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Annual Bibliography of Commonwealth Literature 2007
This paper argues that discourses of love in Ghanaian market literature for youth offer a view into complex negotiations of agency and empowerment. Drawing on Deborah Durham's notion of youth as "social `shifters'" and Francis Nyamnjoh's conception of the "interconnectedness" of agency, I take Ghanaian market literature as one specific case of how African literature for youth foregrounds questions of continuity and change as African societies enter into increasingly complex global relations. In this literature for youth, received notions of love, often constructed out of impressions from American pop and hip hop music, carry new notions of agency that compete with existing "domesticated" forms. Authors like Ike Tandoh and Evelyn Tay employ discourses of love to offer youth alternative avenues for empowerment in a context of socio-economic disenfranchizement. In a creative process of "straddling", this writing both reveals and reproduces the contradictions that obtain in youth configurations of agency.

La Bete Humaine

E >> Emile Zola >> La Bete Humaine

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M. Denizet, le lendemain, fit arreter Roubaud. Il avait lance le
mandat, fort de sa toute-puissance, dans une de ces minutes
d'inspiration ou il croyait au genie de sa perspicacite, avant
meme d'avoir, contre le sous-chef, des charges suffisantes.
Malgre de nombreuses obscurites encore, il devinait dans cet
homme le pivot, la source de la double affaire; et il triompha
tout de suite, lorsqu'il eut saisi la donation au dernier vivant
que Roubaud et Severine s'etaient faite devant maitre Colin,
notaire au Havre, huit jours apres etre rentres en possession de
la Croix-de-Maufras. Des lors, l'histoire entiere se
reconstruisit dans son crane, avec une certitude de raisonnement,
une force d'evidence, qui donna a son echafaudage d'accusation
une solidite si indestructible, que la verite elle-meme aurait
semble moins vraie, entachee de plus de fantaisie et d'illogisme.
Roubaud etait un lache, qui, a deux reprises, n'osant tuer
lui-meme, s'etait servi du bras de Cabuche, cette bete violente.
La premiere fois, ayant hate d'heriter du president Grandmorin,
dont il connaissait le testament, sachant d'autre part la rancune
du carrier contre celui-ci, il l'avait pousse a Rouen dans le
coupe, apres lui avoir mis le couteau au poing. Puis, les dix
mille francs partages, les deux complices ne se seraient
peut-etre jamais revus, si le meurtre ne devait engendrer le
meurtre. Et c'etait ici que le juge avait montre cette
profondeur de psychologie criminelle qu'on admirait tant; car il
le declarait aujourd'hui, jamais il n'avait cesse de surveiller
Cabuche, sa conviction etait que le premier assassinat en
amenerait mathematiquement un second. Dix-huit mois venaient de
suffire: le menage des Roubaud s'etait gate, le mari avait mange
les cinq mille francs au jeu, la femme en etait arrivee a prendre
un amant, pour se distraire. Sans doute elle refusait de vendre
la Croix-de-Maufras, de crainte qu'il n'en dissipat l'argent;
peut-etre, dans leurs continuelles disputes, menacait-elle de le
livrer a la justice. En tout cas, de nombreux temoignages
etablissaient l'absolue desunion des deux epoux; et la, enfin, la
consequence lointaine du premier crime s'etait produite: Cabuche
reparaissait avec ses appetits de brute, le mari dans l'ombre lui
remettait le couteau au poing, pour s'assurer definitivement la
propriete de cette maison maudite, qui avait deja coute une vie
humaine. Telle etait la verite, l'aveuglante verite, tout y
aboutissait: la montre trouvee chez le carrier, surtout les deux
cadavres, frappes du meme coup a la gorge, par la meme main, avec
la meme arme, ce couteau ramasse dans la chambre. Pourtant, sur
ce dernier point, l'accusation emettait un doute, la blessure du
president paraissant avoir ete faite par une lame plus petite et
plus tranchante.

