La Bete Humaine
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Emile Zola >> La Bete Humaine
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Puis, il y eut encore un spectacle dechirant. Dans la caisse
renversee d'un compartiment de premiere classe, on venait de
decouvrir un jeune menage, des nouveaux maries sans doute, jetes
l'un contre l'autre, si malheureusement, que la femme, sous elle,
ecrasait l'homme, sans qu'elle put faire un mouvement pour le
soulager. Lui, etouffait, ralait deja; tandis qu'elle, la bouche
libre, suppliait eperdument qu'on se hatat, epouvantee, le coeur
arrache, a sentir qu'elle le tuait. Et, lorsqu'on les eut
delivres l'un et l'autre, ce fut elle qui, tout d'un coup, rendit
l'ame, le flanc troue par un tampon. Et l'homme, revenu a lui,
clamait de douleur, agenouille pres d'elle, dont les yeux
restaient pleins de larmes.
Maintenant, il y avait douze morts, plus de trente blesses. Mais
on arrivait a degager le tender; et Flore, de temps a autre,
s'arretait, plongeait sa tete parmi les bois eclates, les fers
tordus, fouillant ardemment des yeux, pour voir si elle
n'apercevait pas le mecanicien. Brusquement, elle jeta un grand
cri.
--Je le vois, il est la-dessous... Tenez! c'est son bras, avec
sa veste de laine bleue... Et il ne bouge pas, il ne souffle
pas...
Elle s'etait redressee, elle jura comme un homme.
--Mais, nom de Dieu! depechez-vous donc, tirez-le donc de
la-dessous!
Des deux mains, elle tachait d'arracher un plancher de voiture,
que d'autres debris l'empechaient de tirer a elle. Alors, elle
courut, elle revint avec la hache qui servait, chez les Misard, a
fendre le bois; et, la brandissant, ainsi qu'un bucheron brandit
sa cognee au milieu d'une foret de chenes, elle attaqua le
plancher d'une volee furieuse. On s'etait ecarte, on la laissait
faire, en lui criant de prendre garde. Mais il n'y avait plus
d'autre blesse que le mecanicien, a l'abri lui-meme sous un
enchevetrement d'essieux et de roues. D'ailleurs, elle
n'ecoutait pas, soulevee dans un elan, sur de lui, irresistible.
Elle abattait le bois, chacun de ses coups tranchait un obstacle.
Avec ses cheveux blonds envoles, son corsage arrache qui montrait
ses bras nus, elle etait comme une terrible faucheuse s'ouvrant
une trouee parmi cette destruction qu'elle avait faite. Un
dernier coup, qui porta sur un essieu, cassa en deux le fer de la
hache. Et, aidee des autres, elle ecarta les roues qui avaient
protege le jeune homme d'un ecrasement certain, elle fut la
premiere a le saisir, a l'emporter entre ses bras.
--Jacques, Jacques!... Il respire, il vit. Ah! mon Dieu, il
vit... Je savais bien que je l'avais vu tomber et qu'il etait
la!
Severine, eperdue, la suivait. A elles deux, elles le deposerent
au pied de la haie, pres d'Henri, qui, stupefie, regardait
toujours, sans avoir l'air de comprendre ou il etait et ce qu'on
faisait autour de lui. Pecqueux, qui s'etait approche, restait
debout devant son mecanicien, bouleverse de le voir dans un si
fichu etat; tandis que les deux femmes, agenouillees maintenant,
l'une a droite, l'autre a gauche, soutenaient la tete du
malheureux, en epiant avec angoisse les moindres frissons de son
visage.
