La Bete Humaine
E >>
Emile Zola >> La Bete Humaine
Pages:
1 |
2 |
3 |
4 |
5 |
6 |
7 |
8 |
9 |
10 |
11 |
12 |
13 |
14 |
15 |
16 |
17 |
18 |
19 |
20 |
21 |
22 |
23 |
24 |
25 |
26 |
27 |
28 |
29 | 30
Mais, le lendemain, la grosse emotion fut pour l'audition de
certains temoins. madame Bonnehon eut un veritable succes de
distinction et de tact. On ecouta avec interet les employes de
la Compagnie, M. Vandorpe, M. Bessiere, M. Dabadie, M. Cauche
surtout, ce dernier tres prolixe, qui conta comment il
connaissait beaucoup Roubaud, ayant souvent fait avec lui sa
partie, au cafe du Commerce. Henri Dauvergne repeta son
temoignage accablant, la presque certitude ou il etait d'avoir,
dans la somnolence de la fievre, entendu les voix sourdes des
deux accuses, qui se concertaient; et, interroge sur Severine, il
se montra tres discret, fit comprendre qu'il l'avait aimee, mais
que la sachant a un autre, il s'etait efface loyalement. Aussi,
lorsque cet autre, Jacques Lantier, fut introduit enfin, un
bourdonnement monta de la foule, des personnes se leverent pour
le mieux voir, il y eut meme, parmi les jures, un mouvement
passionne d'attention. Jacques, tres tranquille, s'etait des
deux mains appuye a la barre des temoins, du geste professionnel
dont il avait l'habitude, lorsqu'il conduisait sa machine. Cette
comparution qui aurait du le troubler profondement, le laissait
dans une entiere lucidite d'esprit, comme si rien de l'affaire ne
le regardat. Il allait deposer en etranger, en innocent; depuis
le crime, pas un frisson ne lui etait venu, il ne songeait meme
pas a ces choses, la memoire abolie, les organes dans un etat
d'equilibre, de sante parfaite; la encore, a cette barre, il
n'avait ni remords ni scrupules, d'une absolue inconscience.
Tout de suite, il avait regarde Roubaud et Cabuche, de ses yeux
clairs. Le premier, il le savait coupable, il lui adressa un
leger signe de tete, un salut discret, sans songer qu'ouvertement
aujourd'hui il etait l'amant de sa femme. Puis, il sourit au
second, l'innocent, dont il aurait du occuper la place, sur ce
banc: une bonne bete au fond, sous son air de bandit, un gaillard
qu'il avait vu au travail, dont il avait serre la main. Et,
plein d'aisance, il deposa, il repondit en petites phrases nettes
aux questions du president, qui, apres l'avoir interroge sans
mesure sur ses rapports avec la victime, lui fit raconter son
depart de la Croix-de-Maufras, quelques heures avant le meurtre,
comment il etait alle prendre le train a Barentin, comment il
avait couche a Rouen. Cabuche et Roubaud l'ecoutaient,
confirmaient ses reponses par leur attitude; et, a cette minute,
entre ces trois hommes, monta une indicible tristesse. Un
silence de mort s'etait fait dans la salle, une emotion venue ils
ne savaient d'ou serra un instant les jures a la gorge: c'etait
la verite qui passait, muette. A la question du president
desirant savoir ce qu'il pensait de l'inconnu, evanoui dans les
tenebres, dont le carrier parlait, Jacques se contenta de hocher
la tete, comme s'il n'avait pas voulu accabler un accuse. Et un
fait alors se produisit, qui acheva de bouleverser l'auditoire.