Roubaud, d'abord, repondit par oui et par non, de l'air somnolent
et alourdi qu'il avait maintenant. Il ne semblait pas etonne de
son arrestation, tout lui etait devenu egal, dans la lente
desorganisation de son etre. Pour le faire causer, on lui avait
donne un gardien a demeure, avec lequel il jouait aux cartes du
matin au soir; et il etait parfaitement heureux. D'ailleurs, il
restait convaincu de la culpabilite de Cabuche: lui seul pouvait
etre l'assassin. Interroge sur Jacques, il avait hausse les
epaules en riant, montrant ainsi qu'il connaissait les rapports
du mecanicien et de Severine. Mais, lorsque M. Denizet, apres
l'avoir tate, finit par developper son systeme, le poussant, le
foudroyant de sa complicite, s'efforcant de lui arracher un aveu,
dans le saisissement de se voir decouvert, il etait devenu tres
circonspect. Que lui racontait-on la? Ce n'etait plus lui,
c'etait le carrier qui avait tue le president, comme il avait tue
Severine; et, les deux fois, c'etait pourtant lui le coupable,
puisque l'autre frappait pour son compte et a sa place. Cette
aventure compliquee le stupefiait, l'emplissait de mefiance:
surement, on lui tendait un piege, on mentait pour le forcer a
confesser sa part de meurtre, le premier crime. Des son
arrestation, il s'etait bien doute que la vieille histoire
repoussait. Confronte avec Cabuche, il declara ne pas le
connaitre. Seulement, comme il repetait qu'il l'avait trouve
rouge de sang, sur le point de violer sa victime, le carrier
s'emporta, et une scene violente, d'une confusion extreme, vint
encore embrouiller les choses. Trois jours se passerent, le juge
multipliait les interrogatoires, certain que les deux complices
s'entendaient pour lui jouer la comedie de leur hostilite.
Roubaud, tres las, avait pris le parti de ne plus repondre,
lorsque, tout d'un coup, dans une minute d'impatience, voulant en
finir, cedant a un sourd besoin qui le travaillait depuis des
mois, il lacha la verite, rien que la verite, toute la verite.

Ce jour-la, justement, M. Denizet luttait de finesse, assis a son
bureau, voilant ses yeux de ses lourdes paupieres, tandis que ses
levres mobiles s'amincissaient, dans un effort de sagacite. Il
s'epuisait depuis une heure en ruses savantes, avec ce prevenu
epaissi, envahi d'une mauvaise graisse jaune, qu'il jugeait d'une
astuce tres deliee, sous cette pesante enveloppe. Et il crut
l'avoir traque pas a pas, enlace de toutes parts, pris au piege
enfin, quand l'autre, avec un geste d'homme pousse a bout,
s'ecria qu'il en avait assez, qu'il preferait avouer, pour qu'on
ne le tourmentat pas davantage. Puisque, quand meme, on le
voulait coupable, qu'il le fut au moins des vraies choses qu'il
avait faites. Mais, a mesure qu'il contait l'histoire, sa femme
souillee toute jeune par Grandmorin, sa rage de jalousie en
apprenant ces ordures, et comment il avait tue, et pourquoi il
avait pris les dix mille francs, les paupieres du juge se
relevaient, dans un froncement de doute, tandis qu'une
incredulite irresistible, l'incredulite professionnelle,
distendait sa bouche, en une moue goguenarde. Il souriait tout a
fait, lorsque l'accuse se tut. Le gaillard etait encore plus
fort qu'il ne pensait: prendre le premier meurtre pour lui, en
faire un crime purement passionnel, se laver ainsi de toute
premeditation de vol, surtout de toute complicite dans
l'assassinat de Severine, c'etait certes une manoeuvre hardie,
qui indiquait une intelligence, une volonte peu communes.
Seulement, cela ne tenait pas debout.

--Voyons, Roubaud, il ne faut pas nous croire des enfants...
Vous pretendez alors que vous etiez jaloux, ce serait dans un
transport de jalousie que vous auriez tue?

--Certainement.