Enfin, Jacques ouvrit les paupieres. Ses regards troubles se
porterent sur elles, tour a tour, sans qu'il parut les
reconnaitre. Elles ne lui importaient pas. Mais ses yeux ayant
rencontre, a quelques metres, la machine qui expirait,
s'effarerent d'abord, puis se fixerent, vacillants d'une emotion
croissante. Elle, la Lison, il la reconnaissait bien, et elle
lui rappelait tout, les deux pierres en travers de la voie,
l'abominable secousse, ce broiement qu'il avait senti a la fois
en elle et en lui, dont lui ressuscitait, tandis qu'elle,
surement, allait en mourir. Elle n'etait point coupable de
s'etre montree retive; car, depuis sa maladie contractee dans la
neige, il n'y avait pas de sa faute, si elle etait moins alerte;
sans compter que l'age arrive, qui alourdit les membres et durcit
les jointures. Aussi lui pardonnait-il volontiers, deborde d'un
gros chagrin, a la voir blessee a mort, en agonie. La pauvre
Lison n'en avait plus que pour quelques minutes. Elle se
refroidissait, les braises de son foyer tombaient en cendre, le
souffle qui s'etait echappe si violemment de ses flancs ouverts,
s'achevait en une petite plainte d'enfant qui pleure. Souillee
de terre et de bave, elle toujours si luisante, vautree sur le
dos, dans une mare noire de charbon, elle avait la fin tragique
d'une bete de luxe qu'un accident foudroie en pleine rue. Un
instant, on avait pu voir, par ses entrailles crevees,
fonctionner ses organes, les pistons battre comme deux coeurs
jumeaux, la vapeur circuler dans les tiroirs comme le sang de ses
veines; mais, pareilles a des bras convulsifs, les bielles
n'avaient plus que des tressaillements, les revoltes dernieres de
la vie; et son ame s'en allait avec la force qui la faisait
vivante, cette haleine immense dont elle ne parvenait pas a se
vider toute. La geante eventree s'apaisa encore, s'endormit peu
a peu d'un sommeil tres doux, finit par se taire. Elle etait
morte. Et le tas de fer, d'acier et de cuivre, qu'elle laissait
la, ce colosse broye, avec son tronc fendu, ses membres epars,
ses organes meurtris, mis au plein jour, prenait l'affreuse
tristesse d'un cadavre humain, enorme, de tout un monde qui avait
vecu et d'ou la vie venait d'etre arrachee, dans la douleur.
Alors, Jacques, ayant compris que la Lison n'etait plus, referma
les yeux avec le desir de mourir lui aussi, si faible d'ailleurs,
qu'il croyait etre emporte dans le dernier petit souffle de la
machine; et, de ses paupieres closes, des larmes lentes coulaient
maintenant, inondant ses joues. C'en fut trop pour Pecqueux, qui
etait reste la, immobile, la gorge serree. Leur bonne amie
mourait, et voila que son mecanicien voulait la suivre. C'etait
donc fini, leur menage a trois? Finis, les voyages, ou, montes
sur son dos, ils faisaient des cent lieues, sans echanger une
parole, s'entendant quand meme si bien tous les trois, qu'ils
n'avaient pas besoin de faire un signe pour se comprendre! Ah!
la pauvre Lison, si douce dans sa force, si belle quand elle
luisait au soleil! Et Pecqueux, qui pourtant n'avait pas bu,
eclata en sanglots violents, dont les hoquets secouaient son
grand corps, sans qu'il put les retenir.
Severine et Flore, elles aussi, se desesperaient, inquietes de ce
nouvel evanouissement de Jacques. La derniere courut chez elle,
revint avec de l'eau-de-vie camphree, se mit a le frictionner,
pour faire quelque chose. Mais les deux femmes, dans leur
angoisse, etaient exasperees encore par l'agonie interminable du
cheval qui, seul des cinq, survivait, les deux pieds de devant
emportes. Il gisait pres d'elles, il avait un hennissement
continu, un cri presque humain, si retentissant et d'une si
effroyable douleur, que deux des blesses, gagnes par la
contagion, s'etaient mis a hurler eux aussi, ainsi que des betes.
Jamais cri de mort n'avait dechire l'air avec cette plainte
profonde, inoubliable, qui glacait le sang. La torture devenait
atroce, des voix tremblantes de pitie et de colere s'emportaient,
suppliaient qu'on l'achevat, ce miserable cheval qui souffrait
tant, et dont le rale sans fin, maintenant que la machine etait
morte, restait comme la lamentation derniere de la catastrophe.
