La Bete Humaine
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Emile Zola >> La Bete Humaine
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Alors, lui, haletant, s'arreta, la regarda, au lieu de la
posseder. Une fureur semblait le prendre, une ferocite qui le
faisait chercher des yeux, autour de lui, une arme, une pierre,
quelque chose enfin pour la tuer. Ses regards rencontrerent les
ciseaux, luisant parmi les bouts de corde; et il les ramassa d'un
bond, et il les aurait enfonces dans cette gorge nue, entre les
deux seins blancs, aux fleurs roses. Mais un grand froid le
degrisait, il les rejeta, il s'enfuit, eperdu; tandis qu'elle,
les paupieres closes, croyait qu'il la refusait a son tour, parce
qu'elle lui avait resiste.
Jacques fuyait dans la nuit melancolique. Il monta au galop le
sentier d'une cote, retomba au fond d'un etroit vallon. Des
cailloux roulant sous ses pas l'effrayerent, il se lanca a gauche
parmi des broussailles, fit un crochet qui le ramena a droite,
sur un plateau vide. Brusquement, il devala, il buta contre la
haie du chemin de fer: un train arrivait, grondant, flambant; et
il ne comprit pas d'abord, terrifie. Ah! oui, tout ce monde qui
passait, le continuel flot, tandis que lui agonisait la! Il
repartit, grimpa, descendit encore. Toujours maintenant il
rencontrait la voie, au fond des tranchees profondes qui
creusaient des abimes, sur des remblais qui fermaient l'horizon
de barricades geantes. Ce pays desert, coupe de monticules,
etait comme un labyrinthe sans issue, ou tournait sa folie, dans
la morne desolation des terrains incultes. Et, depuis de longues
minutes, il battait les pentes, lorsqu'il apercut devant lui
l'ouverture ronde, la gueule noire du tunnel. Un train montant
s'y engouffrait, hurlant et sifflant, laissant, disparu, bu par
la terre, une longue secousse dont le sol tremblait.
Alors, Jacques, les jambes brisees, tomba au bord de la ligne, et
il eclata en sanglots convulsifs, vautre sur le ventre, la face
enfoncee dans l'herbe. Mon Dieu! il etait donc revenu, ce mal
abominable dont il se croyait gueri? Voila qu'il avait voulu la
tuer, cette fille! Tuer une femme, tuer une femme! cela sonnait
a ses oreilles, du fond de sa jeunesse, avec la fievre
grandissante, affolante du desir. Comme les autres, sous l'eveil
de la puberte, revent d'en posseder une, lui s'etait enrage a
l'idee d'en tuer une. Car il ne pouvait se mentir, il avait bien
pris les ciseaux pour les lui planter dans la chair, des qu'il
l'avait vue, cette chair, cette gorge, chaude et blanche. Et ce
n'etait point parce qu'elle resistait, non! c'etait pour le
plaisir, parce qu'il en avait une envie, une envie telle, que,
s'il ne s'etait pas cramponne aux herbes, il serait retourne
la-bas, en galopant, pour l'egorger. Elle, mon Dieu! cette
Flore qu'il avait vue grandir, cette enfant sauvage dont il
venait de se sentir aime si profondement. Ses doigts tordus
entrerent dans la terre, ses sanglots lui dechirerent la gorge,
dans un rale d'effroyable desespoir.