Des pleurs parurent dans les yeux de Jacques, deborderent,
ruisselerent sur ses joues. Ainsi qu'il l'avait revue deja,
Severine venait de s'evoquer, la miserable assassinee dont il
avait emporte l'image, avec ses yeux bleus elargis demesurement,
ses cheveux noirs droits sur son front, comme un casque
d'epouvante. Il l'adorait encore, une pitie immense l'avait
pris, et il la pleurait a grandes larmes, dans l'inconscience de
son crime, oubliant ou il etait, parmi cette foule. Des dames,
gagnees par l'attendrissement, sangloterent. On trouva
extremement touchante cette douleur de l'amant, lorsque le mari
restait les yeux secs. Le president ayant demande a la defense
si elle n'avait aucune question a poser au temoin, les avocats
remercierent, tandis que les accuses hebetes accompagnaient du
regard Jacques, qui retournait s'asseoir, au milieu de la
sympathie generale.
La troisieme audience fut prise tout entiere par le requisitoire
du procureur imperial et par les plaidoiries des avocats.
D'abord, le president avait presente un resume de l'affaire, ou,
sous une affectation d'impartialite absolue, les charges de
l'accusation etaient aggravees. Le procureur imperial, ensuite,
ne parut pas jouir de tous ses moyens: il avait d'habitude plus
de conviction, une eloquence moins vide. On mit cela sur le
compte de la chaleur, qui etait vraiment accablante. Au
contraire, le defenseur de Cabuche, l'avocat de Paris, fit grand
plaisir, sans convaincre. Le defenseur de Roubaud, un membre
distingue du barreau de Rouen, tira egalement tout le parti qu'il
put de sa mauvaise cause. Fatigue, le ministere public ne
repliqua meme pas. Et, lorsque le jury passa dans la salle des
deliberations, il n'etait que six heures, le plein jour entrait
encore par les dix fenetres, un dernier rayon allumait les armes
des villes de Normandie, qui en decorent les impostes. Un grand
bruit de voix monta sous l'antique plafond dore, des poussees
d'impatience ebranlerent la grille de fer, separant les places
reservees du public debout. Mais le silence redevint religieux,
des que le jury et la cour reparurent. Le verdict admettait des
circonstances attenuantes, le tribunal condamna les deux hommes
aux travaux forces a perpetuite. Et ce fut une vive surprise, la
foule s'ecoula en tumulte, quelques sifflets se firent entendre,
comme au theatre.
Dans tout Rouen, le soir meme, on parlait de cette condamnation,
avec des commentaires sans fin. Selon l'avis general, c'etait un
echec pour madame Bonnehon et pour les Lachesnaye. Une
condamnation a mort, seule, semblait-il, aurait satisfait la
famille; et, surement, des influences adverses avaient agi.
Deja, on nommait tout bas madame Leboucq, qui comptait parmi les
jures trois ou quatre de ses fideles. L'attitude de son mari,
comme assesseur, n'avait sans doute rien offert d'incorrect;
pourtant, on croyait s'etre apercu que, ni l'autre assesseur,
M. Chaumette, ni meme le president, M. Desbazeilles, ne s'etaient
sentis les maitres des debats, autant qu'ils l'auraient voulu.
Peut-etre, simplement, le jury, pris de scrupules, venait-il, en
accordant des circonstances attenuantes, de ceder au malaise de
ce doute qui avait un moment traverse la salle, le vol silencieux
de la melancolique verite. Au demeurant, l'affaire restait le
triomphe du juge d'instruction, M. Denizet, dont rien n'avait pu
entamer le chef-d'oeuvre; car la famille elle-meme perdit
beaucoup de sympathies, lorsque le bruit courut que, pour ravoir
la Croix-de-Maufras, M. de Lachesnaye, contrairement a la
jurisprudence, parlait d'intenter une action en revocation,
malgre la mort du donataire, ce qui etonnait de la part d'un
magistrat.
Au sortir du Palais, Jacques fut rejoint par Philomene, qui etait
restee comme temoin; et elle ne le lacha plus, le retenant,
tachant de passer cette nuit-la avec lui, a Rouen. Il ne devait
reprendre son service que le lendemain, il voulut bien la garder
a diner, dans l'auberge ou il pretendait avoir dormi la nuit du
crime, pres de la gare; mais il ne coucherait pas, il etait
absolument force de rentrer a Paris, par le train de minuit
cinquante.