--Et si nous admettons ce que vous racontez, vous auriez epouse
votre femme, en ne sachant rien de ses rapports avec le
president... Est-ce vraisemblable? Tout au contraire
prouverait, dans votre cas, la speculation offerte, discutee,
acceptee. On vous donne une jeune fille elevee comme une
demoiselle, on la dote, son protecteur devient le votre, vous
n'ignorez pas qu'il lui laisse une maison de campagne par
testament, et vous pretendez que vous ne vous doutiez de rien,
absolument de rien! Allons donc, vous saviez tout, autrement
votre mariage ne s'explique plus... D'ailleurs, la constatation
d'un simple fait suffit a vous confondre. Vous n'etes pas
jaloux, osez dire encore que vous etes jaloux.

--Je dis la verite, j'ai tue dans une rage de jalousie.

--Alors, apres avoir tue le president pour des rapports anciens,
vagues, et que vous inventez du reste, expliquez-moi comment vous
avez pu tolerer un amant a votre femme, oui, ce Jacques Lantier,
un gaillard solide, celui-la! Tout le monde m'a parle de cette
liaison, vous-meme ne m'avez pas cache que vous la connaissiez...
Vous les laissiez libres d'aller ensemble, pourquoi?

Affaisse, les yeux troubles, Roubaud regardait fixement le vide,
sans trouver une explication. Il finit par begayer:

--Je ne sais pas... J'ai tue l'autre, je n'ai pas tue celui-ci.

--Ne me dites donc plus que vous etes un jaloux qui se venge, et
je ne vous conseille pas de repeter ce roman a messieurs les
jures, car ils en hausseraient les epaules... Croyez-moi,
changez de systeme, la verite seule vous sauverait.

Des ce moment, plus Roubaud s'enteta a la dire, cette verite,
plus il fut convaincu de mensonge. Tout, d'ailleurs, tournait
contre lui, a ce point que son ancien interrogatoire, lors de la
premiere enquete, qui aurait du appuyer sa nouvelle version,
puisqu'il y avait denonce Cabuche, devint au contraire la preuve
d'une entente extraordinairement habile entre eux. Le juge
raffinait la psychologie de l'affaire, avec un veritable amour du
metier. Jamais, disait-il, il n'etait descendu si a fond de la
nature humaine; et c'etait de la devination plus que de
l'observation, car il se flattait d'etre de l'ecole des juges
voyeurs et fascinateurs, ceux qui d'un coup d'oeil demontent un
homme. Les preuves, du reste, ne manquaient plus, un ensemble
ecrasant. Desormais, l'instruction avait une base solide, la
certitude eclatait eblouissante, comme la lumiere du soleil.

Et ce qui accrut encore la gloire de M. Denizet, ce fut qu'il
apporta la double affaire d'un bloc, apres l'avoir reconstituee
patiemment, dans le secret le plus profond. Depuis le succes
bruyant du plebiscite, une fievre ne cessait d'agiter le pays,
pareille a ce vertige qui precede et annonce les grandes
catastrophes. C'etait, dans la societe de cette fin d'empire,
dans la politique, dans la presse surtout, une continuelle
inquietude, une exaltation ou la joie elle-meme prenait une
violence maladive. Aussi, lorsque, apres l'assassinat d'une
femme, au fond de cette maison isolee de la Croix-de-Maufras, on
apprit par quel coup de genie le juge d'instruction de Rouen
venait d'exhumer la vieille affaire Grandmorin et de la relier au
nouveau crime, y eut-il une explosion de triomphe parmi les
journaux officieux. De temps a autre, en effet, reparaissaient
encore, dans les feuilles de l'opposition, les plaisanteries sur
l'assassin legendaire, introuvable, cette invention de la police,
mise en avant pour cacher les turpitudes de certains grands
personnages compromis. Et la reponse allait etre decisive,
l'assassin et son complice etaient arretes, la memoire du
president Grandmorin sortirait intacte de l'aventure. Les
polemiques recommencerent, l'emotion grandit de jour en jour, a
Rouen et a Paris. En dehors de ce roman atroce qui hantait les
imaginations, on se passionnait, comme si la verite enfin
decouverte, irrefutable, devait consolider l'Etat. Pendant toute
une semaine, la presse deborda de details.

