La Bete Humaine
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--Alors, tu ne rentreras pas, je ne te reverrai pas?
--Non, non!
Les voix approchaient, et sans chercher a lui serrer la main,
puisqu'il semblait mettre expres ce cadavre entre eux, sans meme
lui jeter l'adieu familier de leur camaraderie d'enfance, elle
s'eloigna, se perdit dans les tenebres, le souffle rauque, comme
si elle etouffait des sanglots.
Tout de suite, le chef de gare fut la, avec Misard et deux hommes
d'equipe. Lui aussi constata l'identite: c'etait bien le
president Grandmorin, qu'il connaissait, pour le voir descendre a
sa station, chaque fois que celui-ci se rendait chez sa soeur,
madame Bonnehon, a Doinville. Le corps pouvait rester a la place
ou il etait tombe, il le fit seulement couvrir d'un manteau, que
l'un des hommes apportait. Un employe avait pris, a Barentin, le
train de onze heures, pour prevenir le procureur imperial de
Rouen. Mais il ne fallait pas compter sur ce dernier avant cinq
ou six heures du matin, car il aurait a amener le juge
d'instruction, le greffier du tribunal et un medecin. Aussi le
chef de gare organisa-t-il un service de garde, pres du mort:
pendant toute la nuit, on se relaierait, un homme serait
constamment la, a veiller avec la lanterne.
Et Jacques, avant de se decider a aller s'etendre sous quelque
hangar de la station de Barentin, d'ou il ne devait repartir pour
Le Havre qu'a sept heures vingt, demeura longtemps encore,
immobile, obsede. Puis, l'idee du juge d'instruction qu'on
attendait le troubla, comme s'il s'etait senti complice.
Dirait-il ce qu'il avait vu, au passage de l'express? Il resolut
d'abord de parler, puisque lui n'avait en somme rien a craindre.
Son devoir, d'ailleurs, n'etait pas douteux. Mais, ensuite, il
se demanda a quoi bon: il n'apporterait pas un seul fait decisif,
il n'oserait affirmer aucun detail precis sur l'assassin. Ce
serait imbecile de se mettre la-dedans, de perdre son temps et de
s'emotionner, sans profit pour personne. Non, non, il ne
parlerait pas! Et il s'en alla enfin, et il se retourna deux
fois, pour voir la bosse noire que le corps faisait sur le sol,
dans le rond jaune de la lanterne. Un froid plus vif tombait du
ciel fumeux sur la desolation de ce desert, aux coteaux arides.
Des trains encore etaient passes, un autre arrivait, pour Paris,
tres long. Tous se croisaient, dans leur inexorable puissance
mecanique, filaient a leur but lointain, a l'avenir, en frolant,
sans y prendre garde, la tete coupee a demi de cet homme, qu'un
autre homme avait egorge.
III
Le lendemain, un dimanche, cinq heures du matin venaient de
sonner a tous les clochers du Havre, lorsque Roubaud descendit de
la marquise de la gare, pour prendre son service. Il faisait
encore nuit noire; mais le vent, qui soufflait de la mer, avait
grandi et poussait les brumes, noyant les coteaux dont les
hauteurs s'etendent de Sainte-Adresse au fort de Tourneville;
tandis que, vers l'ouest, au-dessus du large, une eclaircie se
montrait, un pan de ciel, ou brillaient les dernieres etoiles.
Sous la marquise, les becs de gaz brulaient toujours, palis par
le froid humide et l'heure matinale; et il y avait la le premier
train de Montivilliers, que formaient des hommes d'equipe, aux
ordres du sous-chef de nuit. Les portes des salles n'etaient pas
ouvertes, les quais s'etendaient deserts, dans ce reveil engourdi
de la gare.