--Tu ne sais pas, raconta-t-elle, comme elle se dirigeait a son
bras vers l'auberge, je jurerais que, tout a l'heure, j'ai vu
quelqu'un de notre connaissance... Oui, Pecqueux, qui me
repetait encore, l'autre jour, qu'il ne ficherait pas les pieds a
Rouen, pour l'affaire... Un moment, je me suis retournee, et un
homme, dont je n'ai apercu que le dos, a file au milieu de la
foule...
Le mecanicien l'interrompit, en haussant les epaules.
--Pecqueux est a Paris, en train de nocer, trop heureux des
vacances que mon conge lui procure.
--C'est possible... N'importe, mefions-nous, car c'est bien la
plus sale rosse, quand il rage.
Elle se pressa contre lui, elle ajouta, avec un coup d'oeil en
arriere:
--Et celui-la qui nous suit, tu le connais?
--Oui, ne t'inquiete pas... Il a peut-etre bien quelque chose a
me demander.
C'etait Misard, qui, en effet, depuis la rue des Juifs, les
accompagnait a distance. Il avait depose, lui aussi, d'un air
ensommeille; et il etait reste, rodant autour de Jacques, sans se
resoudre a lui poser une question, qu'il avait visiblement sur
les levres. Lorsque le couple eut disparu dans l'auberge, il y
entra a son tour, il se fit servir un verre de vin.
--Tiens, c'est vous, Misard! s'ecria le mecanicien. Et, avec
votre nouvelle femme, ca va?
--Oui, oui, grogna le stationnaire. Ah! la bougresse, elle m'a
bien fichu dedans. Hein? je vous ai conte ca, a mon autre
voyage ici.
Jacques s'egayait beaucoup de cette histoire. La Ducloux,
l'ancienne servante louche que Misard avait prise pour garder la
barriere, s'etait vite apercue, a le voir fouiller les coins,
qu'il devait chercher un magot, cache par sa defunte; et une idee
de genie lui etait venue, pour se faire epouser, celle de lui
laisser entendre, par des reticences, par de petits rires,
qu'elle l'avait trouve, elle. D'abord, il avait failli
l'etrangler; puis, songeant que les mille francs lui
echapperaient encore, s'il la supprimait comme l'autre, avant de
les avoir, il etait devenu tres calin, tres gentil; mais elle le
repoussait, elle ne voulait meme plus qu'il la touchat: non, non,
quand elle serait sa femme, il aurait tout, elle et l'argent en
plus. Et il l'avait epousee, et elle s'etait moquee, en le
traitant de trop bete, croyant tout ce qu'on lui racontait. Le
beau, c'etait que, mise au courant, s'allumant elle-meme a la
contagion de sa fievre, elle cherchait desormais avec lui, aussi
enragee. Ah! ces mille francs introuvables, ils les
denicheraient bien un jour, maintenant qu'ils etaient deux! Ils
cherchaient, ils cherchaient.
--Alors, toujours rien? demanda Jacques goguenard. Elle ne vous
aide donc pas, la Ducloux?
Misard le regarda fixement; et il parla enfin.
--Vous savez ou ils sont, dites-le-moi.
Mais le mecanicien se fachait.
--Je ne sais rien du tout, tante Phasie ne m'a rien donne, vous
n'allez pas m'accuser de vol, peut-etre!
--Oh! elle ne vous a rien donne: ca, c'est bien sur... Vous
voyez que j'en suis malade. Si vous savez ou ils sont,
dites-le-moi.
--Eh! allez vous faire fiche! Prenez garde que je ne cause
trop... Voyez donc dans la boite a sel, s'ils y sont.
Bleme, les yeux ardents, Misard continuait a le regarder. Il eut
comme une brusque illumination.