Mande a Paris, M. Denizet se presenta rue du Rocher, au domicile
personnel du secretaire general, M. Camy-Lamotte. Il le trouva
debout, au milieu de son cabinet severe, le visage amaigri,
fatigue davantage; car il declinait, envahi d'une tristesse dans
son scepticisme, comme s'il eut pressenti, sous cet eclat
d'apotheose, l'ecroulement prochain du regime qu'il servait.
Depuis deux jours, il etait en proie a une lutte interieure, ne
sachant encore quel usage il ferait de la lettre de Severine,
qu'il avait gardee, cette lettre qui aurait ruine tout le systeme
de l'accusation, en appuyant la version de Roubaud d'une preuve
irrecusable. Personne au monde ne la connaissait, il pouvait la
detruire. Mais, la veille, l'empereur lui avait dit qu'il
exigeait, cette fois, que la justice suivit son cours, en dehors
de toute influence, meme si son gouvernement devait en souffrir:
un simple cri d'honnetete, peut-etre la superstition qu'un seul
acte injuste, apres l'acclamation du pays, changerait le destin.
Et, si le secretaire general n'avait pas pour lui de scrupules de
conscience, ayant reduit les affaires de ce monde a une simple
question de mecanique, il etait trouble de l'ordre recu, il se
demandait s'il devait aimer son maitre jusqu'au point de lui
desobeir.

Tout de suite, M. Denizet triompha.

--Eh bien, mon flair ne m'avait pas trompe, c'etait ce Cabuche
qui avait frappe le president... Seulement, je l'accorde,
l'autre piste aussi contenait un peu de la verite, et je sentais
moi-meme que le cas de Roubaud restait louche... Enfin, nous les
tenons tous les deux.

M. Camy-Lamotte le regardait fixement, de ses yeux pales.

--Alors, tous les faits du dossier qu'on m'a transmis sont
prouves, et votre conviction est absolue?

--Absolue, aucune hesitation possible... Tout s'enchaine, je ne
me souviens pas d'une affaire, ou, malgre les apparentes
complications, le crime ait suivi une marche plus logique, plus
aisee a determiner d'avance.

--Mais Roubaud proteste, prend le premier meurtre pour lui,
raconte une histoire, sa femme defloree, lui affole de jalousie,
tuant dans une crise de rage aveugle. Les feuilles de
l'opposition racontent toutes cela.

--Oh! elles le racontent comme un commerage, en n'osant
elles-memes y croire. Jaloux, ce Roubaud qui facilitait les
rendez-vous de sa femme avec un amant! Ah! il peut, en pleines
assises, repeter ce conte, il n'arrivera pas a soulever le
scandale cherche!... S'il apportait quelque preuve encore! mais
il ne produit rien. Il parle bien de la lettre qu'il pretend
avoir fait ecrire a sa femme et qu'on aurait du trouver dans les
papiers de la victime... Vous, monsieur le secretaire general,
qui avez classe ces papiers, vous l'auriez trouvee, n'est-ce pas?

M. Camy-Lamotte ne repondit point. C'etait vrai, le scandale
allait etre enterre enfin, avec le systeme du juge: personne ne
croirait Roubaud, la memoire du president serait lavee des
soupcons abominables, l'empire beneficierait de cette
rehabilitation tapageuse d'une de ses creatures. Et, d'ailleurs,
puisque ce Roubaud se reconnaissait coupable, qu'importait a
l'idee de justice qu'il fut condamne pour une version ou pour
l'autre! Il y avait bien Cabuche; mais, si celui-ci n'avait pas
trempe dans le premier meurtre, il semblait etre reellement
l'auteur du second. Puis, mon Dieu! la justice, quelle illusion
derniere! Vouloir etre juste, n'etait-ce pas un leurre, quand la
verite est si obstruee de broussailles? Il valait mieux etre
sage, etayer d'un coup d'epaule cette societe finissante qui
menacait ruine.

--N'est-ce pas? repeta M. Denizet, vous ne l'avez pas trouvee,
cette lettre?

