La Bete Humaine
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Emile Zola >> La Bete Humaine
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Sans repondre, il la serra davantage, mettant dans cette pression
ce qu'il ne disait point: son emotion, son desir sincere d'etre
bon pour elle, l'amour violent qu'elle n'avait pas cesse de lui
inspirer. Et il avait encore voulu la tuer, ce soir-la; car, si
elle ne s'etait pas tournee, pour eteindre la lampe, il l'aurait
etranglee, c'etait certain. Jamais il ne guerirait, les crises
revenaient au hasard des faits, sans qu'il put meme en decouvrir,
en discuter les causes. Ainsi, pourquoi ce soir-la, lorsqu'il la
retrouvait fidele, d'une passion elargie et confiante? Etait-ce
donc que plus elle l'aimait, plus il la voulait posseder, jusqu'a
la detruire, dans ces tenebres effrayantes de l'egoisme du male?
L'avoir comme la terre, morte!
--Dis, mon cheri, pourquoi donc ai-je peur? Sais-tu, toi,
quelque chose qui me menace?
--Non, non, sois tranquille, rien ne te menace.
--C'est que tout mon corps tremble, par moments. Il y a,
derriere moi, un continuel danger, que je ne vois pas, mais que
je sens bien... Pourquoi donc ai-je peur?
--Non, non, n'aie pas peur... Je t'aime, je ne laisserai
personne te faire du mal... Vois, comme cela est bon, d'etre
ainsi, l'un dans l'autre!
Il y eut un silence, delicieux.
--Ah! mon cheri, continua-t-elle de son petit souffle de
caresse, des nuits et des nuits encore, toutes pareilles a
celle-ci, des nuits sans fin ou nous serions comme ca, a ne faire
qu'un... Tu sais, nous vendrions cette maison, nous partirions
avec l'argent, pour rejoindre en Amerique ton ami, qui t'attend
toujours... Pas un jour je ne me couche, sans arranger notre vie
la-bas... Et, tous les soirs, ce serait comme ce soir. Tu me
prendrais, je serais a toi, nous finirions par nous endormir aux
bras l'un de l'autre... Mais tu ne peux pas, je le sais. Si je
t'en parle, ce n'est pas pour te faire de la peine, c'est parce
que ca me sort du coeur, malgre moi.
Une decision brusque, qu'il avait deja prise si souvent, envahit
Jacques: tuer Roubaud, pour ne pas la tuer, elle. Cette fois,
comme les autres, il crut en avoir la volonte absolue,
inebranlable.
--Je n'ai pas pu, murmura-t-il a son tour, mais je pourrai. Ne
te l'ai-je pas promis?
Elle protesta, faiblement.
--Non, ne promets pas, je t'en prie... Nous en sommes malades
apres, quand le courage t'a manque... Et puis, c'est affreux, il
ne faut pas, non, non! il ne faut pas.
--Si, tu le sais bien, il le faut, au contraire. C'est parce
qu'il le faut, que j'en trouverai la force... Je voulais t'en
parler, et nous allons en parler, puisque nous sommes la, seuls,
tranquilles a ne pas voir nous-memes la couleur de nos paroles.
Deja, elle se resignait, soupirante, le coeur gonfle, battant a
si grands coups, qu'il le sentait battre contre son propre coeur.
--Oh! mon Dieu! tant que ca ne devait pas se faire, je le
desirais... Mais, a present que ca devient serieux, je ne vais
plus vivre.
Et ils se turent, il y eut un nouveau silence, sous le poids
lourd de cette resolution. Autour d'eux, ils sentaient le
desert, la desolation de ce pays farouche. Ils avaient tres
chaud, les membres moites, enlaces, fondus ensemble.
Puis, comme, d'une caresse errante, il lui mettait des baisers au
cou, sous le menton, ce fut elle qui reprit son leger murmure.
--Il faudrait qu'il vint ici... Oui, je pourrais l'appeler, sous
un pretexte. Je ne sais pas lequel. Nous verrons plus tard...
alors, n'est-ce pas? tu l'attendrais, tu te cacherais; et ca
irait tout seul, car on est certain de n'etre pas derange, ici...
Hein? c'est ca qu'il faut faire.
Docile, tandis que ses levres descendaient du menton a la gorge,
il se contenta de repondre:
--Oui, oui.
