La Bete Humaine
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Emile Zola >> La Bete Humaine
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--On leur a lave la tete, ma petite, j'en mettrais ma main au
feu... Pour sur, ils branlent dans le manche.
--Ah! ma bonne dame, si l'on pouvait donc nous en debarrasser!
La rivalite, de plus en plus envenimee entre les Lebleu et les
Roubaud, etait simplement nee d'une question de logement. Tout
le premier etage, au-dessus des salles d'attente, servait a loger
les employes; et le couloir central, un vrai couloir d'hotel,
peint en jaune, eclaire par le haut, separait l'etage en deux,
alignant les portes brunes a droite et a gauche. Seulement, les
logements de droite avaient des fenetres qui donnaient sur la
cour du depart, plantee de vieux ormes, par-dessus lesquels se
deroulait l'admirable vue de la cote d'Ingouville; tandis que les
logements de gauche, aux fenetres cintrees, ecrasees, s'ouvraient
directement sur la marquise de la gare, dont la pente haute, le
faitage de zinc et de vitres sales barraient l'horizon. Rien
n'etait plus gai que les uns, avec la continuelle animation de la
cour, la verdure des arbres, la vaste campagne; et il y avait de
quoi mourir d'ennui dans les autres, ou l'on voyait a peine
clair, le ciel mure comme en prison. Sur le devant, habitaient
le chef de gare, le sous-chef Moulin et les Lebleu; sur le
derriere, les Roubaud, ainsi que la buraliste, mademoiselle
Guichon, sans compter trois pieces, qui etaient reservees aux
inspecteurs de passage. Or, il etait notoire que les deux
sous-chefs avaient toujours loge cote a cote. Si les Lebleu
etaient la, cela venait d'une complaisance de l'ancien sous-chef,
remplace par Roubaud, qui, veuf sans enfants, avait voulu etre
agreable a madame Lebleu, en lui cedant son logement. Mais
est-ce que ce logement n'aurait pas du faire retour aux Roubaud?
Est-ce que cela etait juste, de les releguer sur le derriere,
quand ils avaient le droit d'etre sur le devant? Tant que les
deux menages avaient vecu en bon accord, Severine s'etait effacee
devant sa voisine, plus agee qu'elle de vingt ans, mal portante
avec ca, si enorme qu'elle etouffait sans cesse. Et la guerre
n'etait vraiment declaree que depuis le jour ou Philomene avait
fache les deux femmes, par d'abominables bavardages.
--Vous savez, reprit celle-ci, qu'ils sont bien capables d'avoir
profite de leur voyage a Paris, pour demander votre expulsion...
On m'a affirme qu'ils ont ecrit au directeur une longue lettre ou
ils font valoir leur droit.
Madame Lebleu suffoquait.
--Les miserables!... Et je suis bien sure qu'ils travaillent
pour mettre la buraliste avec eux; car voici quinze jours qu'elle
me salue a peine, celle-la... Encore quelque chose de propre!
Aussi, je la guette...
Elle baissa la voix pour affirmer que mademoiselle Guichon,
chaque nuit, devait aller retrouver le chef de gare. Leurs deux
portes se faisaient face. C'etait M. Dabadie, veuf, pere d'une
grande fille toujours en pension, qui avait amene la cette blonde
de trente ans, deja fanee, silencieuse et mince, d'une souplesse
de couleuvre. Elle avait du etre vaguement institutrice. Et
impossible de la surprendre, tellement elle se glissait sans
bruit, a travers les fentes les plus etroites. Par elle-meme,
elle ne comptait guere. Mais, si elle couchait avec le chef de
gare, elle prenait une importance decisive, et le triomphe etait
de la tenir, en possedant son secret.
--Oh! je finirai par savoir, continua madame Lebleu. Je ne veux
pas me laisser manger... Nous sommes ici, nous y resterons. Les
braves gens sont pour nous, n'est-ce pas? ma petite.
