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Annual Bibliography of Commonwealth Literature 2007
This paper argues that discourses of love in Ghanaian market literature for youth offer a view into complex negotiations of agency and empowerment. Drawing on Deborah Durham's notion of youth as "social `shifters'" and Francis Nyamnjoh's conception of the "interconnectedness" of agency, I take Ghanaian market literature as one specific case of how African literature for youth foregrounds questions of continuity and change as African societies enter into increasingly complex global relations. In this literature for youth, received notions of love, often constructed out of impressions from American pop and hip hop music, carry new notions of agency that compete with existing "domesticated" forms. Authors like Ike Tandoh and Evelyn Tay employ discourses of love to offer youth alternative avenues for empowerment in a context of socio-economic disenfranchizement. In a creative process of "straddling", this writing both reveals and reproduces the contradictions that obtain in youth configurations of agency.

La Bete Humaine

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Severine, en dehors de sa volonte, echangea un coup d'oeil avec
Roubaud, qui eut la force de dire:

--En effet, il faudrait avoir de bons yeux.

--N'importe, conclut M. Cauche, voila une deposition importante.
Le juge d'instruction vous aidera a voir clair dans tout ca...
monsieur Lantier et monsieur Roubaud, donnez-moi vos noms bien
exacts, pour les citations.

C'etait fini, le groupe des curieux se dissipa peu a peu, le
service de la gare reprit son activite. Roubaud surtout dut
courir s'occuper de l'omnibus de neuf heures cinquante, dans
lequel des voyageurs montaient deja. Il avait donne a Jacques
une poignee de main, plus vigoureuse que de coutume; et celui-ci,
reste seul avec Severine, derriere madame Lebleu, Pecqueux et
Philomene, qui s'en allaient en chuchotant, s'etait cru force
d'accompagner la jeune femme sous la marquise, jusqu'a l'escalier
des employes, ne trouvant rien a lui dire, retenu pourtant pres
d'elle, comme si un lien venait de se nouer entre eux.
Maintenant, la gaiete du jour avait grandi, le soleil clair
montait vainqueur des brumes matinales, dans la grande limpidite
bleue du ciel; pendant que le vent de mer, prenant de la force
avec la maree montante, apportait sa fraicheur salee. Et, comme
il la quittait enfin, il rencontra de nouveau ses larges yeux,
dont la douceur terrifiee et suppliante l'avait si profondement
remue.

Mais il y eut un leger coup de sifflet. C'etait Roubaud qui
donnait le signal du depart. La machine repondit par un
sifflement prolonge, et le train de neuf heures cinquante
s'ebranla, roula plus vite, disparut au loin, dans la poussiere
d'or du soleil.



IV


Ce jour-la, dans la seconde semaine de mars, M. Denizet, le juge
d'instruction, avait mande de nouveau a son cabinet, au Palais de
Justice de Rouen, certains temoins importants de l'affaire
Grandmorin.

Depuis trois semaines, cette affaire faisait un bruit enorme.
Elle avait bouleverse Rouen, elle passionnait Paris, et les
journaux de l'opposition, dans la violente campagne qu'ils
menaient contre l'empire, venaient de la prendre comme machine de
guerre. L'approche des elections generales, dont la
preoccupation dominait toute la politique, enfievrait la lutte.
Il y avait eu, a la Chambre, des seances tres orageuses: celle ou
l'on avait dispute aprement la validation des pouvoirs de deux
deputes attaches a la personne de l'empereur; celle encore ou
l'on s'etait acharne contre la gestion financiere du prefet de la
Seine, en reclamant l'election d'un conseil municipal. Et
l'affaire Grandmorin arrivait a point pour continuer l'agitation,
les histoires les plus extraordinaires circulaient, les journaux
s'emplissaient chaque matin de nouvelles hypotheses, injurieuses
pour le gouvernement. D'une part, on laissait entendre que la
victime, un familier des Tuileries, ancien magistrat, commandeur
de la Legion d'honneur, riche a millions, etait adonne aux pires
debauches; de l'autre, l'instruction n'ayant pas abouti
jusque-la, on commencait a accuser la police et la magistrature
de complaisance, on plaisantait sur cet assassin legendaire,
reste introuvable. S'il y avait beaucoup de verite dans ces
attaques, elles n'en etaient que plus dures a supporter.

