La Bete Humaine
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M. Denizet revint a l'affaire.
--Vraiment, le croyez-vous?
--Dame! s'ils avaient connaissance du testament, leur interet a
la mort de notre pauvre pere est demontre... Remarquez, en
outre, qu'ils ont ete les derniers a causer avec lui...
Enfin, tout cela semble bien louche.
Impatiente, derange dans sa nouvelle hypothese, le juge se tourna
vers Berthe.
--Et vous madame, pensez-vous votre ancienne amie capable d'un
tel crime?
Avant de repondre, elle regarda son mari. En quelques mois de
menage, leur mauvaise grace, leur secheresse a tous deux
s'etaient communiquees et exagerees. Ils se gataient ensemble,
c'etait lui qui l'avait jetee sur Severine, au point que, pour
ravoir la maison, elle l'aurait fait arreter sur l'heure
--Mon Dieu! monsieur, finit-elle par dire, la personne dont vous
parlez avait de tres mauvais instincts, etant petite.
--Quoi donc? l'accusez-vous de s'etre mal conduite a Doinville?
--Oh! non, monsieur, mon pere ne l'aurait pas gardee.
Dans ce cri, se revoltait la pruderie de la bourgeoise honnete,
qui n'aurait jamais une faute a se reprocher, et qui mettait sa
gloire a etre une des vertus les plus incontestables de Rouen,
saluee et recue partout.
--Seulement, continua-t-elle, quand il y a des habitudes de
legerete et de dissipation... Enfin, monsieur, bien des choses
que je n'aurais pas crues possibles, me paraissent certaines
aujourd'hui.
De nouveau, M. Denizet eut un mouvement d'impatience. Il n'etait
plus du tout sur cette piste, et quiconque y demeurait devenait
son adversaire, lui semblait s'attaquer a la surete de son
intelligence.
--Voyons, pourtant, il faut raisonner, s'ecria-t-il. Des gens
comme les Roubaud ne tuent pas un homme comme votre pere, pour
heriter plus vite; ou, tout au moins, il y aurait des indices de
leur hate, je trouverais ailleurs des traces de cette aprete a
posseder et a jouir. Non, le mobile ne suffit point, il faudrait
en decouvrir un autre, et il n'y a rien, vous n'apportez rien
vous-memes... Puis, retablissez les faits, ne constatez-vous pas
des impossibilites materielles? Personne n'a vu les Roubaud
monter dans le coupe, un employe croit meme pouvoir affirmer
qu'ils sont retournes dans leur compartiment. Et, puisqu'ils y
etaient pour sur a Barentin, il serait necessaire d'admettre un
va-et-vient de leur wagon a celui du president, dont les
separaient trois autres voitures, cela pendant les quelques
minutes du trajet, lorsque le train etait lance a toute vitesse.
Est-ce vraisemblable? j'ai questionne des mecaniciens, des
conducteurs. Tous m'ont dit qu'une grande habitude seule pouvait
donner assez de sang-froid et d'energie... La femme n'en aurait
pas ete en tout cas, le mari se serait risque sans elle; et pour
quoi faire, pour tuer un protecteur qui venait de les tirer d'un
embarras grave? Non, non, decidement! l'hypothese ne tient pas
debout, il faut chercher ailleurs... Ah! un homme qui serait
monte a Rouen et descendu a la premiere station, qui aurait
recemment prononce des menaces de mort contre la victime...
Dans sa passion, il arrivait a son systeme nouveau, il allait
trop en dire, lorsque la porte, en s'entrouvrant, laissa passer
la tete de l'huissier. Mais, avant que celui-ci eut prononce un
mot, une main gantee acheva d'ouvrir la porte toute grande; et
une dame blonde entra, vetue d'un deuil tres elegant, encore
belle a cinquante ans passes, d'une beaute opulente et forte de
deesse vieillie.
--C'est moi, mon cher juge. Je suis en retard, et vous
m'excuserez, n'est-ce pas? Les chemins sont impraticables, les
trois lieues de Doinville a Rouen en faisaient bien six
aujourd'hui.