Alors, Pecqueux, toujours sanglotant, ramassa la hache au fer
brise, puis, d'un seul coup en plein crane, l'abattit. Et, sur
le champ de massacre, le silence tomba.
Les secours, enfin, arrivaient, apres deux heures d'attente.
Dans le choc de la rencontre, les voitures avaient toutes ete
lancees sur la gauche, de sorte que le deblaiement de la voie
descendante allait pouvoir se faire en quelques heures. Un train
de trois wagons, conduit par une machine-pilote, venait d'amener
de Rouen le chef de cabinet du prefet, le procureur imperial, des
ingenieurs et des medecins de la Compagnie, tout un flot de
personnages effares et empresses; tandis que le chef de gare de
Barentin, M. Bessiere, etait deja la, avec une equipe, attaquant
les debris. Une agitation, un enervement extraordinaire regnait
dans ce coin de pays perdu, si desert et si muet d'habitude. Les
voyageurs sains et saufs gardaient, de la frenesie de leur
panique, un besoin febrile de mouvement: les uns cherchaient des
voitures, terrifies a l'idee de remonter en wagon; les autres,
voyant qu'on ne trouverait pas meme une brouette, s'inquietaient
deja de savoir ou ils mangeraient, ou ils coucheraient; et tous
reclamaient un bureau de telegraphe, plusieurs partaient a pied
pour Barentin, emportant des depeches. Pendant que les
autorites, aidees de l'administration, commencaient une enquete,
les medecins procedaient en hate au pansement des blesses.
Beaucoup s'etaient evanouis, au milieu de mares de sang.
D'autres, sous les pinces et les aiguilles, se plaignaient d'une
voix faible. Il y avait, en somme, quinze morts et trente-deux
voyageurs atteints grievement. En attendant que leur identite
put etre etablie, les morts etaient restes par terre, ranges le
long de la haie, le visage au ciel. Seul, un petit substitut, un
jeune homme blond et rose, qui faisait du zele, s'occupait d'eux,
fouillait leurs poches, pour voir si des papiers, des cartes, des
lettres, ne lui permettraient pas de les etiqueter chacun d'un
nom et d'une adresse. Cependant, autour de lui, un cercle beant
se formait; car, bien qu'il n'y eut pas de maison, a pres d'une
lieue a la ronde, des curieux etaient arrives, on ne savait d'ou,
une trentaine d'hommes, de femmes, d'enfants, qui genaient, sans
aider a rien. Et, la poussiere noire, le voile de fumee et de
vapeur qui enveloppait tout, s'etant dissipe, la radieuse matinee
d'avril triomphait au-dessus du champ de massacre, baignant de la
pluie douce et gaie de son clair soleil les mourants et les
morts, la Lison eventree, le desastre des decombres entasses, que
deblayait l'equipe des travailleurs, pareils a des insectes
reparant les ravages d'un coup de pied donne par un passant
distrait, dans leur fourmiliere.
Jacques etait toujours evanoui, et Severine avait arrete un
medecin au passage, suppliante. Celui-ci venait d'examiner le
jeune homme, sans lui trouver aucune blessure apparente; mais il
craignait des lesions interieures, car de minces filets de sang
apparaissaient aux levres. Ne pouvant se prononcer encore, il
conseillait d'emporter le blesse au plus tot et de l'installer
dans un lit, en evitant les secousses.
Sous les mains qui le palpaient, Jacques de nouveau avait ouvert
les yeux, avec un leger cri de souffrance; et, cette fois, il
reconnut Severine, il begaya, dans son egarement:
--Emmene-moi, emmene-moi!
Flore s'etait penchee. Mais, ayant tourne la tete, il la
reconnut, elle aussi. Ses regards exprimerent une epouvante
d'enfant, il se rejeta vers Severine, dans un recul de haine et
d'horreur.
--Emmene-moi, tout de suite, tout de suite!
Alors, elle lui demanda, en le tutoyant de meme, seule avec lui,
car cette fille ne comptait plus:
--A la Croix-de-Maufras, veux-tu?... Si ca ne te contrarie pas,
c'est la en face, nous serons chez nous.