Pourtant, il s'efforcait de se calmer, il aurait voulu
comprendre. Qu'avait-il donc de different, lorsqu'il se
comparait aux autres? La-bas, a Plassans, dans sa jeunesse,
souvent deja il s'etait questionne. Sa mere Gervaise, il est
vrai, l'avait eu tres jeune, a quinze ans et demi; mais il
n'arrivait que le second, elle entrait a peine dans sa
quatorzieme annee, lorsqu'elle etait accouchee du premier,
Claude; et aucun de ses deux freres, ni Claude, ni Etienne, ne
plus tard, ne semblait souffrir d'une mere si enfant et d'un pere
gamin comme elle, ce beau Lantier, dont le mauvais coeur devait
couter a Gervaise tant de larmes. Peut-etre aussi ses freres
avaient-ils chacun son mal, qu'ils n'avouaient pas, l'aine
surtout qui se devorait a vouloir etre peintre, si rageusement,
qu'on le disait a moitie fou de son genie. La famille n'etait
guere d'aplomb, beaucoup avaient une felure. Lui, a certaines
heures, la sentait bien, cette felure hereditaire; non pas qu'il
fut d'une sante mauvaise, car l'apprehension et la honte de ses
crises l'avaient seules maigri autrefois; mais c'etaient, dans
son etre, de subites pertes d'equilibre, comme des cassures, des
trous par lesquels son moi lui echappait, au milieu d'une sorte
de grande fumee qui deformait tout. Il ne s'appartenait plus, il
obeissait a ses muscles, a la bete enragee. Pourtant, il ne
buvait pas, il se refusait meme un petit verre d'eau-de-vie,
ayant remarque que la moindre goutte d'alcool le rendait fou. Et
il en venait a penser qu'il payait pour les autres, les peres,
les grands-peres, qui avaient bu, les generations d'ivrognes dont
il etait le sang gate, un lent empoisonnement, une sauvagerie qui
le ramenait avec les loups mangeurs de femmes, au fond des bois.
Jacques s'etait releve sur un coude, reflechissant, regardant
l'entree noire du tunnel; et un nouveau sanglot courut de ses
reins a sa nuque, il retomba, il roula sa tete par terre, criant
de douleur. Cette fille, cette fille qu'il avait voulu tuer!
Cela revenait en lui, aigu, affreux, comme si les ciseaux eussent
penetre dans sa propre chair. Aucun raisonnement ne l'apaisait:
il avait voulu la tuer, il la tuerait, si elle etait encore la,
degrafee, la gorge nue. Il se rappelait bien, il etait age de
seize ans a peine, la premiere fois, lorsque le mal l'avait pris,
un soir qu'il jouait avec une gamine, la fillette d'une parente,
sa cadette de deux ans: elle etait tombee, il avait vu ses
jambes, et il s'etait rue. L'annee suivante, il se souvenait
d'avoir aiguise un couteau pour l'enfoncer dans le cou d'une
autre, une petite blonde, qu'il voyait chaque matin passer devant
sa porte. Celle-ci avait un cou tres gras, tres rose, ou il
choisissait deja la place, un signe brun, sous l'oreille. Puis,
c'en etaient d'autres, d'autres encore, un defile de cauchemar,
toutes celles qu'il avait effleurees de son desir brusque de
meurtre, les femmes coudoyees dans la rue, les femmes qu'une
rencontre faisait ses voisines, une surtout, une nouvelle mariee,
assise pres de lui au theatre, qui riait tres fort, et qu'il
avait du fuir, au milieu d'un acte, pour ne pas l'eventrer.
Puisqu'il ne les connaissait pas, quelle fureur pouvait-il avoir
contre elles? car, chaque fois, c'etait comme une soudaine crise
de rage aveugle, une soif toujours renaissante de venger des
offenses tres anciennes, dont il aurait perdu l'exacte memoire.
Cela venait-il donc de si loin, du mal que les femmes avaient
fait a sa race, de la rancune amassee de male en male, depuis la
premiere tromperie au fond des cavernes? Et il sentait aussi,
dans son acces, une necessite de bataille pour conquerir la
femelle et la dompter, le besoin perverti de la jeter morte sur
son dos, ainsi qu'une proie qu'on arrache aux autres, a jamais.
Son crane eclatait sous l'effort, il n'arrivait pas a se
repondre, trop ignorant, pensait-il, le cerveau trop sourd, dans
cette angoisse d'un homme pousse a des actes ou sa volonte
n'etait pour rien, et dont la cause en lui avait disparu.