Aussi, M. Denizet sentait-il bien toute la lourde responsabilite
qui pesait sur lui. Il se passionnait, lui aussi, d'autant plus
qu'il avait de l'ambition et qu'il attendait ardemment une
affaire de cette importance, pour mettre en lumiere les hautes
qualites de perspicacite et d'energie qu'il s'accordait. Fils
d'un gros eleveur normand, il avait fait son droit a Caen et
n'etait entre qu'assez tard dans la magistrature, ou son origine
paysanne, aggravee par une faillite de son pere, avait rendu son
avancement difficile. Substitut a Bernay, a Dieppe, au Havre, il
avait mis dix ans pour devenir procureur imperial a Pont-Audemer.
Puis, envoye a Rouen comme substitut, il y etait juge
d'instruction depuis dix-huit mois, a cinquante ans passes. Sans
fortune, ravage de besoins que ne pouvaient contenter ses maigres
appointements, il vivait dans cette dependance de la magistrature
mal payee, acceptee seulement des mediocres, et ou les
intelligents se devorent, en attendant de se vendre. Lui, etait
d'une intelligence tres vive, tres deliee, honnete meme, ayant
l'amour de son metier, grise de sa toute-puissance, qui le
faisait, dans son cabinet de juge, maitre absolu de la liberte
des autres. Son interet seul corrigeait sa passion, il avait un
si cuisant desir d'etre decore et de passer a Paris, qu'apres
s'etre laisse emporter, au premier jour de l'instruction, par son
amour de la verite, il avancait maintenant avec une extreme
prudence, en devinant de toutes parts des fondrieres, dans
lesquelles son avenir pouvait sombrer.

Il faut dire que M. Denizet etait prevenu, car, des le
commencement de son enquete, un ami lui avait conseille de se
rendre a Paris, au ministere de la justice. La, il avait
longuement cause avec le secretaire general, M. Camy-Lamotte,
personnage considerable, ayant la haute main sur le personnel,
charge des nominations, en continuel rapport avec les Tuileries.
C'etait un bel homme, parti comme lui substitut, mais que ses
relations et sa femme avaient fait nommer depute et grand
officier de la Legion d'honneur. L'affaire lui etait arrivee
naturellement entre les mains, le procureur imperial de Rouen,
inquiet de ce drame louche ou un ancien magistrat se trouvait
etre la victime, ayant pris la precaution d'en referer au
ministre, qui s'etait decharge a son tour sur son secretaire
general. Et, ici, il y avait eu une rencontre: M. Camy-Lamotte
etait justement un ancien condisciple du president Grandmorin,
plus jeune de quelques annees, reste avec lui sur un pied
d'amitie si etroite, qu'il le connaissait a fond, jusque dans ses
vices. Aussi parlait-il de la mort tragique de son ami avec une
affliction profonde, et il n'avait entretenu M. Denizet que de
son desir ardent d'atteindre le coupable. Mais il ne cachait pas
que les Tuileries se desolaient de tout ce bruit disproportionne,
il s'etait permis de lui recommander beaucoup de tact. En somme,
le juge avait compris qu'il ferait bien de ne pas se hater, de ne
rien risquer sans approbation prealable. Meme il etait revenu a
Rouen avec la certitude que, de son cote, le secretaire general
avait lance des agents, desireux d'instruire l'affaire, lui
aussi. On voulait connaitre la verite, pour la cacher mieux,
s'il etait necessaire.