Comme il sortait de chez lui, en haut, au-dessus des salles
d'attente, Roubaud avait trouve la femme du caissier, madame
Lebleu, immobile au milieu du couloir central, sur lequel
donnaient les logements des employes. Depuis des semaines, cette
dame se relevait la nuit, pour guetter mademoiselle Guichon, la
buraliste, qu'elle soupconnait d'une intrigue avec le chef de
gare, M. Dabadie. D'ailleurs, elle n'avait jamais surpris la
moindre chose, pas une ombre, pas un souffle. Et, ce matin-la
encore, elle etait vite rentree chez elle, ne rapportant que
l'etonnement d'avoir apercu, chez les Roubaud, pendant les trois
secondes mises par le mari a ouvrir et a refermer la porte, la
femme debout dans la salle a manger, la belle Severine deja
vetue, peignee, chaussee, elle qui d'habitude trainait au lit
jusqu'a neuf heures. Aussi, madame Lebleu avait-elle reveille
Lebleu, pour lui apprendre ce fait extraordinaire. La veille,
ils ne s'etaient pas couches avant l'arrivee de l'express de
Paris, a onze heures cinq, brulant de savoir ce qu'il advenait de
l'histoire du sous-prefet. Mais ils n'avaient rien pu lire dans
l'attitude des Roubaud, qui etaient revenus avec leur figure de
tous les jours; et, vainement, jusqu'a minuit, ils avaient tendu
l'oreille: aucun bruit ne sortait de chez leurs voisins, ceux-ci
devaient s'etre endormis tout de suite, d'un profond sommeil.
Certainement, leur voyage n'avait pas eu un bon resultat, sans
quoi Severine n'aurait pas ete levee a pareille heure. Le
caissier ayant demande quelle mine elle faisait, sa femme s'etait
efforcee de la depeindre: tres raide, tres pale, avec ses grands
yeux bleus, si clairs sous ses cheveux noirs; et pas un
mouvement, l'air d'une somnambule. Enfin, on saurait bien a quoi
s'en tenir, dans la journee.
En bas, Roubaud trouva son collegue Moulin, qui avait fait le
service de nuit. Et il prit le service, tandis que Moulin
causait, se promenait quelques minutes encore, tout en le mettant
au courant des menus faits arrives depuis la veille: des rodeurs
avaient ete surpris, au moment de s'introduire dans la salle de
consigne; trois hommes d'equipe s'etaient fait reprimander pour
indiscipline; un crochet d'attelage venait de se rompre, pendant
qu'on formait le train de Montivilliers. Silencieux, Roubaud
ecoutait, d'un visage calme; et il etait seulement un peu bleme,
sans doute un reste de fatigue, que ses yeux battus accusaient
aussi. Cependant, son collegue avait cesse de parler, qu'il
semblait l'interroger encore, comme s'il se fut attendu a
d'autres evenements. Mais c'etait bien tout, il baissa la tete,
regarda un instant la terre.
En marchant le long du quai, les deux hommes etaient arrives au
bout de la halle couverte, a l'endroit ou, sur la droite, se
trouvait une remise, dans laquelle stationnaient les wagons de
roulement, ceux qui, arrives la veille, servaient a former les
trains du lendemain. Et il avait releve le front, ses regards
s'etaient fixes sur une voiture de premiere classe, pourvue d'un
coupe, le numero 293, qu'un bec de gaz justement eclairait d'une
lueur vacillante, lorsque l'autre s'ecria:
--Ah! j'oubliais...
La face palie de Roubaud se colora, et il ne put retenir un leger
mouvement.
--J'oubliais, repeta Moulin. Il ne faut pas que cette voiture
parte, ne la faites pas mettre ce matin dans l'express de six
heures quarante.
Il y eut un court silence, avant que Roubaud demandat, d'une voix
tres naturelle:
--Tiens! pourquoi donc?
--Parce qu'il y a un coupe retenu pour l'express de ce soir. On
n'est pas sur qu'il en vienne dans la journee, autant garder
celui-la.
Il le regardait toujours fixement, il repondit:
--Sans doute.
Mais une autre pensee l'absorbait, il s'emporta tout d'un coup.
--C'est degoutant! Voyez-moi comme ces bougres-la nettoient!
Cette voiture semble avoir de la poussiere de huit jours.
--Ah! reprit Moulin, quand les trains arrivent passe onze
heures, il n'y a pas de danger que les hommes donnent un coup de
torchon... ca va bien encore lorsqu'ils consentent a faire la
visite. L'autre soir, ils ont oublie sur une banquette un
voyageur endormi, qui ne s'est reveille que le lendemain matin.