De nouveau, M. Camy-Lamotte leva les yeux sur lui; et
tranquillement, seul maitre de la situation, prenant pour sa
conscience le remords qui avait inquiete l'empereur, il repondit:

--Je n'ai absolument rien trouve.

Ensuite, souriant, tres aimable, il combla le juge d'eloges. A
peine un pli leger des levres indiquait-il une invincible ironie.
Jamais une instruction n'avait ete menee avec tant de
penetration; et, c'etait chose decidee en haut lieu, on
l'appellerait comme conseiller a Paris, apres les vacances. Il
le reconduisit ainsi jusque sur le palier.

--Vous seul avez vu clair, c'est vraiment admirable... Et, du
moment que la verite parle, il n'y a rien qui la puisse arreter,
ni l'interet des personnes, ni meme la raison d'etat... Marchez,
que l'affaire suive son cours, quelles qu'en soient les
consequences.

--Le devoir de la magistrature est la tout entier, conclut
M. Denizet, qui salua et partit, rayonnant.

Lorsqu'il fut seul, M. Camy-Lamotte alluma d'abord une bougie;
puis, il alla prendre, dans le tiroir ou il l'avait classee, la
lettre de Severine. La bougie brulait tres haute, il deplia la
lettre, voulut en relire les deux lignes; et le souvenir s'evoqua
de cette criminelle delicate, aux yeux de pervenche, qui l'avait
remue jadis d'une si tendre sympathie. Maintenant, elle etait
morte, il la revoyait tragique. Qui savait le secret qu'elle
avait du emporter? Certes, oui, une illusion, la verite, la
justice! Il ne restait pour lui, de cette femme inconnue et
charmante, que le desir d'une minute dont elle l'avait effleure
et qu'il n'avait pas satisfait. Et, comme il approchait la
lettre de la bougie, et qu'elle flambait, il fut pris d'une
grande tristesse, d'un pressentiment de malheur: a quoi bon
detruire cette preuve, charger sa conscience de cette action, si
le destin etait que l'empire fut balaye, ainsi que la pincee de
cendre noire, tombee de ses doigts?

En moins d'une semaine, M. Denizet termina l'instruction. Il
trouvait dans la Compagnie de l'Ouest une bonne volonte extreme,
tous les documents desirables, tous les temoignages utiles; car
elle aussi souhaitait vivement d'en finir, avec cette deplorable
histoire d'un de ses employes, qui, remontant a travers les
rouages compliques de son organisme, avait failli ebranler
jusqu'a son conseil d'administration. Il fallait au plus vite
couper le membre gangrene. Aussi, de nouveau, defilerent dans le
cabinet du juge le personnel de la gare du Havre, M. Dabadie,
Moulin et les autres, qui donnerent des details desastreux sur la
mauvaise conduite de Roubaud; puis, le chef de gare de Barentin,
M. Bessiere, ainsi que plusieurs employes de Rouen, dont les
depositions avaient une importance decisive, relativement au
premier meurtre; puis, M. Vandorpe, le chef de gare de Paris, le
stationnaire Misard et le conducteur-chef Henri Dauvergne, ces
deux derniers tres affirmatifs sur les complaisances conjugales
du prevenu. Meme Henri, que Severine avait soigne a la
Croix-de-Maufras, racontait qu'un soir, affaibli encore, il
croyait avoir entendu les voix de Roubaud et de Cabuche se
concertant devant sa fenetre; ce qui expliquait bien des choses
et renversait le systeme des deux accuses, lesquels pretendaient
ne pas se connaitre. Dans tout le personnel de la Compagnie, un
cri de reprobation s'etait eleve, on plaignait les malheureuses
victimes, cette pauvre jeune femme dont la faute avait tant
d'excuses, ce vieillard si honorable, aujourd'hui lave des
vilaines histoires qui couraient sur son compte.