Toute la gare, en effet, se passionnait, dans cette guerre des
deux logements. Le couloir surtout en etait ravage. Il n'y
avait guere que l'autre sous-chef, Moulin, qui se desinteressat,
satisfait d'etre sur le devant, marie a une petite femme timide
et frele, qu'on ne voyait jamais et qui lui donnait un enfant
tous les vingt mois.
--Enfin, conclut Philomene, s'ils branlent dans le manche, ce
n'est pas encore de ce coup qu'ils resteront sur le carreau...
Mefiez-vous, car ils connaissent du monde qui a le bras long.
Elle tenait toujours ses deux oeufs, elle les offrit: des oeufs
du matin, qu'elle venait de ramasser sous ses poules. Et la
vieille dame se confondait en remerciements.
--Que vous etes gentille! Vous me gatez... Venez donc causer
plus souvent. Vous savez que mon mari est toujours a sa caisse;
et moi je m'ennuie tant, clouee ici, a cause de mes jambes!
Qu'est-ce que je deviendrais, si ces miserables me prenaient ma
vue?
Puis, comme elle l'accompagnait et qu'elle rouvrait la porte,
elle posa un doigt sur ses levres.
--Chut! ecoutons.
Toutes deux, debout dans le couloir, resterent cinq grandes
minutes debout, sans un geste, en retenant leur souffle. Elles
penchaient la tete, tendaient l'oreille vers la salle a manger
des Roubaud. Mais pas un bruit n'en sortait, il regnait la un
silence de mort. Et, de peur d'etre surprises, elles se
separerent enfin, en se saluant une derniere fois de la tete,
sans une parole. L'une s'en alla sur la pointe des pieds,
l'autre referma sa porte si doucement, qu'on n'entendit pas le
pene glisser dans la gache.
A neuf heures vingt, Roubaud etait de nouveau en bas, sous la
marquise. Il surveillait la formation de l'omnibus de neuf
heures cinquante; et, malgre l'effort de sa volonte, il
gesticulait davantage, il pietinait, tournait sans cesse la tete
pour inspecter le quai du regard, d'un bout a l'autre. Rien
n'arrivait, ses mains en tremblaient.
Puis, brusquement, comme il fouillait encore la gare d'un coup
d'oeil en arriere, il entendit pres de lui la voix d'un employe
du telegraphe, disant, essoufflee:
--Monsieur Roubaud, vous ne savez pas ou sont monsieur le chef de
gare et monsieur le commissaire de surveillance... J'ai la des
depeches pour eux, et voici dix minutes que je cours...
Il s'etait retourne, dans un tel raidissement de tout son etre,
que pas un muscle de son visage ne bougea. Ses yeux se fixerent
sur les deux depeches que tenait l'employe. Cette fois, a
l'emotion de celui-ci, il en avait la certitude, c'etait enfin la
catastrophe.
--Monsieur Dabadie a passe la tout a l'heure, dit-il
tranquillement.
Et jamais il ne s'etait senti si froid, d'intelligence si nette,
tout entier bande a la defense. Maintenant, il etait sur de lui.
--Tenez! reprit-il, le voici qui arrive, monsieur Dabadie.
En effet, le chef de gare revenait de la petite vitesse. Des
qu'il eut parcouru la depeche, il s'exclama.
--Il y a eu un assassinat sur la ligne... C'est l'inspecteur de
Rouen qui me telegraphie.
--Comment? demanda Roubaud, un assassinat parmi notre personnel?
--Non, non, sur un voyageur, dans un coupe... Le corps a ete
jete, presque au sortir du tunnel de Malaunay, au poteau 153...
Et la victime est un de nos administrateurs, le president
Grandmorin.
A son tour, le sous-chef s'exclamait.
--Le president! ah! ma pauvre femme va-t-elle etre chagrine!
Le cri etait si juste, si apitoye, que M. Dabadie s'y arreta un
instant.
--C'est vrai, vous le connaissiez, un si brave homme, n'est-ce
pas?
