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Annual Bibliography of Commonwealth Literature 2007
This paper argues that discourses of love in Ghanaian market literature for youth offer a view into complex negotiations of agency and empowerment. Drawing on Deborah Durham's notion of youth as "social `shifters'" and Francis Nyamnjoh's conception of the "interconnectedness" of agency, I take Ghanaian market literature as one specific case of how African literature for youth foregrounds questions of continuity and change as African societies enter into increasingly complex global relations. In this literature for youth, received notions of love, often constructed out of impressions from American pop and hip hop music, carry new notions of agency that compete with existing "domesticated" forms. Authors like Ike Tandoh and Evelyn Tay employ discourses of love to offer youth alternative avenues for empowerment in a context of socio-economic disenfranchizement. In a creative process of "straddling", this writing both reveals and reproduces the contradictions that obtain in youth configurations of agency.

La Bete Humaine

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Des qu'elle l'avait vu en etat de l'entendre, Severine s'etait
empressee de le rassurer, en lui disant a l'oreille, pendant
qu'elle remontait la couverture:

--Ne t'inquiete pas, j'ai vide tes poches, j'ai pris la montre.

Il la regardait, les yeux elargis, faisant un effort de memoire.

--La montre... Ah! oui, la montre.

--On aurait pu te fouiller. Et je l'ai cachee parmi des affaires
a moi. N'aie pas peur.

Il la remercia d'un serrement de main. En tournant la tete, il
avait apercu, sur la table, le couteau, trouve egalement dans une
de ses poches. Lui, seulement, n'etait pas a cacher: un couteau
comme tous les autres.

Mais, le lendemain deja, Jacques etait plus fort, et il se reprit
a esperer qu'il ne mourrait pas la. Il avait eu un veritable
plaisir a reconnaitre, pres de lui, Cabuche, s'empressant,
assourdissant sur le parquet ses pas lourds de colosse; car,
depuis l'accident, le carrier n'avait pas quitte Severine, comme
emporte lui aussi dans un ardent besoin de devouement: il lachait
son travail, revenait chaque matin l'aider aux gros travaux du
menage, la servait en chien fidele, les yeux fixes sur les siens.
Ainsi qu'il le disait, c'etait une rude femme, malgre son air
mince. On pouvait bien faire quelque chose pour elle, qui
faisait tant pour les autres. Et les deux amants s'habituaient a
lui, se tutoyaient, s'embrassaient meme, sans se gener, lorsqu'il
traversait la chambre discretement, en effacant le plus possible
son grand corps.

Jacques, cependant, s'etonnait des frequentes absences de
Severine. Le premier jour, pour obeir au medecin, elle lui avait
cache la presence d'Henri, en bas, sentant bien de quelle douceur
apaisante lui serait l'idee d'une absolue solitude.

--Nous sommes seuls, n'est-ce pas?

--Oui, mon cheri, seuls, tout a fait seuls... Dors tranquille.

Seulement, elle disparaissait a chaque minute, et des le
lendemain, il avait entendu, au rez-de-chaussee, des bruits de
pas, des chuchotements. Puis, le jour suivant, ce fut toute une
gaiete etouffee, des rires clairs, deux voix jeunes et fraiches
qui ne cessaient point.

--Qu'y a-t-il? qui est-ce?... Nous ne sommes donc pas seuls?

--Eh bien! non, mon cheri, il y a en bas, juste sous ta chambre,
un autre blesse que j'ai du recueillir.

--Ah!... Qui donc?

--Henri, tu sais, le conducteur-chef?

--Henri... Ah!

--Et, ce matin, ses soeurs sont arrivees. Ce sont elles que tu
entends, elles rient de tout... Comme il va beaucoup mieux,
elles repartiront ce soir, a cause de leur pere qui ne peut se
passer d'elles; et Henri restera deux ou trois jours encore, pour
se remettre completement... Imagine-toi, il a saute, lui, et
rien de casse; seulement, il etait comme idiot; mais c'est
revenu.

Jacques se taisait, fixait sur elle un regard si long, qu'elle
ajouta:

--Tu comprends? s'il n'etait pas la, on pourrait jaser de nous
deux... Tant que je ne suis pas seule avec toi, mon mari n'a
rien a dire, j'ai un bon pretexte pour rester ici... Tu
comprends?