Cependant, des jours se passerent, et M. Denizet, malgre son
effort de patience, s'irritait des plaisanteries de la presse.
Puis, le policier reparaissait, le nez au vent, comme un bon
chien. Il etait emporte par le besoin de trouver la vraie piste,
par la gloire d'etre le premier a l'avoir flairee, quitte a
l'abandonner, si on lui en donnait l'ordre. Et, tout en
attendant du ministere une lettre, un conseil, un simple signe,
qui tardait a venir, il s'etait remis activement a son
instruction. Sur deux ou trois arrestations deja faites, aucune
n'avait pu etre maintenue. Mais, brusquement, l'ouverture du
testament du president Grandmorin reveilla en lui un soupcon,
dont il s'etait senti effleure des les premieres heures: la
culpabilite possible des Roubaud. Ce testament, encombre de legs
etranges, en contenait un par lequel Severine etait instituee
legataire de la maison situee au lieu dit la Croix-de-Maufras.

Des lors, le mobile du meurtre, vainement cherche jusque-la,
etait trouve: les Roubaud, connaissant le legs, avaient pu
assassiner leur bienfaiteur pour entrer en jouissance immediate.
Cela le hantait d'autant plus, que M. Camy-Lamotte avait parle
singulierement de madame Roubaud, comme l'ayant connue autrefois
chez le president, lorsqu'elle etait jeune fille. Seulement, que
d'invraisemblances, que d'impossibilites materielles et morales!
Depuis qu'il dirigeait ses recherches dans ce sens, il butait a
chaque pas contre des faits qui deroutaient sa conception d'une
enquete judiciaire classiquement menee. Rien ne s'eclairait, la
grande clarte centrale, la cause premiere, illuminant tout,
manquait.

Une autre piste existait bien, que M. Denizet n'avait pas perdue
de vue, la piste fournie par Roubaud lui-meme, celle de l'homme
qui, grace a la bousculade du depart, pouvait etre monte dans le
coupe. C'etait le fameux assassin introuvable, legendaire, dont
tous les journaux de l'opposition ricanaient. L'effort de
l'instruction avait d'abord porte sur le signalement de cet
homme, a Rouen d'ou il etait parti, a Barentin ou il devait etre
descendu; mais il n'en etait rien resulte de precis, certains
temoins niaient meme la possibilite du coupe reserve pris
d'assaut, d'autres donnaient les renseignements les plus
contradictoires. Et la piste ne semblait devoir mener a rien de
bon, lorsque le juge, en interrogeant le garde-barriere Misard,
tomba sans le vouloir sur la dramatique aventure de Cabuche et de
Louisette, cette enfant qui, violentee par le president, serait
allee mourir chez son bon ami. Ce fut pour lui le coup de
foudre, d'un bloc l'acte d'accusation classique se formula dans
sa tete. Tout s'y trouvait, des menaces de mort proferees par le
carrier contre la victime, des antecedents deplorables, un alibi
invoque maladroitement, impossible a prouver. En secret, dans
une minute d'inspiration energique, il avait fait, la veille,
enlever Cabuche de la petite maison qu'il occupait au fond des
bois, sorte de taniere perdue, ou l'on avait trouve un pantalon
tache de sang. Et, tout en se defendant encore contre la
conviction qui l'envahissait, tout en se promettant de ne pas
lacher l'hypothese des Roubaud, il exultait a l'idee que lui seul
avait eu le nez assez fin pour decouvrir l'assassin veritable.
C'etait dans le but de se faire une certitude qu'il avait mande,
ce jour-la, a son cabinet, plusieurs des temoins deja entendus,
au lendemain du crime.

Le cabinet du juge d'instruction se trouvait, du cote de la rue
Jeanne-d'Arc, dans le vieux batiment delabre, colle au flanc de
l'ancien palais des ducs de Normandie, transforme aujourd'hui en
Palais de Justice, qu'il deshonorait. Cette grande piece triste,
situee au rez-de-chaussee, etait eclairee d'un jour si blafard,
qu'il fallait y allumer une lampe, des trois heures, en hiver.
Tendue d'un ancien papier vert decolore, elle avait pour tout
ameublement deux fauteuils, quatre chaises, le bureau du juge, la
petite table du greffier; et, sur la cheminee froide, deux coupes
de bronze flanquaient une pendule de marbre noir. Derriere le
bureau, une porte conduisait a une seconde piece, dans laquelle
le juge cachait parfois les personnes qu'il voulait garder a sa
disposition; tandis que la porte d'entree s'ouvrait directement
sur le large couloir, garni de banquettes, ou attendaient les
temoins.