Puis, revenant a l'autre telegramme, adresse au commissaire de
surveillance:
--Ca doit etre du juge d'instruction, sans doute pour quelque
formalite... Et il n'est que neuf heures vingt-cinq, monsieur
Cauche n'est pas encore la, naturellement... Qu'on aille vite au
cafe du Commerce, sur le cours Napoleon. On l'y trouvera a coup
sur.
Cinq minutes plus tard, M. Cauche arrivait, ramene par un homme
d'equipe. Ancien officier, considerant son emploi comme une
retraite, il ne paraissait jamais a la gare avant dix heures, y
flanait un moment, et retournait au cafe. Ce drame, tombe entre
deux parties de piquet, l'avait d'abord etonne, car les affaires
qui passaient par ses mains etaient d'ordinaire peu graves. Mais
la depeche venait bien du juge d'instruction de Rouen; et, si
elle arrivait douze heures apres la decouverte du cadavre,
c'etait que ce juge avait d'abord telegraphie a Paris, au chef de
gare, pour savoir dans quelles conditions la victime etait
partie; puis, renseigne sur le numero du train et sur celui de la
voiture, il avait alors seulement envoye, au commissaire de
surveillance, l'ordre de visiter le coupe qui se trouvait dans la
voiture 293, si cette voiture etait encore au Havre. Tout de
suite, la mauvaise humeur que M. Cauche montrait, d'avoir ete
derange inutilement sans doute, disparut et fit place a une
attitude d'extreme importance, proportionnee a la gravite
exceptionnelle que prenait l'affaire.
--Mais, s'ecria-t-il, subitement inquiet, avec la peur de voir
l'enquete lui echapper, la voiture ne doit plus etre ici, elle a
du repartir ce matin.
Ce fut Roubaud qui le rassura, de son air calme.
--Non, non, faites excuse... Il y avait un coupe retenu pour ce
soir, la voiture est la, sous la remise.
Et il marcha le premier, le commissaire et le chef de gare le
suivirent. Cependant, la nouvelle devait se repandre, car les
hommes d'equipe, sournoisement, quittaient la besogne, suivaient
eux aussi; tandis que, sur les portes des divers services, des
employes se montraient, finissaient par s'approcher, un a un.
Bientot, il y eut la un rassemblement.
Comme on arrivait devant la voiture, M. Dabadie fit tout haut une
reflexion:
--Pourtant, hier soir, la visite a eu lieu. S'il etait reste des
traces, on les aurait signalees au rapport.
--Nous allons bien voir, dit M. Cauche.
Il ouvrit la portiere, il monta dans le coupe. Et, a l'instant
meme, il se recria, s'oubliant, jurant.
--Ah! nom de Dieu! on dirait qu'on a saigne un cochon!
Un petit souffle d'epouvante courut parmi les assistants, des
tetes s'allongerent; et M. Dabadie, un des premiers, voulut voir,
se haussa sur le marchepied; pendant que, derriere lui, Roubaud,
pour faire comme les autres, tendait aussi le cou.
A l'interieur, le coupe ne montrait aucun desordre. Les glaces
etaient restees fermees, tout semblait en place. Seulement, une
odeur affreuse s'echappait de la portiere ouverte; et la, au
milieu d'un des coussins, une mare de sang noir s'etait coagulee,
une mare si profonde, si large, qu'un ruisseau en avait jailli
comme d'une source, s'epanchant sur le tapis. Des caillots
demeuraient accroches au drap. Et rien autre, rien que ce sang
nauseabond.
M. Dabadie s'emporta.
Ou sont les hommes qui ont fait la visite, hier soir? Qu'on me
les amene!
Ils etaient justement la, ils s'avancerent, balbutierent des
excuses: la nuit, est-ce qu'on pouvait se rendre compte? et,
cependant, ils passaient bien leurs mains partout. La veille,
ils juraient n'avoir rien senti.
Cependant, M. Cauche, reste debout dans le wagon, prenait des
notes au crayon, pour son rapport. Il appela Roubaud, qu'il
frequentait volontiers, tous deux fumant des cigarettes, le long
du quai, aux heures de flane.