--Oui, oui, c'est tres bien.

Et, jusqu'au soir, Jacques ecouta les rires des petites
Dauvergne, qu'il se souvenait d'avoir entendus, a Paris, monter
ainsi de l'etage inferieur, dans la chambre ou Severine s'etait
confessee, entre ses bras. Puis, la paix se fit, il ne distingua
plus que le pas leger de cette derniere, allant de lui a l'autre
blesse. La porte d'en bas se refermait, la maison tombait a un
silence profond. Deux fois, ayant tres soif, il dut taper avec
une chaise sur le plancher, pour qu'elle remontat. Et, quand
elle reparaissait, elle etait souriante, tres empressee,
expliquant qu'elle n'en finissait pas, parce qu'il fallait
entretenir sur la tete d'Henri des compresses d'eau glacee.

Des le quatrieme jour, Jacques put se lever et passer deux heures
dans un fauteuil, devant la fenetre. En se penchant un peu, il
apercevait l'etroit jardin, que le chemin de fer avait coupe,
clos d'un mur bas, envahi d'eglantiers aux fleurs pales. Et il
se rappelait la nuit ou il s'etait hausse, pour regarder
par-dessus le mur, il revoyait le terrain assez vaste, de l'autre
cote de la maison, ferme seulement d'une haie vive, cette haie
qu'il avait franchie, et derriere laquelle il s'etait heurte a
Flore, assise au seuil de la petite serre en ruine, en train de
demeler des cordes volees, a coups de ciseaux. Ah! l'abominable
nuit, toute pleine de l'epouvante de son mal! Cette Flore, avec
sa taille haute et souple de guerriere blonde, ses yeux
flambants, fixes droit dans les siens, l'obsedait, depuis que le
souvenir lui revenait, de plus en plus net. D'abord, il n'avait
pas ouvert la bouche de l'accident, et personne autour de lui
n'en parlait, par prudence. Mais chaque detail se reveillait, il
reconstruisait tout, il ne songeait qu'a cela, d'un effort si
continu, que, maintenant, a la fenetre, son occupation unique
etait de rechercher les traces, de guetter les acteurs de la
catastrophe. Pourquoi donc ne la voyait-il plus, elle, a son
poste de garde-barriere, le drapeau au poing? Il n'osait poser
la question, cela aggravait le malaise que lui causait cette
maison lugubre, qui lui semblait toute peuplee de spectres.

Un matin pourtant, comme Cabuche etait la, aidant Severine, il
finit par se decider.

--Et Flore, elle est malade?

Le carrier, saisi, ne comprit pas un geste de la jeune femme,
crut qu'elle lui ordonnait de parler.

--La pauvre Flore, elle est morte!

Jacques les regardait, fremissant, et il fallut bien alors lui
tout dire. A eux deux, ils lui conterent le suicide de la jeune
fille, comment elle s'etait fait couper, sous le tunnel. On
avait retarde l'enterrement de la mere jusqu'au soir, pour
emmener la fille en meme temps; et elles dormaient cote a cote,
dans le petit cimetiere de Doinville, ou elles etaient allees
rejoindre la premiere partie, la cadette, cette douce et
malheureuse Louisette, emportee elle aussi violemment, toute
souillee de sang et de boue. Trois miserables, de celles qui
tombent en route et qu'on ecrase, disparues, comme balayees par
le vent terrible de ces trains qui passaient!

--Morte, mon Dieu! repeta tres bas Jacques, ma pauvre tante
Phasie, et Flore, et Louisette!

Au nom de cette derniere, Cabuche, qui aidait Severine a pousser
le lit, leva instinctivement les yeux sur elle, trouble par le
souvenir de sa tendresse d'autrefois, dans la passion naissante
dont il etait envahi, sans defense, en etre tendre et borne, en
bon chien qui se donne des la premiere caresse. Mais la jeune
femme, au courant de ses tragiques amours, restait grave, le
regardait avec des yeux de sympathie; et il en fut tres touche;
et, sa main ayant, sans le vouloir, effleure la sienne, en lui
passant les oreillers, il suffoqua, il repondit d'une voix
begayante a Jacques qui l'interrogeait.