Puis, etouffant un baillement, il dit qu'il montait se coucher.
Et, comme il s'en allait, une brusque curiosite le ramena.
--A propos, votre affaire avec le sous-prefet, c'est fini,
n'est-ce pas?
--Oui, oui, un tres bon voyage, je suis content.
--Allons, tant mieux... Et rappelez-vous que le 293 ne part pas.
Quand Roubaud se trouva seul sur le quai, il revint lentement
vers le train de Montivilliers, qui attendait. Les portes des
salles furent ouvertes, des voyageurs parurent, quelques
chasseurs avec leurs chiens, deux ou trois familles de
boutiquiers profitant du dimanche, peu de monde en somme. Mais,
ce train-la parti, le premier de la journee, il n'eut pas de
temps a perdre, il dut immediatement faire former l'omnibus de
cinq heures quarante-cinq, un train pour Rouen et Paris. A cette
heure matinale, le personnel etant peu nombreux, la besogne du
sous-chef de service se compliquait de toutes sortes de soins.
Lorsqu'il eut surveille la manoeuvre, chaque voiture prise au
remisage, mise sur le chariot que des hommes poussaient et
amenaient sous la marquise, il dut courir a la salle de depart,
donner un coup d'oeil a la distribution des billets et a
l'enregistrement des bagages. Une querelle eclatait entre des
soldats et un employe, qui necessita son intervention. Pendant
une demi-heure, parmi les courants d'air glace, au milieu du
public grelottant, les yeux gros encore de sommeil, dans cette
mauvaise humeur d'une bousculade en pleines tenebres, il se
multiplia, n'eut pas une pensee a lui. Puis, le depart de
l'omnibus ayant deblaye la gare, il se hata de se rendre au poste
de l'aiguilleur, s'assurer que tout allait bien de ce cote, car
un autre train arrivait, le direct de Paris, qui avait du retard.
Il revint assister au debarquement, attendit que le flot des
voyageurs eut rendu les billets et se fut empile dans les
voitures des hotels, qui, en ce temps-la, entraient attendre sous
la marquise, separees de la voie par une simple palissade. Et,
alors seulement, il put souffler un instant dans la gare
redevenue deserte et silencieuse.
Six heures sonnaient. Roubaud sortit de la halle couverte, d'un
pas de promenade; et, dehors, ayant devant lui l'espace, il leva
la tete, il respira, en voyant que l'aube se levait enfin. Le
vent du large avait acheve de balayer les brumes, c'etait le
clair matin d'un beau jour. Il regarda vers le nord la cote
d'Ingouville, jusqu'aux arbres du cimetiere, se detacher d'un
trait violace sur le ciel palissant; ensuite, se tournant vers le
midi et l'ouest, il remarqua, au-dessus de la mer, un dernier vol
de legeres nuees blanches, qui nageaient lentement en escadre;
tandis que l'est tout entier, la trouee immense de l'embouchure
de la Seine, commencait a s'embraser du lever prochain de
l'astre. D'un geste machinal, il venait d'oter sa casquette
brodee d'argent, comme pour rafraichir son front dans l'air vif
et pur. Cet horizon accoutume, le vaste deroulement plat des
dependances de la gare, a gauche l'arrivage, puis le Depot des
machines, a droite l'expedition, toute une ville, semblait
l'apaiser, le rendre au calme de sa besogne quotidienne,
eternellement la meme. Par-dessus le mur de la rue
Charles-Laffitte, des cheminees d'usine fumaient, on apercevait
les enormes tas de charbon des entrepots, qui longent le bassin
Vauban. Et une rumeur montait deja des autres bassins. Les
coups de sifflet des trains de marchandises, le reveil et l'odeur
du flot apportes dans le vent, le firent songer a la fete du
jour, a ce navire qu'on allait lancer et autour duquel la foule
s'ecraserait.