--Monsieur Roubaud, montez donc, vous m'aiderez.
Et, quand le sous-chef eut enjambe le sang du tapis, pour ne pas
marcher dedans:
--Regardez sous l'autre coussin, voir si rien n'y a glisse.
Il souleva le coussin, il chercha, les mains prudentes, les
regards simplement curieux.
Il n'y a rien.
Mais une tache, sur le drap capitonne du dossier, attira son
attention; et il la signala au commissaire. N'etait-ce pas
l'empreinte sanglante d'un doigt? Non, on finit par tomber
d'accord que c'etait une eclaboussure. Le flot de monde s'etait
rapproche, pour suivre cet examen, flairant le crime, se pressant
derriere le chef de gare qu'une repugnance d'homme delicat avait
retenu sur le marchepied.
Soudain, celui-ci fit une reflexion.
--Dites donc, monsieur Roubaud, vous etiez dans le train...
N'est-ce pas? vous etes bien rentre par l'express, hier soir...
Vous pourriez peut-etre nous donner des renseignements, vous!
--Tiens! c'est vrai, s'ecria le commissaire. Est-ce que vous
avez remarque quelque chose?
Pendant trois ou quatre secondes, Roubaud demeura muet. Il etait
baisse a ce moment, examinant le tapis. Mais il se releva
presque tout de suite, en repondant de sa voix naturelle, un peu
grosse
--Certainement, certainement, je vais vous dire... Ma femme
etait avec moi. Si ce que je sais doit figurer au rapport,
j'aimerais bien qu'elle descendit, pour controler mes souvenirs
par les siens.
Cela parut tres raisonnable a M. Cauche, et Pecqueux, qui venait
d'arriver, offrit d'aller chercher madame Roubaud. Il partit a
grandes enjambees, il y eut un moment d'attente. Philomene,
accourue avec le chauffeur, l'avait suivi des yeux, irritee de ce
qu'il se chargeait de cette commission. Mais, ayant apercu
madame Lebleu, qui se hatait, de toute la vitesse de ses pauvres
jambes enflees, elle se precipita, l'aida; et les deux femmes
leverent les mains au ciel, pousserent des exclamations,
passionnees par la decouverte d'un si abominable crime. Bien
qu'on ne sut encore absolument rien, deja des versions
circulaient, autour d'elles, dans l'effarement des gestes et des
visages. Dominant le bourdonnement des voix, Philomene
elle-meme, qui ne tenait le fait de personne, affirmait sur sa
parole d'honneur que madame Roubaud avait vu l'assassin. Et le
silence se fit, lorsque Pecqueux reparut, accompagne de cette
derniere.
--Voyez-la donc! murmura madame Lebleu. Si l'on dirait la femme
d'un sous-chef, avec son air de princesse! Ce matin, avant le
jour, elle etait deja ainsi, peignee et corsetee comme si elle
allait en visite.
Ce fut a petits pas reguliers que Severine s'avanca. Il y avait
tout un long bout du quai a suivre, sous les yeux qui la
regardaient venir; et elle ne faiblissait pas, elle appuyait
simplement son mouchoir sur ses paupieres, dans la grosse douleur
qu'elle venait d'eprouver, en apprenant le nom de la victime.
Vetue d'une robe de laine noire, tres elegante, elle semblait
porter le deuil de son protecteur. Ses lourds cheveux sombres
luisaient au soleil, car elle n'avait pas meme pris le temps de
se couvrir la tete, malgre le froid. Ses yeux bleus si doux,
pleins d'angoisse et noyes de larmes, la rendaient tres
touchante.
--Bien sur qu'elle a raison de pleurer, dit a demi-voix
Philomene. Les voila fichus, maintenant qu'on a tue leur bon
Dieu.
Lorsque Severine fut la, au milieu de tout ce monde, devant la
portiere ouverte du coupe, M. Cauche et Roubaud en descendirent;
et, tout de suite, ce dernier commenca a dire ce qu'il savait.