--On l'accusait donc d'avoir provoque l'accident?

--Oh! non, non... Seulement, c'etait sa faute, vous comprenez
bien.

En phrases coupees, il dit ce qu'il savait. Lui, n'avait rien
vu, car il etait dans la maison, quand les chevaux avaient
marche, amenant le fardier en travers de la voie. C'etait bien
la son sourd remords, ces messieurs de la justice le lui avaient
reproche durement: on ne quittait pas ses betes, l'effroyable
malheur ne serait pas arrive, s'il etait reste avec elles.
L'enquete avait donc abouti a une simple negligence de la part de
Flore; et, comme elle s'etait punie elle-meme, atrocement,
l'affaire en demeurait la, on ne deplacait meme pas Misard, qui,
de son air humble et deferent, s'etait tire d'embarras, en
chargeant la morte: elle n'en faisait jamais qu'a sa tete, il
devait sortir a chaque minute de son poste pour fermer la
barriere. D'ailleurs, la Compagnie n'avait pu qu'etablir, ce
matin-la, la parfaite correction de son service; et, en attendant
qu'il se remariat, elle venait de l'autoriser a prendre avec lui,
pour garder la barriere, une vieille femme du voisinage, la
Ducloux, une ancienne servante d'auberge, qui vivait de gains
louches, amasses autrefois.

Lorsque Cabuche quitta la chambre, Jacques retint Severine du
regard. Il etait tres pale.

--Tu sais bien que c'est Flore qui a tire les chevaux, et qui a
barre la voie, avec les pierres.

Severine blemit a son tour.

--Cheri, qu'est-ce que tu racontes!... Tu as la fievre, il faut
te recoucher.

--Non, non, ce n'est pas un cauchemar... Tu entends? je l'ai
vue, comme je te vois. Elle tenait les betes, elle empechait le
fardier d'avancer, avec sa poigne solide.

Alors, la jeune femme defaillit sur une chaise, en face de lui,
les jambes cassees.

--Mon Dieu! mon Dieu! ca me fait peur... C'est monstrueux, je
ne vais plus en dormir.

--Parbleu! continua-t-il, la chose est claire, elle a tente de
nous tuer tous les deux, dans le tas... Depuis longtemps, elle
me voulait, et elle etait jalouse. Avec ca, une tete detraquee,
des idees de l'autre monde... Tant de meurtres d'un coup, toute
une foule dans du sang! Ah! la bougresse!

Ses yeux s'elargissaient, un tic nerveux tirait ses levres; et il
se tut, et ils continuerent a se regarder, toute une grande
minute. Puis, s'arrachant aux visions abominables qui
s'evoquaient entre eux, il reprit a demi-voix:

--Ah! elle est morte, c'est donc ca qu'elle revient! Depuis que
j'ai repris connaissance, il me semble toujours qu'elle est la.
Ce matin encore, je me suis retourne, en la croyant au chevet de
mon lit... Elle est morte, et nous vivons. Pourvu qu'elle ne se
venge pas, maintenant!

Severine frissonna.

--Tais-toi, tais-toi donc! Tu me rendras folle.

Et elle sortit, Jacques l'entendit qui descendait pres de l'autre
blesse. Lui, reste a la fenetre, s'oublia de nouveau a examiner
la voie, la petite maison du garde-barriere, avec son grand
puits, le poste de cantonnement, cette etroite baraque de
planches, ou Misard semblait sommeiller, dans sa reguliere et
monotone besogne. Ces choses l'absorbaient maintenant pendant
des heures, comme a la recherche d'un probleme qu'il ne pouvait
resoudre, et dont la solution pourtant importait a son salut.

