A / B / C / D / E /  F / G / H / I / J /  K / L / M / N / O /  P / R / S / T / UV / W / Z

Annual Bibliography of Commonwealth Literature 2007
This paper argues that discourses of love in Ghanaian market literature for youth offer a view into complex negotiations of agency and empowerment. Drawing on Deborah Durham's notion of youth as "social `shifters'" and Francis Nyamnjoh's conception of the "interconnectedness" of agency, I take Ghanaian market literature as one specific case of how African literature for youth foregrounds questions of continuity and change as African societies enter into increasingly complex global relations. In this literature for youth, received notions of love, often constructed out of impressions from American pop and hip hop music, carry new notions of agency that compete with existing "domesticated" forms. Authors like Ike Tandoh and Evelyn Tay employ discourses of love to offer youth alternative avenues for empowerment in a context of socio-economic disenfranchizement. In a creative process of "straddling", this writing both reveals and reproduces the contradictions that obtain in youth configurations of agency.

La Bete Humaine

E >> Emile Zola >> La Bete Humaine

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Et elle se faisait caressante, l'attirant, levant ses levres pour
qu'il les baisat. Mais, tombe pres d'elle, il la repoussa, dans
un mouvement d'horreur.

--Ah! garce, tu voudrais maintenant... Tout a l'heure, tu n'as
pas voulu, tu n'avais pas envie de moi... Et, maintenant, tu
voudrais, pour me reprendre, hein? Lorsqu'on tient un homme par
la, on le tient solidement... Mais ca me brulerait, d'aller avec
toi, oui! je sens bien que ca me brulerait le sang d'un poison.

Il frissonnait. L'idee de la posseder, cette image de leurs deux
corps s'abattant sur le lit, venait de le traverser d'une flamme.
Et, dans la nuit trouble de sa chair, au fond de son desir
souille qui saignait, brusquement se dressa la necessite de la
mort.

--Pour que je ne creve pas d'aller encore avec toi, vois-tu, il
faut avant ca que je creve l'autre... Il faut que je le creve,
que je le creve!

Sa voix montait, il repeta le mot, debout, grandi, comme si ce
mot, en lui apportant une resolution, l'avait calme. Il ne parla
plus, il marcha lentement jusqu'a la table, y regarda le couteau,
dont la lame, grande ouverte, luisait. D'un geste machinal, il
le ferma, le mit dans sa poche. Et, les mains ballantes, les
regards au loin, il restait a la meme place, il songeait. Des
obstacles coupaient son front de deux grandes rides. Pour
trouver, il retourna ouvrir la fenetre, il s'y planta, le visage
dans le petit air froid du crepuscule. Derriere lui, sa femme
s'etait levee, reprise de peur; et, n'osant le questionner,
tachant de deviner ce qui se passait au fond de ce crane dur,
elle attendait, debout elle aussi, en face du large ciel.

Sous la nuit commencante, les maisons lointaines se decoupaient
en noir, le vaste champ de la gare s'emplissait d'une brume
violatre. Du cote des Batignolles surtout, la tranchee profonde
etait comme noyee d'une cendre, ou commencaient a s'effacer les
charpentes du pont de l'Europe. Vers Paris, un dernier reflet de
jour palissait les vitres des grandes halles couvertes, tandis
que, dessous, les tenebres amassees pleuvaient. Des etincelles
brillerent, on allumait les becs de gaz, le long des quais. Une
grosse clarte blanche etait la, la lanterne de la machine du
train de Dieppe, bonde de voyageurs, les portieres deja closes,
et qui attendait pour partir l'ordre du sous-chef de service.
Des embarras s'etaient produits, le signal rouge de l'aiguilleur
fermait la voie, pendant qu'une petite machine venait reprendre
des voitures, qu'une manoeuvre mal executee avait laissees en
route. Sans cesse, des trains filaient dans l'ombre croissante,
parmi l'inextricable lacis des rails, au milieu des files de
wagons immobiles, stationnant sur les voies d'attente. Il en
partit un pour Argenteuil, un autre pour Saint-Germain; il en
arriva un de Cherbourg, tres long. Les signaux se multipliaient,
les coups de sifflet, les sons de trompe; de toutes parts, un a
un, apparaissaient des feux, rouges, verts, jaunes, blancs;
c'etait une confusion, a cette heure trouble de l'entre chien et
loup, et il semblait que tout allait se briser, et tout passait,
se frolait, se degageait, du meme mouvement doux et rampant,
vague au fond du crepuscule. Mais le feu rouge de l'aiguilleur
s'effaca, le train de Dieppe siffla, se mit en marche. Du ciel
pale, commencaient a voler de rares gouttes de pluie. La nuit
allait etre tres humide.