Un train, de nouveau, passa avec l'eclair de ses feux, s'abima en
coup de foudre qui gronde et s'eteint, au fond du tunnel; et
Jacques, comme si cette foule anonyme, indifferente et pressee,
avait pu l'entendre, s'etait redresse, refoulant ses sanglots,
prenant une attitude d'innocent. Que de fois, a la suite d'un de
ses acces, il avait eu ainsi des sursauts de coupable, au moindre
bruit! Il ne vivait tranquille, heureux, detache du monde, que
sur sa machine. Quand elle l'emportait dans la trepidation de
ses roues, a grande vitesse, quand il avait la main sur le volant
du changement de marche, pris tout entier par la surveillance de
la voie, guettant les signaux, il ne pensait plus, il respirait
largement l'air pur qui soufflait toujours en tempete. Et
c'etait pour cela qu'il aimait si fort sa machine, a l'egal d'une
maitresse apaisante, dont il n'attendait que du bonheur. Au
sortir de l'ecole des arts et metiers, malgre sa vive
intelligence, il avait choisi ce metier de mecanicien, pour la
solitude et l'etourdissement ou il y vivait, sans ambition
d'ailleurs, arrive en quatre ans au poste de mecanicien de
premiere classe, gagnant deja deux mille huit cents francs, ce
qui, avec ses primes de chauffage et de graissage, le mettait a
plus de quatre mille, mais ne revant rien au-dela. Il voyait ses
camarades de troisieme classe et de deuxieme, ceux que formait la
Compagnie, les ouvriers ajusteurs qu'elle prenait pour en faire
des eleves, il les voyait presque tous epouser des ouvrieres, des
femmes effacees qu'on apercevait seulement parfois a l'heure du
depart, lorsqu'elles apportaient les petits paniers de
provisions; tandis que les camarades ambitieux, surtout ceux qui
sortaient d'une ecole, attendaient d'etre chefs de depot pour se
marier, dans l'espoir de trouver une bourgeoise, une dame a
chapeau. Lui, fuyait les femmes, que lui importait? Jamais il
ne se marierait, il n'avait d'autre avenir que de rouler seul,
rouler encore et encore, sans repos. Aussi tous ses chefs le
donnaient-ils pour un mecanicien hors ligne, ne buvant pas, ne
courant pas, plaisante seulement par les camarades noceurs sur
son exces de bonne conduite, et inquietant sourdement les autres,
lorsqu'il tombait a ses tristesses, muet, les yeux palis, la face
terreuse. Dans sa petite chambre de la rue Cardinet, d'ou l'on
voyait le depot des Batignolles, auquel appartenait sa machine,
que d'heures il se souvenait d'avoir passees, toutes ses heures
libres, enferme comme un moine au fond de sa cellule, usant la
revolte de ses desirs a force de sommeil, dormant sur le ventre!
D'un effort, Jacques tenta de se lever. Que faisait-il la, dans
l'herbe, par cette nuit tiede et brumeuse d'hiver? La campagne
restait noyee d'ombre, il n'y avait de lumiere qu'au ciel, le fin
brouillard, l'immense coupole de verre depoli, que la lune,
cachee derriere, eclairait d'un pale reflet jaune; et l'horizon
noir dormait, d'une immobilite de mort. Allons! il devait etre
pres de neuf heures, le mieux etait de rentrer et de se coucher.
Mais, dans son engourdissement, il se vit de retour chez les
Misard, montant l'escalier du grenier, s'allongeant sur le foin,
contre la chambre de Flore, une simple cloison de planches. Elle
serait la, il l'entendrait respirer; meme il savait qu'elle ne
fermait jamais sa porte, il pourrait la rejoindre. Et son grand
frisson le reprit, l'image evoquee de cette fille devetue, les
membres abandonnes et chauds de sommeil, le secoua une fois
encore d'un sanglot dont la violence le rabattit sur le sol. Il
avait voulu la tuer, voulu la tuer, mon Dieu! Il etouffait, il
agonisait a l'idee qu'il irait la tuer dans son lit, tout a
l'heure, s'il rentrait. Il aurait beau n'avoir pas d'arme,
s'envelopper la tete de ses deux bras, pour s'aneantir: il
sentait que le male, en dehors de sa volonte, pousserait la
porte, etranglerait la fille, sous le coup de fouet de l'instinct
du rapt et par le besoin de venger l'ancienne injure. Non, non!
plutot passer la nuit a battre la campagne, que de retourner
la-bas! Il s'etait releve d'un bond, il se remit a fuir.