Ce Misard, il ne se lassait pas de le regarder, cet etre chetif,
doux et bleme, continuellement secoue d'une petite toux mauvaise,
et qui avait empoisonne sa femme, et qui etait venu a bout de
cette gaillarde, en insecte rongeur, entete a sa passion.
Surement, depuis des annees, il n'avait pas eu d'autre idee dans
la tete, de jour et de nuit, pendant les douze interminables
heures de son service. A chaque tintement electrique qui lui
annoncait un train, sonner de la trompe; puis, le train passe, la
voie fermee, pousser un bouton pour l'annoncer au poste suivant,
en pousser un autre pour rendre la voie libre au poste precedent:
c'etaient la des mouvements simplement mecaniques, qui avaient
fini par entrer comme des habitudes de corps dans sa vie
vegetative. Illettre, obtus, il ne lisait jamais, il restait les
mains ballantes, les yeux perdus et vagues, entre les appels de
ses appareils. Presque toujours assis dans sa guerite, il n'y
prenait d'autre distraction que d'y dejeuner le plus longuement
possible. Ensuite, il retombait a son hebetude, le crane vide,
sans une pensee, tourmente surtout de terribles somnolences,
s'endormant parfois les yeux ouverts. La nuit, s'il ne voulait
pas succomber a cette irresistible torpeur, il lui fallait se
lever, marcher, les jambes molles, ainsi qu'un homme ivre. Et
c'etait ainsi que la lutte avec sa femme, ce sourd combat pour
les mille francs caches, a qui les aurait apres la mort de
l'autre, devait avoir ete, durant des mois et des mois, l'unique
reflexion, dans ce cerveau engourdi d'homme solitaire. Quand il
sonnait de la trompe, quand il manoeuvrait ses signaux, veillant
en automate a la securite de tant de vies, il songeait au poison;
et, quand il attendait, les bras inertes, les yeux vacillants de
sommeil, il y songeait encore. Rien au-dela: il la tuerait, il
chercherait, c'etait lui qui aurait l'argent.

Aujourd'hui, Jacques s'etonnait de le trouver le meme. On tuait
donc sans secousse, et la vie continuait. Apres la fievre des
premieres fouilles, Misard, en effet, venait de retomber a son
flegme, d'une douceur sournoise d'etre fragile qui craint les
chocs. Au fond, il avait eu beau la manger, sa femme triomphait
quand meme; car il restait battu, il retournait la maison, sans
rien decouvrir, pas un centime; et ses regards seuls, des regards
inquiets et fureteurs, disaient sa preoccupation, dans sa face
terreuse. Continuellement, il revoyait les yeux grands ouverts
de la morte, le rire affreux de ses levres, qui repetaient:
<> Il cherchait, il ne pouvait maintenant
donner a sa cervelle une minute de repos; sans relache, elle
travaillait, travaillait, en quete de l'endroit ou le magot etait
enfoui, reprenant l'examen des cachettes possibles, rejetant
celles qu'il avait fouillees deja, s'allumant de fievre des qu'il
en imaginait une nouvelle, brule alors d'une telle hate, qu'il
lachait tout pour y courir, inutilement: supplice intolerable a
la longue, torture vengeresse, sorte d'insomnie cerebrale qui le
tenait eveille, stupide et reflechissant malgre lui, sous le
tic-tac d'horloge de l'idee fixe. Quand il soufflait dans sa
trompe, une fois pour les trains descendants, deux fois pour les
trains montants, il cherchait; quand il obeissait aux sonneries,
quand il poussait les boutons de ses appareils, fermant, ouvrant
la voie, il cherchait; sans cesse, il cherchait, cherchait
eperdument, le jour, pendant ses longues attentes, alourdi
d'oisivete, la nuit, tourmente de sommeil, comme exile au bout du
monde, dans le silence de la grande campagne noire. Et la
Ducloux, la femme qui, a present, gardait la barriere, travaillee
du desir de se faire epouser, etait aux petits soins, inquiete de
ce que jamais plus il ne fermait l'oeil.