Comme Roubaud rentrait sous la halle couverte, il trouva l'equipe
qui commencait a former l'express de six heures quarante; et il
crut que les hommes mettaient le 293 sur le chariot, tout
l'apaisement de la fraiche matinee s'en alla dans un eclat subit
de colere.
--Nom de Dieu! pas cette voiture-la! Laissez-la donc
tranquille! Elle ne part que ce soir.
Le chef de l'equipe lui expliquait qu'on poussait simplement la
voiture, pour en prendre une autre, qui etait derriere. Mais il
n'entendait pas, assourdi par son emportement, hors de toute
proportion.
--Bougres de maladroits, quand on vous dit de ne pas y toucher!
Lorsqu'il eut compris enfin, il resta furieux, tomba sur les
incommodites de la gare, ou l'on ne pouvait seulement retourner
un wagon. En effet, la gare, batie une des premieres de la
ligne, etait insuffisante, indigne du Havre, avec sa remise en
vieille charpente, sa marquise de bois et de zinc, au vitrage
etroit, ses batiments nus et tristes, lezardes de toutes parts.
--C'est une honte, je ne sais pas comment la Compagnie n'a pas
encore flanque ca par terre.
Les hommes de l'equipe le regardaient, surpris de l'entendre
parler librement, lui d'une discipline si correcte d'habitude.
Il s'en apercut, s'arreta tout d'un coup. Et, silencieux, raidi,
il continua de surveiller la manoeuvre. Un pli de mecontentement
coupait son front bas, tandis que sa face ronde et coloree,
herissee de barbe rousse, prenait une tension profonde de
volonte.
Des lors, Roubaud eut tout son sang-froid. Il s'occupa
activement de l'express, controla chaque detail. Des attelages
lui ayant paru mal faits, il exigea qu'on les serrat sous ses
yeux. Une mere et ses deux filles, que frequentait sa femme,
voulurent qu'il les installat dans le compartiment des dames
seules. Puis, avant de siffler pour donner le signal du depart,
il s'assura encore de la bonne ordonnance du train; et il le
regarda longuement s'eloigner, de ce coup d'oeil clair des hommes
dont une minute de distraction peut couter des vies humaines.
Tout de suite, d'ailleurs, il dut traverser la voie pour recevoir
un train de Rouen, qui entrait en gare. Justement, il s'y
trouvait un employe des postes, avec lequel, chaque jour, il
echangeait les nouvelles. C'etait, dans sa matinee si occupee,
un court repos, pres d'un quart d'heure, pendant lequel il
pouvait respirer, aucun service immediat ne le reclamant. Et, ce
matin-la, comme d'habitude, il roula une cigarette, il causa tres
gaiement. Le jour avait grandi, on venait d'eteindre les becs de
gaz, sous la marquise. Elle etait si pauvrement vitree, qu'une
ombre grise y regnait encore; mais, au-dela, le vaste pan de ciel
sur lequel elle ouvrait, flambait deja d'un incendie de rayons;
tandis que l'horizon entier devenait rose, d'une nettete vive de
details, dans cet air pur d'un beau matin d'hiver.
A huit heures, M. Dabadie, le chef de gare, descendait
d'habitude, et le sous-chef allait au rapport. C'etait un bel
homme, tres brun, bien tenu, ayant les allures d'un grand
commercant tout a ses affaires. Du reste, il se desinteressait
volontiers de la gare des voyageurs, il se consacrait surtout au
mouvement des bassins, au transit enorme des marchandises, en
continuelles relations avec le haut commerce du Havre et du monde
entier. Ce jour-la, il etait en retard; et, deux fois deja,
Roubaud avait pousse la porte du bureau, sans l'y trouver. Sur
la table, le courrier n'etait pas meme ouvert. Les yeux du
sous-chef venaient de tomber, parmi les lettres, sur une depeche.
Puis comme si une fascination le retenait la, il n'avait plus
quitte la porte, se retournant malgre lui, jetant vers la table
de courts regards.
Enfin, a huit heures dix, M. Dabadie parut. Roubaud, qui s'etait
assis, se taisait, pour lui permettre d'ouvrir la depeche. Mais
le chef ne se hatait point, voulait se montrer aimable avec son
subordonne, qu'il estimait.