--N'est-ce pas? ma chere, hier matin, des notre arrivee a Paris,
nous sommes alles voir monsieur Grandmorin... Il pouvait etre
onze heures un quart, n'est-ce pas?
Il la regardait fixement, elle repeta d'une voix docile:
--Oui, onze heures un quart.
Mais ses yeux s'etaient arretes sur le coussin noir de sang, elle
eut un spasme, des sanglots profonds jaillirent de sa gorge. Et
le chef de gare, emu, empresse, intervint:
--Madame, si vous ne pouviez supporter ce spectacle... Nous
comprenons tres bien votre douleur.
--Oh! simplement deux mots, interrompit le commissaire. Nous
ferons ensuite reconduire madame chez elle.
Roubaud se hata de continuer:
--C'est alors, apres avoir cause de differentes choses, que
monsieur Grandmorin nous annonca qu'il devait partir le
lendemain, pour aller a Doinville, chez sa soeur... Je le vois
encore assis a son bureau. Moi, j'etais ici; ma femme etait
la... N'est-ce pas, ma chere, il nous a dit qu'il partirait le
lendemain?
--Oui, le lendemain.
M. Cauche, qui continuait a prendre au crayon des notes rapides,
leva la tete.
--Comment, le lendemain? mais puisqu'il est parti le soir!
--Attendez donc! repliqua le sous-chef. Meme, quand il sut que
nous repartions le soir, il eut un instant l'idee de prendre
l'express avec nous, si ma femme voulait bien le suivre jusqu'a
Doinville, ou elle passerait quelques jours chez sa soeur, comme
cela etait arrive deja. Mais ma femme, qui avait beaucoup a
faire ici, a refuse... N'est-ce pas, tu as refuse?
--J'ai refuse, oui.
--Et voila, il a ete tres gentil... Il s'etait occupe de moi, il
nous a accompagnes jusqu'a la porte de son cabinet...
N'est-ce pas, ma chere?
--Oui, jusqu'a la porte.
--Le soir, nous sommes partis... Avant de nous installer dans
notre compartiment, j'ai cause avec monsieur Vandorpe, le chef de
gare. Et je n'ai rien vu du tout. J'etais tres ennuye, parce
que je nous croyais seuls, et qu'il y avait, dans un coin, une
dame que je n'avais pas remarquee; d'autant plus que deux autres
personnes, un menage, sont encore montees au dernier moment...
Jusqu'a Rouen non plus, rien de particulier, je n'ai rien vu...
Aussi, a Rouen, comme nous etions descendus pour nous degourdir
les jambes, quelle n'a pas ete notre surprise, d'apercevoir, a
trois ou quatre voitures de la notre, M. Grandmorin, debout a la
portiere d'un coupe! <
parti? Ah! bien, nous ne nous doutions guere de voyager avec
vous!>> Et il nous a explique qu'il avait recu une depeche... On
a siffle, nous sommes remontes vite dans notre compartiment, ou,
par parenthese, nous n'avons retrouve personne, tous nos
compagnons de route s'etant arretes a Rouen, ce qui ne nous a pas
fait de peine... Et voila! c'est bien tout, ma chere, n'est-ce
pas?
--Oui, c'est bien tout.
Ce recit, si simple qu'il fut, avait fortement impressionne
l'auditoire. Tous attendaient de comprendre, la face beante. Le
commissaire, cessant d'ecrire, exprima la surprise generale, en
demandant:
--Et vous etes sur qu'il n'y avait personne dans le coupe, avec
monsieur Grandmorin?
--Oh! ca, absolument sur.
Un fremissement courut. Ce mystere qui se posait, soufflait de
la peur, un petit froid que chacun sentit passer sur sa nuque.
Si le voyageur etait seul, par qui avait-il pu etre assassine et
jete du coupe, a trois lieues de la, avant un nouvel arret du
train?
Dans le silence, on entendit la voix mauvaise de Philomene:
--C'est drole tout de meme.
