A / B / C / D / E /  F / G / H / I / J /  K / L / M / N / O /  P / R / S / T / UV / W / Z

Annual Bibliography of Commonwealth Literature 2007
This paper argues that discourses of love in Ghanaian market literature for youth offer a view into complex negotiations of agency and empowerment. Drawing on Deborah Durham's notion of youth as "social `shifters'" and Francis Nyamnjoh's conception of the "interconnectedness" of agency, I take Ghanaian market literature as one specific case of how African literature for youth foregrounds questions of continuity and change as African societies enter into increasingly complex global relations. In this literature for youth, received notions of love, often constructed out of impressions from American pop and hip hop music, carry new notions of agency that compete with existing "domesticated" forms. Authors like Ike Tandoh and Evelyn Tay employ discourses of love to offer youth alternative avenues for empowerment in a context of socio-economic disenfranchizement. In a creative process of "straddling", this writing both reveals and reproduces the contradictions that obtain in youth configurations of agency.

La Bete Humaine

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Jacques, qui, autrefois, plaisantait sa marraine sur les ravages
qu'elle faisait parmi les inspecteurs de la voie, ne put
s'empecher de sourire, en disant:

--Peut-etre bien qu'il est jaloux.

Mais Phasie eut un haussement d'epaules plein de pitie, pendant
qu'un rire montait egalement, irresistible, a ses pauvres yeux
palis.

--Ah! mon garcon, qu'est-ce que tu dis la?... Lui, jaloux! Il
s'en est toujours fichu, du moment que ca ne lui sortait rien de
la poche.

Puis, reprise de son frisson:

--Non, non, il n'y tenait guere, a ca. Il ne tient qu'a
l'argent... Ce qui nous a faches, vois-tu, c'est que je n'ai pas
voulu lui donner les mille francs de papa, l'annee derniere,
quand j'ai herite. Alors, ainsi qu'il m'en menacait, ca m'a
porte malheur, je suis tombee malade... Et le mal ne m'a plus
quittee depuis cette epoque, oui! Juste depuis cette epoque.

Le jeune homme comprit, et comme il croyait a des idees noires de
femme souffrante, il essaya encore de la dissuader. Mais elle
s'entetait d'un branle de la tete, en personne dont la conviction
est faite. Aussi finit-il par dire:

--Eh bien, rien n'est plus simple, si vous desirez que ca
finisse... Donnez-lui vos mille francs.

Un effort extraordinaire la mit debout. Et, ressuscitee,
violente:

--Mes mille francs, jamais! J'aime mieux crever... Ah! ils
sont caches, bien caches, va! On peut retourner la maison, je
defie qu'on les trouve... Et il l'a assez retournee, lui, le
malin! Je l'ai entendu, la nuit, qui tapait dans tous les murs.
Cherche, cherche! Rien que le plaisir de voir son nez
s'allonger, ca me suffirait pour prendre patience... Faudra
savoir qui lachera le premier, de lui ou de moi. Je me mefie, je
n'avale plus rien de ce qu'il touche. Et si je claquais, eh
bien, il ne les aurait tout de meme pas, mes mille francs! je
prefererais les laisser a la terre.

Elle retomba sur la chaise, epuisee, secouee par un nouveau son
de trompe. C'etait Misard, au seuil du poste de cantonnement,
qui, cette fois, signalait un train allant au Havre. Malgre
l'obstination ou elle s'enfermait, de ne pas donner l'heritage,
elle avait de lui une peur secrete, grandissante, la peur du
colosse devant l'insecte dont il se sent mange. Et le train
annonce, l'omnibus parti de Paris a midi quarante-cinq, venait au
loin, d'un roulement sourd. On l'entendit sortir du tunnel,
souffler plus haut dans la campagne. Puis, il passa, dans le
tonnerre de ses roues et la masse de ses wagons, d'une force
invincible d'ouragan.

Jacques, les yeux leves vers la fenetre, avait regarde defiler
les petites vitres carrees, ou apparaissaient des profils de
voyageurs. Il voulut detourner les idees noires de Phasie, il
reprit en plaisantant:

--Marraine, vous vous plaignez de ne jamais voir un chat, dans
votre trou... Mais en voila, du monde!

Elle ne comprit pas d'abord, etonnee.