Mais, elle, tres reflechie, pesait chaque detail; et, au fur et a
mesure que le plan se developpait dans sa tete, elle le discutait
et l'ameliorait.
--Seulement, mon cheri, ce serait trop bete de ne pas prendre nos
precautions. Si nous devions nous faire arreter le lendemain,
j'aimerais mieux rester comme nous sommes... vois-tu, j'ai lu
ca, je ne me rappelle plus ou, dans un roman bien sur: le mieux
serait de faire croire a un suicide... Il est si drole depuis
quelque temps, si detraque et si sombre, que ca ne surprendrait
personne d'apprendre brusquement qu'il est venu ici pour se
tuer... Mais, voila, il s'agirait de trouver le moyen,
d'arranger la chose, de facon que l'idee de suicide fut
acceptable... N'est-ce pas?
--Oui, sans doute.
Elle cherchait, suffoquee un peu, parce qu'il lui ramassait la
gorge sous ses levres, pour la baiser toute.
--Hein? quelque chose qui cacherait la trace... Dis donc, c'est
une idee! Si, par exemple, il avait ca au cou, nous n'aurions
qu'a le prendre et a le porter, a nous deux, la, en travers de la
voie. Comprends-tu? nous lui mettrions le cou sur un rail, de
maniere a ce que le premier train le decapitat. On pourrait
chercher ensuite, quand il aurait tout ca ecrase: plus de trou,
plus rien!... Est-ce que ca va, dis?
--Oui, ca va, c'est tres bien.
Tous deux s'animaient, elle etait presque gaie et fiere d'avoir
de l'imagination. A une caresse plus vive, elle fut parcourue
d'un fremissement.
--Non, laisse-moi, attends un peu... Car, mon cheri, j'y songe,
ca ne va pas encore. Si tu restes ici avec moi, le suicide quand
meme semblera louche. Il faut que tu partes. Entends-tu?
demain, tu partiras, mais d'une facon ouverte, devant Cabuche,
devant Misard, pour que ton depart soit bien etabli. Tu prendras
le train a Barentin, tu descendras a Rouen, sous un pretexte;
puis, des que la nuit sera tombee, tu reviendras, je te ferai
entrer par-derriere. Il n'y a que quatre lieues, tu peux etre de
retour en moins de trois heures... Cette fois, tout est regle.
C'est fait, si tu le veux.
--Oui, je le veux, c'est fait.
Lui-meme, maintenant, reflechissait, ne la baisait plus, inerte.
Et il y eut encore un silence, pendant qu'ils demeuraient ainsi,
sans bouger, aux bras l'un de l'autre, comme aneantis dans l'acte
futur, arrete, certain desormais. Puis, lentement, la sensation
de leurs deux corps leur revint, et ils s'etouffaient d'une
etreinte grandissante, lorsqu'elle s'arreta, les bras denoues.
--Eh bien! et le pretexte pour le faire venir ici? Il ne pourra
toujours prendre que le train de huit heures du soir, apres son
service, et il n'arrivera pas avant dix heures: ca vaut mieux...
Tiens! justement, cet acquereur pour la maison, dont Misard m'a
parle, et qui doit visiter apres-demain matin! Voila, je vais
telegraphier a mon mari, en me levant, que sa presence est
absolument necessaire. Il sera la demain soir. Toi, tu partiras
dans l'apres-midi, et tu pourras etre de retour avant qu'il
arrive. Il fera nuit, pas de lune, rien qui nous gene... Tout
s'arrange parfaitement.
--Oui, parfaitement.
Et, cette fois, emportes jusqu'a l'evanouissement, ils
s'aimerent. Lorsqu'ils s'endormirent enfin, au fond du grand
silence, en se tenant encore a pleins bras, il ne faisait pas
jour, la pointe de l'aube commencait a blanchir les tenebres qui
les avaient caches l'un a l'autre, comme enveloppes d'un manteau
noir. Lui, jusqu'a dix heures, dormit d'un sommeil ecrase, sans
un reve; et, quand il ouvrit les yeux, il etait seul, elle
s'habillait dans sa chambre, de l'autre cote du palier. Une
nappe de clair soleil entrait par la fenetre, incendiant les
rideaux rouges du lit, les tentures rouges des murs, tout ce
rouge dont flambait la piece; tandis que la maison tremblait du
tonnerre d'un train, qui venait de passer. Ce devait etre ce
train qui l'avait reveille. Ebloui, il regarda le soleil, le
ruissellement rouge ou il etait; puis, il se souvint: c'etait
decide, c'etait la nuit prochaine qu'il tuerait, lorsque ce grand
soleil aurait disparu.