Et il accepta, tremblant toujours, les yeux sur l'autre.
--Ou tu voudras, tout de suite!
Immobile, Flore avait blemi, sous ce regard d'execration
terrifiee. Ainsi, dans ce carnage d'inconnus et d'innocents,
elle n'etait arrivee a les tuer ni l'un ni l'autre: la femme en
sortait sans une egratignure; lui, maintenant, en rechapperait
peut-etre; et elle n'avait de la sorte reussi qu'a les
rapprocher, a les jeter ensemble, seul a seule, au fond de cette
maison solitaire. Elle les y vit installes, l'amant gueri,
convalescent, la maitresse aux petits soins, payee de ses veilles
par de continuelles caresses, tous les deux prolongeant loin du
monde, dans une liberte absolue, cette lune de miel de la
catastrophe. Un grand froid la glacait, elle regardait les
morts, elle avait tue pour rien.
A ce moment, dans ce coup d'oeil jete a la tuerie, Flore apercut
Misard et Cabuche, que des messieurs interrogeaient, la justice
pour sur. En effet, le procureur imperial et le chef du cabinet
du prefet tachaient de comprendre comment cette voiture de
carrier s'etait trouvee ainsi en travers de la voie. Misard
soutenait qu'il n'avait pas quitte son poste, tout en ne pouvant
donner aucun renseignement precis: il ne savait reellement rien,
il pretendait qu'il tournait le dos, occupe a ses appareils.
Quant a Cabuche, bouleverse encore, il racontait une longue
histoire confuse, pourquoi il avait eu le tort de lacher ses
chevaux, desireux de voir la morte, et de quelle facon les
chevaux etaient partis tout seuls, et comment la jeune fille
n'avait pu les arreter. Il s'embrouillait, recommencait, sans
parvenir a se faire comprendre.
Un sauvage besoin de liberte fit battre de nouveau le sang glace
de Flore. Elle voulait etre libre d'elle-meme, libre de
reflechir et de prendre un parti, n'ayant jamais eu besoin de
personne pour etre dans le vrai chemin. A quoi bon attendre
qu'on l'ennuyat avec des questions, qu'on l'arretat peut-etre?
Car, en dehors du crime, il y avait eu une faute de service, on
la rendrait responsable. Cependant, elle restait, retenue la,
tant que Jacques y serait lui-meme.
Severine venait de tant prier Pecqueux, que celui-ci s'etait
enfin procure un brancard; et il reparut avec un camarade, pour
emporter le blesse. Le medecin avait egalement decide la jeune
femme a accepter chez elle le conducteur-chef, Henri, qui ne
semblait souffrir que d'une commotion au cerveau, hebete. On le
transporterait apres l'autre.
Et, comme Severine se penchait pour deboutonner le col de
Jacques, qui le genait, elle le baisa sur les yeux, ouvertement,
voulant lui donner le courage de supporter le transport.
--N'aie pas peur, nous serons heureux.
Souriant, il la baisa a son tour. Et ce fut, pour Flore, le
dechirement supreme, ce qui l'arrachait de lui, a jamais. Il lui
semblait que son sang, a elle aussi, coulait a flots, maintenant,
d'une inguerissable blessure. Lorsqu'on l'emporta, elle prit la
fuite. Mais, en passant devant la maison basse, elle apercut,
par les vitres de la fenetre, la chambre de mort, avec la tache
pale de la chandelle qui brulait dans le plein jour, pres du
corps de sa mere. Pendant l'accident, la morte etait restee
seule, la tete a demi tournee, les yeux grands ouverts, la levre
tordue, comme si elle eut regarde se broyer et mourir tout ce
monde qu'elle ne connaissait pas.
Flore galopa, tourna tout de suite au coude que faisait la route
de Doinville, puis se lanca a gauche, parmi les broussailles.