--Ou ca, du monde?... Ah! oui, ces gens qui passent. La belle
avance! on ne les connait pas, on ne peut pas causer.

Il continuait de rire.

--Moi, vous me connaissez bien, vous me voyez passer souvent.

--Toi, c'est vrai, je te connais, et je sais l'heure de ton
train, et je te guette, sur ta machine. Seulement, tu files, tu
files! Hier, tu as fait comme ca de la main. Je ne peux
seulement pas repondre... Non, non, ce n'est pas une maniere de
voir le monde.

Pourtant, cette idee du flot de foule que les trains montants et
descendants charriaient quotidiennement devant elle, au milieu du
grand silence de sa solitude, la laissait pensive, les regards
sur la voie, ou tombait la nuit. Quand elle etait valide,
qu'elle allait et venait, se plantant devant la barriere, le
drapeau au poing, elle ne songeait jamais a ces choses. Mais des
reveries confuses, a peine formulees, lui embarbouillaient la
tete, depuis qu'elle demeurait les journees sur cette chaise,
n'ayant a reflechir a rien qu'a sa lutte sourde avec son homme.
Cela lui semblait drole, de vivre perdue au fond de ce desert,
sans une ame a qui se confier, lorsque, de jour et de nuit,
continuellement, il defilait tant d'hommes et de femmes, dans le
coup de tempete des trains, secouant la maison, fuyant a toute
vapeur. Bien sur que la terre entiere passait la, pas des
Francais seulement, des etrangers aussi, des gens venus des
contrees les plus lointaines, puisque personne maintenant ne
pouvait rester chez soi, et que tous les peuples, comme on
disait, n'en feraient bientot plus qu'un seul. Ca, c'etait le
progres, tous freres, roulant tous ensemble, la-bas, vers un pays
de cocagne. Elle essayait de les compter, en moyenne, a tant par
wagon: il y en avait trop, elle n'y parvenait pas. Souvent, elle
croyait reconnaitre des visages, celui d'un monsieur a barbe
blonde, un Anglais sans doute, qui faisait chaque semaine le
voyage de Paris, celui d'une petite dame brune, passant
regulierement le mercredi et le samedi. Mais l'eclair les
emportait, elle n'etait pas bien sure de les avoir vus, toutes
les faces se noyaient, se confondaient, comme semblables,
disparaissaient les unes dans les autres. Le torrent coulait, en
ne laissant rien de lui. Et ce qui la rendait triste, c'etait,
sous ce roulement continu, sous tant de bien-etre et tant
d'argent promenes, de sentir que cette foule toujours si
haletante ignorait qu'elle fut la, en danger de mort, a ce point
que, si son homme l'achevait un soir, les trains continueraient a
se croiser pres de son cadavre, sans se douter seulement du
crime, au fond de la maison solitaire.

Phasie etait restee les yeux sur la fenetre, et elle resuma ce
qu'elle eprouvait trop vaguement pour l'expliquer tout au long.

--Ah! c'est une belle invention, il n'y a pas a dire. On va
vite, on est plus savant... Mais les betes sauvages restent des
betes sauvages, et on aura beau inventer des mecaniques
meilleures encore, il y aura quand meme des betes sauvages
dessous.

Jacques de nouveau hocha la tete, pour dire qu'il pensait comme
elle. Depuis un instant, il regardait Flore qui rouvrait la
barriere, devant une voiture de carrier, chargee de deux blocs de
pierre enormes. La route desservait uniquement les carrieres de
Becourt, si bien que, la nuit, la barriere etait cadenassee, et
qu'il etait tres rare qu'on fit relever la jeune fille. En
voyant celle-ci causer familierement avec le carrier, un petit
jeune homme brun, il s'ecria:

--Tiens! Cabuche est donc malade, que son cousin Louis conduit
ses chevaux?... Ce pauvre Cabuche, le voyez-vous souvent,
marraine?