Alors, de nouveau, pendant une demi-heure, il galopa au travers
de la campagne noire, comme si la meute dechainee des epouvantes
l'avait poursuivi de ses abois. Il monta des cotes, il devala
dans des gorges etroites. Coup sur coup, deux ruisseaux se
presenterent: il les franchit, se mouilla jusqu'aux hanches. Un
buisson qui lui barrait la route, l'exasperait. Son unique
pensee etait d'aller tout droit, plus loin, toujours plus loin,
pour se fuir, pour fuir l'autre, la bete enragee qu'il sentait en
lui. Mais il l'emportait, elle galopait aussi fort. Depuis sept
mois qu'il croyait l'avoir chassee, il se reprenait a l'existence
de tout le monde; et, maintenant, c'etait a recommencer, il lui
faudrait encore se battre, pour qu'elle ne sautat pas sur la
premiere femme coudoyee par hasard. Le grand silence pourtant,
la vaste solitude l'apaisaient un peu, lui faisaient rever une
vie muette et deserte comme ce pays desole, ou il marcherait
toujours, sans jamais rencontrer une ame. Il devait tourner a
son insu, car il revint, de l'autre cote, buter contre la voie,
apres avoir decrit un large demi-cercle, parmi les pentes,
herissees de broussailles, au-dessus du tunnel. Il recula, avec
l'inquiete colere de retomber sur des vivants. Puis, ayant voulu
couper derriere un monticule, il se perdit, se retrouva devant la
haie du chemin de fer, juste a la sortie du souterrain, en face
du pre ou il avait sanglote tout a l'heure. Et, vaincu, il
restait immobile, lorsque le tonnerre d'un train sortant des
profondeurs de la terre, leger encore, grandissant de seconde en
seconde, l'arreta. C'etait l'express du Havre, parti de Paris a
six heures trente, et qui passait la a neuf heures vingt-cinq: un
train que, de deux jours en deux jours, il conduisait.
Jacques vit d'abord la gueule noire du tunnel s'eclairer, ainsi
que la bouche d'un four, ou des fagots s'embrasent. Puis, dans
le fracas qu'elle apportait, ce fut la machine qui en jaillit,
avec l'eblouissement de son gros oeil rond, la lanterne d'avant,
dont l'incendie troua la campagne, allumant au loin les rails
d'une double ligne de flamme. Mais c'etait une apparition en
coup de foudre: tout de suite les wagons se succederent, les
petites vitres carrees des portieres, violemment eclairees,
firent defiler les compartiments pleins de voyageurs, dans un tel
vertige de vitesse, que l'oeil doutait ensuite des images
entrevues. Et Jacques, tres distinctement, a ce quart precis de
seconde, apercut, par les glaces flambantes d'un coupe, un homme
qui en tenait un autre renverse sur la banquette et qui lui
plantait un couteau dans la gorge, tandis qu'une masse noire,
peut-etre une troisieme personne, peut-etre un ecroulement de
bagages, pesait de tout son poids sur les jambes convulsives de
l'assassine. Deja, le train fuyait, se perdait vers la
Croix-de-Maufras, en ne montrant plus de lui, dans les tenebres,
que les trois feux de l'arriere, le triangle rouge.
Cloue sur place, le jeune homme suivait des yeux le train, dont
le grondement s'eteignait, au fond de la grande paix morte de la
campagne. Avait-il bien vu? et il hesitait maintenant, il
n'osait plus affirmer la realite de cette vision, apportee et
emportee dans un eclair. Pas un seul trait des deux acteurs du
drame ne lui etait reste vivace. La masse brune devait etre une
couverture de voyage, tombee en travers du corps de la victime.