Elle connaissait chaque recoin du pays, elle defiait bien des
lors les gendarmes de la prendre, si on les lancait a sa
poursuite. Aussi cessa-t-elle brusquement de courir, continuant
a petits pas, s'en allant a une cachette ou elle aimait se terrer
dans ses jours tristes, une excavation au-dessus du tunnel. Elle
leva les yeux, vit au soleil qu'il etait midi. Quand elle fut
dans son trou, elle s'allongea sur la roche dure, elle resta
immobile, les mains nouees derriere la nuque, a reflechir.
Alors, seulement, un vide affreux se produisit en elle, la
sensation d'etre morte deja lui engourdissait peu a peu les
membres. Ce n'etait pas le remords d'avoir tue inutilement tout
ce monde, car elle devait faire un effort pour en retrouver le
regret et l'horreur. Mais, elle en etait certaine maintenant,
Jacques l'avait vue retenir les chevaux; et elle venait de le
comprendre, a son recul, il avait pour elle la repulsion
terrifiee qu'on a pour les monstres. Jamais il n'oublierait.
D'ailleurs, lorsqu'on manque les gens, il faut ne pas se manquer
soi-meme. Tout a l'heure, elle se tuerait. Elle n'avait aucun
autre espoir, elle en sentait davantage la necessite absolue,
depuis qu'elle etait la, a se calmer et a raisonner. La fatigue,
un aneantissement de tout son etre, l'empechait seule de se
relever pour chercher une arme et mourir. Et, cependant, du fond
de l'invincible somnolence qui la prenait, montait encore l'amour
de la vie, le besoin du bonheur, un reve dernier d'etre heureuse
elle aussi, puisqu'elle laissait les deux autres a leur felicite
de vivre ensemble, libres. Pourquoi n'attendait-elle pas la nuit
et ne courait-elle pas rejoindre Ozil, qui l'adorait, qui saurait
bien la defendre? Ses idees devenaient douces et confuses, elle
s'endormit, d'un sommeil noir, sans reves.
Lorsque Flore se reveilla, la nuit s'etait faite, profonde.
etourdie, elle tata autour d'elle, se souvint tout d'un coup, en
sentant le roc nu, ou elle etait couchee. Et ce fut, comme au
choc de la foudre, la necessite implacable: il fallait mourir.
Il semblait que la douceur lache, cette defaillance devant la vie
possible encore, s'en etait allee avec la fatigue. Non, non! la
mort seule etait bonne. Elle ne pouvait vivre dans tout ce sang,
le coeur arrache, execree du seul homme qu'elle avait voulu et
qui etait a une autre. Maintenant qu'elle en avait la force, il
fallait mourir.
Flore se leva, sortit du trou de roches. Elle n'hesita pas, car
elle venait de trouver d'instinct ou elle devait aller. D'un
nouveau regard au ciel, vers les etoiles, elle sut qu'il etait
pres de neuf heures. Comme elle arrivait a la ligne du chemin de
fer, un train passa, a grande vitesse, sur la voie descendante,
ce qui parut lui faire plaisir: tout irait bien, on avait
evidemment deblaye cette voie, tandis que l'autre etait sans
doute encore obstruee, car la circulation n'y semblait pas
retablie. Des lors, elle suivit la haie vive, au milieu du grand
silence de ce pays sauvage. Rien ne pressait, il n'y aurait plus
de train avant l'express de Paris, qui ne serait la qu'a neuf
heures vingt-cinq; et elle longeait toujours la haie a petits
pas, dans l'ombre epaisse, tres calme, comme si elle eut fait une
de ses promenades habituelles, par les sentiers deserts.
Pourtant, avant d'arriver au tunnel, elle franchit la haie, elle
continua d'avancer sur la voie meme, de son pas de flanerie,
marchant a la rencontre de l'express. Il lui fallut ruser, pour
n'etre pas vue du gardien, ainsi qu'elle s'y prenait d'ordinaire,
chaque fois qu'elle rendait visite a Ozil, la-bas, a l'autre
bout. Et, dans le tunnel, elle marcha encore, toujours, toujours
en avant. Mais ce n'etait plus comme l'autre semaine, elle
n'avait plus peur, si elle se retournait, de perdre la notion
exacte du sens ou elle allait. La folie du tunnel ne battait
point sous son crane, ce coup de folie ou sombrent les choses, le
temps et l'espace, au milieu du tonnerre des bruits et de
l'ecrasement de la voute. Que lui importait! elle ne raisonnait
pas, ne pensait meme pas, n'avait qu'une resolution fixe:
marcher, marcher devant elle, tant qu'elle ne rencontrerait pas
le train, et marcher encore, droit au fanal, des qu'elle le
verrait flamber dans la nuit.