Mais le nouveau proces avait surtout reveille des passions vives
dans la famille Grandmorin, et, de ce cote, si M. Denizet
trouvait encore une aide puissante, il dut batailler pour
sauvegarder l'integrite de son instruction. Les Lachesnaye
chantaient victoire, car ils avaient toujours affirme la
culpabilite de Roubaud, exasperes du legs de la Croix-de-Maufras,
saignant d'avarice. Aussi, dans le retour de l'affaire, ne
voyaient-ils qu'une occasion d'attaquer le testament; et, comme
il n'existait qu'un moyen d'obtenir la revocation du legs, celui
de frapper Severine de la decheance d'ingratitude, ils
acceptaient en partie la version de Roubaud, la femme complice,
l'aidant a tuer, non point pour se venger d'une infamie
imaginaire, mais pour le voler; de sorte que le juge entra en
conflit avec eux, avec Berthe surtout, tres apre contre
l'assassinee, son ancienne amie, qu'elle chargeait
abominablement, et que lui defendait, s'echauffant, s'emportant,
des qu'on touchait a son chef-d'oeuvre, cet edifice de logique,
si bien construit, comme il le declarait lui-meme d'un air
d'orgueil, que, si l'on en deplacait une seule piece, tout
croulait. Il y eut, a ce propos, dans son cabinet, une scene
tres vive entre les Lachesnaye et madame Bonnehon. Celle-ci,
favorable aux Roubaud jadis, avait du abandonner le mari; mais
elle continuait de soutenir la femme, par une sorte de complicite
tendre, tres tolerante au charme et a l'amour, toute bouleversee
de ce romanesque tragique, eclabousse de sang. Elle fut tres
nette, pleine du dedain de l'argent. Sa niece n'avait-elle pas
honte de revenir sur cette question de l'heritage? Severine
coupable, n'etaient-ce pas les pretendus aveux de Roubaud a
accepter entierement, la memoire du president salie de nouveau?
La verite, si l'instruction ne l'avait pas si ingenieusement
etablie, il aurait fallu l'inventer, pour l'honneur de la
famille. Et elle parla avec un peu d'amertume de la societe de
Rouen, ou l'affaire faisait tant de bruit, cette societe sur
laquelle elle ne regnait plus, maintenant que l'age venait et
qu'elle perdait jusqu'a son opulente beaute blonde de deesse
vieillie. Oui, la veille encore, chez madame Leboucq, la femme
du conseiller, cette grande brune elegante qui la detronait, on
avait chuchote les anecdotes gaillardes, l'aventure de Louisette,
tout ce qu'inventait la malignite publique. A ce moment,
M. Denizet etant intervenu, pour lui apprendre que M. Leboucq
siegerait comme assesseur aux prochaines assises, les Lachesnaye
se turent, ayant l'air de ceder, pris d'inquietude. Mais madame
Bonnehon les rassura, certaine que la justice ferait son devoir:
les assises seraient presidees par son vieil ami,
M. Desbazeilles, a qui ses rhumatismes ne permettaient que le
souvenir, et le second assesseur devait etre M. Chaumette, le
pere du jeune substitut qu'elle protegeait. Elle etait donc
tranquille, bien qu'un melancolique sourire eut paru sur ses
levres, en nommant le dernier, dont on voyait depuis quelque
temps le fils chez madame Leboucq, ou elle l'envoyait elle-meme,
pour ne pas entraver son avenir.

Lorsque le fameux proces vint enfin, le bruit d'une guerre
prochaine, l'agitation qui gagnait la France entiere, nuisirent
beaucoup au retentissement des debats. Rouen n'en passa pas
moins trois jours dans la fievre, on s'ecrasait aux portes de la
salle, les places reservees etaient envahies par des dames de la
ville. Jamais l'ancien palais des ducs de Normandie n'avait vu
une telle affluence de monde, depuis son amenagement en palais de
justice. C'etait aux derniers jours de juin, des apres-midi
chauds et ensoleilles, dont la clarte vive allumait les vitraux
des dix fenetres, inondant de lumiere les boiseries de chene, le
calvaire de pierre blanche qui se detachait au fond sur la
tenture rouge semee d'abeilles, le celebre plafond du temps de
Louis XII, avec ses compartiments de bois sculptes et dores, d'un
vieil or tres doux. On etouffait deja, avant que l'audience fut
ouverte. Des femmes se haussaient pour voir, sur la table des
pieces a conviction, la montre de Grandmorin, la chemise tachee
de sang de Severine et le couteau qui avait servi aux deux
meurtres. Le defenseur de Cabuche, un avocat venu de Paris,
etait egalement tres regarde. Aux bancs du jury, s'alignaient
douze Rouennais, sangles dans des redingotes noires, epais et
graves. Et, lorsque la cour entra, il se produisit une telle
poussee, dans le public debout, que le president, tout de suite,
dut menacer de faire evacuer la salle.