--Dans la boite a sel, tiens! c'est vrai. Il y a, sous le
tiroir, une cachette ou je n'ai pas fouille.
Et il se hata de payer son verre de vin, et il courut au chemin
de fer, voir s'il pourrait encore prendre le train de sept heures
dix. La-bas, dans la petite maison basse, eternellement il
chercherait.
Le soir, apres le diner, en attendant le train de minuit
cinquante, Philomene voulut emmener Jacques, par des ruelles
noires, jusqu'a la campagne prochaine. Il faisait tres lourd,
une nuit de juillet, ardente et sans lune, qui lui gonflait la
gorge de gros soupirs, presque pendue a son cou. Deux fois,
ayant cru entendre des pas derriere eux, elle s'etait retournee,
sans apercevoir personne, tant les tenebres etaient epaisses.
Lui, souffrait beaucoup de cette nuit d'orage. Dans son
tranquille equilibre, cette sante parfaite dont il jouissait
depuis le meurtre, il avait senti tout a l'heure, a table, un
lointain malaise revenir, chaque fois que cette femme l'avait
effleure de ses mains errantes. La fatigue sans doute, un
enervement cause par la pesanteur de l'air. Maintenant,
l'angoisse du desir renaissait plus vive, pleine d'une sourde
epouvante, a la tenir ainsi, contre son corps. Cependant, il
etait bien gueri, l'experience etait faite, puisqu'il l'avait
deja possedee, la chair calme, pour se rendre compte. Son
excitation devint telle, que la peur d'une crise l'aurait fait se
degager de ses bras, si l'ombre qui la noyait ne l'avait rassure;
car jamais, meme aux pires jours de son mal, il n'aurait frappe
sans voir. Et, tout d'un coup, comme ils passaient pres d'un
talus gazonne, dans un chemin desert, et qu'elle l'y entrainait,
s'allongeant, le besoin monstrueux le reprit, il fut emporte par
une rage, il chercha parmi l'herbe une arme, une pierre, pour lui
en ecraser la tete. D'une secousse, il s'etait releve, et il
fuyait deja, eperdu, et il entendit une voix d'homme, des jurons,
toute une bataille.
--Ah! garce, j'ai attendu jusqu'au bout, j'ai voulu etre sur!
--Ce n'est pas vrai, lache-moi!
--Ah! ce n'est pas vrai! Il peut courir, l'autre! je sais qui
c'est, je le rattraperai bien!... Tiens! garce, dis encore que
ce n'est pas vrai!
Jacques galopait dans la nuit, non pour fuir Pecqueux, qu'il
venait de reconnaitre; mais il se fuyait lui-meme, fou de
douleur.
Eh quoi! un meurtre n'avait pas suffi, il n'etait pas rassasie
du sang de Severine, ainsi qu'il le croyait, le matin encore?
Voila qu'il recommencait. Une autre, et puis une autre, et puis
toujours une autre! Des qu'il se serait repu, apres quelques
semaines de torpeur, sa faim effroyable se reveillerait, il lui
faudrait sans cesse de la chair de femme pour la satisfaire.
Meme, a present, il n'avait pas besoin de la voir, cette chair de
seduction: rien qu'a la sentir tiede dans ses bras, il cedait au
rut du crime, en male farouche qui eventre les femelles. C'etait
fini de vivre, il n'y avait plus devant lui que cette nuit
profonde, d'un desespoir sans bornes, ou il fuyait.
Quelques jours se passerent. Jacques avait repris son service,
evitant les camarades, retombe dans sa sauvagerie anxieuse
d'autrefois. La guerre venait d'etre declaree, apres d'orageuses
seances a la Chambre; et il y avait deja eu un petit combat
d'avant-poste, heureux, disait-on. Depuis une semaine, les
transports de troupes ecrasaient de fatigue le personnel des
chemins de fer. Les services reguliers etaient detraques, de
continuels trains imprevus amenaient des retards considerables;
sans compter qu'on avait requisitionne les meilleurs mecaniciens,
pour activer la concentration des corps d'armee. Et ce fut ainsi
qu'un soir, au Havre, Jacques, au lieu de son express habituel,
eut a conduire un train enorme, dix-huit wagons, absolument
bondes de soldats.