Pourtant, il avait cru d'abord distinguer, sous un deroulement
d'epais cheveux, un fin profil pale. Mais tout se confondait,
s'evaporait, comme en un reve. Un instant, le profil, evoque,
reparut; puis, il s'effaca definitivement. Ce n'etait sans doute
qu'une imagination. Et tout cela le glacait, lui semblait si
extraordinaire, qu'il finissait par admettre une hallucination,
nee de l'affreuse crise qu'il venait de traverser.
Pendant pres d'une heure encore, Jacques marcha, la tete alourdie
de songeries confuses. Il etait brise, une detente se
produisait, un grand froid interieur avait emporte sa fievre.
Sans l'avoir decide, il finit par revenir vers la
Croix-de-Maufras. Puis, lorsqu'il se retrouva devant la maison
du garde-barriere, il se dit qu'il n'entrerait pas, qu'il
dormirait sous le petit hangar, scelle a l'un des pignons. Mais
une raie de lumiere passait sous la porte, et il poussa cette
porte machinalement. Un spectacle inattendu l'arreta sur le
seuil.
Misard, dans le coin, avait derange le pot a beurre; et, a quatre
pattes par terre, une lanterne allumee posee pres de lui, il
sondait le mur a legers coups de poing, il cherchait. Le bruit
de la porte le fit se redresser. Du reste, il ne se troubla pas
le moins du monde, il dit simplement, d'un air naturel:
--C'est des allumettes qui sont tombees.
Et, quand il eut remis en place le pot a beurre, il ajouta:
--Je suis venu prendre ma lanterne, parce que, tout a l'heure, en
rentrant, j'ai apercu un individu etale sur la voie... Je crois
bien qu'il est mort.
Jacques, saisi d'abord a la pensee qu'il surprenait Misard en
train de chercher le magot de tante Phasie, ce qui changeait en
brusque certitude son doute au sujet des accusations de cette
derniere, fut ensuite si violemment remue par cette nouvelle de
la decouverte d'un cadavre, qu'il en oublia l'autre drame, celui
qui se jouait la, dans cette petite maison perdue. La scene du
coupe, la vision si breve d'un homme egorgeant un homme, venait
de renaitre, a la lueur du meme eclair.
--Un homme sur la voie, ou donc? demanda-t-il, palissant.
Misard allait raconter qu'il rapportait deux anguilles,
decrochees de ses lignes de fond, et qu'il avait avant tout
galope jusque chez lui, pour les cacher. Mais quel besoin de se
confier a ce garcon? Il n'eut qu'un geste vague, en repondant:
--La-bas, comme qui dirait a cinq cents metres... Faut voir
clair, pour savoir.
A ce moment, Jacques entendit, au-dessus de sa tete, un choc
assourdi. Il etait si anxieux qu'il en sursauta.
--C'est rien, reprit le pere, c'est Flore qui remue.
Et le jeune homme, en effet, reconnut le bruit de deux pieds nus
sur le carreau. Elle avait du l'attendre, elle venait ecouter,
par sa porte entrouverte.
--Je vous accompagne, reprit-il. Et vous etes sur qu'il est
mort?
--Dame! ca m'a semble. Avec la lanterne, on verra bien.
--Enfin, qu'est-ce que vous en dites? Un accident, n'est-ce pas?
--Ca se peut. Quelque gaillard qui se sera fait couper, ou
peut-etre bien un voyageur qui aura saute d'un wagon.
Jacques fremissait.
--Venez vite! venez vite!
Jamais une telle fievre de voir, de savoir, ne l'avait agite.