Elle leva les mains, sans repondre, en poussant un gros soupir.
C'etait tout un drame, a l'automne dernier, qui n'avait pas ete
fait pour la remettre: sa fille Louisette, la cadette, placee
comme femme de chambre chez madame Bonnehon, a Doinville, s'etait
sauvee un soir, affolee, meurtrie, pour aller mourir chez son bon
ami Cabuche, dans la maison que celui-ci habitait en pleine
foret. Des histoires avaient couru, qui accusaient de violence
le president Grandmorin; mais on n'osait pas les repeter tout
haut. La mere elle-meme, bien que sachant a quoi s'en tenir,
n'aimait point revenir sur ce sujet. Pourtant, elle finit par
dire:

--Non, il n'entre plus, il devient un vrai loup... Cette pauvre
Louisette, qui etait si mignonne, si blanche, si douce! Elle
m'aimait bien, elle m'aurait soignee, elle! tandis que Flore,
mon Dieu! je ne m'en plains pas, mais elle a pour sur quelque
chose de derange, toujours a n'en faire qu'a sa tete, disparue
pendant des heures, et fiere, et violente!... tout ca est
triste, bien triste.

En ecoutant, Jacques continuait a suivre des yeux le fardier,
qui, maintenant, traversait la voie. Mais les roues
s'embarrasserent dans les rails, il fallut que le conducteur fit
claquer son fouet, tandis que Flore elle-meme criait, excitant
les chevaux.

--Fichtre! declara le jeune homme, il ne faudrait pas qu'un
train arrive... Il y en aurait une, de marmelade!

--Oh! pas de danger, reprit tante Phasie. Flore est drole des
fois, mais elle connait son affaire, elle ouvre l'oeil... Dieu
merci, voici cinq ans que nous n'avons pas eu d'accident.
Autrefois, un homme a ete coupe. Nous autres, nous n'avons
encore eu qu'une vache, qui a manque de faire derailler un train.
Ah! la pauvre bete! on a retrouve le corps ici et la tete
la-bas, pres du tunnel... Avec Flore, on peut dormir sur ses
deux oreilles.

Le fardier etait passe, on entendait s'eloigner les secousses
profondes des roues dans les ornieres. Alors, elle revint a sa
preoccupation constante, a l'idee de la sante, chez les autres
autant que chez elle.

--Et toi, ca va-t-il tout a fait bien, maintenant? Tu te
rappelles, chez nous, les choses dont tu souffrais, et auxquelles
le docteur ne comprenait rien?

Il eut son vacillement inquiet du regard.

--Je me porte tres bien, marraine.

--Vrai! tout a disparu, cette douleur qui te trouait le crane,
derriere les oreilles, et les coups de fievre brusques, et ces
acces de tristesse qui te faisaient te cacher comme une bete, au
fond d'un trou?

A mesure qu'elle parlait, il se troublait davantage, pris d'un
tel malaise, qu'il finit par l'interrompre, d'une voix breve.

--Je vous assure que je me porte tres bien... Je n'ai plus rien,
plus rien du tout.

--Allons, tant mieux, mon garcon!... Ce n'est point parce que tu
aurais du mal, que ca me guerirait le mien. Et puis, c'est de
ton age, d'avoir de la sante. Ah! la sante, il n'y a rien de si
bon... Tu es tout de meme tres gentil d'etre venu me voir, quand
tu aurais pu aller t'amuser ailleurs. N'est-ce pas? tu vas
diner avec nous, et tu coucheras la-haut dans le grenier, a cote
de la chambre de Flore.

Mais, encore une fois, un son de trompe lui coupa la parole. La
nuit etait tombee, et tous deux, en se tournant vers la fenetre,
ne distinguerent plus que confusement Misard causant avec un
autre homme. Six heures venaient de sonner, il remettait le
service a son remplacant, le stationnaire de nuit. Il allait
etre libre enfin, apres ses douze heures passees dans cette
cabane, meublee seulement d'une petite table, sous la planchette
des appareils, d'un tabouret et d'un poele, dont la chaleur trop
forte l'obligeait a tenir presque constamment la porte ouverte.

--Ah! le voici, il va rentrer, murmura tante Phasie, reprise de
sa peur.

Le train annonce arrivait, tres lourd, tres long, avec son
grondement de plus en plus haut. Et le jeune homme dut se
pencher pour se faire entendre de la malade, emu de l'etat
miserable ou il la voyait se mettre, desireux de la soulager.

--Ecoutez, marraine, s'il a vraiment de mauvaises idees,
peut-etre que ca l'arreterait, de savoir que je m'en mele...
Vous feriez bien de me confier vos mille francs.