Galamment, M. Denizet s'etait leve.
--Votre sante est bonne, madame, depuis dimanche dernier?
--Tres bonne... Et vous, mon cher juge, vous etes-vous remis de
la peur que mon cocher vous a faite? Ce garcon m'a raconte qu'il
avait failli verser en vous ramenant, a deux kilometres a peine
du chateau.
--Oh! une simple secousse, je ne m'en souvenais deja plus...
Asseyez-vous donc, et comme je le disais tout a l'heure a madame
de Lachesnaye, pardonnez-moi de reveiller votre douleur, avec
cette epouvantable affaire.
--Mon Dieu! puisqu'il le faut... Bonjour, Berthe! bonjour,
Lachesnaye!
C'etait madame Bonnehon, la soeur de la victime. Elle avait
embrasse sa niece et serre la main du mari. Veuve, depuis l'age
de trente ans, d'un manufacturier qui lui avait apporte une
grosse fortune, deja fort riche par elle-meme, ayant eu dans le
partage avec son frere le domaine de Doinville, elle avait mene
une existence aimable, toute pleine, disait-on, de coups de
coeur, mais si correcte et si franche d'apparence, qu'elle etait
restee l'arbitre de la societe rouennaise. Par occasion et par
gout, elle avait aime dans la magistrature, recevant au chateau,
depuis vingt-cinq ans, le monde judiciaire, tout ce monde du
Palais que ses voitures amenaient de Rouen et y ramenaient, dans
une continuelle fete. Aujourd'hui, elle n'etait point calmee
encore, on lui pretait une tendresse maternelle pour un jeune
substitut, le fils d'un conseiller a la cour, M. Chaumette: elle
travaillait a l'avancement du fils, elle comblait le pere
d'invitations et de prevenances. Et elle avait garde aussi un
bon ami des temps anciens, un conseiller egalement, un
celibataire, M. Desbazeilles, la gloire litteraire de la cour de
Rouen, dont on citait des sonnets finement tournes. Pendant des
annees, il avait eu sa chambre a Doinville. Maintenant, bien
qu'il eut depasse la soixantaine, il y venait diner toujours, en
vieux camarade, auquel ses rhumatismes ne permettaient plus que
le souvenir. Elle conservait ainsi sa royaute par sa bonne
grace, malgre la vieillesse menacante, et personne ne songeait a
la lui disputer, elle n'avait senti une rivale que pendant le
dernier hiver, chez madame Leboucq, la femme d'un conseiller
encore, une grande brune de trente-quatre ans, vraiment tres
bien, ou la magistrature commencait a aller beaucoup. Cela, dans
son enjouement habituel, lui donnait une pointe de melancolie.
--Alors, madame, si vous le permettez, reprit M. Denizet, je vais
vous poser quelques questions.
L'interrogatoire des Lachesnaye etait termine, mais il ne les
congediait pas: son cabinet si morne, si froid, tournait au salon
mondain. Le greffier, flegmatique, se prepara de nouveau a
ecrire.
--Un temoin a parle d'une depeche que votre frere aurait recue,
l'appelant tout de suite a Doinville... Nous n'avons pas trouve
trace de cette depeche. Lui auriez-vous ecrit, vous, madame?
Madame Bonnehon, tres a l'aise, souriante, se mit a repondre sur
le ton d'une amicale causerie.
--Je n'ai pas ecrit a mon frere, je l'attendais, je savais qu'il
devait venir, mais sans qu'une date fut fixee. D'habitude, il
tombait de la sorte, et presque toujours par un train de nuit.
Comme il habitait un pavillon isole dans le parc, ouvrant sur une
ruelle deserte, nous ne l'entendions meme pas arriver. Il louait
a Barentin une voiture, il ne se montrait que le lendemain, fort
tard parfois dans la journee, ainsi qu'un voisin en visite,
installe chez lui depuis longtemps... Si, cette fois-la, je
l'attendais, c'etait qu'il devait m'apporter une somme de dix
mille francs, un reglement de compte entre nous. Il avait
certainement les dix mille francs sur lui.