Quand Roubaud se retourna, il avait la face epaisse et tetue,
comme envahie d'ombre par cette nuit qui tombait. Il etait
decide, son plan etait fait. Dans le jour mourant, il regarda
l'heure au coucou, il dit tout haut:

--Cinq heures vingt.

Et il s'etonnait: une heure, une heure a peine, pour tant de
choses! Il aurait cru que tous deux se devoraient la depuis des
semaines.

--Cinq heures vingt, nous avons le temps.

Severine, qui n'osait l'interroger, le suivait toujours de ses
regards anxieux. Elle le vit fureter dans l'armoire, en tirer du
papier, une petite bouteille d'encre, une plume.

--Tiens! tu vas ecrire.

--A qui donc?

--A lui... Assieds-toi.

Et, comme elle s'ecartait instinctivement de la chaise, sans
savoir encore ce qu'il allait exiger, il la ramena, l'assit
devant la table, d'une telle pesee, qu'elle y resta.

--Ecris... <ne vous montrez qu'a Rouen.>>

Elle tenait la plume, mais sa main tremblait, sa peur
s'augmentait de tout l'inconnu, que creusaient devant elle ces
deux simples lignes. Aussi s'enhardit-elle jusqu'a lever la
tete, suppliante.

--Mon ami, que vas-tu faire?... Je t'en prie, explique-moi...

Il repeta, de sa voix haute, inexorable:

--Ecris, ecris.

Puis, les yeux dans les siens, sans colere, sans gros mots, mais
avec une obstination dont elle sentait le poids l'ecraser,
l'aneantir:

--Ce que je vais faire, tu le verras bien... Et, entends-tu, ce
que je vais faire, je veux que tu le fasses avec moi... Comme
ca, nous resterons ensemble, il y aura quelque chose de solide
entre nous.

Il l'epouvantait, elle eut un recul encore.

--Non, non, je veux savoir... Je n'ecrirai pas avant de savoir.

Alors, cessant de parler, il lui prit la main, une petite main
frele d'enfant, la serra dans sa poigne de fer, d'une pression
continue d'etau, jusqu'a la broyer. C'etait sa volonte qu'il lui
entrait ainsi dans la chair, avec la douleur. Elle jeta un cri,
et tout se brisait en elle, tout se livrait. L'ignorante qu'elle
etait restee, dans sa douceur passive, ne pouvait qu'obeir.
Instrument d'amour, instrument de mort.

--Ecris, ecris.

Et elle ecrivit, de sa pauvre main douloureuse, peniblement.

--C'est bon, tu es gentille, dit-il, quand il eut la lettre. A
present, range un peu ici, apprete tout... Je reviendrai te
prendre.

Il etait tres calme. Il refit le noeud de sa cravate devant la
glace, mit son chapeau, puis s'en alla. Elle l'entendit qui
fermait la porte, a double tour, et qui emportait la clef. La
nuit croissait de plus en plus. Un instant, elle resta assise,
l'oreille tendue a tous les bruits du dehors. Chez la voisine,
la marchande de journaux, il y avait une plainte continue,
assourdie: sans doute un petit chien oublie. En bas, chez les
Dauvergne, le piano se taisait. C'etait maintenant un tapage gai
de casseroles et de vaisselle, les deux menageres s'occupant au
fond de leur cuisine, Claire a soigner un ragout de mouton,
Sophie a eplucher une salade. Et elle, aneantie, les ecoutait
rire, dans la detresse affreuse de cette nuit qui tombait.

