La Bete Humaine
E >>
Emile Zola >> La Bete Humaine
Pages:
1 |
2 |
3 |
4 |
5 |
6 |
7 |
8 |
9 |
10 |
11 |
12 |
13 |
14 |
15 |
16 |
17 |
18 |
19 |
20 |
21 |
22 |
23 |
24 |
25 |
26 |
27 | 28 |
29 |
30
Un vacarme d'ecroulement, une secousse du plancher tirerent
Jacques de la contemplation beante ou il restait, en face de la
morte. Les portes volaient-elles en eclat? Etaient-ce des gens
pour l'arreter? Il regarda, ne retrouva autour de lui que la
solitude sourde et muette. Ah! oui, un train encore! Et cet
homme qui allait frapper en bas, cet homme qu'il voulait tuer!
Il l'avait oublie completement. S'il ne regrettait rien, deja il
se jugeait imbecile. Quoi? que s'etait-il passe? La femme
qu'il aimait, dont il etait aime passionnement, gisait sur le
parquet, la gorge ouverte; tandis que le mari, l'obstacle a son
bonheur, vivait encore, avancait toujours, pas a pas, dans les
tenebres. Cet homme que, depuis des mois, epargnaient les
scrupules de son education, les idees d'humanite lentement
acquises et transmises, il n'avait pu l'attendre; et, au mepris
de son interet, il venait d'etre emporte par l'heredite de
violence, par ce besoin de meurtre qui, dans les forets
premieres, jetait la bete sur la bete. Est-ce qu'on tue par
raisonnement! On ne tue que sous l'impulsion du sang et des
nerfs, un reste des anciennes luttes, la necessite de vivre et la
joie d'etre fort. Il n'avait plus qu'une lassitude rassasiee, il
s'effarait, cherchait a comprendre, sans trouver autre chose, au
fond meme de sa passion satisfaite, que l'etonnement et l'amere
tristesse de l'irreparable. La vue de la malheureuse, qui le
regardait toujours, avec son interrogation terrifiee, lui
devenait atroce. Il voulut detourner les yeux, il eut la
sensation brusque qu'une autre figure blanche se dressait au pied
du lit. Etait-ce donc un dedoublement de la morte? Puis, il
reconnut Flore. Elle etait revenue, pendant qu'il avait la
fievre, apres l'accident. Sans doute, elle triomphait, vengee a
cette heure. Une epouvante le glaca, il se demanda ce qu'il
faisait, a s'attarder ainsi, dans cette chambre. Il avait tue,
il etait gorge, repu, ivre de l'effroyable vin du crime. Et il
trebucha dans le couteau reste par terre, et il s'enfuit,
descendit en roulant l'escalier, ouvrit la grande porte du perron
comme si la petite porte n'eut pas ete assez large, se lanca
dehors, dans la nuit d'encre, ou son galop se perdit, furieux.
Il ne s'etait pas retourne, la maison louche, plantee de biais au
bord de la voie, restait ouverte et desolee derriere lui, dans
son abandon de mort.
Cabuche, cette nuit-la comme les autres, avait franchi la haie du
terrain, rodant sous la fenetre de Severine. Il savait bien que
Roubaud etait attendu, il ne s'etonnait pas de la lumiere qui
filtrait par la fente d'un volet. Mais cet homme bondissant du
perron, ce galop enrage de bete s'eloignant dans la campagne,
venaient de le clouer de surprise. Et il n'etait deja plus temps
de se mettre a la poursuite du fuyard, le carrier restait effare,
plein d'inquietude et d'hesitation devant la porte ouverte,
baillant sur le grand trou noir du vestibule. Qu'arrivait-il
donc? devait-il entrer? Le lourd silence, l'immobilite absolue,
pendant que cette lampe continuait a bruler, la-haut, lui
serraient le coeur d'une angoisse croissante.