--Et, naturellement, a Paris, tout a bien marche?
--Oui, monsieur, je vous remercie.
Il avait fini par ouvrir la depeche; et il ne la lisait pas, il
souriait toujours a l'autre, dont la voix s'etait assourdie, sous
le violent effort qu'il faisait pour maitriser un tic nerveux qui
lui convulsait le menton.
--Nous sommes tres heureux de vous garder ici.
--Et moi, monsieur, je suis bien content de rester avec vous.
Alors, comme M. Dabadie se decidait a parcourir la depeche,
Roubaud, dont une legere sueur mouillait la face, le regarda.
Mais l'emotion a laquelle il s'attendait, ne se produisait point;
le chef achevait tranquillement la lecture du telegramme, qu'il
rejeta sur son bureau: sans doute un simple detail de service.
Et tout de suite il continua d'ouvrir son courrier, pendant que,
selon l'habitude de chaque matin, le sous-chef faisait son
rapport verbal sur les evenements de la nuit et de la matinee.
Seulement, ce matin-la, Roubaud, hesitant, dut chercher, avant de
se rappeler ce que lui avait dit son collegue, au sujet des
rodeurs surpris dans la salle de consigne. Quelques paroles
furent encore echangees, et le chef le congediait d'un geste,
lorsque les deux chefs adjoints, celui des bassins et celui de la
petite vitesse, entrerent, venant eux aussi au rapport. Ils
apportaient une nouvelle depeche, qu'un employe venait de leur
remettre, sur le quai.
--Vous pouvez vous retirer, dit M. Dabadie, en voyant que Roubaud
s'arretait a la porte.
Mais celui-ci attendait, les yeux ronds et fixes; et il ne s'en
alla que lorsque le petit papier fut retombe sur la table, ecarte
du meme geste indifferent. Un instant, il erra sous la marquise,
perplexe, etourdi. L'horloge marquait huit heures trente-cinq,
il n'avait plus de depart avant l'omnibus de neuf heures
cinquante. D'ordinaire, il employait cette heure de repit a
faire une tournee dans la gare. Il marcha pendant quelques
minutes, sans savoir ou ses pieds le conduisaient. Puis, comme
il levait la tete et qu'il se retrouvait devant la voiture 293,
il fit un brusque crochet, il s'eloigna vers le depot des
machines, bien qu'il n'eut rien a voir de ce cote. Le soleil
maintenant montait a l'horizon, une poussiere d'or pleuvait dans
l'air pale. Et il ne jouissait plus de la belle matinee, il
pressait le pas, l'air tres affaire, tachant de tuer l'obsession
de son attente.
Une voix, tout d'un coup, l'arreta.
--Monsieur Roubaud, bonjour!... Vous avez vu ma femme?
C'etait Pecqueux, le chauffeur, un grand gaillard de
quarante-trois ans, maigre avec de gros os, la face cuite par le
feu et par la fumee. Ses yeux gris sous le front bas, sa bouche
large dans une machoire saillante, riaient d'un continuel rire de
noceur.
--Comment! c'est vous? dit Roubaud en s'arretant, etonne. Ah!
oui, l'accident arrive a la machine, j'oubliais... Et vous ne
repartez que ce soir? Un conge de vingt-quatre heures, bonne
affaire, hein?
--Bonne affaire! repeta l'autre, gris encore d'une noce faite la
veille.
D'un village pres de Rouen, il etait entre tout jeune dans la
Compagnie, comme ouvrier ajusteur. Puis, a trente ans,
s'ennuyant a l'atelier, il avait voulu etre chauffeur, pour
devenir mecanicien; et c'etait alors qu'il avait epouse Victoire,
du meme village que lui. Mais les annees s'ecoulaient, il
restait chauffeur, jamais maintenant il ne passerait mecanicien,
sans conduite, sans bonne tenue, ivrogne, coureur de femmes.