Flore s'etonna cependant, car elle croyait aller ainsi depuis des
heures. Comme c'etait loin, cette mort qu'elle voulait! L'idee
qu'elle ne la trouverait pas, qu'elle cheminerait des lieues et
des lieues, sans se heurter contre elle, la desespera un moment.
Ses pieds se lassaient, serait-elle donc obligee de s'asseoir, de
l'attendre, couchee en travers des rails? Mais cela lui
paraissait indigne, elle avait besoin de marcher jusqu'au bout,
de mourir toute droite, par un instinct de vierge et de
guerriere. Et ce fut, en elle, un reveil d'energie, une nouvelle
poussee en avant, lorsqu'elle apercut, tres lointain, le fanal de
l'express, pareil a une petite etoile, scintillante et unique au
fond d'un ciel d'encre. Le train n'etait pas encore sous la
voute, aucun bruit ne l'annoncait, il n'y avait que ce feu si
vif, si gai, grandissant peu a peu. Redressee dans sa haute
taille souple de statue, balancee sur ses fortes jambes, elle
avancait maintenant d'un pas allonge, sans courir pourtant, comme
a l'approche d'une amie, a qui elle voulait epargner un bout du
chemin. Mais le train venait d'entrer dans le tunnel,
l'effroyable grondement approchait, ebranlant la terre d'un
souffle de tempete, tandis que l'etoile etait devenue un oeil
enorme, toujours grandissant, jaillissant comme de l'orbite des
tenebres. Alors, sous l'empire d'un sentiment inexplique,
peut-etre pour n'etre que seule a mourir, elle vida ses poches,
sans cesser sa marche d'obstination heroique, posa tout un paquet
au bord de la voie, un mouchoir, des clefs, de la ficelle, deux
couteaux; meme elle enleva le fichu noue sur son cou, laissa son
corsage degrafe, a moitie arrache. L'oeil se changeait en un
brasier, en une gueule de four vomissant l'incendie, le souffle
du monstre arrivait, humide et chaud deja, dans ce roulement de
tonnerre, de plus en plus assourdissant. Et elle marchait
toujours, elle se dirigeait droit a cette fournaise, pour ne pas
manquer la machine, fascinee ainsi qu'un insecte de nuit, qu'une
flamme attire. Et, dans l'epouvantable choc, dans l'embrassade,
elle se redressa encore, comme si, soulevee par une derniere
revolte de lutteuse, elle eut voulu etreindre le colosse, et le
terrasser. Sa tete avait porte en plein dans le fanal, qui
s'eteignit.
Ce ne fut que plus d'une heure apres qu'on vint ramasser le
cadavre de Flore. Le mecanicien avait bien vu cette grande
figure pale marcher contre la machine, d'une etrangete effrayante
d'apparition, sous le jet de clarte vive qui l'inondait; et,
lorsque, brusquement, la lanterne eteinte, le train s'etait
trouve dans l'obscurite profonde, roulant avec son bruit de
foudre, il avait fremi, en sentant passer la mort. Au sortir du
tunnel, il s'etait efforce de crier l'accident au gardien. Mais,
a Barentin seulement, il avait pu raconter que quelqu'un venait
de se faire couper, la-bas: c'etait certainement une femme; des
cheveux, meles a des debris de crane, restaient colles encore a
la vitre brisee du fanal. Et, quand les hommes envoyes a la
recherche du corps le decouvrirent, ils furent saisis de le voir
si blanc, d'une blancheur de marbre. Il gisait sur la voie
montante, projete la par la violence du choc, la tete en
bouillie, les membres sans une egratignure, a moitie devetus,
d'une beaute admirable, dans la purete et la force.