C'est pourquoi j'ai toujours cru qu'on l'avait tue pour le voler,
simplement.
Le juge laissa regner un court silence; puis, la regardant en
face:
--Qu'est-ce que vous pensez de madame Roubaud et de son mari?
Elle eut un vif mouvement de protestation.
--Ah! non, mon cher monsieur Denizet, vous n'allez pas encore
vous egarer sur le compte de ces braves gens... Severine etait
une bonne petite fille, tres douce, tres docile meme, et
delicieuse avec ca, ce qui ne gate rien. Je pense, puisque vous
tenez a ce que je le repete, qu'elle et son mari sont incapables
d'une mauvaise action.
Il l'approuvait de la tete, il triomphait, en jetant un coup
d'oeil vers madame de Lachesnaye. Celle-ci, piquee, se permit
d'intervenir.
--Ma tante, je vous trouve bien facile.
Alors, madame Bonnehon se soulagea, avec son franc-parler
ordinaire.
--Laisse donc, Berthe, nous ne nous entendrons jamais la-dessus.
Elle etait gaie, elle aimait a rire, et elle avait bien raison...
Je sais parfaitement ce que ton mari et toi vous pensez. Mais,
en verite, il faut que l'interet vous trouble la tete, pour que
vous vous etonniez si fort de ce legs de la Croix-de-Maufras,
fait par ton pere a la bonne Severine... Il l'avait elevee, il
l'avait dotee, il etait tout naturel qu'il la mit sur son
testament. Ne la considerait-il pas un peu comme sa fille,
voyons!... Ah! ma chere, l'argent compte pour si peu de chose
dans le bonheur!
Elle, en effet, ayant toujours ete tres riche, se montrait d'un
desinteressement absolu. Meme, par un raffinement de belle femme
adoree, elle affectait de mettre l'unique raison de vivre dans la
beaute et dans l'amour.
--C'est Roubaud qui a parle de la depeche, fit remarquer
sechement M. de Lachesnaye. S'il n'y a pas eu de depeche, le
president n'a pas pu lui dire qu'il en avait recu une. Pourquoi
Roubaud a-t-il menti?
--Mais, s'ecria M. Denizet, se passionnant, le president peut
tres bien avoir invente cette depeche, pour expliquer son depart
subit aux Roubaud. Selon leur propre temoignage, il ne devait
partir que le lendemain; et, comme il se trouvait dans le meme
train qu'eux, il avait besoin d'une raison quelconque, s'il ne
voulait pas leur apprendre la raison vraie, que nous ignorons
tous, d'ailleurs... Cela n'a pas d'importance, cela ne mene a
rien.
Un nouveau silence se fit. Quand le juge continua, il etait tres
calme, il se montra plein de precautions.
--A present, madame, j'aborde un sujet particulierement delicat,
et je vous prie d'excuser la nature de mes questions. Personne
plus que moi ne respecte la memoire de votre frere... Des bruits
couraient, n'est-ce pas? on lui donnait des maitresses.
Madame Bonnehon s'etait remise a sourire, avec son infinie
tolerance.
--Oh! cher monsieur, a son age!... Mon frere a ete veuf de
bonne heure, je ne me suis jamais cru le droit de trouver mauvais
ce que lui-meme trouvait bon. Il a donc vecu a sa guise, sans
que je me mele en rien de son existence. Ce que je sais, c'est
qu'il gardait son rang, et qu'il est reste jusqu'au bout un homme
du meilleur monde.
Berthe, suffoquee que, devant elle, on parlat des maitresses de
son pere, avait baisse les yeux; pendant que son mari, aussi gene
qu'elle, etait alle se planter devant la fenetre, tournant le
dos.
--Pardonnez-moi, si j'insiste, dit M. Denizet. N'y a-t-il pas eu
une histoire, avec une jeune femme de chambre, chez vous?