Une nuit, Jacques, qui commencait a faire quelques pas dans sa
chambre, s'etant leve et approche de la fenetre, vit une lanterne
aller et venir chez Misard: surement, l'homme cherchait. Mais,
la nuit suivante, comme le convalescent guettait de nouveau, il
eut l'etonnement de reconnaitre Cabuche, dans une grande forme
sombre, debout sur la route, sous la fenetre de la piece voisine,
ou dormait Severine. Et cela, sans qu'il sut pourquoi, au lieu
de l'irriter, l'emplit de commiseration et de tristesse: un
malheureux encore, cette grande brute, plantee la, ainsi qu'une
bete affolee et fidele. Vraiment, Severine, si mince, pas belle
lorsqu'on la detaillait, etait donc d'un charme bien puissant,
avec ses cheveux d'encre et ses pales yeux de pervenche, pour que
les sauvages eux-memes, les colosses bornes, eussent ainsi la
chair prise, jusqu'a passer les nuits a sa porte, en petits
garcons tremblants! Il se rappela des faits, l'empressement du
carrier a l'aider, les regards de servitude dont il s'offrait a
elle. Oui, certainement, Cabuche l'aimait, la desirait. Et, le
lendemain, l'ayant surveille, il le vit qui ramassait furtivement
une epingle a cheveux, tombee de son chignon, en faisant le lit,
et qui la gardait dans son poing, pour ne pas la rendre. Jacques
songeait a son propre tourment, tout ce qu'il avait souffert du
desir, tout ce qui revenait en lui de trouble et d'effrayant,
avec la sante.

Deux jours encore se passerent, la semaine s'achevait, et ainsi
que le medecin l'avait prevu, les blesses allaient pouvoir
reprendre leur service. Un matin, le mecanicien, etant a la
fenetre, vit passer, sur une machine toute neuve, son chauffeur
Pecqueux, qui le salua de la main, comme s'il l'appelait. Mais
il n'avait aucune hate, un reveil de passion le retenait la, une
sorte d'attente anxieuse de ce qui devait se produire. Le jour
meme, en bas, il entendit de nouveau les rires frais et jeunes,
une gaiete de grandes filles, emplissant la triste demeure du
tapage d'un pensionnat en recreation. Il avait reconnu les
petites Dauvergne. Il n'en parla point a Severine, qui,
d'ailleurs, la journee entiere, s'echappa, sans pouvoir rester
cinq minutes pres de lui. Puis, le soir, la maison tomba a un
silence de mort. Et, comme, l'air grave, un peu pale, elle
s'attardait dans sa chambre, il la regarda fixement, il lui
demanda:

--Alors, il est parti, ses soeurs l'ont emmene?

Elle repondit d'une voix breve:

--Oui.

--Et nous sommes seuls enfin, tout a fait seuls?

--Oui, tout a fait seuls... Demain, il faudra nous quitter, je
retournerai au Havre. C'est fini, de camper dans ce desert.

Lui, continuait a la regarder, d'un air souriant et gene.

Pourtant, il se decida.

--Tu regrettes qu'il soit parti, hein?

Et, comme elle tressaillait, en voulant protester, il l'arreta.

--Ce n'est pas une querelle que je te cherche. Tu vois bien que
je ne suis pas jaloux. Un jour, tu m'as dit de te tuer, si tu
m'etais infidele, et, n'est-ce pas? je n'ai point l'air d'un
amant qui songe a tuer sa maitresse... Mais, vraiment, tu ne
bougeais plus d'en bas. Impossible de t'avoir a moi une minute.
J'ai fini par me rappeler ce que disait ton mari, que tu
coucherais un beau soir avec ce garcon, sans plaisir, uniquement
pour recommencer autre chose.

Elle avait cesse de se debattre, elle repeta a deux reprises,
lentement:

--Recommencer, recommencer...

Puis, dans un elan d'irresistible franchise:

--Eh bien! ecoute, c'est vrai... Nous pouvons nous dire tout,
nous autres. Il y a assez de choses qui nous lient... depuis
des mois, il me poursuivait, cet homme. Il savait que j'etais a
toi, il pensait que ca ne me couterait pas davantage d'etre a
lui. Et, quand je l'ai retrouve en bas, il m'a parle encore, il
m'a repete qu'il m'aimait a en mourir, l'air si penetre de
reconnaissance pour les soins que je lui donnais, avec une telle
douceur de tendresse, que, c'est vrai, j'ai fait un moment le
reve de l'aimer aussi, de recommencer autre chose, quelque chose
de meilleur, de tres doux... Oui, quelque chose sans plaisir
peut-etre, mais qui m'aurait calmee...

Elle s'interrompit, hesita avant de continuer.