Enfin, Cabuche se decida, monta a tatons. Devant la porte de la
chambre, laissee ouverte elle aussi, il s'arreta de nouveau.
Dans la clarte tranquille, il lui semblait voir de loin un tas de
jupons, devant le lit. Sans doute Severine etait deshabillee.
Doucement, il appela, pris de trouble, les veines battant a
grands coups. Puis, il apercut le sang, il comprit, s'elanca,
avec un terrible cri qui sortait de son coeur dechire. Mon dieu!
c'etait elle, assassinee, jetee la, dans sa nudite pitoyable. Il
crut qu'elle ralait encore, il avait un tel desespoir, une honte
si douloureuse, a la voir agoniser toute nue, qu'il la saisit
d'un elan fraternel, a pleins bras, la souleva, la posa sur le
lit, dont il rejeta le drap, pour la couvrir. Mais, dans cette
etreinte, l'unique tendresse entre eux, il s'etait couvert de
sang, les deux mains, la poitrine. Il ruisselait de son sang.
Et, a cette minute, il vit que Roubaud et Misard etaient la. Ils
venaient, eux egalement, de se decider a monter, en trouvant
toutes les portes ouvertes. Le mari arrivait en retard, pour
s'etre arrete a causer avec le garde-barriere, qui l'avait
ensuite accompagne, en continuant la conversation. Tous deux,
stupides, regardaient Cabuche, dont les mains saignaient comme
celles d'un boucher.
--Le meme coup que pour le president, finit par dire Misard, en
examinant la blessure. Roubaud hocha la tete sans repondre, sans
pouvoir detacher ses regards de Severine, de ce masque
d'abominable terreur, les cheveux noirs dresses sur le front, les
yeux bleus demesurement elargis, qui demandaient pourquoi.
XII
Trois mois plus tard, par une tiede nuit de juin, Jacques
conduisait l'express du Havre, parti de Paris a six heures
trente. Sa nouvelle machine, la machine 608, toute neuve, dont
il avait le pucelage, disait-il, et qu'il commencait a bien
connaitre, n'etait pas commode, retive, fantasque, ainsi que ces
jeunes cavales qu'il faut dompter par l'usure, avant qu'elles se
resignent au harnais. Il jurait souvent contre elle, regrettant
la Lison; il devait la surveiller de pres, la main toujours sur
le volant du changement de marche. Mais, cette nuit-la, le ciel
etait d'une douceur si delicieuse, qu'il se sentait porte a
l'indulgence, la laissant galoper un peu a sa fantaisie, heureux
lui-meme de respirer largement. Jamais il ne s'etait mieux
porte, sans remords, l'air soulage, dans une grande paix
heureuse.
Lui qui ne parlait jamais en route, plaisanta Pecqueux, qu'on lui
avait laisse pour chauffeur.
--Quoi donc? vous ouvrez l'oeil comme un homme qui n'a bu que de
l'eau.
Pecqueux, en effet, contre son habitude, semblait a jeun et tres
sombre. Il repondit d'une voix dure:
--Faut ouvrir l'oeil, quand on veut voir clair.
Defiant, Jacques le regarda, en homme dont la conscience n'est
point nette. La semaine precedente, il s'etait laisse aller aux
bras de la maitresse du camarade, cette terrible Philomene, qui,
depuis longtemps, se frottait a lui, comme une maigre chatte
amoureuse. Et il n'y avait pas eu la seulement une minute de
curiosite sensuelle, il cedait surtout au desir de faire une
experience: etait-il definitivement gueri, maintenant qu'il avait
contente son affreux besoin? celle-la, pourrait-il la posseder,
sans lui planter un couteau dans la gorge? Deux fois deja, il
l'avait eue, et rien, pas un malaise, pas un frisson. Sa grande
joie, son air apaise et riant devait venir, meme a son insu, du
bonheur de n'etre plus qu'un homme comme les autres.