--Ah! oui, Louisette... Mais, cher monsieur, c'etait une petite
vicieuse qui, a quatorze ans, avait des rapports avec un repris
de justice. On a voulu exploiter sa mort contre mon frere.
C'est une indignite, je vais vous raconter ca.
Sans doute elle etait de bonne foi. Bien qu'elle sut a quoi s'en
tenir sur les moeurs du president, et que sa mort tragique ne
l'eut pas surprise, elle sentait le besoin de defendre la haute
situation de la famille. D'ailleurs, dans cette malheureuse
histoire de Louisette, si elle le croyait tres capable d'avoir
voulu la petite, elle etait convaincue egalement de la debauche
precoce de celle-ci.
--Imaginez-vous une gamine, oh! si petite, si delicate, blonde
et rose comme un petit ange, et douce avec ca, d'une douceur de
sainte nitouche a lui donner le bon Dieu sans confession... Eh
bien, elle n'avait pas quatorze ans qu'elle etait la bonne amie
d'une sorte de brute, un carrier du nom de Cabuche, qui venait de
faire cinq ans de prison, pour avoir tue un homme dans un
cabaret. Ce garcon vivait a l'etat sauvage, sur la lisiere de la
foret de Becourt, ou son pere, mort de chagrin, lui avait laisse
une masure faite de troncs d'arbres et de terre. Il s'entetait a
y exploiter un coin des carrieres abandonnees, qui autrefois, je
crois bien, ont fourni la moitie des pierres dont Rouen est bati.
Et c'etait au fond de ce terrier que la petite allait retrouver
son loup-garou, dont tout le pays avait une si grosse peur, qu'il
vivait absolument seul, comme un pestifere. Souvent, on les
rencontrait ensemble, rodant par les bois, se tenant par la main,
elle si mignonne, lui enorme et bestial. Enfin, une debauche a
ne pas croire... Naturellement, je n'ai connu ces choses que
plus tard. J'avais pris Louisette chez moi presque par charite,
pour faire une bonne oeuvre. Sa famille, ces Misard, que je
savais pauvres, s'etaient bien gardes de me dire qu'ils avaient
roue de coups l'enfant, sans pouvoir l'empecher de courir chez
son Cabuche, des qu'une porte restait ouverte... Et c'est alors
que l'accident est arrive. Mon frere, a Doinville, n'avait pas
de serviteurs a lui. Louisette et une autre femme faisaient le
menage du pavillon ecarte qu'il occupait. Un matin qu'elle s'y
etait rendue seule, elle disparut. Pour moi, elle premeditait sa
fuite depuis longtemps, peut-etre son amant l'attendait-il et
l'avait-il emmenee... Mais l'epouvantable, ce fut que, cinq
jours apres, le bruit de la mort de Louisette courait, avec des
details sur un viol, tente par mon frere, dans des circonstances
si monstrueuses, que l'enfant, affolee, etait allee chez Cabuche,
disait-on, mourir d'une fievre cerebrale. Que s'etait-il passe?
tant de versions ont circule, qu'il est difficile de le dire. Je
crois pour ma part que Louisette, morte reellement d'une mauvaise
fievre, car un medecin l'a constate, a succombe a quelque
imprudence, des nuits a la belle etoile, des vagabondages dans
les marais... N'est-ce pas? mon cher monsieur, vous ne voyez
pas mon frere supplicier cette gamine. C'est odieux, c'est
impossible.
Pendant ce recit, M. Denizet avait ecoute attentivement, sans
approuver ni desapprouver. Et madame Bonnehon eut un leger
embarras a finir; puis, se decidant:
--Mon Dieu! je ne dis point que mon frere n'ait pas voulu
plaisanter avec elle. Il aimait la jeunesse, il etait tres gai,
sous son apparence rigide. Enfin, mettons qu'il l'ait embrassee.
Sur ce mot, il y eut une revolte pudique des Lachesnaye.
--Oh! ma tante, ma tante!