Ce soir-la, Pecqueux arriva au depot tres ivre. Le lendemain du
jour ou il avait surpris Philomene et Jacques, il etait remonte
sur la machine 608, comme chauffeur, avec ce dernier; et, depuis
ce temps, il ne faisait aucune allusion, assombri, ayant l'air de
ne point oser regarder son chef. Mais celui-ci le sentait de
plus en plus revolte, refusant d'obeir, l'accueillant d'un
grognement sourd, des qu'il lui donnait un ordre. Ils avaient
fini par cesser completement de se parler. Cette tole mouvante,
ce petit pont qui les emportait autrefois, si unis, n'etait plus
a cette heure que la planche etroite et dangereuse ou se heurtait
leur rivalite. La haine grandissait, ils en etaient a se devorer
dans ces quelques pieds carres, filant a toute vitesse, et d'ou
les aurait precipites la moindre secousse. Et, ce soir-la, en
voyant Pecqueux ivre, Jacques se mefia; car il le savait trop
sournois pour se facher a jeun, le vin seul dechainait en lui la
brute.
Le train qui devait partir vers six heures, fut retarde. Il
etait nuit deja, lorsqu'on embarqua les soldats comme des
moutons, dans des wagons a bestiaux. On avait simplement cloue
des planches en guise de banquettes, on les empilait la-dedans,
par escouades, bourrant les voitures au-dela du possible; si bien
qu'ils s'y trouvaient assis les uns sur les autres, quelques-uns
debout, serres a ne pas remuer un bras. Des leur arrivee a
Paris, un autre train les attendait, pour les diriger sur le
Rhin. Ils etaient deja ecrases de fatigue, dans l'ahurissement
du depart. Mais, comme on leur avait distribue de l'eau-de-vie,
et que beaucoup s'etaient repandus chez les debitants du
voisinage, ils avaient une gaiete echauffee et brutale, tres
rouges, les yeux hors de la tete. Et, des que le train
s'ebranla, sortant de la gare, ils se mirent a chanter.
Jacques, tout de suite, regarda le ciel, dont une vapeur d'orage
cachait les etoiles. La nuit serait tres sombre, pas un souffle
n'agitait l'air brulant; et le vent de la course, toujours si
frais, semblait tiede. A l'horizon noir, il n'y avait d'autres
feux que les etincelles vives des signaux. Il augmenta la
pression pour franchir la grande rampe d'Harfleur a Saint-Romain.
Malgre l'etude qu'il faisait d'elle depuis des semaines, il
n'etait pas maitre encore de la machine 608, trop neuve, dont les
caprices, les ecarts de jeunesse le surprenaient. Cette nuit-la,
particulierement, il la sentait retive, fantasque, prete a
s'emballer pour quelques morceaux de charbon de trop. Aussi, la
main sur le volant du changement de marche, surveillait-il le
feu, de plus en plus inquiet des allures de son chauffeur. La
petite lampe qui eclairait le niveau de l'eau, laissait la
plate-forme dans une penombre, que la porte du foyer, rougie,
rendait violatre. Il distinguait mal Pecqueux, il avait eu aux
jambes, a deux reprises, la sensation d'un frolement, comme si
des doigts se fussent exerces a le prendre la. Mais ce n'etait
sans doute qu'une maladresse d'ivrogne, car il l'entendait, dans
le bruit, ricaner tres haut, casser son charbon, a coups de
marteau exageres, se battre avec la pelle. Toutes les minutes,
il ouvrait la porte, jetait du combustible sur la grille, en
quantite deraisonnable.
--Assez! cria Jacques.