Vingt fois, on l'aurait congedie, s'il n'avait pas eu la
protection du president Grandmorin, et si l'on ne s'etait habitue
a ses vices, qu'il rachetait par sa belle humeur et par son
experience de vieil ouvrier. Il ne devenait vraiment a craindre
que lorsqu'il etait ivre, car il se changeait alors en vraie
brute, capable d'un mauvais coup.
--Et ma femme, vous l'avez vue? demanda-t-il de nouveau, la
bouche fendue par son large rire.
--Certes, oui, nous l'avons vue, repondit le sous-chef. Nous
avons meme dejeune dans votre chambre... Ah! une brave femme
que vous avez la, Pecqueux. Et vous avez bien tort de ne pas lui
etre fidele.
Il rigola plus violemment.
--Oh! si l'on peut dire! Mais c'est elle qui veut que je
m'amuse!
C'etait vrai. Victoire, son ainee de deux ans, devenue enorme et
difficile a remuer, glissait des pieces de cent sous dans ses
poches, afin qu'il prit du plaisir dehors. Jamais elle n'avait
beaucoup souffert de ses infidelites, du continuel guilledou
qu'il courait, par un besoin de nature; et maintenant l'existence
etait reglee, il avait deux femmes, une a chaque bout de la
ligne, sa femme a Paris pour les nuits qu'il y couchait, et une
autre au Havre pour les heures d'attente qu'il y passait, entre
deux trains. Tres econome, vivant chichement elle-meme,
Victoire, qui savait tout et qui le traitait maternellement,
repetait volontiers qu'elle ne voulait pas le laisser en affront
avec l'autre, la-bas. Meme, a chaque depart, elle veillait sur
son linge, car il lui aurait ete tres sensible que l'autre
l'accusat de ne pas tenir leur homme proprement.
--N'importe, reprit Roubaud, ce n'est guere gentil. Ma femme,
qui adore sa nourrice, veut vous gronder.
Mais il se tut, en voyant sortir d'un hangar, contre lequel ils
se trouvaient, une grande femme seche, Philomene Sauvagnat, la
soeur du chef de depot, l'epouse supplementaire que Pecqueux
avait au Havre, depuis un an. Tous deux devaient etre a causer
sous le hangar, lorsque lui s'etait avance pour appeler le
sous-chef. Elle, encore jeune malgre ses trente-deux ans, haute,
anguleuse, la poitrine plate, la chair brulee de continuels
desirs, avait la tete longue, aux yeux flambants, d'une cavale
maigre et hennissante. On l'accusait de boire. Tous les hommes
de la gare avaient defile chez elle, dans la petite maison que
son frere occupait pres du Depot des machines, et qu'elle tenait
fort salement. Ce frere, auvergnat, tetu, tres severe sur la
discipline, tres estime de ses chefs, avait eu les plus gros
ennuis a son sujet, jusqu'au point d'etre menace de renvoi; et,
si maintenant on la tolerait a cause de lui, il ne s'obstinait
lui-meme a la garder que par esprit de famille; ce qui ne
l'empechait pas, lorsqu'il la surprenait avec un homme, de la
rouer de coups, si rudement qu'il la laissait sur le carreau,
morte. Il y avait eu, entre elle et Pecqueux, une vraie
rencontre: elle, assouvie enfin, aux bras de ce grand diable
rigoleur; lui, change de sa femme trop grasse, heureux de
celle-ci trop maigre, repetant par farce qu'il n'avait plus
besoin de chercher ailleurs. Et Severine seule, qui croyait
devoir cela a Victoire, s'etait brouillee avec Philomene, qu'elle
evitait deja le plus possible, par une fierte de nature, et
qu'elle avait cesse de saluer.
--Eh bien! dit Philomene insolemment, a tout a l'heure,
Pecqueux. Je m'en vas, puisque monsieur Roubaud a de la morale a
te faire, de la part de sa femme.
Lui, bon garcon, riait toujours.
--Reste donc, il plaisante.
--Non, non! Faut que j'aille porter deux oeufs de mes poules,
que j'ai promis a madame Lebleu.
Elle avait lance ce nom expres, connaissant la rivalite sourde
entre la femme du caissier et la femme du sous-chef, affectant
d'etre au mieux avec la premiere, pour faire enrager l'autre.
