cou de
Serge, en lui criant:
--J'ai un oiseau qui s'est envolé, le bleu, celui dont tu m'avais fait
cadeau.
Elle avait une grosse envie de pleurer. Sa mère, qui croyait ce
chagrin oublié, eut beau lui montrer la poupée. Elle tenait le bras de
son frère, elle répétait, en l'entraînant vers le jardin:
--Viens voir.
Serge, avec sa douceur complaisante, la suivit, cherchant à la
consoler. Elle le conduisit à une petite serre, devant laquelle
se trouvait une cage posée sur un pied. Là, elle lui expliqua que
l'oiseau s'était sauvé au moment où elle avait ouvert la porte pour
l'empêcher de se battre avec un autre.
--Pardi! ce n'est pas étonnant, cria Octave, qui s'était assis sur la
rampe de la terrasse: elle est toujours à les toucher, elle regarde
comment ils sont faits et ce qu'ils ont dans le gosier pour chanter.
L'autre jour, elle les a promenés toute une après-midi dans ses
poches, afin qu'ils aient bien chaud.
--Octave!... dit Marthe d'un ton de reproche; ne la tourmente pas, la
pauvre enfant.
Désirée n'avait pas entendu. Elle racontait à Serge, avec de longs
détails, de quelle façon l'oiseau s'était envolé.
--Vois-tu, il a glissé comme ça, il est allé se poser à côté, sur le
grand poirier de monsieur Rastoil. De là, il a sauté sur le prunier,
au fond. Puis il a repassé sur ma tête, et il est entré dans les
grands arbres de la sous-préfecture, où je ne l'ai plus vu, non, plus
du tout.
Des larmes parurent au bord de ses yeux.
--Il reviendra peut-être, hasarda Serge.
--Tu crois?... J'ai envie de mettre les autres dans une boîte et de
laisser la cage ouverte toute la nuit.
Octave ne put s'empêcher de rire; mais Marthe rappela Désirée.
--Viens donc voir, viens donc voir!
Et elle lui présenta la poupée. La poupée était superbe; elle avait
une jupe roide, une tête formée d'un tampon d'étoffe, des bras faits
d'une lisière cousue aux épaules. Le visage de Désirée s'éclaira
d'une joie subite. Elle se rassit sur le tabouret, ne pensant plus
à l'oiseau, baisant la poupée, la berçant dans sa main, avec une
puérilité de gamine.
Serge était venu s'accouder près de son frère. Marthe avait repris son
bas.
--Alors, demanda-t-elle, la musique a joué?
--Elle joue tous les jeudis, répondit Octave. Tu as tort, maman, de ne
pas venir. Toute la ville est là, les demoiselles Rastoil, madame de
Condamin, monsieur Paloque, la femme et la fille du maire... Pourquoi
ne viens-tu pas? Marthe ne leva pas les yeux; elle murmura, en
achevant une reprise:
--Vous savez bien, mes enfants, que je n'aime pas sortir. Je suis si
tranquille, ici. Puis, il faut que quelqu'un reste avec Désirée.
Octave ouvrait les lèvres, mais il regarda sa soeur et se tut. Il
demeura là, sifflant doucement, levant les yeux sur les arbres de la
préfecture, pleins du tapage des pierrots qui se couchaient, examinant
les poiriers de M. Rastoil, derrière lesquels descendait le soleil.
Serge avait sorti de sa poche un livre qu'il lisait attentivement.
Il y eut un silence recueilli, chaud d'une tendresse muette, dans la
bonne lumière jaune qui pâlissait peu à peu sur la terrasse. Marthe,
couvant du regard ses trois enfants, au milieu de cette paix du soir,
tirait de grandes aiguillées régulières.
--Tout le monde est donc en retard aujourd'hui? reprit-elle au bout
d'un instant. Il est près de dix heures, et votre père ne rentre
pas.... Je crois qu'il est allé du côté des Tulettes.
--Ah bien! dit Octave, ce n'est pas étonnant, alors.... Les paysans
des Tulettes ne le lâchent plus, quand ils le tiennent.... Est-ce pour
un achat de vin?
--Je l'ignore, répondit Marthe; vous savez qu'il n'aime pas à parler
de ses affaires.