Mais elle haussa les epaules: pourquoi mentir a la justice?
--Il l'a embrassee, chatouillee peut-etre. Il n'y a pas de crime
la-dedans... Et ce qui me fait admettre cela, c'est que
l'invention ne vient pas du carrier. Louisette doit etre la
menteuse, la vicieuse qui a grossi les choses pour se faire
peut-etre garder par son amant, de facon que celui-ci, une brute,
je vous l'ai dit, a fini de bonne foi par s'imaginer qu'on lui
avait tue sa maitresse... Il etait reellement fou de rage, il
repetait dans tous les cabarets que, si le president lui tombait
sous les mains, il le saignerait comme un cochon...
Le juge, silencieux jusque-la, l'interrompit vivement.
--Il a dit cela, des temoins pourront-ils l'affirmer?
--Oh! cher monsieur, vous en trouverez tant que vous voudrez...
Enfin, une bien triste affaire, nous avons eu beaucoup d'ennuis.
Heureusement que la situation de mon frere le mettait au-dessus
de tout soupcon.
Madame Bonnehon venait de comprendre quelle piste nouvelle
suivait M. Denizet; et elle en etait assez inquiete, elle prefera
ne pas s'engager davantage, en le questionnant a son tour. Il
s'etait leve, il dit qu'il ne voulait pas abuser plus longtemps
de la douloureuse complaisance de la famille. Sur son ordre, le
greffier lut les interrogatoires, avant de les faire signer aux
temoins. Ils etaient d'une correction parfaite, ces
interrogatoires, si bien epluches des mots inutiles et
compromettants, que Mme Bonnehon, la plume a la main, eut un coup
d'oeil de surprise bienveillante sur ce Laurent, bleme, osseux,
qu'elle n'avait pas regarde encore.
Puis, comme le juge l'accompagnait, ainsi que son neveu et sa
niece, jusqu'a la porte, elle lui serra les mains.
--A bientot, n'est-ce pas? Vous savez qu'on vous attend toujours
a Doinville... Et merci, vous etes un de mes derniers fideles.
Son sourire s'etait voile de melancolie, tandis que sa niece,
seche, sortie la premiere, n'avait eu qu'une legere salutation.
Quand il fut seul, M. Denizet respira une minute. Il s'etait
arrete, debout, reflechissant. Pour lui, l'affaire devenait
claire, il y avait eu certainement violence de la part de
Grandmorin, dont la reputation etait connue. Cela rendait
l'instruction delicate, il se promettait de redoubler de
prudence, jusqu'a ce que les avis qu'il attendait du ministere
fussent arrives. Mais il n'en triomphait pas moins. Enfin, il
tenait le coupable.
Lorsqu'il eut repris sa place, devant le bureau, il sonna
l'huissier.
--Faites entrer le sieur Jacques Lantier.
Sur la banquette du couloir, les Roubaud attendaient toujours,
avec leurs visages fermes, comme ensommeilles de patience, qu'un
tic nerveux, parfois, remuait. Et la voix de l'huissier,
appelant Jacques, sembla les reveiller, dans un leger
tressaillement. Ils le suivirent de leurs yeux elargis, ils le
regarderent disparaitre chez le juge. Puis, ils retomberent a
leur attente, palis encore, silencieux.
Toute cette affaire, depuis trois semaines, hantait Jacques d'un
malaise, comme si elle avait pu finir par tourner contre lui.
Cela etait deraisonnable, car il n'avait rien a se reprocher, pas
meme d'avoir garde le silence; et, pourtant, il n'entrait chez le
juge qu'avec le petit frisson du coupable, qui craint de voir son
crime decouvert; et il se defendait contre les questions, il se
surveillait, de peur d'en trop dire. Lui aussi aurait pu tuer:
cela ne se lisait-il pas dans ses yeux? Rien ne lui etait plus
desagreable que ces citations en justice, il en eprouvait une
sorte de colere, ayant hate, disait-il, qu'on ne le tourmentat
plus, avec des histoires qui ne le regardaient pas.