Des une heure et demie, bien que la citation ne fut que pour deux
heures, les Roubaud etaient la. Ils arrivaient du Havre, ils
avaient a peine pris le temps de dejeuner, dans un petit
restaurant de la Grande-Rue. Tous les deux vetus de noir, lui en
redingote, elle en robe de soie, comme une dame, gardaient la
gravite un peu lasse et chagrine d'un menage qui a perdu un
parent. Elle s'etait assise sur une banquette, immobile, sans
une parole, pendant que, reste debout, les mains derriere le dos,
il se promenait a pas lents devant elle. Mais, a chaque retour,
leurs regards se rencontraient, et leur anxiete cachee passait
alors, ainsi qu'une ombre, sur leurs faces muettes. Bien qu'il
les eut combles de joie, le legs de la Croix-de-Maufras venait de
raviver leurs craintes; car la famille du president, sa fille
surtout, outree des donations etranges, si nombreuses qu'elles
atteignaient la moitie de la fortune totale, parlait d'attaquer
le testament; et madame de Lachesnaye, poussee par son mari, se
montrait particulierement dure contre son ancienne amie Severine,
qu'elle chargeait des soupcons les plus graves. D'autre part, la
pensee d'une preuve, a laquelle Roubaud n'avait pas songe
d'abord, le hantait maintenant d'une peur continue: la lettre
qu'il avait fait ecrire a sa femme afin de decider Grandmorin a
partir, cette lettre qu'on allait retrouver, si celui-ci ne
l'avait pas detruite, et dont on pouvait reconnaitre l'ecriture.
Heureusement, les jours passaient, rien ne s'etait encore
produit, la lettre devait avoir ete dechiree. Chaque citation
nouvelle, au cabinet du juge d'instruction, n'en demeurait pas
moins, pour le menage, une cause de sueurs froides, sous leur
correcte attitude d'heritiers et de temoins.

Deux heures sonnerent. Jacques parut a son tour. Lui, arrivait
de Paris. Tout de suite, Roubaud s'avanca, la main tendue, tres
expansif.

--Ah! vous aussi, on vous a derange... Hein! est-ce ennuyeux,
cette triste affaire qui n'en finit pas!

Jacques, en apercevant Severine, toujours assise, immobile,
venait de s'arreter net. Depuis trois semaines, tous les deux
jours, a chacun de ses voyages au Havre, le sous-chef le comblait
de prevenances. Meme, une fois, il avait du accepter a dejeuner.
Et, pres de la jeune femme, il s'etait senti fremir de son
frisson, dans un trouble croissant. Allait-il donc la vouloir
aussi, celle-la? Son coeur battait, ses mains brulaient, a voir
seulement la ligne blanche de son cou, autour de l'echancrure du
corsage. Aussi etait-il desormais fermement resolu a la fuir.

--Et, reprit Roubaud, que dit-on de l'affaire, a Paris? Rien de
nouveau, n'est-ce pas? Voyez-vous, on ne sait rien, on ne saura
jamais rien... Venez donc dire bonjour a ma femme.

Il l'entraina, il fallut que Jacques s'approchat, saluat
Severine, genee, souriante de son air d'enfant peureux. Il
s'efforcait de causer de choses indifferentes, sous les regards
du mari et de la femme qui ne le quittaient pas, comme s'ils
avaient tache de lire, au-dela meme de sa pensee, dans les
songeries vagues ou lui-meme hesitait a descendre. Pourquoi
etait-il si froid? pourquoi semblait-il chercher a les eviter?
Est-ce que ses souvenirs se reveillaient, est-ce que c'etait pour
les confronter avec lui qu'on les avait rappeles? Cet unique
temoin qu'ils redoutaient, ils auraient voulu le conquerir, se
l'attacher par des liens d'une fraternite si etroite, qu'il ne
trouvat plus le courage de parler contre eux.