Pecqueux ayant ouvert le foyer de la machine, pour mettre du
charbon, il l'arreta.
--Non, non, ne la poussez pas trop, elle va bien.
Alors, le chauffeur grogna de mauvaises paroles.
--Ah! ouitche! bien... Une jolie farceuse, une belle
saloperie!... Quand je pense qu'on tapait sur l'autre, la
vieille, qui etait si docile!... Cette gourgandine-ci, ca ne
vaut pas un coup de pied au cul.
Jacques, pour ne pas avoir a se facher, evitait de repondre.
Mais il sentait bien que l'ancien menage a trois n'etait plus;
car la bonne amitie, entre lui, le camarade et la machine, s'en
etait allee, a la mort de la Lison. Maintenant, on se querellait
pour un rien, pour un ecrou trop serre, pour une pelletee de
charbon mise de travers. Et il se promettait d'etre prudent avec
Philomene, ne voulant pas en arriver a une guerre ouverte, sur
cet etroit plancher mouvant qui les emportait, lui et son
chauffeur. Tant que Pecqueux, par reconnaissance de n'etre point
bouscule, de pouvoir faire de petits sommes et d'achever les
paniers de provisions, s'etait fait son chien obeissant, devoue
jusqu'a etrangler le monde, tous deux avaient vecu en freres,
silencieux dans le danger quotidien, n'ayant pas besoin de
paroles pour s'entendre. Mais cela allait devenir un enfer, si
l'on ne se convenait plus, toujours cote a cote, secoues
ensemble, pendant qu'on se mangerait. Justement, la Compagnie
avait du, la semaine precedente, separer le mecanicien et le
chauffeur de l'express de Cherbourg, parce que, desunis a cause
d'une femme, le premier brutalisait le second qui n'obeissait
plus: des coups, de vraies batailles en route, dans l'oubli
complet de la queue de voyageurs roulant derriere eux, a toute
vitesse.
Deux fois encore, Pecqueux rouvrit le foyer, y jeta du charbon,
par desobeissance, cherchant une dispute sans doute; et Jacques
feignit de ne pas s'en apercevoir, l'air tout a la manoeuvre,
avec l'unique precaution chaque fois de tourner le volant de
l'injecteur, pour diminuer la pression. Il faisait si doux, le
petit vent frais de la marche etait si bon, dans la chaude nuit
de juillet! A onze heures cinq, lorsque l'express arriva au
Havre, les deux hommes firent la toilette de la machine d'un air
de bon accord, comme autrefois.
Mais, au moment ou ils quittaient le depot pour aller se coucher
rue Francois-Mazeline, une voix les appela.
--On est donc bien presse? Entrez une minute!
C'etait Philomene, qui, du seuil de la maison de son frere,
devait guetter Jacques. Elle avait eu un mouvement de
contrariete vive, en apercevant Pecqueux; et elle ne se decidait
a les heler ensemble, que pour le plaisir de causer au moins avec
son nouvel ami, quitte a subir la presence de l'ancien.
--Fiche-nous la paix, hein! gronda Pecqueux. Tu nous embetes,
nous avons sommeil.
--Est-il aimable! reprit gaiement Philomene. Mais monsieur
Jacques n'est pas comme toi, il prendrait tout de meme un petit
verre... N'est-ce pas, monsieur Jacques?
Le mecanicien allait refuser, par prudence, quand le chauffeur,
brusquement, accepta, cedant a l'idee de les guetter et de se
faire une certitude. Ils entrerent dans la cuisine, ils
s'assirent devant la table, ou elle avait pose des verres et une
bouteille d'eau-de-vie, en reprenant a voix plus basse:
--Faut tacher de ne pas faire trop de bruit, parce que mon frere
dort, la-haut, et qu'il n'aime guere que je recoive du monde.