Dehors, tandis que son compagnon, sans emotion aucune, suivait la
voie, balancant la lanterne, dont le rond de clarte suivait
doucement les rails, lui courait en avant, s'irritait de cette
lenteur. C'etait comme un desir physique, ce feu interieur qui
precipite la marche des amants, aux heures de rendez-vous. Il
avait peur de ce qui l'attendait la-bas, et il y volait, de tous
les muscles de ses membres. Quand il arriva, quand il faillit se
cogner dans un tas noir, allonge pres de la voie descendante, il
resta plante, parcouru des talons a la nuque d'une secousse. Et
son angoisse de ne rien distinguer nettement, se tourna en jurons
contre l'autre, qui s'attardait a plus de trente pas en arriere.
--Mais, nom de Dieu! arrivez donc! s'il vivait encore, on
pourrait le secourir.
Misard se dandina, s'avanca, avec son flegme. Puis, lorsqu'il
eut promene la lanterne au-dessus du corps:
--Ah! ouitche, il a son compte.
L'individu, culbutant sans doute d'un wagon, etait tombe sur le
ventre, la face contre le sol, a cinquante centimetres au plus
des rails. On ne voyait, de sa tete, qu'une couronne epaisse de
cheveux blancs. Ses jambes se trouvaient ecartees. De ses bras,
le droit gisait comme arrache, tandis que le gauche etait replie
sous la poitrine. Il etait tres bien vetu, un ample paletot de
drap bleu, des bottines elegantes, du linge fin. Le corps ne
portait aucune trace d'ecrasement, beaucoup de sang avait
seulement coule de la gorge et tachait le col de la chemise.
--Un bourgeois a qui on a fait son affaire, reprit tranquillement
Misard, apres quelques secondes d'examen silencieux.
Puis, se tournant vers Jacques, immobile, beant:
--Faut pas toucher, c'est defendu... Vous allez rester la, a le
garder, vous, pendant que moi, je vas courir a Barentin prevenir
le chef de gare.
Il leva sa lanterne, consulta un poteau kilometrique.
--Bon! juste au poteau 153.
Et, posant la lanterne par terre, pres du corps, il s'eloigna de
son pas trainard.
Jacques, reste seul, ne bougeait pas, regardait toujours cette
masse inerte, effondree, que la clarte vague, au ras du sol,
laissait confuse. Et, en lui, l'agitation qui avait precipite sa
marche, l'horrible attrait qui le retenait la, aboutissait a
cette pensee aigue, jaillissante de tout son etre: l'autre,
l'homme entrevu le couteau au poing, avait ose! l'autre etait
alle jusqu'au bout de son desir, l'autre avait tue! Ah! n'etre
pas lache, se satisfaire enfin, enfoncer le couteau! Lui que
l'envie en torturait depuis dix ans! Il y avait, dans sa fievre,
un mepris de lui-meme et de l'admiration pour l'autre, et surtout
le besoin de voir ca, la soif inextinguible de se rassasier les
yeux de cette loque humaine, du pantin casse, de la chiffe molle,
qu'un coup de couteau faisait d'une creature. Ce qu'il revait,
l'autre l'avait realise, et c'etait ca. S'il tuait, il y aurait
ca par terre. Son coeur battait a se rompre, son prurit de
meurtre s'exasperait comme une concupiscence au spectacle de ce
mort tragique. Il fit un pas, s'approcha davantage, ainsi qu'un
enfant nerveux qui se familiarise avec la peur. Oui! il
oserait, il oserait a son tour!
Mais un grondement, derriere son dos, le forca a sauter de cote.
Un train arrivait, qu'il n'avait meme pas entendu, au fond de sa
contemplation. Il allait etre broye, l'haleine chaude, le
souffle formidable de la machine venait seul de l'avertir. Le
train passa, dans son ouragan de bruit, de fumee et de flamme.
Il y avait beaucoup de monde encore, le flot des voyageurs
continuait vers Le Havre, pour la fete du lendemain. Un enfant
s'ecrasait le nez contre une vitre, regardant la campagne noire;
des profils d'hommes se dessinerent, tandis qu'une jeune femme,
baissant une glace, jetait un papier tache de beurre et de sucre.
Deja le train joyeux filait au loin, dans l'insouciance de ce
cadavre que ses roues avaient frole. Et le corps gisait toujours
sur la face, eclaire vaguement par la lanterne, au milieu de la
melancolique paix de la nuit.