Ce fut le sous-chef, torture, qui revint a l'affaire.

--Alors, vous ne vous doutez pas pour quelle raison on nous cite?
Hein! peut-etre y a-t-il du nouveau?

Jacques eut un geste d'indifference.

--Un bruit circulait tout a l'heure, a la gare, lorsque je suis
arrive. On parlait d'une arrestation.

Les Roubaud s'etonnerent, tres agites, tres perplexes. Comment,
une arrestation? personne ne leur en avait souffle mot! Une
arrestation faite, ou une arrestation a faire? Ils l'accablaient
de questions, mais il n'en savait pas davantage.

A ce moment, dans le couloir, un bruit de pas eveilla l'attention
de Severine.

--Voici Berthe et son mari, murmura-t-elle.

C'etaient, en effet, les Lachesnaye. Ils passerent tres raides
devant les Roubaud, la jeune femme n'eut pas meme un regard pour
son ancienne camarade. Et un huissier les introduisit tout de
suite dans le cabinet du juge d'instruction.

--Ah bien! Il faut nous armer de patience, dit Roubaud. Nous
sommes la pour deux bonnes heures... Asseyez-vous donc!

Lui-meme venait de se placer a gauche de Severine, et de la main
il invitait Jacques a se mettre de l'autre cote, pres d'elle.
Celui-ci resta debout un instant encore. Puis, comme elle le
regardait de son air doux et craintif, il se laissa aller sur la
banquette. Elle etait tres frele entre eux, il la sentait d'une
tendresse soumise; et la tiedeur legere qui emanait de cette
femme, pendant leur longue attente, l'engourdissait lentement,
tout entier.

Dans le cabinet de M. Denizet, les interrogatoires allaient
commencer. Deja l'instruction avait fourni la matiere d'un
dossier enorme, plusieurs liasses de papiers, revetues de
chemises bleues. On s'etait efforce de suivre la victime depuis
son depart de Paris. M. Vandorpe, le chef de gare, avait depose
sur le depart de l'express de six heures trente, la voiture 293
ajoutee au dernier moment, les quelques paroles echangees avec
Roubaud, monte dans son compartiment un peu avant l'arrivee du
president Grandmorin, enfin l'installation de celui-ci dans son
coupe, ou il etait certainement seul. Puis, le conducteur du
train, Henri Dauvergne, interroge sur ce qui s'etait passe a
Rouen, pendant l'arret de dix minutes, n'avait pu rien affirmer.
Il avait vu les Roubaud causant, devant le coupe, et il croyait
bien qu'ils etaient retournes dans leur compartiment, dont un
surveillant aurait referme la portiere; mais cela restait vague,
au milieu des poussees de la foule et des demi-tenebres de la
gare. Quant a se prononcer si un homme, le fameux assassin
introuvable, avait pu se jeter dans le coupe, au moment de la
mise en marche, il croyait l'aventure peu vraisemblable, tout en
en admettant la possibilite; car elle s'etait, a sa connaissance,
deja produite deux fois. D'autres employes du personnel de
Rouen, questionnes aussi sur les memes points, au lieu d'apporter
quelque lumiere, n'avaient guere qu'embrouille les choses, par
leurs reponses contradictoires. Cependant, un fait prouve,
c'etait la poignee de main donnee par Roubaud, de l'interieur du
wagon, au chef de gare de Barentin, monte sur le marchepied: ce
chef de gare, M. Bessiere, l'avait formellement reconnu comme
exact, et il avait ajoute que son collegue etait seul avec sa
femme, qui, couchee a demi, paraissait dormir tranquillement.
D'autre part, on etait alle jusqu'a rechercher les voyageurs,
partis de Paris dans le meme compartiment que les Roubaud. La
grosse dame et le gros monsieur, arrives tard, a la derniere
minute, des bourgeois de Petit-Couronne, avaient declare que,
s'etant assoupis tout de suite, ils ne pouvaient rien dire; et
quant a la femme noire, muette en son coin, elle s'etait dissipee
comme une ombre, il avait ete absolument impossible de la
retrouver. Enfin, c'etait d'autres temoins encore, le fretin,
ceux qui avaient servi a etablir l'identite des voyageurs
descendus ce soir-la a Barentin, l'homme devant s'etre arrete la:
on avait compte les billets, on etait arrive a connaitre tous les
voyageurs, sauf un, justement un grand gaillard, la tete
enveloppee d'un mouchoir bleu, que les uns disaient vetu d'un
paletot et les autres d'une blouse. Rien que sur cet homme,
disparu, evanoui ainsi qu'un reve, il y avait au dossier trois
cent dix pieces, d'une confusion telle, que chaque temoignage y
etait dementi par un autre.

