La Bete Humaine
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--Encore deux heures, pensa-t-elle tout haut.
Sa mere n'avait plus besoin de personne. Desormais, elle
eprouvait une invincible repugnance a rentrer dans la chambre.
C'etait fini, elle l'avait embrassee, elle pouvait disposer de
son existence et de celle des autres. D'habitude, entre les
trains, elle s'echappait, disparaissait; mais, ce matin-la, un
interet semblait la tenir a son poste, pres de la barriere, sur
un banc, une simple planche qui se trouvait au bord de la voie.
Le soleil montait a l'horizon, une tiede averse d'or tombait dans
l'air pur; et elle ne remuait pas, baignee de cette douceur, au
milieu de la vaste campagne, toute frissonnante de la seve
d'avril. Un moment, elle s'etait interessee a Misard, dans sa
cabane de planches, a l'autre bord de la ligne, visiblement
agite, hors de sa somnolence habituelle: il sortait, rentrait,
manoeuvrait ses appareils d'une main nerveuse, avec de continuels
coups d'oeil vers la maison, comme si son esprit y fut demeure, a
chercher toujours. Puis, elle l'avait oublie, ne le sachant meme
plus la. Elle etait toute a l'attente, absorbee, la face muette
et rigide, les yeux fixes au bout de la voie, du cote de
Barentin. Et, la-bas, dans la gaiete du soleil, devait se lever
pour elle une vision, ou s'acharnait la sauvagerie tetue de son
regard.
Les minutes s'ecoulerent. Flore ne bougeait pas. Enfin,
lorsque, a sept heures cinquante-cinq, Misard, de deux sons de
trompe, signala l'omnibus du Havre, sur la voie montante, elle se
leva, ferma la barriere et se planta devant, le drapeau au poing.
Deja, au loin, le train se perdait, apres avoir secoue le sol; et
on l'entendit s'engouffrer dans le tunnel, ou le bruit cessa.
Elle n'etait pas retournee sur le banc, elle demeurait debout, a
compter de nouveau les minutes. Si, dans dix minutes, aucun
train de marchandises n'etait signale, elle courrait la-bas,
au-dela de la tranchee, faire sauter un rail. Elle etait tres
calme, la poitrine seulement serree, comme sous le poids enorme
de l'acte. D'ailleurs, a ce dernier moment, la pensee que
Jacques et Severine approchaient, qu'ils passeraient la encore,
allant a l'amour, si elle ne les arretait pas, suffisait a la
raidir, aveugle et sourde, dans sa resolution, sans que le debat
meme recommencat en elle: c'etait l'irrevocable, le coup de patte
de la louve qui casse les reins au passage. Elle ne voyait
toujours, dans l'egoisme de sa vengeance, que les deux corps
mutiles, sans se preoccuper de la foule, du flot de monde qui
defilait devant elle, depuis des annees, inconnu. Des morts, du
sang, le soleil en serait cache peut-etre, ce soleil dont la
gaiete tendre l'irritait.
Encore deux minutes, encore une, et elle allait partir, elle
partait, lorsque de sourds cahots, sur la route de Becourt,
l'arreterent. Une voiture, un fardier sans doute. On lui
demanderait le passage, il lui faudrait ouvrir la barriere,
causer, rester la: impossible d'agir, le coup serait manque. Et
elle eut un geste d'enragee insouciance, elle prit sa course,
lachant son poste, abandonnant la voiture et le conducteur, qui
se debrouillerait. Mais un fouet claqua dans l'air matinal, une
voix cria gaiement:
--Eh! Flore!
C'etait Cabuche. Elle fut clouee au sol, arretee des son premier
elan, devant la barriere meme.
--Quoi donc? continua-t-il, tu dors encore, par ce beau soleil?
Vite, que je passe avant l'express!