Des six heures un quart, la machine de l'express du Havre,
debouchant du pont de l'Europe, fut envoyee sur son train, et
attelee. A cause d'un encombrement, on n'avait pu loger ce train
sous la marquise des grandes lignes. Il attendait au plein air,
contre le quai qui se prolongeait en une sorte de jetee etroite,
dans les tenebres d'un ciel d'encre, ou la file des quelques becs
de gaz, plantes le long du trottoir, n'alignait que des etoiles
fumeuses. Une averse venait de cesser, il en restait un souffle
d'une humidite glaciale, epandu par ce vaste espace decouvert,
qu'une brume reculait jusqu'aux petites lueurs palies des facades
de la rue de Rome. Cela etait immense et triste, noye d'eau, ca
et la pique d'un feu sanglant, confusement peuple de masses
opaques, les machines et les wagons solitaires, les troncons de
trains dormant sur les voies de garage; et, du fond de ce lac
d'ombre, des bruits arrivaient, des respirations geantes,
haletantes de fievre, des coups de sifflet pareils a des cris
aigus de femmes qu'on violente, des trompes lointaines sonnant,
lamentables, au milieu du grondement des rues voisines. Il y eut
des ordres a voix haute, pour qu'on ajoutat une voiture.
Immobile, la machine de l'express perdait par une soupape un
grand jet de vapeur qui montait dans tout ce noir, ou elle
s'effiloquait en petites fumees, semant de larmes blanches le
deuil sans bornes tendu au ciel.

A six heures vingt, Roubaud et Severine parurent. Elle venait de
rendre la clef a la mere Victoire, en passant devant les
cabinets, pres des salles d'attente; et il la poussait, de l'air
presse d'un mari que sa femme attarde, lui impatient et brusque,
le chapeau en arriere, elle sa voilette serree au visage,
hesitante, comme brisee de fatigue. Un flot de voyageurs suivait
le quai, ils s'y melerent, longerent la file des wagons,
cherchant du regard un compartiment de premiere vide. Le
trottoir s'animait, des facteurs roulaient au fourgon de tete les
chariots de bagages, un surveillant s'occupait de caser une
famille nombreuse, le sous-chef de service donnait un coup d'oeil
aux attelages, sa lanterne-signal a la main, pour voir s'ils
etaient bien faits, serres a bloc. Et Roubaud avait enfin trouve
un compartiment vide, dans lequel il allait faire monter
Severine, lorsqu'il fut apercu par le chef de gare, M. Vandorpe,
qui se promenait la, en compagnie de son chef adjoint des grandes
lignes, M. Dauvergne, tous les deux les mains derriere le dos,
suivant la manoeuvre, pour la voiture qu'on ajoutait. Il y eut
des saluts, il fallut s'arreter et causer.

D'abord, on parla de cette histoire du sous-prefet, qui s'etait
terminee a la satisfaction de tout le monde. Ensuite, il fut
question d'un accident arrive le matin au Havre, et que le
telegraphe avait transmis: une machine, la Lison, qui, le jeudi
et le samedi, faisait le service de l'express de six heures
trente, avait eu sa bielle cassee, juste comme le train entrait
en gare; et la reparation devait immobiliser la-bas, pendant deux
jours, le mecanicien, Jacques Lantier, un pays de Roubaud, et son
chauffeur, Pecqueux, l'homme de la mere Victoire. Debout devant
la portiere du compartiment, Severine attendait, sans monter
encore; tandis que son mari affectait avec ces messieurs une
grande liberte d'esprit, haussant la voix, riant. Mais il y eut
un choc, le train recula de quelques metres: c'etait la machine
qui refoulait les premiers wagons sur celui qu'on venait
d'ajouter, le 293, pour avoir un coupe reserve. Et le fils
Dauvergne, Henri, qui accompagnait le train en qualite de
conducteur-chef, ayant reconnu Severine sous sa voilette, l'avait
empechee d'etre heurtee par la portiere grande ouverte, en
l'ecartant d'un geste prompt; puis, s'excusant, souriant, tres
aimable, il lui expliqua que le coupe etait pour un des
administrateurs de la Compagnie, qui venait d'en faire la
demande, une demi-heure avant le depart du train. Elle eut un
petit rire nerveux, sans cause, et il courut a son service, il la
quitta enchante, car il s'etait dit souvent qu'elle ferait une
maitresse bien agreable.