Puis, comme elle les servait, tout de suite elle ajouta:
--A propos, vous savez que la mere Lebleu est claquee, ce
matin... Oh! ca, je l'avais dit: ca la tuera, si on la met dans
ce logement du derriere, une vraie prison. Elle a encore dure
quatre mois, a se manger le sang de ne plus rien voir que du
zinc... Et ce qui l'a achevee, des qu'il lui est devenu
impossible de bouger de son fauteuil, c'a ete surement de ne plus
pouvoir espionner mademoiselle Guichon et monsieur Dabadie, une
habitude qu'elle avait prise. Oui, elle s'est enragee de n'avoir
jamais rien surpris entre eux, elle en est morte.
Philomene s'arreta, avala une gorgee d'eau-de-vie; et, avec un
rire:
--Sans doute qu'ils couchent ensemble. Seulement, ils sont si
malins! Ni vu ni connu, je t'embrouille!... Je crois tout de
meme que la petite madame Moulin les a vus un soir. Mais pas de
danger qu'elle cause, celle-la: elle est trop bete, et d'ailleurs
son mari, le sous-chef...
De nouveau, elle s'interrompit pour s'ecrier:
--Dites donc, c'est la semaine prochaine que ca se juge, a Rouen,
l'affaire des Roubaud.
Jusque-la, Jacques et Pecqueux l'avaient ecoutee, sans placer un
mot. Le dernier la trouvait simplement bien bavarde; jamais,
avec lui, elle ne faisait tant de frais de conversation; et il ne
la quittait pas des yeux, peu a peu echauffe de jalousie, a la
voir ainsi s'exciter devant son chef.
--Oui, repondit le mecanicien d'un air de parfaite tranquillite,
j'ai recu la citation.
Philomene se rapprocha, heureuse de le froler du coude.
--Moi aussi, je suis temoin... Ah! monsieur Jacques, lorsqu'on
m'a interrogee a propos de vous, car vous savez qu'on a voulu
connaitre la vraie verite sur vos rapports avec cette pauvre
dame; oui, lorsqu'on m'a interrogee, j'ai dit au juge: <
monsieur, il l'adorait, c'est impossible qu'il lui ait fait du
mal!>> N'est-ce pas? je vous avais vus ensemble, moi, j'etais
bien placee pour en parler.
--Oh! dit le jeune homme avec un geste d'indifference, je
n'etais pas inquiet, je pouvais donner, heure par heure, l'emploi
de mon temps... Si la Compagnie m'a garde, c'est qu'il n'y avait
pas le plus petit reproche a me faire.
Un silence regna, tous trois burent lentement.
--Ca fait fremir, reprit Philomene. Cette bete feroce, ce
Cabuche qu'on a arrete, encore tout couvert du sang de la pauvre
dame! Faut-il qu'il y ait des hommes idiots! tuer une femme
parce qu'on a envie d'elle, comme si ca les avancait a quelque
chose, quand la femme n'est plus la!... et ce que je n'oublierai
jamais de la vie, voyez-vous, c'est lorsque monsieur Cauche,
la-bas, sur le quai, est venu arreter aussi monsieur Roubaud.
J'y etais. Vous savez que ca s'est passe huit jours apres
seulement, lorsque monsieur Roubaud, au lendemain de
l'enterrement de sa femme, avait repris son service d'un air
tranquille. Alors donc, monsieur Cauche lui a tape sur l'epaule,
en disant qu'il avait l'ordre de l'emmener en prison. Vous
pensez! eux qui ne se quittaient point, qui jouaient ensemble,
les nuits entieres! Mais, quand on est commissaire, n'est-ce
pas? on menerait son pere et sa mere a la guillotine, puisque
c'est le metier qui veut ca. Il s'en fiche bien, monsieur
Cauche! je l'ai encore apercu au cafe du Commerce, tantot, qui
battait les cartes, sans plus s'inquieter de son ami que du grand
Turc! Pecqueux, les dents serrees, allongea un coup de poing sur
la table.