Mais elle resta pourtant, tout d'un coup interessee, lorsqu'elle
entendit le chauffeur demander des nouvelles de l'affaire du
sous-prefet.
--C'est arrange, vous etes content, n'est-ce pas? monsieur
Roubaud?
--Tres content.
Pecqueux cligna les yeux d'un air malin.
--Oh! vous n'aviez pas a etre inquiet, parce que, lorsqu'on a un
gros bonnet dans sa manche... Hein? vous savez qui je veux
dire. Ma femme aussi lui a bien de la reconnaissance.
Le sous-chef interrompit cette allusion au president Grandmorin,
en repetant d'une voix brusque:
--Et alors vous ne partez que ce soir?
--Oui, la Lison va etre reparee, on finit d'ajuster la bielle...
Et j'attends mon mecanicien, qui s'est donne de l'air, lui. Vous
le connaissez, Jacques Lantier? Il est de votre pays.
Un instant, Roubaud resta sans repondre, absent, l'esprit perdu.
Puis, avec un sursaut de reveil:
--Hein? Jacques Lantier, le mecanicien... Certainement, je le
connais. Oh! vous savez, bonjour, bonsoir. C'est ici que nous
nous sommes rencontres, car il est mon cadet, et je ne l'avais
jamais vu, la-bas, a Plassans... L'automne dernier, il a rendu
un petit service a ma femme, une commission qu'il a faite pour
elle, chez des cousines, a Dieppe... Un garcon capable, a ce
qu'on dit.
Il parlait au hasard, d'abondance. Soudain, il s'eloigna.
--Au revoir, Pecqueux... J'ai a donner un coup d'oeil de ce
cote.
Alors seulement Philomene s'en alla, de son pas allonge de
cavale; tandis que Pecqueux, immobile, les mains dans les poches,
riant d'aise a la faineantise de cette gaie matinee, s'etonnait
que le sous-chef, apres s'etre contente de faire le tour du
hangar, s'en retournait rapidement. Ce n'etait pas long a
donner, son coup d'oeil. Qu'est-ce qu'il pouvait bien etre venu
moucharder?
Comme Roubaud rentrait sous la marquise, neuf heures allaient
sonner. Il marcha jusqu'au fond, pres des messageries, regarda,
sans paraitre trouver ce qu'il cherchait; puis, il revint, du
meme pas d'impatience. Successivement, il interrogea des yeux
les bureaux des differents services. A cette heure, la gare
etait calme, deserte; et il s'y agitait seul, l'air de plus en
plus enerve de cette paix, dans ce tourment de l'homme, menace
d'une catastrophe, qui finit par souhaiter ardemment qu'elle
eclate. Son sang-froid etait a bout, il ne pouvait tenir en
place. Maintenant, ses yeux ne quittaient plus l'horloge. Neuf
heures, neuf heures cinq. D'ordinaire, il ne remontait chez lui
qu'a dix heures, apres le depart du train de neuf heures
cinquante, pour dejeuner. Et, tout d'un coup, il remonta, a la
pensee de Severine, qui, elle aussi, la-haut, devait attendre.
Dans le couloir, a cette minute precise, madame Lebleu ouvrait a
Philomene, venue en voisine, decoiffee, et tenant deux oeufs.
Elles resterent, il fallut bien que Roubaud rentrat chez lui,
sous leurs yeux braques. Il avait sa clef, il se hata. Tout de
meme, dans le va-et-vient rapide de la porte, elles apercurent
Severine, assise sur une chaise de la salle a manger, les mains
oisives, le profil pale, immobile. Et, attirant Philomene,
s'enfermant a son tour, madame Lebleu raconta qu'elle l'avait
deja vue de la sorte, le matin: sans doute l'histoire du
sous-prefet qui tournait mal. Mais non, Philomene expliqua
qu'elle accourait, parce qu'elle avait des nouvelles; et elle
repeta ce qu'elle venait d'entendre dire au sous-chef lui-meme.
Alors, les deux femmes se perdirent en conjectures. C'etaient
ainsi, a chacune de leurs rencontres, des commerages sans fin.
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