Les choses se passerent, ce jour-la, ainsi que les avaient
arretees Severine et Jacques. Elle, avant le dejeuner, pria
Misard de porter a Doinville la depeche pour son mari; et, vers
trois heures, comme Cabuche etait la, lui, ouvertement, fit ses
preparatifs de depart. Meme, comme il partait, pour prendre a
Barentin le train de quatre heures quatorze, le carrier
l'accompagna, par desoeuvrement, par le sourd besoin qui le
rapprochait de lui, heureux de retrouver chez l'amant un peu de
la femme qu'il desirait. A Rouen, ou Jacques arriva a cinq
heures moins vingt, il descendit, pres de la gare, dans une
auberge que tenait une de ses payses. Le lendemain, il parlait
de voir des camarades, avant d'aller a Paris reprendre son
service. Mais il se dit tres fatigue, ayant trop presume de ses
forces; et, des six heures, il se retira pour dormir, dans une
chambre qu'il s'etait fait donner au rez-de-chaussee, avec une
fenetre qui s'ouvrait sur une ruelle deserte. Dix minutes plus
tard, il etait en route pour la Croix-de-Maufras, apres avoir
enjambe cette fenetre, sans etre vu, en ayant bien soin de
repousser le volet, de facon a pouvoir rentrer par la,
secretement.
Ce fut seulement a neuf heures un quart que Jacques se retrouva
devant la maison solitaire, plantee de biais au bord de la voie,
dans la detresse de son abandon. La nuit etait tres noire, pas
une lueur n'eclairait la facade hermetiquement close. Et il eut
encore au coeur le choc douloureux, ce coup d'affreuse tristesse,
qui etait comme le pressentiment du malheur dont l'inevitable
echeance l'attendait la. Ainsi que cela etait convenu avec
Severine, il jeta trois petits cailloux dans le volet de la
chambre rouge; puis, il passa derriere la maison, ou une porte,
silencieusement, finit par s'ouvrir. L'ayant refermee derriere
lui, il suivit des pas legers qui montaient l'escalier, a tatons.
Mais, en haut, a la lueur de la grosse lampe brulant sur le coin
d'une table, quand il apercut le lit deja defait, les vetements
de la jeune femme jetes en travers d'une chaise, et elle-meme en
chemise, les jambes nues, coiffee pour la nuit, avec ses cheveux
epais, noues tres haut, degageant le cou, il resta immobile de
surprise.
--Comment! tu t'es couchee?
--Sans doute, ca vaut beaucoup mieux... Une idee qui m'est
venue. Tu comprends, quand il arrivera et que je descendrai lui
ouvrir comme ca, il se mefiera encore moins. Je lui raconterai
que j'ai ete prise de migraine. Deja Misard croit que je suis
souffrante. ca me permettra de dire que je n'ai pas quitte cette
chambre, lorsque demain matin on le retrouvera, lui, en bas, sur
la voie.
Mais Jacques fremissait, s'emportait.
--Non, non, habille-toi... Il faut que tu sois debout. Tu ne
peux pas rester comme ca.
Elle s'etait mise a sourire, etonnee.
--Pourquoi donc, mon cheri? Ne t'inquiete pas, je t'assure que
je n'ai pas froid du tout... Tiens! vois donc si j'ai chaud!
D'un mouvement calin, elle s'approchait pour se pendre a lui de
ses bras nus, levant sa gorge ronde, que decouvrait la chemise,
glissee sur une epaule. Et, comme il se reculait, dans une
irritation croissante, elle se fit docile.
--Ne te fache pas, je vais me refourrer dans le lit. Tu n'auras
plus peur que je prenne du mal.
Lorsqu'elle fut recouchee, le drap au menton, il parut en effet
se calmer un peu. D'ailleurs, elle continuait de parler d'un air
tranquille, elle lui expliquait comment elle avait arrange les
choses dans sa tete.
--Des qu'il frappera, je descendrai lui ouvrir. D'abord, j'avais
l'idee de le laisser monter jusqu'ici, ou tu l'aurais attendu.