--Tonnerre de Dieu! si j'etais a la place de ce cocu de
Roubaud!... Vous couchiez avec sa femme, vous. Un autre la lui
tue. Et voila qu'on l'envoie aux assises... Non, c'est a crever
de rage!
--Mais, grande bete, s'ecria Philomene, puisqu'on l'accuse d'avoir
pousse l'autre a le debarrasser de sa femme, oui, pour des
affaires d'argent, est-ce que je sais! Il parait qu'on a
retrouve chez Cabuche la montre du president Grandmorin: vous
vous rappelez, le monsieur qu'on a assassine en wagon, il y a
dix-huit mois. Alors, on a raccroche ce mauvais coup avec le
mauvais coup de l'autre jour, toute une histoire, une vraie
bouteille a l'encre. Moi, je ne peux pas vous expliquer, mais
c'etait sur le journal, il y en avait bien deux colonnes.
Distrait, Jacques ne semblait pas meme ecouter. Il murmura:
--A quoi bon s'en casser la tete, est-ce que ca nous regarde?...
Si la justice ne sait pas ce qu'elle fait, ce n'est pas nous qui
le saurons.
Puis, il ajouta, les yeux perdus au loin, les joues envahies de
paleur:
--Dans tout cela, il n'y a que cette pauvre femme... Ah! la
pauvre, la pauvre femme!
--Moi, conclut violemment Pecqueux, moi qui en ai une, de femme,
si quelqu'un s'avisait de la toucher, je commencerais par les
etrangler tous les deux. Apres, on pourrait bien me couper le
cou, ca me serait egal.
Il y eut un nouveau silence. Philomene, qui remplissait une
seconde fois les petits verres, affecta de hausser les epaules,
en ricanant. Mais elle etait toute bouleversee au fond, elle
l'etudiait d'un regard oblique. Il se negligeait beaucoup, tres
sale, en guenilles, depuis que la mere Victoire, devenue
impotente a la suite de sa fracture, avait du lacher son poste de
la salubrite et se faire admettre dans un hospice. Elle n'etait
plus la, tolerante et maternelle, pour lui glisser des pieces
blanches, pour le raccommoder, ne voulant pas que l'autre, celle
du Havre, l'accusat de tenir mal leur homme. Et Philomene,
seduite par l'air mignon et propre de Jacques, faisait la
degoutee.
--C'est ta femme de Paris que tu etranglerais? demanda-t-elle
par bravade. Pas de danger qu'on te l'enleve, celle-la!
--Celle-la ou une autre! gronda-t-il.
Mais deja elle trinquait, d'un air de plaisanterie.
--A ta sante, tiens! Et apporte-moi ton linge, pour que je le
fasse laver et repriser, car, vraiment, tu ne nous fais plus
honneur, ni a l'une ni a l'autre... A votre sante, monsieur
Jacques!
Comme s'il fut sorti d'un songe, Jacques tressaillit. Dans
l'absence complete de remords, dans ce soulagement, ce bien-etre
physique ou il vivait depuis le meurtre, Severine passait ainsi
parfois, apitoyant jusqu'aux larmes l'homme doux qui etait en
lui. Et il trinqua, en disant precipitamment, pour cacher son
trouble:
--Vous savez que nous allons avoir la guerre?
--Pas possible! s'ecria Philomene. Avec qui donc?
--Mais avec les Prussiens... Oui, a cause d'un prince de chez
eux qui veut etre roi en Espagne. Hier, a la Chambre, il n'a ete
question que de cette histoire.
Alors, elle se desola.
--Ah bien! ca va etre drole! Ils nous ont deja assez embetes,
avec leurs elections, leur plebiscite et leurs emeutes, a
Paris!... Si l'on se bat, dites, est-ce qu'on prendra tous les
hommes?
--Oh! nous autres, nous sommes gares, on ne peut pas
desorganiser les chemins de fer... Seulement, ce qu'on nous
bousculerait, a cause du transport des troupes et des
approvisionnements! Enfin, si ca arrive, il faudra bien faire
son devoir.