--Car, devant nous deux, maintenant, c'est barre, nous n'irons
pas plus loin... Notre reve de depart, cet espoir d'etre riches
et heureux, la-bas, en Amerique, toute cette felicite qui
dependait de toi, elle est impossible, puisque tu n'as pas pu...
Oh! je ne te reproche rien, il vaut meme mieux que la chose ne
se soit pas faite; mais je veux te faire comprendre qu'avec toi
je n'ai plus rien a attendre: demain sera comme hier, les memes
ennuis, les memes tourments.

Il la laissait parler, il ne la questionna qu'en la voyant se
taire.

--Et c'est pour ca que tu as couche avec l'autre?

Elle avait fait quelques pas dans la chambre, elle revint, haussa
les epaules.

--Non, je n'ai pas couche avec lui, et je te le dis simplement,
et tu me crois, j'en suis sure, parce que desormais nous n'avons
pas a nous mentir... Non, je n'ai pas pu, pas davantage que tu
n'as pu toi-meme, pour l'autre affaire. Hein? ca t'etonne
qu'une femme ne puisse se donner a un homme, quand elle raisonne
le cas, en trouvant qu'elle y aurait interet. Moi-meme, je n'en
pensais pas si long, ca ne m'avait jamais coute d'etre gentille,
je veux dire de faire ce plaisir a mon mari ou a toi, quand je
vous voyais m'aimer si fort. Eh bien! je n'ai pas pu, cette
fois-la. Il m'a baise les mains, pas meme les levres, je te le
jure. Il m'attend a Paris, plus tard, parce que je le voyais si
malheureux, que je n'ai pas voulu le desesperer.

Elle avait raison, Jacques la croyait, il voyait bien qu'elle ne
mentait pas. Et il etait repris d'une angoisse, le trouble
affreux de son desir grandissait, a penser qu'il etait maintenant
enferme seul avec elle, loin du monde, dans la flamme rallumee de
leur passion. Il voulut s'echapper, il s'ecria:

--Mais l'autre encore, il y en a un autre, ce Cabuche!

Un brusque mouvement la ramena de nouveau.

--Ah! tu t'es apercu, tu sais cela aussi... Oui, c'est vrai, il
y a celui-la encore. Je me demande ce qu'ils ont tous...
celui-la ne m'a jamais dit un mot. Mais je le vois bien qui se
tord les bras, quand nous nous embrassons. Il m'entend te
tutoyer, il pleure dans les coins. Et puis, il me vole tout, des
affaires a moi, des gants, jusqu'a des mouchoirs qui
disparaissent, qu'il emporte la-bas, dans sa caverne, comme des
tresors... Seulement, tu ne vas pas t'imaginer que je suis
capable de ceder a ce sauvage. Il est trop gros, il me ferait
peur. D'ailleurs, il ne demande rien... Non, non, ces grandes
brutes, quand c'est timide, ca meurt d'amour, sans rien exiger.
Tu pourrais me laisser un mois a sa garde, il ne me toucherait
pas du bout des doigts, pas plus qu'il n'avait touche a
Louisette, ca, j'en reponds aujourd'hui.

A ce souvenir, leurs regards se rencontrerent, un silence regna.
Les choses du passe s'evoquaient, leur rencontre chez le juge
d'instruction, a Rouen, puis leur premier voyage a Paris, si
doux, et leurs amours, au Havre, et tout ce qui avait suivi, de
bon et de terrible. Elle se rapprocha, elle etait si pres de
lui, qu'il sentait la tiedeur de son haleine.

--Non, non, encore moins avec celui-la qu'avec l'autre. Avec
personne, entends-tu, parce que je ne pourrais pas... et veux-tu
savoir pourquoi? Va, je le sens a cette heure, je suis sure de
ne pas me tromper: c'est parce que tu m'as prise tout entiere.
Il n'y a pas d'autre mot: oui, prise, comme on prend quelque
chose des deux mains, qu'on l'emporte, qu'on en dispose a chaque
minute, ainsi que d'un objet a soi. Avant toi, je n'ai ete a
personne. Je suis tienne et je resterai tienne, meme si tu ne le
veux pas, meme si je ne le veux pas moi-meme... ca, je ne
saurais l'expliquer. Nous nous sommes rencontres ainsi. Avec
les autres, ca me fait peur, ca me repugne; tandis que toi, tu as
fait de ca un plaisir delicieux, un vrai bonheur du ciel... Ah!
je n'aime que toi, je ne peux plus aimer que toi!