Silencieusement, les hommes l'envelopperent. Ils l'avaient
reconnue. Elle s'etait surement fait tuer, folle, pour echapper
a la responsabilite terrible qui pesait sur elle.
Des minuit, le cadavre de Flore, dans la petite maison basse,
reposa a cote du cadavre de sa mere. On avait mis par terre un
matelas, et rallume une chandelle, entre elles deux. Phasie, la
tete penchee toujours, avec le rire affreux de sa bouche tordue,
semblait maintenant regarder sa fille, de ses grands yeux fixes;
tandis que, dans la solitude, au milieu du profond silence, on
entendait de tous cotes la sourde besogne, l'effort haletant de
Misard, qui s'etait remis a ses fouilles. Et, aux intervalles
reglementaires, les trains passaient, se croisaient sur les deux
voies, la circulation venant d'etre completement retablie. Ils
passaient, inexorables, avec leur toute-puissance mecanique,
indifferents, ignorants de ces drames et de ces crimes.
Qu'importaient les inconnus de la foule tombes en route, ecrases
sous les roues! On avait emporte les morts, lave le sang, et
l'on repartait pour la-bas, a l'avenir.
XI
C'etait dans la grande chambre a coucher de la Croix-de-Maufras,
la chambre tendue de damas rouge, dont les deux hautes fenetres
donnaient sur la ligne du chemin de fer, a quelques metres. Du
lit, un vieux lit a colonnes, place en face, on voyait les trains
passer. Et, depuis des annees, on n'y avait pas enleve un objet,
pas derange un meuble.
Severine avait fait monter dans cette piece Jacques blesse,
evanoui; tandis qu'on laissait Henri Dauvergne au
rez-de-chaussee, dans une autre chambre a coucher, plus petite.
Elle gardait pour elle-meme une chambre voisine de celle de
Jacques, dont le palier seul la separait. En deux heures,
l'installation fut suffisamment confortable, car la maison etait
restee toute montee, il y avait jusqu'a du linge au fond des
armoires. Un tablier noue par-dessus sa robe, Severine se
trouvait changee en infirmiere, apres avoir telegraphie
simplement a Roubaud qu'il n'eut pas a l'attendre, qu'elle
demeurerait la sans doute quelques jours, pour soigner des
blesses, recueillis chez eux.
Et, des le lendemain, le medecin avait cru pouvoir repondre de
Jacques, meme en huit jours il comptait le remettre sur pied: un
veritable miracle, a peine de legers desordres interieurs. Mais
il recommandait les plus grands soins, l'immobilite la plus
absolue. Aussi, lorsque le malade ouvrit les yeux, Severine, qui
le veillait comme un enfant, le supplia-t-elle d'etre gentil, de
lui obeir en toute chose. Lui, tres faible encore, promit d'un
signe de tete. Il avait toute sa lucidite, il reconnaissait
cette chambre, decrite par elle, la nuit de ses aveux: la chambre
rouge, ou, des seize ans et demi, elle avait cede aux violences
du president Grandmorin. C'etait bien le lit qu'il occupait
maintenant, c'etaient les fenetres par lesquelles, sans meme
lever la tete, il regardait filer les trains, dans le brusque
ebranlement de la maison tout entiere. Et, cette maison, il la
sentait a son entour, telle qu'il l'avait vue si souvent, lorsque
lui-meme passait la, emporte sur sa machine. Il la revoyait,
plantee de biais au bord de la voie, dans sa detresse et dans
l'abandon de ses volets clos, rendue, depuis qu'elle etait a
vendre, plus lamentable et plus louche par l'immense ecriteau,
qui ajoutait a la melancolie du jardin, obstrue de ronces. Il se
rappelait l'affreuse tristesse qu'il eprouvait chaque fois, le
malaise dont elle le hantait, comme si elle se dressait a cette
place pour le malheur de son existence. Aujourd'hui, couche dans
cette chambre, si faible, il croyait comprendre, car ce ne
pouvait etre que cela: il allait surement y mourir.
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