Et, sur ce mot, il se leva, en voyant qu'elle avait fini par
glisser une de ses jambes sous les siennes, et que Pecqueux s'en
apercevait, le sang au visage, serrant deja les poings.
--Allons nous coucher, il est temps.
--Oui, ca vaudra mieux, begaya le chauffeur.
Il avait empoigne le bras de Philomene, il le serrait a le
briser. Elle retint un cri de douleur, elle se contenta de
souffler a l'oreille du mecanicien, pendant que l'autre achevait
rageusement son petit verre:
--Mefie-toi, c'est une vraie brute, quand il a bu.
Mais, dans l'escalier, des pas lourds descendaient; et elle
s'effara.
--Mon frere!... Filez vite, filez vite!
Les deux hommes n'etaient pas a vingt pas de la maison qu'ils
entendirent des gifles, suivies de hurlements. Elle recevait une
abominable correction, comme une petite fille prise en faute, le
nez dans un pot de confitures. Le mecanicien s'etait arrete,
pret a la secourir. Mais il fut retenu par le chauffeur.
--Quoi? est-ce que ca vous regarde, vous?... Ah! la nom de
Dieu de garce! s'il pouvait l'assommer!
Rue Francois-Mazeline, Jacques et Pecqueux se coucherent, sans
echanger une parole. Les deux lits se touchaient presque, dans
l'etroite chambre; et, longtemps, ils resterent eveilles, les
yeux ouverts, chacun a ecouter la respiration de l'autre.
C'etait le lundi que devaient commencer, a Rouen, les debats de
l'affaire Roubaud. Il y avait la un triomphe pour le juge
d'instruction Denizet, car on ne tarissait pas d'eloges, dans le
monde judiciaire, sur la facon dont il venait de mener a bien
cette affaire compliquee et obscure: un chef-d'oeuvre de fine
analyse, disait-on, une reconstitution logique de la verite, une
creation veritable, en un mot.
D'abord, des qu'il se fut transporte sur les lieux, a la
Croix-de-Maufras, quelques heures apres le meurtre de Severine,
M. Denizet fit arreter Cabuche. Tout designait ouvertement
celui-ci, le sang dont il ruisselait, les depositions accablantes
de Roubaud et de Misard, qui racontaient de quelle maniere ils
l'avaient surpris, avec le cadavre, seul, eperdu. Interroge,
presse de dire pourquoi et comment il se trouvait dans cette
chambre, le carrier begaya une histoire, que le juge accueillit
d'un haussement d'epaules, tellement elle lui parut niaise et
classique. Il l'attendait, cette histoire, toujours la meme, de
l'assassin imaginaire, du coupable invente, dont le vrai coupable
disait avoir entendu la fuite, au travers de la campagne noire.
Ce loup-garou etait loin, n'est-ce pas? s'il courait toujours.
D'ailleurs, lorsqu'on lui demanda ce qu'il faisait devant la
maison, a pareille heure, Cabuche se troubla, refusa de repondre,
finit par declarer qu'il se promenait. C'etait enfantin, comment
croire a cet inconnu mysterieux, assassinant, se sauvant,
laissant toutes les portes ouvertes, sans avoir fouille un meuble
ni emporte meme un mouchoir? D'ou serait-il venu? pourquoi
aurait-il tue? Le juge, cependant, des le debut de son enquete,
ayant su la liaison de la victime et de Jacques, s'inquieta de
l'emploi du temps de ce dernier; mais, outre que l'accuse
lui-meme reconnaissait avoir accompagne Jacques a Barentin, pour
le train de quatre heures quatorze, l'aubergiste de Rouen jurait
ses grands dieux que le jeune homme, couche tout de suite apres
son diner, etait seulement sorti de sa chambre le lendemain, vers
sept heures. Et puis, un amant n'egorge pas sans raison une
maitresse qu'il adore, avec laquelle il n'a jamais eu l'ombre
d'une querelle. Ce serait absurde. Non! non! il n'y avait
qu'un assassin possible, un assassin evident, le repris de
justice trouve la, les mains rouges, le couteau a ses pieds,
cette bete brute qui faisait a la justice des contes a dormir
debout.