Un silence se fit de nouveau. Dans la salle à manger, dont la fenêtre
était grande ouverte sur la terrasse, la vieille Rose, depuis un
moment, mettait le couvert, avec des bruits irrités de vaisselle et
d'argenterie. Elle paraissait de fort méchante humeur, bousculant
les meubles, grommelant des paroles entrecoupées. Puis elle alla se
planter à la porte de la rue, allongeant le cou, regardant au loin la
place de la Sous-Préfecture. Après quelques minutes d'attente, elle
vint sur le perron, criant:
--Alors, monsieur Mouret ne rentrera pas dîner?
--Si, Rose, attendez, répondit Marthe paisiblement.
--C'est que tout brûle. Il n'y a pas de bon sens. Quand monsieur fait
de ces tours-là, il devrait bien prévenir.... Moi, ça m'est égal, après
tout. Le dîner ne sera pas mangeable.
--Tu crois, Rose? dit derrière elle une voix tranquille. Nous le
mangerons tout de même, ton dîner.
C'était Mouret qui rentrait. Rosé se tourna, regarda son maître en
face, comme sur le point d'éclater; mais, devant le calme absolu de
ce visage où perçait une pointe de goguenarderie bourgeoise, elle
ne trouva pas une parole, elle s'en alla. Mouret descendit sur la
terrasse, où il piétina, sans s'asseoir. Il se contenta de donner,
du bout des doigts, une petite tape sur la joue de Désirée, qui lui
sourit. Marthe avait levé les yeux; puis, après avoir regardé son
mari, elle s'était mise à ranger son ouvrage dans sa table.
--Vous n'êtes pas fatigué? demanda Octave, qui regardait les souliers
de son père, blancs de poussière.
--Si, un peu, répondit Mouret, sans parler autrement de la longue
course qu'il venait de faire à pied.
Mais il aperçut, au milieu du jardin, une bêche et un râteau que les
enfants avaient dû oublier là.
--Pourquoi ne rentre-t-on pas les outils? s'écria-t-il. Je l'ai dit
cent fois. S'il venait à pleuvoir, ils seraient rouillés.
Il ne se fâcha pas davantage. Il descendit dans le jardin, alla
lui-même chercher la bêche et le râteau, qu'il revint accrocher
soigneusement au fond de la petite serre. En remontant sur la
terrasse, il furetait des yeux dans tous les coins des allées pour
voir si chaque chose était bien en ordre.
--Tu apprends tes leçons, toi? demanda-t-il en passant à côté de
Serge, qui n'avait pas quitté son livre.
--Non, mon père, répondit l'enfant. C'est un livre que l'abbé
Bourrette m'a prêté, la relation des _Missions en Chine_.
Mouret s'arrêta net devant sa femme.
--A propos, reprit-il, il n'est venu personne?
--Non, personne, mon ami, dit Marthe d'un air surpris.
Il allait continuer, mais il parut se raviser; il piétina encore un
instant, sans rien dire; puis, s'avançant vers le perron:
--Eh bien! Rose, et ce dîner qui brûlait?
--Pardi! cria du fond du corridor la voix furieuse de la cuisinière,
il n'y a plus rien de prêt maintenant; tout est froid. Vous attendrez,
monsieur. Mouret eut un rire silencieux; il cligna l'oeil gauche, en
regardant sa femme et ses enfants. La colère de Rose semblait l'amuser
fort. Il s'absorba ensuite dans le spectacle des arbres fruitiers de
son voisin.
--C'est surprenant, murmura-t-il, monsieur Rastoil a des poires
magnifiques, cette année.
Marthe, inquiète depuis un instant, semblait avoir une question sur
les lèvres. Elle se décida, elle dit timidement:
--Est-ce que tu attendais quelqu'un aujourd'hui, mon ami?
--Oui et non, répondit-il, en se mettant à marcher de long en large.
--Tu as loué le second étage, peut-être?
--J'ai loué, en effet.
Et, comme un silence embarrassé se faisait, il continua de sa voix
paisible:
--Ce matin, avant départir pour les Tulettes, je suis monté chez
l'abbé Bourrette; il a été très-pressant, et, ma foi! j'ai conclu....
Je sais bien que cela te contrarie. Seulement, songe un peu, tu n'es
pas raisonnable, ma bonne. Ce second étage ne nous servait à rien;
il se délabrait. Les fruits que nous conservions dans les chambres,
entretenaient là une humidité qui décollait les papiers.... Pendant
que j'y songe, n'oublie pas de faire enlever les fruits dès demain:
notre locataire peut arriver d'un moment à l'autre.
--Nous étions pourtant si à l'aise, seuls dans notre maison! laissa
échapper Marthe à demi-voix.