Mais, pour le redescendre, ca aurait complique encore; et puis,
dans cette chambre, c'est du parquet, tandis que le vestibule est
dalle, ce qui me permettra de laver aisement, s'il y a des
taches... Meme, en me deshabillant tout a l'heure, je songeais a
un roman, ou l'auteur raconte qu'un homme, pour en tuer un autre,
s'etait mis tout nu. Tu comprends? on se lave apres, on n'a pas
sur ses vetements une seule eclaboussure... Hein! si tu te
deshabillais toi aussi, si nous enlevions nos chemises?
Effare, il la regarda. Mais elle avait sa figure douce, ses yeux
clairs de petite fille, simplement preoccupee de la bonne
conduite de l'affaire, pour la reussite. Tout cela se passait
dans sa tete. Lui, a cette evocation de leurs deux nudites, sous
l'eclaboussement du meurtre, etait repris, secoue jusqu'aux os,
du frisson abominable.
--Non, non!... Comme des sauvages, alors. Pourquoi pas lui
manger le coeur? Tu le detestes donc bien?
La face de Severine s'etait brusquement assombrie. Cette
question la rejetait, de ses preparatifs de menagere prudente,
dans l'horreur de l'acte. Des larmes noyerent ses yeux.
--J'ai trop souffert depuis quelques mois, je ne puis guere
l'aimer. Cent fois, je t'ai dit: tout, plutot que de rester avec
cet homme une semaine encore. Mais, tu as raison, c'est affreux
d'en venir la, il faut vraiment que nous ayons l'envie d'etre
heureux ensemble... Enfin, nous descendrons sans lumiere. Tu te
mettras derriere la porte, et quand je l'aurai ouverte et qu'il
sera entre, tu feras comme tu voudras... Moi, si je m'en occupe,
c'est pour t'aider, c'est pour que tu n'aies pas le souci a toi
seul. J'arrange ca le mieux que je peux.
Devant la table, il s'etait arrete, en voyant le couteau, l'arme
qui avait deja servi au mari lui-meme, et qu'elle venait de
mettre evidemment la, pour qu'il l'en frappat a son tour. Grand
ouvert, le couteau luisait sous la lampe. Il le prit, l'examina.
Elle se taisait, regardant elle aussi. Puisqu'il le tenait, il
etait inutile de lui en parler. Et elle ne continua que
lorsqu'il l'eut repose sur la table.
--N'est-ce pas? mon cheri, ce n'est pas moi qui te pousse. Il
en est temps encore, va-t'en, si tu ne peux pas.
Mais, d'un geste violent, il s'entetait.
--Est-ce que tu me prends pour un lache? Cette fois, c'est fait,
c'est jure!
A ce moment, la maison fut ebranlee par le tonnerre d'un train,
qui passait en coup de foudre, si pres de la chambre, qu'il
semblait la traverser de son grondement; et il ajouta:
--Voici son train, le direct de Paris. Il est descendu a
Barentin, il sera ici dans une demi-heure.
Et ni Jacques ni Severine ne parlerent plus, un long silence
regna. La-bas, ils voyaient cet homme qui s'avancait par les
sentiers etroits, a travers la nuit noire. Lui, mecaniquement,
s'etait mis a marcher aussi dans la chambre, comme s'il eut
compte les pas de l'autre, que chaque enjambee rapprochait un
peu. Encore un, encore un; et, au dernier, il serait embusque
derriere la porte du vestibule, il lui planterait le couteau dans
le cou, des qu'il entrerait. Elle, le drap toujours au menton,
couchee sur le dos, avec ses grands yeux fixes, le regardait
aller et venir, l'esprit berce par la cadence de sa marche, qui
lui arrivait comme un echo des pas lointains, la-bas. Sans cesse
un autre apres un autre, rien ne les arreterait plus. Quand il y
en aurait assez, elle sauterait du lit, descendrait ouvrir, pieds
nus, sans lumiere. <
couchee.>> Et il ne repondrait meme pas, il tomberait dans
l'obscurite, la gorge ouverte.