L'horloge marquait six heures vingt-sept. Encore trois minutes.
Brusquement, Roubaud, qui guettait au loin les portes des salles
d'attente, tout en causant avec le chef de gare, quitta celui-ci,
pour revenir pres de Severine. Mais le wagon avait marche, ils
durent rejoindre le compartiment vide, a quelques pas; et,
tournant le dos, il bousculait sa femme, il la fit monter d'un
effort du poignet, tandis que, dans sa docilite anxieuse, elle
regardait instinctivement en arriere, pour savoir. C'etait un
voyageur attarde qui arrivait, n'ayant a la main qu'une
couverture, le collet de son gros paletot bleu releve et si
ample, le bord de son chapeau rond si bas sur les sourcils, qu'on
ne distinguait de la face, aux clartes vacillantes du gaz, qu'un
peu de barbe blanche. Pourtant, M. Vandorpe et M. Dauvergne
s'etaient avances, malgre le desir evident que le voyageur avait
de n'etre pas vu. Ils le suivirent, il ne les salua que trois
wagons plus loin, devant le coupe reserve, ou il monta en hate.
C'etait lui. Severine, tremblante, s'etait laissee tomber sur la
banquette. Son mari lui broyait le bras d'une etreinte, comme
une prise derniere de possession, exultant, maintenant qu'il
etait certain de faire la chose.

Dans une minute, la demie sonnerait. Un marchand s'entetait a
offrir les journaux du soir, des voyageurs se promenaient encore
sur le quai, finissant une cigarette. Mais tous monterent: on
entendait venir, des deux bouts du train, les surveillants
fermant les portieres. Et Roubaud, qui avait eu la surprise
desagreable d'apercevoir, dans ce compartiment qu'il croyait
vide, une forme sombre occupant un coin, une femme en deuil sans
doute, muette, immobile, ne put retenir une exclamation de
veritable colere, lorsque la portiere fut rouverte et qu'un
surveillant jeta un couple, un gros homme, une grosse femme, qui
s'echouerent, etouffant. On allait partir. La pluie, tres fine,
avait repris, noyant le vaste champ tenebreux, que sans cesse
traversaient des trains, dont on distinguait seulement les vitres
eclairees, une file de petites fenetres mouvantes. Des feux
verts s'etaient allumes, quelques lanternes dansaient au ras du
sol. Et rien autre, rien qu'une immensite noire, ou seules
apparaissaient les marquises des grandes lignes, palies d'un
faible reflet de gaz. Tout avait sombre, les bruits eux-memes
s'assourdissaient, il n'y avait plus que le tonnerre de la
machine, ouvrant ses purgeurs, lachant des flots tourbillonnants
de vapeur blanche. Une nuee montait, deroulant comme un linceul
d'apparition, et dans laquelle passaient de grandes fumees
noires, venues on ne savait d'ou. Le ciel en fut obscurci
encore, un nuage de suie s'envolait sur le Paris nocturne,
incendie de son brasier.

Alors, le sous-chef de service leva sa lanterne, pour que le
mecanicien demandat la voie. Il y eut deux coups de sifflet, et
la-bas, pres du poste de l'aiguilleur, le feu rouge s'effaca, fut
remplace par un feu blanc. Debout a la porte du fourgon, le
conducteur-chef attendait l'ordre du depart, qu'il transmit. Le
mecanicien siffla encore, longuement, ouvrit son regulateur,
demarrant la machine. On partait. D'abord, le mouvement fut
insensible, puis le train roula. Il fila sous le pont de
l'Europe, s'enfonca vers le tunnel des Batignolles. On ne voyait
de lui, saignant comme des blessures ouvertes, que les trois feux
de l'arriere, le triangle rouge. Quelques secondes encore, on
put le suivre, dans le frisson noir de la nuit. Maintenant, il
fuyait, et rien ne devait plus arreter ce train lance a toute
vapeur. Il disparut.