D'ailleurs, ce jour-la, M. Denizet n'insista que sur le
signalement de l'assassin. Jacques, etant l'unique temoin qui
eut entrevu ce dernier, pouvait seul donner des renseignements
precis. Mais il ne sortait pas de sa premiere deposition, il
repetait que la scene du meurtre etait restee pour lui la vision
d'une seconde a peine, une image si rapide, qu'elle demeurait
comme sans forme, abstraite, dans son souvenir. Ce n'etait qu'un
homme en egorgeant un autre, et rien de plus. Pendant une
demi-heure, le juge, avec une obstination lente, le harcela, lui
posa la meme question sous tous les sens imaginables: etait-il
grand, etait-il petit? avait-il de la barbe, avait-il des
cheveux longs ou courts? quelle sorte de vetements portait-il?
a quelle classe paraissait-il appartenir? Et Jacques, trouble,
ne faisait toujours que des reponses vagues.
--Enfin, demanda brusquement M. Denizet en le regardant dans les
yeux, si on vous le montrait, le reconnaitriez-vous?
Il eut un leger battement de paupieres, envahi d'une angoisse
sous ce regard qui fouillait son crane. Sa conscience
s'interrogea tout haut.
--Le reconnaitre... oui... peut-etre.
Mais deja son etrange peur d'une complicite inconsciente le
rejetait dans son systeme evasif.
--Non, pourtant, je ne pense pas, jamais je n'oserais affirmer.
Songez donc! une vitesse de quatre-vingts kilometres a l'heure!
D'un geste de decouragement, le juge allait le faire passer dans
la piece voisine, pour le garder a sa disposition, lorsqu'il se
ravisa.
--Restez, asseyez-vous.
Et, sonnant de nouveau l'huissier:
--Introduisez monsieur et madame Roubaud.
Des la porte, en apercevant Jacques, leurs yeux se ternirent d'un
vacillement d'inquietude. Avait-il parle? le gardait-on pour le
confronter avec eux? Toute leur assurance s'en allait, de le
sentir la; et ce fut la voix un peu sourde qu'ils repondirent
d'abord. Mais le juge avait simplement repris leur premier
interrogatoire, ils n'eurent qu'a repeter les memes phrases,
presque identiques, pendant qu'il les ecoutait, la tete basse,
sans meme les regarder.
Puis, tout d'un coup, il se tourna vers Severine.
--Madame, vous avez dit au commissaire de surveillance, dont j'ai
la le proces-verbal, que, pour vous, un homme etait monte a
Rouen, dans le coupe, comme le train se mettait en marche.
Elle resta saisie. Pourquoi rappelait-il cela? etait-ce un
piege? allait-il, en rapprochant ses declarations, la faire se
dementir elle-meme? Aussi, d'un coup d'oeil, consulta-t-elle son
mari, qui intervint prudemment.
--Je ne crois pas, monsieur, que ma femme se soit montree si
affirmative.
--Pardon... Comme vous emettiez la possibilite du fait, madame a
dit: <
>... Eh bien, madame,
je desire savoir si vous aviez des motifs particuliers pour
parler ainsi.
Elle acheva de se troubler, convaincue que, si elle ne se mefiait
pas, il allait, de reponse en reponse, la mener a des aveux.
Pourtant, elle ne pouvait garder le silence.
--Oh! non, monsieur, aucun motif... J'ai du dire ca a titre de
simple raisonnement, parce qu'en effet il est difficile de
s'expliquer les choses d'une autre facon.
--Alors, vous n'avez pas vu l'homme, vous ne pouvez rien nous
apprendre sur lui?
--Non, non, monsieur, rien!
M. Denizet sembla abandonner ce point de l'instruction. Mais il
y revint tout de suite avec Roubaud.
--Et vous, comment se fait-il que vous n'ayez pas vu l'homme,
s'il est reellement monte, car il resulte de votre deposition
meme que vous causiez encore avec la victime, lorsqu'on a siffle
le depart?