--Bah! reprit Mouret, un prêtre, ce n'est pas bien gênant. Il vivra
chez lui, et nous chez nous. Ces robes noires, ça se cache pour avaler
un verre d'eau.... Tu sais si je les aime, moi! Des fainéants, la
plupart.... Eh bien! ce qui m'a décidé à louer, c'est que justement
j'ai trouvé un prêtre. Il n'y a rien à craindre pour l'argent avec
eux, et on ne les entend pas même mettre leur clef dans la serrure.
Marthe restait désolée. Elle regardait, autour d'elle, la maison
heureuse, baignant dans l'adieu du soleil le jardin, où l'ombre
devenait plus grise; elle regardait ses enfants, son bonheur endormi
qui tenait là, dans ce coin étroit.
--Et sais-tu quel est ce prêtre? reprit-elle.
--Non, mais l'abbé Bourrette a loué en son nom, cela suffit. L'abbé
Bourrette est un brave homme.... Je sais que notre locataire s'appelle
Faujas, l'abbé Faujas, et qu'il vient du diocèse de Besançon. Il
n'aura pas pu s'entendre avec son curé; on l'aura nommé vicaire ici,
à Saint-Saturnin. Peut-être qu'il connaît notre évêque, monseigneur
Rousselot. Enfin, ce ne sont pas nos affaires, tu comprends... Moi,
dans tout ceci, je me fie à l'abbé Bourrette.
Cependant, Marthe ne se rassurait pas. Elle tenait tête à son mari, ce
qui lui arrivait rarement.
--Tu as raison, dit-elle, après un court silence, l'abbé est un digne
homme. Seulement, je me souviens que lorsqu'il est venu pour visiter
l'appartement, il m'a dit ne pas connaître la personne au nom de
laquelle il était chargé de louer. C'est une de ces commissions comme
on s'en donne entre prêtres, d'une ville à une autre.... Il me semble
que tu aurais pu écrire à Besançon, te renseigner, savoir enfin qui tu
vas introduire chez toi.
Mouret ne voulait point s'emporter; il eut un rire de complaisance.
--Ce n'est pas le diable, peut-être.... Te voilà toute tremblante. Je
ne te savais pas si superstitieuse que ça. Tu ne crois pas au moins
que les prêtres portent malheur, comme on dit. Ils ne portent pas
bonheur non plus, c'est vrai. Ils sont comme les autres hommes.... Ah
bien! tu verras, lorsque cet abbé sera là, si sa soutane me fait peur!
--Non, je ne suis pas superstitieuse, tu le sais, murmura Marthe. J'ai
comme un gros chagrin, voilà tout.
Il se planta devant elle, il l'interrompit d'un geste brusque.
--C'est assez, n'est-ce pas? dit-il. J'ai loué, n'en parlons plus.
Et il ajouta, du ton railleur d'un bourgeois qui croit avoir conclu
une bonne affaire:
--Le plus clair, c'est que j'ai loué cent cinquante francs: ce sont
cent cinquante francs de plus qui entreront chaque année dans la
maison.
Marthe avait baissé la tète, ne protestant plus que par un balancement
vague des mains, fermant doucement les yeux, comme pour ne pas laisser
tomber les larmes dont ses paupières étaient toutes gonflées. Elle
jeta un regard furtif sur ses enfants, qui, pendant l'explication
qu'elle venait d'avoir avec leur père, n'avaient pas paru entendre,
habitués sans doute à ces sortes de scènes où se complaisait la verve
moqueuse de Mouret.
--Si vous voulez manger maintenant, vous pouvez venir, dit Rose de sa
voix maussade, en s'avançant sur le perron.
--C'est cela. Les enfants, à la soupe! cria gaiement Mouret, sans
paraître garder la moindre méchante humeur. La famille se leva. Alors
Désirée, qui avait gardé sa gravité de pauvre innocente, eut comme un
réveil de douleur, en voyant tout le monde se remuer. Elle se jeta au
cou de son père, elle balbutia:
--Papa, j'ai un oiseau qui s'est envolé.
--Un oiseau, ma chérie? Nous le rattraperons.
Et il la caressait, il se faisait très-calin. Mais il fallut qu'il
allât, lui aussi, voir la cage. Quand il ramena l'enfant, Marthe et
ses deux fils se trouvaient déjà dans la salle à manger. Le soleil
couchant, qui entrait par la fenêtre, rendait toutes gaies les
assiettes de porcelaine, les timbales des enfants, la nappe blanche.