En se sentant devisage, Roubaud la regarda, avec un hochement du
menton, comme pour dire qu'il trouvait ca drole, lui aussi. Pres
d'elle, il apercut Pecqueux et madame Lebleu, qui hochaient
egalement la tete. Les yeux de tous s'etaient tournes de son
cote, on attendait autre chose, on cherchait sur sa personne un
detail oublie, qui eclaircirait l'affaire. Il n'y avait aucune
accusation, dans ces regards ardemment curieux; et il croyait
pourtant voir poindre le soupcon vague, ce doute que le plus
petit fait parfois change en certitude.
--Extraordinaire, murmura M. Cauche.
--Tout a fait extraordinaire, repeta M. Dabadie.
Alors, Roubaud se decida:
--Ce dont je suis encore bien sur, c'est que l'express qui va,
d'un trait, de Rouen a Barentin, a marche a sa vitesse
reglementaire, sans que j'aie remarque rien d'anormal... Je le
dis, parce que, justement, nous trouvant seuls, j'avais baisse la
glace, pour fumer une cigarette; et je jetais des coups d'oeil
au-dehors, je me rendais parfaitement compte de tous les bruits
du train... Meme, a Barentin, ayant reconnu sur le quai monsieur
Bessiere, le chef de gare, mon successeur, je l'ai appele, et
nous avons echange trois paroles, tandis que, monte sur le
marchepied, il me serrait la main... N'est ce pas? ma chere, on
peut l'interroger, monsieur Bessiere le dira.
Severine, toujours immobile et pale, son fin visage noye de
chagrin, confirma une fois de plus la declaration de son mari.
--Il le dira, oui.
Des ce moment, toute accusation devenait impossible, si les
Roubaud, remontes a Rouen, dans leur compartiment, y avaient ete
salues, a Barentin, par un ami. L'ombre de soupcon que le
sous-chef croyait avoir vue passer dans les yeux, s'en etait
allee; et l'etonnement de chacun grandissait. L'affaire prenait
une tournure de plus en plus mysterieuse.
--Voyons, dit le commissaire, etes-vous bien certain que
personne, a Rouen, n'a pu monter dans le coupe, apres que vous
avez eu quitte monsieur Grandmorin?
Evidemment, Roubaud n'avait pas prevu cette question, car, pour
la premiere fois, il se troubla, n'ayant sans doute plus la
reponse preparee d'avance. Il regarda sa femme, hesitant.
--Oh! non, je ne crois pas... On fermait les portieres, on
sifflait, nous avons eu bien juste le temps de regagner notre
voiture... Et puis, le coupe etait reserve, personne ne pouvait
monter, il me semble...
Mais les yeux bleus de sa femme s'elargissaient, devenaient si
grands, qu'il s'effraya d'etre affirmatif.
--Apres tout, je ne sais pas... Oui, peut-etre quelqu'un a pu
monter... Il y avait une vraie bousculade...
Et, a mesure qu'il parlait, sa voix se refaisait nette, toute
cette histoire nouvelle naissait, s'affirmait.
--Vous savez, a cause des fetes du Havre, la foule etait
enorme... Nous avons ete obliges de defendre notre compartiment
contre des voyageurs de deuxieme et meme de troisieme classe...
Avec ca, la gare est tres mal eclairee, on ne voyait rien, on se
poussait, on criait, dans la cohue du depart... Ma foi! oui, il
est tres possible que, ne sachant comment se caser, ou meme
profitant de l'encombrement, quelqu'un se soit introduit de force
dans le coupe, a la derniere seconde.
Et, s'interrompant:
--Hein? ma chere, c'est ce qui a du arriver.
Severine, l'air brise, son mouchoir sur ses yeux meurtris,
repeta:
--C'est ce qui est arrive, certainement.