L'autre affecta de ne pas comprendre, continua a enfourner des
pelletees coup sur coup; et, comme le mecanicien lui empoignait
le bras, il se tourna, menacant, tenant enfin la querelle qu'il
cherchait, dans la fureur montante de son ivresse.
--Touche pas, ou je cogne!... ca m'amuse, moi, qu'on aille vite!
Le train, maintenant, roulait, a toute vitesse, sur le plateau
qui va de Bolbec a Motteville. Il devait filer d'un trait a
Paris, sans arret aucun, sauf aux points marques pour prendre de
l'eau. L'enorme masse, les dix-huit wagons, charges, bondes de
betail humain, traversaient la campagne noire, dans un grondement
continu. Et ces hommes qu'on charriait au massacre, chantaient,
chantaient a tue-tete, d'une clameur si haute, qu'elle dominait
le bruit des roues.
Jacques, du pied, avait referme la porte. Puis, manoeuvrant
l'injecteur, se contenant encore:
--Il y a trop de feu... Dormez, si vous etes saoul.
Immediatement, Pecqueux rouvrit, s'acharna a remettre du charbon,
comme s'il eut voulu faire sauter la machine. C'etait la
revolte, les ordres meconnus, la passion exasperee qui ne tenait
plus compte de toutes ces vies humaines. Et, Jacques s'etant
penche pour abaisser lui-meme la tige du cendrier, de facon a
diminuer au moins le tirage, le chauffeur le saisit brusquement a
bras-le-corps, tacha de le pousser, de le jeter sur la voie,
d'une violente secousse.
--Gredin, c'etait donc ca!... N'est-ce pas? tu dirais que je
suis tombe, bougre de sournois!
Il s'etait rattrape a un des bords du tender, et ils glisserent
tous deux, la lutte continua sur le petit pont de tole, qui
dansait violemment. Les dents serrees, ils ne parlaient plus,
ils s'efforcaient l'un l'autre de se precipiter par l'etroite
ouverture, qu'une barre de fer seule fermait. Mais ce n'etait
point commode, la machine devorante roulait, roulait toujours; et
Barentin fut depasse, et le train s'engouffra dans le tunnel de
Malaunay, qu'ils se tenaient encore etroitement, vautres dans le
charbon, tapant de la tete contre les parois du recipient d'eau,
evitant la porte rougie du foyer, ou se grillaient leurs jambes,
chaque fois qu'ils les allongeaient.
Un instant, Jacques songea que, s'il pouvait se relever, il
fermerait le regulateur, appellerait au secours, pour qu'on le
debarrassat de ce fou furieux, enrage d'ivresse et de jalousie.
Il s'affaiblissait, plus petit, desesperait de trouver maintenant
la force de le precipiter, vaincu deja, sentant passer dans ses
cheveux la terreur de la chute. Comme il faisait un supreme
effort, la main tatonnante, l'autre comprit, se raidit sur les
reins, le souleva ainsi qu'un enfant.
--Ah! tu veux arreter... Ah! tu m'as pris ma femme... Va va,
faut que tu y passes!
La machine roulait, roulait, le train venait de sortir du tunnel
a grand fracas, et il continuait sa course, au travers de la
campagne vide et sombre. La station de Malaunay fut franchie,
dans un tel coup de vent, que le sous-chef, debout sur le quai,
ne vit meme pas ces deux hommes, en train de se devorer, pendant
que la foudre les emportait.
Mais Pecqueux, d'un dernier elan, precipita Jacques; et celui-ci,
sentant le vide, eperdu, se cramponna a son cou, si etroitement,
qu'il l'entraina. Il y eut deux cris terribles, qui se
confondirent, qui se perdirent. Les deux hommes, tombes
ensemble, entraines sous les roues par la reaction de la vitesse,
furent coupes, haches, dans leur etreinte, dans cette effroyable
embrassade, eux qui avaient si longtemps vecu en freres. On les
retrouva sans tete, sans pieds, deux troncs sanglants qui se
serraient encore, comme pour s'etouffer.