En elle, un ecroulement se faisait. Le coup etait manque, les
deux autres iraient a leur bonheur, sans qu'elle trouvat rien
pour les briser la. Et, tandis qu'elle ouvrait lentement la
vieille barriere a demi pourrie, dont les ferrures grincaient
dans leur rouille, elle cherchait furieusement un obstacle,
quelque chose qu'elle put jeter en travers de la voie, desesperee
a ce point, qu'elle s'y serait allongee elle-meme, si elle
s'etait crue d'os assez durs pour faire sauter la machine hors
des rails. Mais ses regards venaient de tomber sur le fardier,
l'epaisse et basse voiture, chargee de deux blocs de pierre, que
cinq vigoureux chevaux avaient de la peine a trainer. Enormes,
hauts et larges, d'une masse geante a barrer la route, ces blocs
s'offraient a elle; et ils eveillerent, dans ses yeux, une
brusque convoitise, un desir fou de les prendre, de les poser la.
La barriere etait grande ouverte, les cinq betes suantes,
soufflantes, attendaient.
--Qu'as-tu, ce matin? reprit Cabuche. Tu as l'air tout drole.
Alors, Flore parla:
--Ma mere est morte hier soir.
Il eut un cri de douloureuse amitie. Posant son fouet, il lui
serrait les mains dans les siennes.
--Oh! ma pauvre Flore! Il fallait s'y attendre depuis
longtemps, mais c'est si dur tout de meme!... Alors, elle est
la, je veux la voir, car nous aurions fini par nous entendre,
sans le malheur qui est arrive.
Doucement, il marcha avec elle jusqu'a la maison. Sur le seuil,
pourtant, il eut un regard vers ses chevaux. D'une phrase, elle
le rassura.
--Pas de danger qu'ils bougent! Et puis, l'express est loin.
Elle mentait. De son oreille exercee, dans le frisson tiede de
la campagne, elle venait d'entendre l'express quitter la station
de Barentin. Encore cinq minutes, et il serait la, il
deboucherait de la tranchee, a cent metres du passage a niveau.
Tandis que le carrier, debout devant la chambre de la morte,
s'oubliait, songeant a Louisette, tres emu, elle, restee dehors,
devant la fenetre, continuait d'ecouter, au loin, le souffle
regulier de la machine de plus en plus proche. Brusquement,
l'idee de Misard lui vint: il devait la voir, il l'empecherait;
et elle eut un coup a la poitrine, lorsque, s'etant tournee, elle
ne l'apercut pas a son poste. De l'autre cote de la maison, elle
le retrouva, qui fouillait la terre, sous la margelle du puits,
n'ayant pu resister a sa folie de recherches, pris sans doute de
la certitude subite que le magot etait la: tout a sa passion,
aveugle, sourd, il fouillait, il fouillait. Et ce fut, pour
elle, l'excitation derniere. Les choses elles-memes le
voulaient. Un des chevaux se mit a hennir, tandis que la
machine, au-dela de la tranchee, soufflait tres haut, en personne
pressee qui accourt.
--Je vas les faire tenir tranquilles, dit Flore a Cabuche. N'aie
pas peur.
Elle s'elanca, prit le premier cheval par le mors, tira de toute
sa force decuplee de lutteuse. Les chevaux se raidirent; un
instant, le fardier, lourd de son enorme charge, oscilla sans
demarrer; mais, comme si elle se fut attelee elle-meme, en bete
de renfort, il s'ebranla, s'engagea sur la voie. Et il etait en
plein sur les rails, lorsque l'express, la-bas, a cent metres,
deboucha de la tranchee. Alors, pour immobiliser le fardier, de
crainte qu'il ne traversat, elle retint l'attelage, dans une
brusque secousse, d'un effort surhumain, dont ses membres
craquerent. Elle qui avait sa legende, dont on racontait des
traits de force extraordinaires, un wagon lance sur une pente,
arrete a la course, une charrette poussee, sauvee d'un train,
elle faisait aujourd'hui cette chose, elle maintenait, de sa
poigne de fer, les cinq chevaux, cabres et hennissants dans
l'instinct du peril.