Elle eut une derniere revolte.

--Mes mille francs! pas plus a toi qu'a lui!... Je te dis que
j'aime mieux crever!

A ce moment, le train passait, dans sa violence d'orage, comme
s'il eut tout balaye devant lui. La maison en trembla,
enveloppee d'un coup de vent. Ce train-la, qui allait au Havre,
etait tres charge, car il y avait une fete pour le lendemain
dimanche, le lancement d'un navire. Malgre la vitesse, par les
vitres eclairees des portieres, on avait eu la vision des
compartiments pleins, les files de tetes rangees, serrees,
chacune avec son profil. Elles se succedaient, disparaissaient.
Que de monde! encore la foule, la foule sans fin, au milieu du
roulement des wagons, du sifflement des machines, du tintement du
telegraphe, de la sonnerie des cloches! C'etait comme un grand
corps, un etre geant couche en travers de la terre, la tete a
Paris, les vertebres tout le long de la ligne, les membres
s'elargissant avec les embranchements, les pieds et les mains au
Havre et dans les autres villes d'arrivee. Et ca passait, ca
passait, mecanique, triomphal, allant a l'avenir avec une
rectitude mecanique, dans l'ignorance volontaire de ce qu'il
restait de l'homme, aux deux bords, cache et toujours vivace,
l'eternelle passion et l'eternel crime.

Ce fut Flore qui rentra la premiere. Elle alluma la lampe, une
petite lampe a petrole, sans abat-jour, et mit la table. Pas un
mot n'etait echange, a peine glissa-t-elle un regard vers
Jacques, qui se detournait, debout devant la fenetre. Sur le
poele, une soupe aux choux se tenait chaude. Elle la servait,
lorsque Misard parut a son tour. Il ne temoigna aucune surprise
de trouver la le jeune homme. Peut-etre l'avait-il vu arriver,
mais il ne le questionna pas, sans curiosite. Un serrement de
main, trois paroles breves, rien de plus. Jacques dut repeter,
de lui-meme, l'histoire de la bielle rompue, son idee de venir
embrasser sa marraine et de coucher. Doucement, Misard se
contentait de branler la tete, comme s'il trouvait cela tres
bien, et l'on s'assit, l'on mangea sans hate, d'abord en silence.
Phasie, qui, depuis le matin, n'avait pas quitte des yeux la
marmite ou bouillait la soupe aux choux, en accepta une assiette.
Mais son homme s'etant leve pour lui donner son eau ferree,
oubliee par Flore, une carafe ou trempaient des clous, elle n'y
toucha pas. Lui, humble, chetif, toussant d'une petite toux
mauvaise, n'avait point l'air de remarquer les regards anxieux
dont elle suivait ses moindres mouvements. Comme elle demandait
du sel, dont il n'y avait pas sur la table, il lui dit qu'elle se
repentirait d'en manger tant, que c'etait ca qui la rendait
malade; et il se releva pour en prendre, en apporta dans une
cuiller une pincee, qu'elle accepta sans defiance, le sel
purifiant tout, disait-elle. Alors, on causa du temps vraiment
tiede qu'il faisait depuis quelques jours, d'un deraillement qui
s'etait produit a Maromme. Jacques finissait par croire que sa
marraine avait des cauchemars tout eveillee, car lui ne
surprenait rien, chez ce bout d'homme si complaisant, aux yeux
vagues. On s'attarda plus d'une heure. Deux fois, au signal de
la trompe, Flore avait disparu un instant. Les trains passaient,
secouaient les verres sur la table; mais aucun des convives n'y
faisait meme attention.

Un nouveau son de trompe se fit entendre, et, cette fois, Flore,
qui venait d'oter le couvert, ne reparut pas. Elle laissait sa
mere et les deux hommes attables devant une bouteille
d'eau-de-vie de cidre. Tous trois resterent la une demi-heure
encore. Puis, Misard, qui, depuis un instant, avait arrete ses
yeux fureteurs sur un angle de la piece, prit sa casquette et
sortit, avec un simple bonsoir. Il braconnait dans les petits
ruisseaux voisins, ou il y avait des anguilles superbes, et
jamais il ne se couchait, sans etre alle visiter ses lignes de
fond.