De nouveau, un train passa, un descendant celui-ci, l'omnibus qui
croisait le direct devant la Croix-de-Maufras, a cinq minutes de
distance. Jacques s'etait arrete, surpris. Cinq minutes
seulement! comme ce serait long, d'attendre une demi-heure! Un
besoin de mouvement le poussait, il se remit a aller d'un bout de
la chambre a l'autre. Il s'interrogeait deja, inquiet, pareil a
ces males qu'un accident nerveux frappe dans leur virilite:
pourrait-il? Il connaissait bien, en lui, la marche du
phenomene, pour l'avoir suivie a plus de dix reprises: d'abord,
une certitude, une resolution absolue de tuer; puis, une
oppression au creux de la poitrine, un refroidissement des pieds
et des mains; et, d'un coup, la defaillance, l'inutilite de la
volonte sur les muscles devenus inertes. Afin de s'exciter par
le raisonnement, il se repetait ce qu'il s'etait dit tant de
fois: son interet a supprimer cet homme, la fortune qui
l'attendait en Amerique, la possession de la femme qu'il aimait.
Le pis etait que, tout a l'heure, en trouvant cette derniere
demi-nue, il avait bien cru l'affaire manquee encore; car il
cessait de s'appartenir, des que reparaissait son ancien frisson.
Un instant, il venait de trembler devant la tentation trop forte,
elle qui s'offrait, et ce couteau ouvert, qui etait la. Mais,
maintenant, il restait solide, bande vers l'effort. Il pourrait.
Et il continuait d'attendre l'homme, battant la chambre, de la
porte a la fenetre, passant a chaque tour pres du lit, qu'il ne
voulait point voir.
Severine, dans ce lit, ou ils s'etaient aimes pendant les heures
brulantes et noires de la nuit precedente, ne bougeait toujours
pas. La tete immobile sur l'oreiller, elle le suivait d'un
va-et-vient du regard, anxieuse elle aussi, agitee de la crainte
que, cette nuit-la encore, il n'osat point. En finir,
recommencer, elle ne voulait que cela, au fond de son
inconscience de femme d'amour, complaisante a l'homme, toute a
celui qui la tenait, sans coeur pour l'autre qu'elle n'avait
jamais desire. On s'en debarrassait, puisqu'il genait, rien
n'etait plus naturel; et elle devait reflechir, pour s'emouvoir
de l'abomination du crime: des que l'image du sang, des
complications horribles s'effacait de nouveau, elle retombait a
son calme souriant, avec son visage d'innocence, tendre et
docile. Cependant, elle, qui croyait bien connaitre Jacques,
s'etonnait. Il avait sa tete ronde de beau garcon, ses cheveux
frises, ses moustaches tres noires, ses yeux bruns diamantes
d'or; mais sa machoire inferieure avancait tellement, dans une
sorte de coup de gueule, qu'il s'en trouvait defigure. En
passant pres d'elle, il venait de la regarder, comme malgre lui,
et l'eclat de ses yeux s'etait terni d'une fumee rousse, tandis
qu'il se rejetait en arriere, d'un recul de tout son corps.
Qu'avait-il donc a l'eviter? Etait-ce que son courage, une fois
de plus, l'abandonnait? Depuis quelque temps, dans l'ignorance
du continuel danger de mort ou elle etait avec lui, elle
expliquait la peur sans cause, instinctive, qu'elle eprouvait,
par le pressentiment d'une rupture prochaine. Brusquement, elle
eut la conviction que, si, tout a l'heure, il ne pouvait frapper,
il fuirait pour ne plus jamais revenir. Alors, elle decida qu'il
tuerait, qu'elle saurait lui en donner la force, s'il en etait
besoin. A ce moment, un nouveau train passait, un train de
marchandises interminable, dont la queue de wagons semblait
rouler depuis une eternite, dans le silence lourd de la chambre.
Et, soulevee sur un coude, elle attendait que cette secousse
d'ouragan se fut perdue au loin, au fond de la campagne endormie:
--Encore un quart d'heure, dit Jacques tout haut. Il a depasse
le bois de Becourt, il est a moitie route. Ah! que c'est long!
Mais, comme il revenait vers la fenetre, il trouva, debout devant
le lit, Severine en chemise.
--Si nous descendions avec la lampe, expliqua-t-elle. Tu verrais
l'endroit, tu te placerais, je te montrerais comment j'ouvrirai
la porte et quel mouvement tu auras a faire.
Lui, tremblant, reculait.
--Non, non! pas la lampe!
--Ecoute donc, nous la cacherons ensuite. Il faut pourtant se
rendre compte.