II


A La Croix-de-Maufras, dans un jardin que le chemin de fer a
coupe, la maison est posee de biais, si pres de la voie, que tous
les trains qui passent l'ebranlent; et un voyage suffit pour
l'emporter dans sa memoire, le monde entier filant a grande
vitesse la sait a cette place, sans rien connaitre d'elle,
toujours close, laissee comme en detresse, avec ses volets gris
que verdissent les coups de pluie de l'ouest. C'est le desert,
elle semble accroitre encore la solitude de ce coin perdu, qu'une
lieue a la ronde separe de toute ame.

Seule, la maison du garde-barriere est la, au coin de la route
qui traverse la ligne et qui se rend a Doinville, distant de cinq
kilometres. Basse, les murs lezardes, les tuiles de la toiture
mangees de mousse, elle s'ecrase d'un air abandonne de pauvre, au
milieu du jardin qui l'entoure, un jardin plante de legumes,
ferme d'une haie vive, et dans lequel se dresse un grand puits,
aussi haut que la maison. Le passage a niveau se trouve entre
les stations de Malaunay et de Barentin, juste au milieu, a
quatre kilometres de chacune d'elles. Il est d'ailleurs tres peu
frequente, la vieille barriere a demi pourrie ne roule guere que
pour les fardiers des carrieres de Becourt, dans la foret, a une
demi-lieue. On ne saurait imaginer un trou plus recule, plus
separe des vivants, car le long tunnel, du cote de Malaunay,
coupe tout chemin, et l'on ne communique avec Barentin que par un
sentier mal entretenu longeant la ligne. Aussi les visiteurs
sont-ils rares.

Ce soir-la, a la tombee du jour, par un temps gris tres doux, un
voyageur, qui venait de quitter a Barentin un train du Havre,
suivait d'un pas allonge le sentier de la Croix-de-Maufras. Le
pays n'est qu'une suite ininterrompue de vallons et de cotes, une
sorte de moutonnement du sol, que le chemin de fer traverse,
alternativement, sur des remblais et dans des tranchees. Aux
deux bords de la voie, ces accidents de terrain continuels, les
montees et les descentes, achevent de rendre les routes
difficiles. La sensation de grande solitude en est augmentee;
les terrains, maigres, blanchatres, restent incultes; des arbres
couronnent les mamelons de petits bois, tandis que, le long des
vallees etroites, coulent des ruisseaux, ombrages de saules.
D'autres bosses crayeuses sont absolument nues, les coteaux se
succedent, steriles, dans un silence et un abandon de mort. Et
le voyageur, jeune, vigoureux, hatait le pas, comme pour echapper
a la tristesse de ce crepuscule si doux sur cette terre desolee.

Dans le jardin du garde-barriere, une fille tirait de l'eau au
puits, une grande fille de dix-huit ans, blonde, forte, a la
bouche epaisse, aux grands yeux verdatres, au front bas, sous de
lourds cheveux. Elle n'etait point jolie, elle avait les hanches
solides et les bras durs d'un garcon. Des qu'elle apercut le
voyageur, descendant le sentier, elle lacha le seau, elle
accourut se mettre devant la porte a claire-voie, qui fermait la
haie vive.

--Tiens! Jacques! cria-t-elle.

Lui, avait leve la tete. Il venait d'avoir vingt-six ans,
egalement de grande taille, tres brun, beau garcon au visage rond
et regulier, mais que gataient des machoires trop fortes. Ses
cheveux, plantes drus, frisaient, ainsi que ses moustaches, si
epaisses, si noires, qu'elles augmentaient la paleur de son
teint. On aurait dit un monsieur, a sa peau fine, bien rasee sur
les joues, si l'on n'eut pas trouve d'autre part l'empreinte
indelebile du metier, les graisses qui jaunissaient deja ses
mains de mecanicien, des mains pourtant restees petites et
souples.

--Bonsoir, Flore, dit-il simplement.

Mais ses yeux, qu'il avait larges et noirs, semes de points d'or,
s'etaient comme troubles d'une fumee rousse, qui les palissait.
Les paupieres battirent, les yeux se detournerent, dans une gene
subite, un malaise allant jusqu'a la souffrance. Et tout le
corps lui-meme avait eu un instinctif mouvement de recul.