Et la machine, libre de toute direction, roulait, roulait
toujours. Enfin, la retive, la fantasque, pouvait ceder a la
fougue de sa jeunesse, ainsi qu'une cavale indomptee encore,
echappee des mains du gardien, galopant par la campagne rase. La
chaudiere etait pourvue d'eau, le charbon dont le foyer venait
d'etre rempli, s'embrasait; et, pendant la premiere demi-heure,
la pression monta follement, la vitesse devint effrayante. Sans
doute, le conducteur-chef, cedant a la fatigue, s'etait endormi.
Les soldats, dont l'ivresse augmentait, a etre ainsi entasses,
subitement s'egayerent de cette course violente, chanterent plus
fort. On traversa Maromme, en coup de foudre. Il n'y avait plus
de sifflet, a l'approche des signaux, au passage des gares.
C'etait le galop tout droit, la bete qui foncait tete basse et
muette, parmi les obstacles. Elle roulait, roulait sans fin,
comme affolee de plus en plus par le bruit strident de son
haleine.
A Rouen, on devait prendre de l'eau; et l'epouvante glaca la
gare, lorsqu'elle vit passer, dans un vertige de fumee et de
flamme, ce train fou, cette machine sans mecanicien ni chauffeur,
ces wagons a bestiaux emplis de troupiers qui hurlaient des
refrains patriotiques. Ils allaient a la guerre, c'etait pour
etre plus vite la-bas, sur les bords du Rhin. Les employes
etaient restes beants, agitant les bras. Tout de suite, le cri
fut general: jamais ce train debride, abandonne a lui-meme, ne
traverserait sans encombre la gare de Sotteville, toujours barree
par des manoeuvres, obstruee de voitures et de machines, comme
tous les grands depots. Et l'on se precipita au telegraphe, on
prevint. Justement, la-bas, un train de marchandises qui
occupait la voie, put etre refoule sous une remise. Deja, au
loin, le roulement du monstre echappe s'entendait. Il s'etait
rue dans les deux tunnels qui avoisinent Rouen, il arrivait de
son galop furieux, comme une force prodigieuse et irresistible
que rien ne pouvait plus arreter. Et la gare de Sotteville fut
brulee, il fila au milieu des obstacles sans rien accrocher, il
se replongea dans les tenebres, ou son grondement peu a peu
s'eteignit.
Mais, maintenant, tous les appareils telegraphiques de la ligne
tintaient, tous les coeurs battaient, a la nouvelle du train
fantome qu'on venait de voir passer a Rouen et a Sotteville. On
tremblait de peur: un express qui se trouvait en avant, allait
surement etre rattrape. Lui, ainsi qu'un sanglier dans une
futaie, continuait sa course, sans tenir compte ni des feux
rouges, ni des petards. Il faillit se broyer, a Oissel, contre
une machine-pilote; il terrifia Pont-de-l'Arche, car sa vitesse
ne semblait pas se ralentir. De nouveau, disparu, il roulait, il
roulait, dans la nuit noire, on ne savait ou, la-bas.
Qu'importaient les victimes que la machine ecrasait en chemin!
N'allait-elle pas quand meme a l'avenir, insoucieuse du sang
repandu? Sans conducteur, au milieu des tenebres, en bete
aveugle et sourde qu'on aurait lachee parmi la mort, elle
roulait, elle roulait, chargee de cette chair a canon, de ces
soldats, deja hebetes de fatigue, et ivres, qui chantaient.
Pages:
1 |
2 |
3 |
4 |
5 |
6 |
7 |
8 |
9 |
10 |
11 |
12 |
13 |
14 |
15 |
16 |
17 |
18 |
19 |
20 |
21 |
22 |
23 |
24 |
25 |
26 |
27 |
28 |
29 | 30