--Non, non! recouche-toi!
Elle n'obeissait pas, elle marchait sur lui, au contraire, avec
le sourire invincible et despotique de la femme qui se sait
toute-puissante par le desir. Quand elle le tiendrait dans ses
bras, il cederait a sa chair, il ferait ce qu'elle voudrait. Et
elle continuait de parler, d'une voix de caresse, pour le
vaincre.
--Voyons, mon cheri, qu'as-tu? On dirait que tu as peur de moi.
Des que je m'approche, tu sembles m'eviter. Et si tu savais, en
ce moment, comme j'ai besoin de m'appuyer a toi, de sentir que tu
es la, que nous sommes bien d'accord, pour toujours, toujours,
entends-tu!
Elle avait fini par l'acculer a la table, et il ne pouvait la
fuir davantage, il la regardait, dans la vive clarte de la lampe.
Jamais il ne l'avait vue ainsi, la chemise ouverte, coiffee si
haut, qu'elle etait toute nue, le cou nu, les seins nus. Il
etouffait, luttant, deja emporte, etourdi par le flot de son
sang, dans l'abominable frisson. Et il se souvenait que le
couteau etait la, derriere lui, sur la table: il le sentait, il
n'avait qu'a allonger la main.
D'un effort, il parvint encore a begayer:
--Recouche-toi, je t'en supplie.
Mais elle ne s'y trompait pas: c'etait la trop grande envie
d'elle qui le faisait ainsi trembler. Elle-meme en avait une
sorte d'orgueil. Pourquoi lui aurait-elle obei, puisqu'elle
voulait etre aimee, ce soir-la, autant qu'il pouvait l'aimer,
jusqu'a en etre fou? D'une souplesse caline, elle se rapprochait
toujours, etait sur lui.
--Dis, embrasse-moi... Embrasse-moi bien fort, comme tu m'aimes.
Cela nous donnera du courage... Ah! oui, du courage, nous en
avons besoin! Il faut s'aimer autrement que les autres, plus que
tous les autres, pour faire ce que nous allons faire...
Embrasse-moi de tout ton coeur, de toute ton ame.
Etrangle, il ne soufflait plus. Une clameur de foule, dans son
crane, l'empechait d'entendre; tandis que des morsures de feu,
derriere les oreilles, lui trouaient la tete, gagnaient ses bras,
ses jambes, le chassaient de son propre corps, sous le galop de
l'autre, la bete envahissante. Ses mains n'allaient plus etre a
lui, dans l'ivresse trop forte de cette nudite de femme. Les
seins nus s'ecrasaient contre ses vetements, le cou nu se
tendait, si blanc, si delicat, d'une irresistible tentation; et
l'odeur chaude et apre, souveraine, achevait de le jeter a un
furieux vertige, un balancement sans fin, ou sombrait sa volonte,
arrachee, aneantie.
--Embrasse-moi, mon cheri, pendant que nous avons une minute
encore... Tu sais qu'il va etre la. Maintenant, s'il a marche
vite, d'une seconde a l'autre, il peut frapper... Puisque tu ne
veux pas que nous descendions, rappelle-toi bien: moi,
j'ouvrirai; toi, tu seras derriere la porte; et n'attends pas,
tout de suite, oh! tout de suite, pour en finir... Je t'aime
tant, nous serons si heureux! Lui, n'est qu'un mauvais homme qui
m'a fait souffrir, qui est l'unique obstacle a notre bonheur...
Embrasse-moi, oh! si fort, si fort! embrasse-moi comme si tu me
mangeais, pour qu'il ne reste plus rien de moi en dehors de toi!
Jacques, sans se retourner, de sa main droite, tatonnante en
arriere, avait pris le couteau. Et, un instant, il resta ainsi,
a le serrer dans son poing. Etait-ce sa soif qui etait revenue,
de venger des offenses tres anciennes, dont il aurait perdu
l'exacte memoire, cette rancune amassee de male en male, depuis
la premiere tromperie au fond des cavernes? Il fixait sur
Severine ses yeux fous, il n'avait plus que le besoin de la jeter
morte sur son dos, ainsi qu'une proie qu'on arrache aux autres.
La porte d'epouvante s'ouvrait sur ce gouffre noir du sexe,
l'amour jusque dans la mort, detruire pour posseder davantage.