Mais, arrive a ce point, malgre sa conviction, malgre son flair
qui, disait-il, le renseignait mieux que les preuves, M. Denizet
eprouva un instant d'embarras. Dans une premiere perquisition,
faite a la masure du prevenu, en pleine foret de Becourt, on
n'avait absolument rien decouvert. Le vol n'ayant pu etre
etabli, il fallait trouver un autre motif au crime. Brusquement,
au hasard d'un interrogatoire, Misard le mit sur la voie, en
racontant qu'il avait vu, une nuit, Cabuche escalader le mur de
la propriete, pour regarder, par la fenetre de la chambre, madame
Roubaud qui se couchait. Questionne a son tour, Jacques dit
tranquillement ce qu'il savait, la muette adoration du carrier,
le desir ardent dont il la poursuivait, toujours dans ses jupes,
a la servir. Aucun doute n'etait donc plus permis: seule, une
passion bestiale l'avait pousse; et tout se reconstruisait tres
bien, l'homme revenant par la porte dont il pouvait avoir une
clef, la laissant meme ouverte dans son trouble, puis la lutte
qui avait amene le meurtre, enfin le viol interrompu seulement
par l'arrivee du mari. Pourtant, une objection derniere se
presenta, car il etait singulier que l'homme, sachant cette
arrivee imminente, eut choisi justement l'heure ou le mari
pouvait le surprendre; mais, a bien reflechir, cela se retournait
contre le prevenu, achevait de l'accabler, en etablissant qu'il
devait avoir agi sous l'empire d'une crise supreme du desir,
affole par cette pensee que, s'il ne profitait pas de la minute
ou Severine etait seule encore, dans cette maison isolee, jamais
plus il ne l'aurait, puisqu'elle partait le lendemain. Des ce
moment, la conviction du juge fut complete, inebranlable.
Harcele d'interrogatoires, pris et repris dans l'echeveau savant
des questions, insoucieux des pieges qui lui etaient tendus,
Cabuche s'obstinait a sa version premiere. Il passait sur la
route, il respirait l'air frais de la nuit, lorsqu'un individu
l'avait frole en galopant, et d'une telle course, au fond des
tenebres, qu'il ne pouvait meme dire de quel cote il fuyait.
Alors, saisi d'inquietude, ayant jete un coup d'oeil sur la
maison, il s'etait apercu que la porte en etait restee grande
ouverte. Et il avait fini par se decider a monter, et il avait
trouve la morte, chaude encore, qui le regardait de ses larges
yeux, si bien que, pour la mettre sur le lit, la croyant vivante,
il s'etait empli de sang. Il ne savait que ca, il ne repetait
que ca, jamais il ne variait d'un detail, ayant l'air de
s'enfermer dans une histoire arretee d'avance. Lorsqu'on
cherchait a l'en faire sortir, il s'effarait, gardait le silence,
en homme borne qui ne comprenait plus. La premiere fois que
M. Denizet l'avait interroge sur la passion dont il brulait pour
la victime, il etait devenu tres rouge, ainsi qu'un tout jeune
garcon a qui l'on reproche sa premiere tendresse; et il avait
nie, il s'etait defendu d'avoir reve de coucher avec cette dame,
comme d'une chose tres vilaine, inavouable, une chose delicate et
mysterieuse aussi, enfouie au plus profond de son coeur, dont il
ne devait l'aveu a personne. Non, non! il ne l'aimait pas, il
ne la voulait pas, on ne le ferait jamais causer de ce qui lui
semblait etre une profanation maintenant qu'elle etait morte.