Elle avancait les bras, pour l'avoir a elle, dans une etreinte,
pour poser la tete a son epaule, la bouche a ses levres. Mais il
lui avait saisi les mains, il la retenait, eperdu, terrifie de
sentir l'ancien frisson remonter de ses membres, avec le sang qui
lui battait le crane. C'etait la sonnerie d'oreilles, les coups
de marteau, la clameur de foule de ses grandes crises
d'autrefois. Depuis quelque temps, il ne pouvait plus la
posseder en plein jour ni meme a la clarte d'une bougie, dans la
peur de devenir fou, s'il voyait. Et une lampe etait la, qui les
eclairait vivement tous les deux; et, s'il tremblait ainsi, s'il
commencait a s'enrager, ce devait etre qu'il apercevait la
rondeur blanche de sa gorge, par le col degrafe de la robe de
chambre.

Suppliante, brulante, elle continua:

--Notre existence a beau etre barree, tant pis! Si je n'attends
de toi rien de nouveau, si je sais que demain ramenera pour nous
les memes ennuis et les memes tourments, ca m'est egal, je n'ai
pas autre chose a faire que de trainer ma vie et de souffrir avec
toi. Nous allons retourner au Havre, ca ira comme ca voudra,
pourvu que je t'aie ainsi une heure, de temps a autre... Voici
trois nuits que je ne dors plus, torturee dans ma chambre, la, de
l'autre cote du palier, par le besoin de venir te rejoindre. Tu
avais ete si souffrant, tu me semblais si sombre, que je n'osais
pas... Mais, dis, garde-moi, ce soir. Tu verras comme ce sera
gentil, je me ferai toute petite, pour ne pas te gener. Et puis,
songe que c'est la derniere nuit... On est au bout de la terre,
dans cette maison. ecoute, pas un souffle, pas une ame.
Personne ne peut venir, nous sommes seuls, si absolument seuls,
que personne ne le saurait, si nous mourions aux bras l'un de
l'autre.

Deja, dans la fureur de son desir de possession, exalte par ses
caresses, Jacques, n'ayant pas d'arme, avancait les doigts pour
etrangler Severine, lorsque, d'elle-meme, elle ceda a l'habitude
prise, se tourna et eteignit la lampe. Alors, il l'emporta, ils
se coucherent. Ce fut une de leurs plus ardentes nuits d'amour,
la meilleure, la seule ou ils se sentirent confondus, disparus
l'un dans l'autre. Brises de ce bonheur, aneantis au point de ne
plus sentir leur corps, ils ne s'endormirent pourtant pas, ils
resterent lies d'une etreinte. Et, comme pendant la nuit des
aveux, a Paris, dans la chambre de la mere Victoire, lui
l'ecoutait, silencieux, tandis qu'elle, la bouche collee a son
oreille, chuchotait tres bas des paroles sans fin. Peut-etre, ce
soir-la, avait-elle senti la mort passer sur sa nuque, avant
d'eteindre la lampe. Jusqu'a ce jour, elle etait demeuree
souriante, inconsciente, sous la continuelle menace de meurtre,
aux bras de son amant. Mais elle venait d'en avoir le petit
frisson froid, et c'etait cette epouvante inexpliquee qui la
nouait si etroitement a cette poitrine d'homme, dans un besoin de
protection. Son leger souffle etait comme le don meme de sa
personne.

--Oh! mon cheri, si tu avais pu, que nous aurions ete heureux
la-bas...! Non, non, je ne te demande plus de faire ce que tu ne
peux pas faire; seulement, je regrette tant notre reve!... J'ai
eu peur, tout a l'heure. Je ne sais pas, il me semble que
quelque chose me menace. C'est un enfantillage sans doute: a
chaque minute, je me retourne, comme si quelqu'un etait la, pret
a me frapper... Et je n'ai que toi, mon cheri, pour me defendre.
Toute ma joie depend de toi, tu es maintenant ma seule raison de
vivre.

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