Et le dossier se compliquait encore des pieces judiciaires: le
proces-verbal de constat redige par le greffier que le procureur
imperial et le juge d'instruction avaient emmene sur le theatre
du crime, toute une volumineuse description de l'endroit de la
voie ferree ou la victime gisait, de la position du corps, du
costume, des objets trouves dans les poches, ayant permis
d'etablir l'identite; le proces-verbal du medecin, amene
egalement, une piece ou, en termes scientifiques, etait
longuement decrite la plaie de la gorge, l'unique plaie, une
affreuse entaille faite avec un instrument tranchant, un couteau
sans doute; d'autres proces-verbaux encore, d'autres documents
sur le transport du cadavre a l'hopital de Rouen, sur le temps
qu'il y etait reste, avant que sa decomposition remarquablement
prompte eut force l'autorite a le rendre a la famille. Mais, de
ce nouvel amas de paperasses, demeuraient seulement deux ou trois
points importants. D'abord, dans les poches, on n'avait retrouve
ni la montre, ni un petit portefeuille, ou devaient etre dix
billets de mille francs, somme due par le president Grandmorin a
sa soeur, madame Bonnehon, et que celle-ci attendait. Il aurait
donc semble que le crime avait eu le vol pour mobile, si d'autre
part une bague, ornee d'un gros brillant, n'etait restee au
doigt. De la encore toute une serie d'hypotheses. On n'avait
malheureusement pas les numeros des billets de banque; mais la
montre etait connue, une montre tres forte, a remontoir, portant
sur le boitier les deux initiales entrelacees du president et
dans l'interieur un chiffre de fabrication, le numero 2516.
Enfin, l'arme, le couteau dont l'assassin s'etait servi, avait
donne lieu a des recherches considerables, le long de la voie,
parmi les broussailles environnantes, partout ou il aurait pu
etre jete; mais elles etaient demeurees inutiles, l'assassin
devait avoir cache le couteau, dans le meme trou que les billets
et la montre. On avait seulement ramasse, a une centaine de
metres avant la station de Barentin, la couverture de voyage de
la victime, abandonnee la, comme un objet compromettant; et elle
figurait parmi les pieces a conviction.

Lorsque les Lachesnaye entrerent, M. Denizet, debout devant son
bureau, relisait un des premiers interrogatoires, que son
greffier venait de chercher dans le dossier. C'etait un homme
petit et assez fort, entierement rase, grisonnant deja. Les
joues epaisses, le menton carre, le nez large, avaient une
immobilite bleme, qu'augmentaient encore les paupieres lourdes,
retombant a demi sur de gros yeux clairs. Mais toute la
sagacite, toute l'adresse qu'il croyait avoir, s'etaient
refugiees dans la bouche, une de ces bouches de comedien jouant
leurs sentiments a la ville, d'une mobilite extreme, et qui
s'amincissait, dans les minutes ou il devenait tres fin. La
finesse le perdait le plus souvent, il etait trop perspicace, il
rusait trop avec la verite simple et bonne, d'apres un ideal de
metier, s'etant fait de sa fonction un type d'anatomiste moral,
doue de seconde vue, extremement spirituel. D'ailleurs, il
n'etait pas non plus un sot.