Elle, immobile, les regards poses droit sur lui, s'etait apercue
de ce tressaillement involontaire, qu'il tachait de maitriser,
chaque fois qu'il abordait une femme. Elle semblait en rester
toute serieuse et triste. Puis, desireux de cacher son embarras,
comme il lui demandait si sa mere etait a la maison, bien qu'il
sut celle-ci souffrante, incapable de sortir, elle ne repondit
que d'un signe de tete, elle s'ecarta pour qu'il put entrer sans
la toucher, et retourna au puits, sans un mot, la taille droite
et fiere.

Jacques, de son pas rapide, traversa l'etroit jardin et entra
dans la maison. La, au milieu de la premiere piece, une vaste
cuisine ou l'on mangeait et ou l'on vivait, tante Phasie, ainsi
qu'il la nommait depuis l'enfance, etait seule, assise pres de la
table, sur une chaise de paille, les jambes enveloppees d'un
vieux chale. C'etait une cousine de son pere, une Lantier, qui
lui avait servi de marraine, et qui, a l'age de six ans, l'avait
pris chez elle, quand, son pere et sa mere disparus, envoles a
Paris, il etait reste a Plassans, ou il avait suivi plus tard les
cours de l'ecole des arts et metiers. Il lui en gardait une vive
reconnaissance, il disait que c'etait a elle qu'il le devait,
s'il avait fait son chemin. Lorsqu'il etait devenu mecanicien de
premiere classe a la Compagnie de l'Ouest, apres deux annees
passees au chemin de fer d'Orleans, il y avait trouve sa
marraine, remariee a un garde-barriere du nom de Misard, exilee
avec les deux filles de son premier mariage, dans ce trou perdu
de la Croix-de-Maufras. Aujourd'hui, bien qu'agee de
quarante-cinq ans a peine, la belle tante Phasie d'autrefois, si
grande, si forte, en paraissait soixante, amaigrie et jaunie,
secouee de continuels frissons.

Elle eut un cri de joie.

--Comment, c'est toi, Jacques!... Ah! mon grand garcon, quelle
surprise!

Il la baisa sur les joues, il lui expliqua qu'il venait d'avoir
brusquement deux jours de conge force: la Lison, sa machine, en
arrivant le matin au Havre, avait eu sa bielle rompue, et comme
la reparation ne pouvait etre terminee avant vingt-quatre heures,
il ne reprendrait son service que le lendemain soir, pour
l'express de six heures quarante. Alors, il avait voulu
l'embrasser. Il coucherait, il ne repartirait de Barentin que
par le train de sept heures vingt-six du matin. Et il gardait
entre les siennes ses pauvres mains fondues, il lui disait
combien sa derniere lettre l'avait inquiete.

--Ah! oui, mon garcon, ca ne va plus, ca ne va plus du tout...
Que tu es gentil d'avoir devine mon desir de te voir! Mais je
sais a quel point tu es tenu, je n'osais pas te demander de
venir. Enfin, te voila, et j'en ai si gros, si gros sur le
coeur!

Elle s'interrompit, pour jeter craintivement un regard par la
fenetre. Sous le jour finissant, de l'autre cote de la voie, on
apercevait son mari, Misard, dans un poste de cantonnement, une
de ces cabanes de planches, etablies tous les cinq ou six
kilometres et reliees par des appareils telegraphiques, afin
d'assurer la bonne circulation des trains. Tandis que sa femme,
et plus tard Flore, etait chargee de la barriere du passage a
niveau, on avait fait de Misard un stationnaire.

Comme s'il avait pu l'entendre, elle baissa la voix, dans un
frisson.

--Je crois bien qu'il m'empoisonne!

Jacques eut un sursaut de surprise a cette confidence, et ses
yeux, en se tournant eux aussi vers la fenetre, furent de nouveau
ternis par ce trouble singulier, cette petite fumee rousse qui en
palissait l'eclat noir, diamante d'or.

--Oh! tante Phasie, quelle idee! murmura-t-il. Il a l'air si
doux et si faible.