Des qu'il ne fut plus la, Phasie regarda fixement son filleul.

--Hein, crois-tu? l'as-tu vu fouiller du regard la-bas, dans ce
coin?... C'est que l'idee lui est venue que je pouvais avoir
cache mon magot derriere le pot a beurre... Ah! je le connais,
je suis sure que, cette nuit, il ira deranger le pot, pour voir.

Mais des sueurs la prenaient, un tremblement agitait ses membres.

--Regarde, ca y est encore, va! Il m'aura droguee, j'ai la
bouche amere comme si j'avais avale des vieux sous. Dieu sait
pourtant si j'ai rien pris de sa main! C'est a se ficher a
l'eau... Ce soir, je n'en peux plus, vaut mieux que je me
couche. Alors, adieu, mon garcon, parce que, si tu pars a sept
heures vingt-six, ce sera de trop bonne heure pour moi. Et
reviens, n'est-ce pas? et esperons que j'y serai toujours.

Il dut l'aider a rentrer dans la chambre, ou elle se coucha et
s'endormit, accablee. Reste seul, il hesita, se demandant s'il
ne devait pas monter s'etendre, lui aussi, sur le foin qui
l'attendait au grenier. Mais il n'etait que huit heures moins
dix, il avait le temps de dormir. Et il sortit a son tour,
laissant bruler la petite lampe a petrole, dans la maison vide et
ensommeillee, ebranlee de temps a autre par le tonnerre brusque
d'un train.

Dehors, Jacques fut surpris de la douceur de l'air. Sans doute,
il allait pleuvoir encore. Dans le ciel, une nuee laiteuse,
uniforme, s'etait epandue, et la pleine lune, qu'on ne voyait
pas, noyee derriere, eclairait toute la voute d'un reflet
rougeatre. Aussi distinguait-il nettement la campagne, dont les
terres autour de lui, les coteaux, les arbres se detachaient en
noir, sous cette lumiere egale et morte, d'une paix de veilleuse.
Il fit le tour du petit potager. Puis, il songea a marcher du
cote de Doinville, la route par la montant moins rudement. Mais
la vue de la maison solitaire, plantee de biais a l'autre bord de
la ligne, l'ayant attire, il traversa la voie en passant par le
portillon, car la barriere etait deja fermee pour la nuit. Cette
maison, il la connaissait bien, il la regardait a chacun de ses
voyages, dans le branle grondant de sa machine. Elle le hantait
sans qu'il sut pourquoi, avec la sensation confuse qu'elle
importait a son existence. Chaque fois, il eprouvait, d'abord
comme une peur de ne plus la retrouver la, ensuite comme un
malaise a constater qu'elle y etait toujours. Jamais il n'en
avait vu ouvertes ni les portes ni les fenetres. Tout ce qu'on
lui avait appris d'elle, c'etait qu'elle appartenait au president
Grandmorin; et, ce soir-la, un desir irresistible le prenait de
tourner autour, pour en savoir davantage.

Longtemps, Jacques resta plante sur la route, en face de la
grille. Il se reculait, se haussait, tachant de se rendre
compte. Le chemin de fer, en coupant le jardin, n'avait
d'ailleurs laisse devant le perron qu'un etroit parterre, clos de
murs; tandis que, derriere, s'etendait un assez vaste terrain,
entoure simplement d'une haie vive. La maison etait d'une
tristesse lugubre, en sa detresse, sous le rouge reflet de cette
nuit fumeuse; et il allait s'eloigner, avec un frisson a fleur de
peau, lorsqu'il remarqua un trou dans la haie. L'idee que ce
serait lache de ne pas entrer, le fit passer par le trou. Son
coeur battait. Mais, tout de suite, comme il longeait une petite
serre en ruine, la vue d'une ombre, accroupie a la porte,
l'arreta.

--Comment, c'est toi? s'ecria-t-il etonne, en reconnaissant
Flore. Qu'est-ce que tu fais donc?

Elle aussi avait eu une secousse de surprise. Puis,
tranquillement:

--Tu vois bien, je prends des cordes... Ils ont laisse la un tas
de cordes qui pourrissent, sans servir a personne. Alors, moi,
comme j'en ai toujours besoin, je viens en prendre.