Tout de suite, il se montra aimable pour madame de Lachesnaye,
car il y avait encore en lui un magistrat mondain, frequentant la
societe de Rouen et des environs.

--Madame, veuillez vous asseoir.

Et il avanca lui-meme un siege a la jeune femme, une blonde
chetive, l'air desagreable et laide, dans ses vetements de deuil.
Mais il fut simplement poli, de mine un peu rogue meme, pour
M. de Lachesnaye, blond lui aussi et malingre; car ce petit
homme, conseiller a la cour des l'age de trente-six ans, decore,
grace a l'influence de son beau-pere et aux services que son
pere, egalement magistrat, avait rendus autrefois dans les
commissions mixtes, representait a ses yeux la magistrature de
faveur, la magistrature riche, les mediocres qui s'installaient,
certains d'un chemin rapide par leur parente et leur fortune;
tandis que lui, pauvre, sans protection, se trouvait reduit a
tendre l'eternelle echine du solliciteur, sous la pierre sans
cesse retombante de l'avancement. Aussi n'etait-il pas fache de
lui faire sentir, dans ce cabinet, sa toute-puissance, l'absolu
pouvoir qu'il avait sur la liberte de tous, au point de changer
d'un mot un temoin en prevenu, et de proceder a son arrestation
immediate, si la fantaisie l'en prenait.

--Madame, continua-t-il, vous me pardonnerez d'avoir encore a
vous torturer avec cette douloureuse histoire. Je sais que vous
souhaitez aussi vivement que nous de voir la clarte se faire et
le coupable expier son crime.

D'un signe, il prevint le greffier, un grand garcon jaune, a la
figure osseuse, et l'interrogatoire commenca.

Mais, des les premieres questions posees a sa femme, M. de
Lachesnaye, qui s'etait assis, voyant qu'on ne l'en priait pas,
s'efforca de se substituer a elle. Il en vint a exhaler toute
son amertume contre le testament de son beau-pere. Comprenait-on
cela? des legs si nombreux, si importants, qu'ils atteignaient
presque la moitie de la fortune, une fortune de trois millions
sept cent mille francs! Et a des personnes qu'on ne connaissait
pas pour la plupart, a des femmes de toutes les classes! Il y
avait jusqu'a une petite marchande de violettes, installee sous
une porte de la rue du Rocher. C'etait inacceptable, il
attendait que l'instruction criminelle fut finie, pour voir s'il
n'y aurait pas moyen de faire casser ce testament immoral.

Pendant qu'il se desolait ainsi, les dents serrees, montrant le
sot qu'il etait, le provincial a passions tetues, enfonce dans
l'avarice, M. Denizet le regardait de ses gros yeux clairs, a
demi caches, et sa bouche fine exprimait un dedain jaloux, pour
cet impuissant que deux millions ne satisfaisaient pas, et qu'il
verrait sans doute un jour sous la pourpre supreme, grace a tout
cet argent.

--Je crois, monsieur, que vous auriez tort, dit-il enfin. Le
testament ne pourrait etre attaque que si le total des legs
depassait la moitie de la fortune, et ce n'est pas le cas.

Puis, se tournant vers son greffier:

--Dites donc, Laurent, vous n'ecrivez pas tout ceci, je pense.

D'un faible sourire, celui-ci le rassura, en homme qui savait
comprendre.

--Mais, enfin, reprit M. de Lachesnaye plus aigrement, on ne
s'imagine pas, j'espere, que je vais laisser la Croix-de-Maufras
a ces Roubaud. Un cadeau pareil a la fille d'un domestique! Et
pourquoi, a quel titre? Puis, s'il est prouve qu'ils ont trempe
dans le crime...

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