Alors, Jacques fut pris du desir de voir la blessure, pendant
qu'il etait seul. Une inquietude l'arretait, l'idee que, s'il
touchait a la tete, on s'en apercevrait peut-etre. Il avait
calcule que Misard ne pouvait guere etre de retour, avec le chef
de gare, avant trois quarts d'heure. Et il laissait passer les
minutes, il songeait a ce Misard, a ce chetif, si lent, si calme,
qui osait lui aussi, tuant le plus tranquillement du monde, a
coups de drogue. C'etait donc bien facile de tuer? tout le
monde tuait. Il se rapprocha. L'idee de voir la blessure le
piquait d'un aiguillon si vif, que sa chair en brulait. Voir
comment c'etait fait et ce qui avait coule, voir le trou rouge!
En replacant la tete soigneusement, on ne saurait rien. Mais il
y avait une autre peur, inavouee, au fond de son hesitation, la
peur meme du sang. Toujours et en tout, chez lui, l'epouvante
s'etait eveillee avec le desir. Encore un quart d'heure a etre
seul, et il allait se decider pourtant, lorsqu'un petit bruit, a
son cote, le fit tressaillir.
C'etait Flore, debout, regardant comme lui. Elle avait la
curiosite des accidents: des qu'on annoncait une bete broyee, un
homme coupe par un train, on etait sur de la faire accourir.
Elle venait de se rhabiller, elle voulait voir le mort. Et,
apres le premier coup d'oeil, elle n'hesita pas, elle. Se
baissant, soulevant la lanterne d'une main, de l'autre elle prit
la tete, la renversa.
--Mefie-toi, c'est defendu, murmura Jacques.
Mais elle haussa les epaules. Et la tete apparaissait, dans la
clarte jaune, une tete de vieillard, au grand nez, aux yeux bleus
d'ancien blond, largement ouverts. Sous le menton, la blessure
baillait, affreuse, une entaille profonde qui avait coupe le cou,
une plaie labouree, comme si le couteau s'etait retourne en
fouillant. Du sang inondait tout le cote droit de la poitrine.
A gauche, a la boutonniere du paletot, une rosette de commandeur
semblait un caillot rouge, egare la.
Flore avait eu un leger cri de surprise.
--Tiens! le vieux!
Jacques, penche comme elle, s'avancait, melait ses cheveux aux
siens, pour mieux voir; et il etouffait, il se gorgeait du
spectacle. Inconsciemment, il repeta:
--Le vieux... le vieux...
--Oui, le vieux Grandmorin... Le president.
Un moment encore, elle examina cette face pale, a la bouche
tordue, aux grands yeux d'epouvante. Puis, elle lacha la tete
que la rigidite cadaverique commencait a glacer, et qui retomba
contre le sol, refermant la blessure.
--Fini de rire avec les filles! reprit-elle plus bas. C'est a
cause d'une, pour sur... Ah! ma pauvre Louisette, ah! le
cochon, c'est bien fait!
Et un long silence regna. Flore, qui avait repose la lanterne,
attendait, en jetant sur Jacques de lents regards; tandis que
celui-ci, separe d'elle par le corps, n'avait plus bouge, comme
perdu, aneanti dans ce qu'il venait de voir. Il devait etre pres
de onze heures. Un embarras, apres la scene de la soiree,
l'empechait de parler la premiere. Mais un bruit de voix se fit
entendre, c'etait son pere qui ramenait le chef de gare; et, ne
voulant pas etre vue, elle se decida.
--Tu ne rentres pas te coucher?
Il tressaillit, un debat parut l'agiter un instant. Puis, dans
un effort, dans un recul desespere:
--Non, non!
Elle n'eut pas un geste, mais la ligne tombante de ses bras de
forte fille exprima beaucoup de chagrin. Comme pour se faire
pardonner sa resistance de tout a l'heure, elle se montra tres
humble, elle dit encore:
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