La pièce était tiède, recueillie, avec l'enfoncement verdâtre du
jardin.
Comme Marthe, calmée par cette paix, ôtait en souriant le couvercle
de la soupière, un bruit se fit dans le corridor. Rose, effarée,
accourut, en bulbutiant:
--Monsieur l'abbé Faujas est là. II
Mouret fit un geste de contrariété. Il n'attendait réellement son
locataire que le surlendemain, au plus tôt. Il se levait vivement,
lorsque l'abbé Faujas parut à la porte, dans le corridor. C'était un
homme grand et fort, une face carrée, aux traits larges, au teint
terreux. Derrière lui, dans son ombre, se tenait une femme âgée qui
lui ressemblait étonnamment, plus petite, l'air plus rude. En voyant
la table mise, ils eurent tous les deux un mouvement d'hésitation; ils
reculèrent discrètement, sans se retirer. La haute figure noire du
prêtre faisait une tache de deuil sur la gaieté du mur blanchi à la
chaux.
--Nous vous demandons pardon de vous déranger, dit-il à Mouret. Nous
venons de chez monsieur l'abbé Bourrette; il a dû vous prévenir....
--Mais pas du tout! s'écria Mouret. L'abbé n'en fait jamais d'autres;
il a toujours l'air de descendre du paradis.... Ce matin encore,
monsieur, il m'affirmait que vous ne seriez pas ici avant deux
jours.... Enfin, il va falloir vous installer tout de même. L'abbé
Faujas s'excusa. Il avait une voix grave, d'une grande douceur dans
la chute des phrases. Vraiment, il était désolé d'arriver à un pareil
moment. Quand il eut exprimé ses regrets, sans bavardage, en dix
paroles nettement choisies, il se tourna pour payer le commissionnaire
qui avait apporté sa malle. Ses grosses mains bien faites tirèrent
d'un pli de sa soutane une bourse, dont on n'aperçut que les anneaux
d'acier; il fouilla un instant, palpant du bout des doigts, avec
précaution, la tête baissée. Puis, sans qu'on eût vu la pièce de
monnaie, le commissionnaire s'en alla. Lui, reprit de sa voix polie:
--Je vous en prie, monsieur, remettez-vous à table.... Votre
domestique nous indiquera l'appartement. Elle m'aidera à monter ceci.
Il se baissait déjà pour prendre une poignée de la malle. C'était une
petite malle de bois, garantie par des coins et des bandes de tôle;
elle paraissait avoir été réparée, sur un des flancs, à l'aide d'une
traverse de sapin. Mouret resta surpris, cherchant des yeux les autres
bagages du prêtre; mais il n'aperçut qu'un grand panier, que la dame
âgée tenait à deux mains, devant ses jupes, s'entêtant, malgré la
fatigue, à ne pas le poser à terre. Sous le couvercle soulevé, parmi
des paquets de linge, passaient le coin d'un peigne enveloppé dans du
papier, et le cou d'un litre mal bouché.
--Non, non, laissez cela, dit Mouret en poussant légèrement la malle
du pied. Elle ne doit pas être lourde; Rose la montera bien toute
seule.
Il n'eut sans doute pas conscience du secret dédain qui perçait dans
ses paroles. La dame âgée le regarda fixement de ses yeux noirs; puis,
elle revint à la salle à manger, à la table servie, qu'elle examinait
depuis qu'elle était là. Elle passait d'un objet à l'autre, les lèvres
pincées. Elle n'avait pas prononcé une parole. Cependant, l'abbé
Faujas consentit à laisser la malle. Dans la poussière jaune du soleil
qui entrait par la porte du jardin, sa soutane râpée semblait toute
rouge; des reprises en brodaient les bords; elle était très-propre,
mais si mince, si lamentable, que Marthe, restée assise jusque-là avec
une sorte de réserve inquiète, se leva à son tour. L'abbé, qui n'avait
jeté sur elle qu'un coup d'oeil rapide, aussitôt détourné, la vit
quitter sa chaise, bien qu'il ne parût nullement la regarder.
--Je vous en prie, répéta-t-il, ne vous dérangez pas; nous serions
désolés de troubler votre dîner.
--Eh bien! c'est cela, dit Mouret qui avait faim. Rose va vous
conduire. Demandez-lui tout ce dont vous aurez besoin....
Installez-vous, installez-vous à votre aise.