Un train allant vers Le Havre venait de passer, et Misard etait
sorti de son poste, pour fermer la voie derriere lui. Pendant
qu'il remontait le levier, mettant au rouge le signal, Jacques le
regardait. Un petit homme malingre, les cheveux et la barbe
rares, decolores, la figure creusee et pauvre. Avec cela,
silencieux, efface, sans colere, d'une politesse obsequieuse
devant les chefs. Mais il etait rentre dans la cabane de
planches, pour inscrire sur son garde-temps l'heure du passage,
et pour pousser les deux boutons electriques, l'un qui rendait la
voie libre au poste precedent, l'autre qui annoncait le train au
poste suivant.

--Ah! tu ne le connais pas, reprit tante Phasie. Je te dis
qu'il doit me faire prendre quelque salete... Moi qui etais si
forte, qui l'aurais mange, et c'est lui, ce bout d'homme, ce rien
du tout, qui me mange!

Elle s'enfievrait d'une rancune sourde et peureuse, elle vidait
son coeur, ravie de tenir enfin quelqu'un qui l'ecoutait. Ou
avait-elle eu la tete de se remarier avec un sournois pareil, et
sans le sou, et avare, elle plus agee de cinq ans, ayant deux
filles, l'une de six ans, l'autre de huit ans deja? Voici dix
annees bientot qu'elle avait fait ce beau coup, et pas une heure
ne s'etait ecoulee sans qu'elle en eut le repentir: une existence
de misere, un exil dans ce coin glace du Nord, ou elle
grelottait, un ennui a perir, de n'avoir jamais personne a qui
causer, pas meme une voisine. Lui, etait un ancien poseur de la
voie, qui, maintenant, gagnait douze cents francs comme
stationnaire; elle, des le debut, avait eu cinquante francs pour
la barriere, dont Flore aujourd'hui se trouvait chargee; et la
etaient le present et l'avenir, aucun autre espoir, la certitude
de vivre et de crever dans ce trou, a mille lieues des vivants.
Ce qu'elle ne racontait pas, c'etaient les consolations qu'elle
avait encore, avant de tomber malade, lorsque son mari
travaillait au ballast, et qu'elle demeurait seule a garder la
barriere avec ses filles; car elle possedait alors, de Rouen au
Havre, sur toute la ligne, une telle reputation de belle femme,
que les inspecteurs de la voie la visitaient au passage; meme il
y avait eu des rivalites, les piqueurs d'un autre service etaient
toujours en tournee, a redoubler de surveillance. Le mari
n'etait pas une gene, deferent avec tout le monde, se glissant
par les portes, partant, revenant sans rien voir. Mais ces
distractions avaient cesse, et elle restait la, les semaines, les
mois, sur cette chaise, dans cette solitude, a sentir son corps
s'en aller un peu plus, d'heure en heure.

--Je te dis, repeta-t-elle pour conclure, que c'est lui qui s'est
mis apres moi, et qu'il m'achevera, tout petit qu'il est.

Une sonnerie brusque lui fit jeter au-dehors le meme regard
inquiet. C'etait le poste precedent qui annoncait a Misard un
train allant sur Paris; et l'aiguille de l'appareil de
cantonnement, pose devant la vitre, s'etait inclinee dans le sens
de la direction. Il arreta la sonnerie, il sortit pour signaler
le train par deux sons de trompe. Flore, a ce moment, vint
pousser la barriere; puis, elle se planta, tenant tout droit le
drapeau, dans son fourreau de cuir. On entendit le train, un
express, cache par une courbe, s'approcher avec un grondement qui
grandissait. Il passa comme en un coup de foudre, ebranlant,
menacant d'emporter la maison basse, au milieu d'un vent de
tempete. Deja Flore s'en retournait a ses legumes, tandis que
Misard, apres avoir ferme la voie montante derriere le train,
allait rouvrir la voie descendante, en abattant le levier pour
effacer le signal rouge; car une nouvelle sonnerie, accompagnee
du relevement de l'autre aiguille, venait de l'avertir que le
train, passe cinq minutes plus tot, avait franchi le poste
suivant. Il rentra, prevint les deux postes, inscrivit le
passage, puis attendit. Besogne toujours la meme, qu'il faisait
pendant douze heures, vivant la, mangeant la, sans lire trois
lignes d'un journal, sans paraitre meme avoir une pensee, sous
son crane oblique.

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