En effet, une paire de forts ciseaux a la main, assise par terre,
elle demelait les bouts de corde, coupait les noeuds, quand ils
resistaient.

--Le proprietaire ne vient donc plus? demanda le jeune homme.

Elle se mit a rire.

--Oh! depuis l'affaire de Louisette, il n'y a pas de danger que
le president risque le bout de son nez a la Croix-de-Maufras.
Va, je puis prendre ses cordes.

Il se tut un instant, l'air trouble par le souvenir de l'aventure
tragique qu'elle evoquait.

--Et toi, tu crois ce que Louisette a raconte, tu crois qu'il a
voulu l'avoir, et que c'est en se debattant qu'elle s'est
blessee?

Cessant de rire, brusquement violente, elle cria:

--Jamais Louisette n'a menti, ni Cabuche non plus... C'est mon
ami, Cabuche.

--Ton amoureux peut-etre, a cette heure?

--Lui! ah bien, il faudrait etre une fameuse cateau!... Non,
non! c'est mon ami, je n'ai pas d'amoureux, moi! je n'en veux
pas avoir.

Elle avait releve sa tete puissante, dont l'epaisse toison blonde
frisait tres bas sur le front; et, de tout son etre solide et
souple, montait une sauvage energie de volonte. Deja une legende
se formait sur elle, dans le pays. On contait des histoires, des
sauvetages: une charrette retiree d'une secousse, au passage d'un
train; un wagon, qui descendait tout seul la pente de Barentin,
arrete ainsi qu'une bete furieuse, galopant a la rencontre d'un
express. Et ces preuves de force etonnaient, la faisaient
desirer des hommes, d'autant plus qu'on l'avait crue facile
d'abord, toujours a battre les champs des qu'elle etait libre,
cherchant les coins perdus, se couchant au fond des trous, les
yeux en l'air, muette, immobile. Mais les premiers qui s'etaient
risques n'avaient pas eu envie de recommencer l'aventure. Comme
elle aimait a se baigner pendant des heures, nue dans un ruisseau
voisin, des gamins de son age etaient alles faire la partie de la
regarder; et elle en avait empoigne un, sans meme prendre la
peine de remettre sa chemise, et elle l'avait arrange si bien,
que personne ne la guettait plus. Enfin, le bruit se repandait
de son histoire avec un aiguilleur de l'embranchement de Dieppe,
a l'autre bout du tunnel: un nomme Ozil, un garcon d'une
trentaine d'annees, tres honnete, qu'elle semblait avoir
encourage un instant, et qui, ayant essaye de la prendre,
s'imaginant un soir qu'elle se livrait, avait failli etre tue par
elle d'un coup de baton. Elle etait vierge et guerriere,
dedaigneuse du male, ce qui finissait par convaincre les gens
qu'elle avait pour sur la tete derangee.

En l'entendant declarer qu'elle ne voulait pas d'amoureux,
Jacques continua de plaisanter.

--Alors, ca ne va pas, ton mariage avec Ozil? Je m'etais laisse
dire que, tous les jours, tu filais le rejoindre par le tunnel.

Elle haussa les epaules.

--Ah! ouitche! mon mariage... ca m'amuse, le tunnel. Deux
kilometres et demi a galoper dans le noir, avec l'idee qu'on peut
etre coupe par un train, si l'on n'ouvre pas l'oeil. Faut les
entendre, les trains, ronfler la-dessous!... Mais il m'a
ennuyee, Ozil. Ce n'est pas encore celui-la que je veux.

--Tu en veux donc un autre?

--Ah! je ne sais pas... Ah! ma foi, non!

Un rire l'avait reprise, tandis qu'une pointe d'embarras la
faisait se remettre a un noeud des cordes, dont elle ne pouvait
venir a bout. Puis, sans relever la tete, comme tres absorbee
par sa besogne:

--Et toi, tu n'en as pas, d'amoureuse? A son tour, Jacques
redevint serieux. Ses yeux se detournerent, vacillerent en se
fixant au loin, dans la nuit. Il repondit d'une voix breve:

--Non.

--C'est ca, continua-t-elle, on m'a bien conte que tu abominais
les femmes. Et puis, ce n'est pas d'hier que je te connais,
jamais tu ne nous adresserais quelque chose d'aimable...
Pourquoi, dis?