L'abbé Faujas, après avoir salué, se dirigeait déjà vers l'escalier,
lorsque Marthe s'approcha de son mari, en murmurant:
--Mais, mon ami, tu ne songes pas....
--Quoi donc? demanda-t-il, voyant qu'elle hésitait.
--Les fruits, tu sais bien.
--Ah! diantre! c'est vrai, il y a les fruits, dit-il d'un ton
consterné. Et, comme l'abbé Faujas revenait, l'interrogeant du regard:
--Je suis vraiment bien contrarié, monsieur, reprit-il. Le père
Bourrette est sûrement un digne homme, seulement il est fâcheux que
vous l'ayez chargé de votre affaire.... Il n'a pas pour deux liards
de tête.... Si nous avions su, nous aurions tout préparé. Au lieu que
nous voilà maintenant avec un déménagement à faire.... Vous comprenez,
nous utilisions les chambres. Il y a là-haut, sur le plancher, toute
notre récolte de fruits, des figues, des pommes, du raisin....
Le prêtre l'écoutait avec une surprise que sa grande politesse ne
réussissait plus à cacher. --Oh! mais ça ne sera pas long, continua
Mouret. En dix minutes, si vous voulez bien prendre la peine
d'attendre, Rose va débarrasser vos chambres.
Une vive inquiétude grandissait sur le visage terreux de l'abbé.
--Le logement est meublé, n'est-ce pas? demanda-t-il.
--Du tout, il n'y a pas un meuble; nous ne l'avons jamais habité.
Alors, le prêtre perdit son calme; une lueur passa dans ses yeux gris.
Il s'écria avec une violence contenue:
--Comment! mais j'avais formellement recommandé dans ma lettre de
louer un logement meublé. Je ne pouvais pas apporter des meubles dans
ma malle, bien sûr.
--Hein! qu'est-ce que je disais? cria Mouret d'un ton plus haut.
Ce Bourrette est incroyable.... Il est venu, monsieur, et il a vu
certainement les pommes, puisqu'il en a même pris une dans la main, en
déclarant qu'il avait rarement admiré une aussi belle pomme. Il a dit
que tout lui semblait très-bien, que c'était ça qu'il fallait, et
qu'il louait.
L'abbé Faujas n'écoutait plus; tout un flot de colère était monté à
ses joues. Il se tourna, il balbutia, d'une voix anxieuse:
--Mère, vous entendez? il n'y a pas de meubles.
La vieille dame, serrée dans son mince châle noir, venait de visiter
le rez-de-chaussée, à petits pas furtifs, sans lâcher son panier. Elle
s'était avancée jusqu'à la porte de la cuisine, en avait inspecté les
quatre murs; puis, revenant sur le perron, elle avait lentement, d'un
regard, pris possession du jardin. Mais la salle à manger surtout
l'intéressait; elle se tenait de nouveau debout, en face de la table
servie, regardant fumer la soupe, lorsque son fils lui répéta:
--Entendez-vous, mère? il va falloir aller à l'hôtel.
Elle leva la tête, sans répondre; toute sa face refusait de quitter
cette maison, dont elle connaissait déjà les moindres coins. Elle eut
un imperceptible haussement d'épaules, les yeux vagues, allant de la
cuisine au jardin et du jardin à la salle à manger.
Mouret, cependant, s'impatientait. Voyant que ni la mère ni le fils ne
paraissaient décidés à quitter la place, il reprit:
--C'est que nous n'avons pas de lits, malheureusement.... Il y a bien,
au grenier, un lit de sangle, dont madame, à la rigueur, pourrait
s'accommoder jusqu'à demain; seulement, je ne vois pas trop sur quoi
coucherait monsieur l'abbé.
Alors madame Faujas ouvrit enfin les lèvres; elle dit d'une voix
brève, au timbre un peu rauque:
--Mon fils prendra le lit de sangle.... Moi, je n'ai besoin que d'un
matelas par terre, dans un coin. L'abbé approuva cet arrangement d'un
signe de tête. Mouret allait se récrier, chercher autre chose; mais,
devant l'air satisfait de ses nouveaux locataires, il se tut, se
contentant d'échanger avec sa femme un regard d'étonnement.
--Demain il fera jour, dit-il avec sa pointe de moquerie bourgeoise;
vous pourrez vous meubler comme vous l'entendrez. Rose va monter
enlever les fruits et faire les lits. Si vous voulez attendre un
instant sur la terrasse.... Allons, donnez deux chaises, mes enfants.