Cette insistance finissait par terrifier le sous-chef de gare,
dans l'anxiete ou il etait de savoir quel parti il devait
prendre, lacher l'invention de l'homme, ou s'y enteter. Si l'on
avait des preuves contre lui, l'hypothese de l'assassin inconnu
n'etait guere soutenable et pouvait meme aggraver son cas. Il
attendait de comprendre, il repondit par des explications
confuses, longuement.
--Il est vraiment facheux, reprit M. Denizet, que vos souvenirs
soient restes si peu clairs, car vous nous aideriez a mettre fin
aux soupcons qui se sont egares sur diverses personnes.
Cela parut si direct a Roubaud, qu'il eprouva un irresistible
besoin de s'innocenter. Il se vit decouvert, son parti fut pris
tout de suite.
--Il y a la un tel cas de conscience! On hesite, vous comprenez,
rien n'est plus naturel. Quand je vous avouerais que je crois
bien l'avoir vu, l'homme...
Le juge eut un geste de triomphe, croyant devoir ce commencement
de franchise a son habilete. Il disait connaitre par experience
l'etrange peine que certains temoins ont a confesser ce qu'ils
savent; et, ceux-la, il se flattait de les accoucher malgre eux.
--Parlez donc... Comment est-il? petit, grand, de votre taille
a peu pres?
--Oh! non, non, beaucoup plus grand... Du moins, j'en ai eu la
sensation, car c'est une simple sensation, un individu que je
suis presque sur d'avoir frole, en courant pour retourner a mon
wagon.
--Attendez, dit M. Denizet.
Et, se tournant vers Jacques, il lui demanda:
--L'homme que vous avez entrevu, le couteau au poing, etait-il
plus grand que monsieur Roubaud?
Le mecanicien qui s'impatientait, car il commencait a craindre de
ne pouvoir prendre le train de cinq heures, leva les yeux,
examina Roubaud; et il semblait ne jamais l'avoir regarde, il
s'etonnait de le trouver court, puissant, avec un profil
singulier, vu ailleurs, reve peut-etre.
--Non, murmura-t-il, pas plus grand, a peu pres de la meme
taille.
Mais le sous-chef de gare protestait avec vivacite.
--Oh! beaucoup plus grand, de toute la tete au moins.
Jacques restait les yeux largement ouverts sur lui; et, sous ce
regard, ou il lisait une surprise croissante, il s'agitait, comme
pour echapper a sa propre ressemblance; tandis que sa femme, elle
aussi, suivait, glacee, le travail sourd de memoire, exprime par
le visage du jeune homme. Clairement, celui-ci s'etait etonne
d'abord de certaines analogies entre Roubaud et l'assassin;
ensuite, il venait d'avoir la certitude brusque que Roubaud etait
l'assassin, ainsi que le bruit en avait couru; puis, maintenant,
il semblait tout a l'emotion de cette decouverte, la face beante,
sans qu'il fut possible de savoir ce qu'il allait faire, sans
qu'il le sut lui-meme. S'il parlait, le menage etait perdu. Les
yeux de Roubaud avaient rencontre les siens, tous deux se
regardaient jusqu'a l'ame. Il y eut un silence.
--Alors, vous n'etes pas d'accord, reprit M. Denizet. Si vous
l'avez vu plus petit, vous, c'est sans doute qu'il etait courbe,
dans la lutte avec sa victime.
Lui aussi regardait les deux hommes. Il n'avait pas songe a
utiliser ainsi cette confrontation; mais, par instinct de metier,
il sentit, a cette minute, que la verite passait dans l'air. Sa
confiance en la piste Cabuche en fut meme ebranlee. Est-ce que
les Lachesnaye auraient eu raison? est-ce que les coupables,
contre toute vraisemblance, seraient cet employe honnete et sa
jeune femme, si douce?
--L'homme avait-il sa barbe entiere, comme vous? demanda-t-il a
Roubaud.
Ce dernier eut la force de repondre, sans que sa voix tremblat:
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