Il se taisait, elle se decida a lacher le noeud et a le regarder.

--Est-ce donc que tu n'aimes que ta machine? On en plaisante, tu
sais. On pretend que tu es toujours a la frotter, a la faire
reluire, comme si tu n'avais des caresses que pour elle... Moi,
je te dis ca, parce que je suis ton amie.

Lui aussi, maintenant, la regardait, a la pale clarte du ciel
fumeux. Et il se souvenait d'elle, quand elle etait petite,
violente et volontaire deja, mais lui sautant au cou des qu'il
arrivait, prise d'une passion de fillette sauvage. Ensuite,
l'ayant souvent perdue de vue, il l'avait chaque fois retrouvee
grandie, l'accueillant du meme saut a ses epaules, le genant de
plus en plus par la flamme de ses grands yeux clairs. A cette
heure, elle etait femme, superbe, desirable, et elle l'aimait
sans doute, de tres loin, du fond meme de sa jeunesse. Son coeur
se mit a battre, il eut la sensation soudaine d'etre celui
qu'elle attendait. Un grand trouble montait a son crane avec le
sang de ses veines, son premier mouvement fut de fuir, dans
l'angoisse qui l'envahissait. Toujours le desir l'avait rendu
fou, il voyait rouge.

--Qu'est-ce que tu fais la, debout? reprit-elle. Assieds-toi
donc!

De nouveau, il hesitait. Puis, les jambes subitement tres
lasses, vaincu par le besoin de tenter l'amour encore, il se
laissa tomber pres d'elle, sur le tas de cordes. Il ne parlait
plus, la gorge seche. C'etait elle, maintenant, la fiere, la
silencieuse, qui bavardait a perdre haleine, tres gaie,
s'etourdissant elle-meme.

--Vois-tu, le tort de maman, c'a ete d'epouser Misard. Ca lui
jouera un mauvais tour... Moi, je m'en fiche, parce qu'on a
assez de ses affaires, n'est-ce pas? Et puis, maman m'envoie
coucher, des que je veux intervenir... Alors, qu'elle se
debrouille! Je vis dehors, moi. Je songe a des choses, pour
plus tard... Ah! tu sais, je t'avais vu passer, ce matin, sur
ta machine, tiens! de ces broussailles, la-bas, ou j'etais
assise. Mais toi, tu ne regardes jamais... Et je te les dirai,
a toi, les choses auxquelles je songe, mais pas maintenant, plus
tard, quand nous serons tout a fait bons amis.

Elle avait laisse glisser les ciseaux, et lui, toujours muet,
s'etait empare de ses deux mains. Ravie, elle les lui
abandonnait. Pourtant, lorsqu'il les porta a ses levres
brulantes, elle eut un sursaut effare de vierge. La guerriere se
reveillait, cabree, batailleuse, a cette premiere approche du
male.

--Non, non! laisse-moi, je ne veux pas... Tiens-toi tranquille,
nous causerons... ca ne pense qu'a ca, les hommes. Ah! si je
te repetais ce que Louisette m'a raconte, le jour ou elle est
morte, chez Cabuche... D'ailleurs, j'en savais deja sur le
president, parce que j'avais vu des saletes, ici, lorsqu'il
venait avec des jeunes filles... Il en a une que personne ne
soupconne, une qu'il a mariee...

Lui, ne l'ecoutait pas, ne l'entendait pas. Il l'avait saisie
d'une etreinte brutale, et il ecrasait sa bouche sur la sienne.
Elle eut un leger cri, une plainte plutot, si profonde, si douce,
ou eclatait l'aveu de sa tendresse longtemps cachee. Mais elle
luttait toujours, se refusait quand meme, par un instinct de
combat. Elle le souhaitait et elle se disputait a lui, avec le
besoin d'etre conquise. Sans parole, poitrine contre poitrine,
tous deux s'essoufflaient a qui renverserait l'autre. Un
instant, elle sembla devoir etre la plus forte, elle l'aurait
peut-etre jete sous elle, tant il s'enervait, s'il ne l'avait pas
empoignee a la gorge. Le corsage fut arrache, les deux seins
jaillirent, durs et gonfles de la bataille, d'une blancheur de
lait, dans l'ombre claire. Et elle s'abattit sur le dos, elle se
donnait, vaincue.

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