Enfin, les debats etaient ouverts, les jures preterent serment,
et l'appel des temoins agita de nouveau la foule d'un
fremissement de curiosite: aux noms de madame Bonnehon et de
M. de Lachesnaye, les tetes ondulerent; mais Jacques, surtout,
passionna les dames, qui le suivirent des yeux. D'ailleurs,
depuis que les accuses etaient la, chacun entre deux gendarmes,
des regards ne les quittaient pas, des appreciations
s'echangeaient. On leur trouvait l'air feroce et bas, deux
bandits. Roubaud, avec son veston de couleur sombre, cravate en
monsieur qui se neglige, surprenait par son air vieilli, sa face
hebetee et crevant de graisse. Quant a Cabuche, il etait bien
tel qu'on se l'imaginait, vetu d'une longue blouse bleue, le type
meme de l'assassin, des poings enormes, des machoires de
carnassier, enfin un de ces gaillards qu'il ne fait pas bon
rencontrer au coin d'un bois. Et les interrogatoires
confirmerent cette mauvaise impression, certaines reponses
souleverent de violents murmures. A toutes les questions du
president, Cabuche repondit qu'il ne savait pas: il ne savait pas
comment la montre etait chez lui, il ne savait pas pourquoi il
avait laisse fuir le veritable assassin; et il s'en tenait a son
histoire de cet inconnu mysterieux, dont il disait avoir entendu
le galop au fond des tenebres. Puis, interroge sur sa passion
bestiale pour sa malheureuse victime, il s'etait mis a begayer,
dans une si brusque et si violente colere, que les deux gendarmes
l'avaient empoigne par les bras: non, non! il ne l'aimait point,
il ne la desirait point, c'etaient des menteries, il aurait cru
la salir, rien qu'a la vouloir, elle qui etait une dame, tandis
que lui avait fait de la prison et vivait en sauvage! Ensuite,
calme, il etait tombe dans un silence morne, ne lachant plus que
des monosyllabes, indifferent a la condamnation qui pouvait le
frapper. De meme, Roubaud s'en tint a ce que l'accusation
appelait son systeme: il raconta comment et pourquoi il avait tue
Grandmorin, il nia toute participation a l'assassinat de sa
femme; mais il le faisait en phrases hachees, presque
incoherentes, avec des pertes subites de memoire, les yeux si
troubles, la voix si empatee, qu'il semblait par moments chercher
et inventer les details. Et, le president le poussant, lui
demontrant les absurdites de son recit, il finit par hausser les
epaules, il refusa de repondre: a quoi bon dire la verite,
puisque c'etait le mensonge qui etait logique? Cette attitude de
dedain agressif a l'egard de la justice, lui fit le plus grand
tort. On remarqua aussi le profond desinteressement ou les deux
accuses etaient l'un de l'autre, comme une preuve d'entente
prealable, tout un plan habile, suivi avec une extraordinaire
force de volonte. Ils pretendaient ne pas se connaitre, ils se
chargeaient meme, uniquement pour derouter le tribunal. Quand
les interrogatoires furent termines, l'affaire etait jugee,
tellement le president les avait menes avec adresse, de facon que
Roubaud et Cabuche, culbutant dans les pieges tendus, parussent
s'etre livres eux-memes. Ce jour-la, on entendit encore quelques
temoins, sans importance. La chaleur etait devenue si
insupportable, vers cinq heures, que deux dames s'evanouirent.

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