Des lors, la piste etait donnee; et, sans se prononcer, le
commissaire de surveillance et le chef de gare echangerent un
regard, d'un air entendu. Un long mouvement avait agite la
foule, qui sentait que l'enquete etait finie, et qu'un besoin de
commentaires tourmentait: tout de suite des suppositions
circulerent, chacun avait une histoire. Depuis un instant, le
service de la gare se trouvait comme suspendu, le personnel
entier etait la, obsede par ce drame; et ce fut une surprise que
de voir entrer sous la marquise le train de neuf heures
trente-huit. On courut, les portieres s'ouvrirent, le flot des
voyageurs s'ecoula. Presque tous les curieux, d'ailleurs,
etaient restes autour du commissaire, qui, par un scrupule
d'homme methodique, visitait une derniere fois le coupe
ensanglante.
Pecqueux, gesticulant entre madame Lebleu et Philomene, apercut a
ce moment son mecanicien, Jacques Lantier, qui venait de
descendre du train et qui, immobile, regardait de loin le
rassemblement. Il l'appela violemment de la main. Jacques ne
bougeait pas. Enfin, il se decida, d'une marche lente.
--Quoi donc? demanda-t-il a son chauffeur.
Il savait bien, il n'ecouta que d'une oreille distraite la
nouvelle de l'assassinat et les suppositions que l'on faisait.
Ce qui le surprenait, le remuait etrangement, c'etait de tomber
au milieu de cette enquete, de retrouver ce coupe, entrevu dans
les tenebres, lance a toute vitesse. Il allongea le cou, regarda
la mare de sang caille sur le coussin; et il revoyait la scene du
meurtre, il revoyait surtout le cadavre, etendu en travers de la
voie, la-bas, avec sa gorge ouverte. Puis, comme il detournait
les yeux, il remarqua les Roubaud, pendant que Pecqueux
continuait a lui raconter l'histoire, de quelle facon ces
derniers etaient meles a l'affaire, leur depart de Paris dans le
meme train que la victime, les dernieres paroles qu'ils avaient
echangees ensemble, a Rouen. L'homme, il le connaissait, pour
lui serrer la main, parfois, depuis qu'il faisait le service de
l'express; la femme, il l'avait entrevue de loin en loin, il
s'etait ecarte d'elle comme des autres, dans sa peur maladive.
Mais, a cette minute, ainsi pleurante et pale, avec la douceur
effaree de ses yeux bleus sous l'ecrasement noir de sa chevelure,
elle le frappa. Il ne la quittait plus du regard, et il eut une
absence, il se demanda, etourdi, pourquoi les Roubaud et lui
etaient la, comment les faits avaient pu les reunir devant cette
voiture du crime, eux de retour de Paris, la veille, lui revenu
de Barentin a l'instant meme.
--Oh! je sais, je sais, dit-il tout haut, interrompant le
chauffeur. J'etais justement la-bas, a la sortie du tunnel,
cette nuit, et j'ai bien cru voir quelque chose, au moment ou le
train a passe.
Ce fut une grosse emotion, tous l'entourerent. Et lui, le
premier, avait fremi, etonne, bouleverse de ce qu'il venait de
dire. Pourquoi avait-il parle, apres s'etre promis si
formellement de se taire? Tant de bonnes raisons lui
conseillaient le silence! Et les mots etaient inconsciemment
sortis de ses levres, tandis qu'il regardait cette femme. Elle
avait brusquement ecarte son mouchoir, pour fixer sur lui ses
yeux en larmes, qui s'agrandissaient encore.
Mais le commissaire s'etait vivement approche.
--Quoi? qu'avez-vous vu?
Et Jacques, sous le regard immobile de Severine, dit ce qu'il
avait vu: le coupe eclaire, passant dans la nuit, a toute vapeur,
et les profils fuyants des deux hommes, l'un renverse, l'autre le
couteau au poing. Pres de sa femme, Roubaud ecoutait, en fixant
sur lui ses gros yeux vifs.
--Alors, demanda le commissaire, vous reconnaitriez l'assassin?
--Oh! ca, non, je ne crois pas.
--Portait-il un paletot ou une blouse?
--Je ne pourrais rien affirmer. Songez donc, un train qui devait
marcher a une vitesse de quatre-vingts kilometres!
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