--Embrasse-moi, embrasse-moi...
Elle renversait son visage soumis, d'une tendresse suppliante,
decouvrait son cou nu, a l'attache voluptueuse de la gorge. Et
lui, voyant cette chair blanche, comme dans un eclat d'incendie,
leva le poing, arme du couteau. Mais elle avait apercu l'eclair
de la lame, elle se rejeta en arriere, beante de surprise et de
terreur.
--Jacques, Jacques... Moi, mon Dieu! Pourquoi? pourquoi?
Les dents serrees, il ne disait pas un mot, il la poursuivait.
Une courte lutte la ramena pres du lit. Elle reculait, hagarde,
sans defense, la chemise arrachee.
--Pourquoi? mon Dieu! pourquoi?
Et il abattit le poing, et le couteau lui cloua la question dans
la gorge. En frappant, il avait retourne l'arme, par un
effroyable besoin de la main qui se contentait: le meme coup que
pour le president Grandmorin, a la meme place, avec la meme rage.
Avait-elle crie? il ne le sut jamais. A cette seconde, passait
l'express de Paris, si violent, si rapide, que le plancher en
trembla; et elle etait morte, comme foudroyee dans cette tempete.
Immobile, Jacques maintenant la regardait, allongee a ses pieds,
devant le lit. Le train se perdait au loin, il la regardait dans
le lourd silence de la chambre rouge. Au milieu de ces tentures
rouges, de ces rideaux rouges, par terre, elle saignait beaucoup,
d'un flot rouge qui ruisselait entre les seins, s'epandait sur le
ventre, jusqu'a une cuisse, d'ou il retombait en grosses gouttes
sur le parquet. La chemise, a moitie fendue, en etait trempee.
Jamais il n'aurait cru qu'elle avait tant de sang. Et ce qui le
retenait, hante, c'etait le masque d'abominable terreur que
prenait, dans la mort, cette face de femme jolie, douce, si
docile. Les cheveux noirs s'etaient dresses, un casque
d'horreur, sombre comme la nuit. Les yeux de pervenche, elargis
demesurement, questionnaient encore, eperdus, terrifies du
mystere. Pourquoi, pourquoi l'avait-il assassinee? Et elle
venait d'etre broyee, emportee dans la fatalite du meurtre, en
inconsciente que la vie avait roulee de la boue dans le sang,
tendre et innocente quand meme, sans qu'elle eut jamais compris.
Mais Jacques s'etonna. Il entendait un reniflement de bete,
grognement de sanglier, rugissement de lion; et il se
tranquillisa, c'etait lui qui soufflait. Enfin, enfin! il
s'etait donc contente, il avait tue! Oui, il avait fait ca. Une
joie effrenee, une jouissance enorme le soulevait, dans la pleine
satisfaction de l'eternel desir. Il en eprouvait une surprise
d'orgueil, un grandissement de sa souverainete de male. La
femme, il l'avait tuee, il la possedait, comme il desirait depuis
si longtemps la posseder, tout entiere, jusqu'a l'aneantir. Elle
n'etait plus, elle ne serait jamais plus a personne. Et un
souvenir aigu lui revenait, celui de l'autre assassine, le
cadavre du president Grandmorin, qu'il avait vu, par la nuit
terrible, a cinq cents metres de la. Ce corps delicat, si blanc,
raye de rouge, c'etait la meme loque humaine, le pantin casse, la
chiffe molle, qu'un coup de couteau fait d'une creature. Oui,
c'etait ca. Il avait tue, et il y avait ca par terre. Comme
l'autre, elle venait de culbuter, mais sur le dos, les jambes
ecartees, le bras gauche replie sous le flanc, le droit tordu, a
demi arrache de l'epaule. N'etait-ce pas cette nuit-la que, le
coeur battant a grands coups, il s'etait jure d'oser a son tour,
dans un prurit de meurtre qui s'exasperait comme une
concupiscence, au spectacle de l'homme egorge? Ah! n'etre pas
lache, se satisfaire, enfoncer le couteau! Obscurement, cela
avait germe, avait grandi en lui; pas une heure, depuis un an,
sans qu'il eut marche vers l'inevitable; meme au cou de cette
femme, sous ses baisers, le sourd travail s'achevait; et les deux
meurtres s'etaient rejoints, l'un n'etait-il pas la logique de
l'autre?
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