Les enfants, depuis l'arrivée du prêtre et de sa mère, étaient
demeurés tranquillement assis devant la table. Ils les examinaient
curieusement. L'abbé n'avait pas semblé les apercevoir; mais madame
Faujas s'était arrêtée un instant à chacun d'eux, les dévisageant,
comme pour pénétrer d'un coup dans ces jeunes têtes. En entendant les
paroles de leur père, ils s'empressèrent tous trois et sortirent des
chaises.
La vieille dame ne s'assit pas. Comme Mouret se tournait, ne
l'apercevant plus, il la vit plantée devant une des fenêtres
entrebâillées du salon; elle allongeait le cou, elle achevait son
inspection, avec l'aisance tranquille d'une personne qui visite une
propriété à vendre. Au moment où Rose soulevait la petite malle, elle
rentra dans le vestibule, en disant simplement:
--Je monte l'aider.
Et elle monta derrière la domestique. Le prêtre ne tourna pas même la
tête; il souriait aux trois enfants, restés debout devant lui. Son
visage avait une expression de grande douceur, quand il voulait,
malgré la dureté du front et les plis rudes de la bouche.
--C'est toute votre famille, madame? demanda-t-il à Marthe, qui
s'était approchée.
--Oui, monsieur, répondit-elle, gênée par le regard clair qu'il fixait
sur elle.
Mais il regarda de nouveau les enfants, il continua:
--Voilà deux grands garçons qui seront bientôt des hommes.... Vous
avez fini vos études, mon ami?
Il s'adressait à Serge. Mouret coupa la parole à l'enfant.
--Celui-ci a fini, bien qu'il soit le cadet. Quand je dis qu'il a
fini, je veux dire qu'il est bachelier, car il est rentré au collège
pour faire une année de philosophie: c'est le savant de la famille...
L'autre, l'aîné, ce grand dadais, ne vaut pas grand'chose, allez. Il
s'est déjà fait refuser deux fois au baccalauréat, et vaurien avec
cela, toujours le nez en l'air, toujours polissonnant.
Octave écoutait ces reproches en souriant, tandis que Serge avait
baissé la tête sous les éloges. Faujas parut un instant encore les
étudier en silence; puis, passant à Désirée, retrouvant son air
tendre:
--Mademoiselle, demanda-t-il, me permettrez-vous d'être votre ami?
Elle ne répondit pas; elle vint, presque effrayée, se cacher le visage
contre l'épaule de sa mère. Celle-ci, au lieu de lui dégager la face,
la serra davantage, en lui passant un bras à la taille.
--Excusez-la, dit-elle avec quelque tristesse; elle n'a pas la tête
forte, elle est restée petite fille.... C'est une innocente.... Nous
ne la tourmentons pas pour apprendre. Elle a quatorze ans, et elle ne
sait encore qu'aimer les bêtes.
Désirée, sous les caresses de sa mère, s'était rassurée; elle avait
tourné la tète, elle souriait. Puis, d'un air hardi;
--Je veux bien que vous soyez mon ami.... Seulement vous ne faites
jamais de mal aux mouches, dites?
Et, comme tout le monde s'égayait autour d'elle:
--Octave les écrase, les mouches; continua-t-elle gravement. C'est
très-mal.
L'abbé Faujas s'était assis. Il semblait très-las. Il s'abandonna un
moment à la paix tiède de la terrasse, promenant ses regards ralentis
sur le jardin, sur les arbres des propriétés voisines. Ce grand calme,
ce coin désert de petite ville, lui causaient une sorte de surprise.
Son visage se tacha de plaques sombres.
--On est très-bien ici, murmura-t-il.
Puis il garda le silence, comme absorbé et perdu. Il eut un léger
sursaut, lorsque Mouret lui dit avec un rire:
--Si vous le permettez, maintenant, monsieur, nous allons nous mettre
à table.
Et, sur le regard de sa femme:
--Vous devriez faire comme nous, accepter une assiette de soupe. Cela
vous éviterait d'aller dîner à l'hôtel.... Ne vous gênez pas, je vous
en prie.
Pages:
1 |
2 |
3 |
4 |
5 |
6 |
7 |
8 |
9 |
10 |
11 |
12 |
13 |
14 |
15 |
16 |
17 |
18 |
19 |
20 |
21 |
22 |
23 |
24 |
25 |
26 |
27 |
28