Mais cet entetement a ne pas convenir d'un fait que plusieurs
temoins affirmaient, tournait encore contre lui. Naturellement,
d'apres la version de l'accusation, il avait interet a cacher le
desir furieux ou il etait de cette malheureuse, qu'il devait
egorger pour s'assouvir. Et, quand le juge, reunissant toutes
les preuves, voulant lui arracher la verite en frappant le coup
decisif, lui avait jete a la face ce meurtre et ce viol, il etait
entre dans une rage folle de protestation. Lui, la tuer pour
l'avoir! lui, qui la respectait comme une sainte! Les
gendarmes, rappeles, avaient du le maintenir, tandis qu'il
parlait d'etrangler toute la sacree boutique. Un gredin des plus
dangereux en somme, sournois, mais dont la violence eclatait
quand meme, avouant pour lui les crimes qu'il niait.
L'instruction en etait la, le prevenu entrait en fureur, criait
que c'etait l'autre, le fuyard mysterieux, chaque fois qu'on
revenait a l'assassinat, lorsque M. Denizet fit une trouvaille,
qui transforma l'affaire, en decupla soudain l'importance. Comme
il le disait, il flairait des verites; aussi voulut-il, par une
sorte de pressentiment, proceder lui-meme a une perquisition
nouvelle, dans la masure de Cabuche; et il y decouvrit,
simplement derriere une poutre, une cachette ou se trouvaient des
mouchoirs et des gants de femme, sous lesquels etait une montre
d'or, qu'il reconnut tout de suite, avec un grand saisissement de
joie: c'etait la montre du president Grandmorin, tant cherchee
par lui autrefois, une forte montre aux deux initiales
entrelacees, portant a l'interieur du boitier le chiffre de
fabrication 2516. Il en recut le coup de foudre, tout
s'illumina, le passe se reliait au present, les faits qu'il
rattachait l'enchantaient par leur logique. Mais les
consequences allaient porter si loin, que, sans parler de la
montre d'abord, il interrogea Cabuche sur les gants et les
mouchoirs. Celui-ci, un instant, eut l'aveu aux levres: oui, il
l'adorait, oui, il la desirait, jusqu'a baiser les robes qu'elle
avait portees, jusqu'a ramasser, a voler derriere elle tout ce
qui tombait de sa personne, des bouts de lacets, des agrafes, des
epingles. Puis, une honte, une pudeur invincible, le fit se
taire. Et, lorsque le juge, se decidant, lui mit la montre sous
les yeux, il la regarda d'un air ahuri. Il se souvenait bien:
cette montre, il avait eu la surprise de la trouver nouee dans le
coin d'un mouchoir, pris sous un traversin, emporte chez lui
comme une proie; ensuite, elle etait restee la, pendant qu'il se
creusait la tete, a chercher de quelle facon la rendre.
Seulement, a quoi bon raconter cela? Il faudrait confesser ses
autres vols, ces chiffons, ce linge qui sentait bon, dont il
etait si honteux. Deja on ne croyait rien de ce qu'il disait.
D'ailleurs, lui-meme commencait a ne plus comprendre, tout se
brouillait dans son crane d'homme simple, il entrait en plein
cauchemar. Et il ne s'emportait meme plus, a l'accusation de
meurtre; il restait hebete, il repetait a chaque question qu'il
ne savait pas. Pour les gants et les mouchoirs, il ne savait
pas. Pour la montre, il ne savait pas. On l'embetait, on
n'avait qu'a le laisser tranquille et a le guillotiner tout de
suite.
Pages:
1 |
2 |
3 |
4 |
5 |
6 |
7 |
8 |
9 |
10 |
11 |
12 |
13 |
14 |
15 |
16 |
17 |
18 |
19 |
20 |
21 |
22 |
23 |
24 |
25 |
26 |
27 | 28 |
29 |
30