Ce furent a peine dix secondes d'une terreur sans fin. Les deux
pierres geantes semblaient barrer l'horizon. Avec ses cuivres
clairs, ses aciers luisants, la machine glissait, arrivait de sa
marche douce et foudroyante, sous la pluie d'or de la belle
matinee. L'inevitable etait la, rien au monde ne pouvait plus
empecher l'ecrasement. Et l'attente durait.
Misard, revenu d'un bond a son poste, hurla, les bras en l'air,
agitant les poings, dans la volonte folle de prevenir et
d'arreter le train. Sorti de la maison au bruit des roues et des
hennissements, Cabuche s'etait rue, hurlant lui aussi, pour faire
avancer les betes. Mais Flore, qui venait de se jeter de cote,
le retint, ce qui le sauva. Il croyait qu'elle n'avait pas eu la
force de maitriser ses chevaux, que c'etaient eux qui l'avaient
trainee. Et il s'accusait, il sanglotait, dans un rale de
terreur desesperee; tandis qu'elle, immobile, grandie, les
paupieres elargies et brulantes, regardait. Au moment meme ou le
poitrail de la machine allait toucher les blocs, lorsqu'il lui
restait un metre peut-etre a parcourir, pendant ce temps
inappreciable, elle vit tres nettement Jacques, la main sur le
volant du changement de marche. Il s'etait tourne, leurs yeux se
rencontrerent dans un regard, qu'elle trouva demesurement long.
Ce matin-la, Jacques avait souri a Severine, quand elle etait
descendue sur le quai, au Havre, pour l'express, ainsi que chaque
semaine. A quoi bon se gater la vie de cauchemars? Pourquoi ne
pas profiter des jours heureux, lorsqu'il s'en presentait? Tout
finirait par s'arranger peut-etre. Et il etait resolu a gouter
au moins la joie de cette journee, faisant des projets, revant de
dejeuner avec elle au restaurant. Aussi, comme elle lui jetait
un coup d'oeil desole, parce qu'il n'y avait pas de wagon de
premiere en tete, et qu'elle etait forcee de se mettre loin de
lui, a la queue, avait-il voulu la consoler en lui souriant si
gaiement. On arriverait toujours ensemble, on se rattraperait,
la-bas, d'avoir ete separes. Meme, apres s'etre penche pour la
voir monter dans un compartiment, tout au bout, il avait pousse
la belle humeur jusqu'a plaisanter le conducteur-chef, Henri
Dauvergne, qu'il savait amoureux d'elle. La semaine precedente,
il s'etait imagine que celui-ci s'enhardissait et qu'elle
l'encourageait, par un besoin de distraction, voulant echapper a
l'existence atroce qu'elle s'etait faite. Roubaud le disait
bien, elle finirait par coucher avec ce jeune homme, sans
plaisir, dans l'unique envie de recommencer autre chose. Et
Jacques avait demande a Henri pour qui donc, la veille, cache
derriere un des ormes de la cour du depart, il envoyait des
baisers en l'air; ce qui avait fait eclater d'un gros rire
Pecqueux, en train de charger le foyer de la Lison, fumante,
prete a partir.
Du Havre a Barentin, l'express avait marche a sa vitesse
reglementaire, sans incident; et ce fut Henri qui, le premier, du
haut de sa cabine de vigie, au sortir de la tranchee, signala le
fardier en travers de la voie. Le fourgon de tete se trouvait
bonde de bagages, car le train, tres charge, amenait tout un
arrivage de voyageurs, debarques la veille d'un paquebot. A
l'etroit, au milieu de cet entassement de malles et de valises,
que faisait danser la trepidation, le conducteur-chef etait
debout a son bureau, classant des feuilles; tandis que la petite
bouteille d'encre, accrochee a un clou, se balancait, elle aussi,
d'un mouvement continu. Apres les stations ou il deposait des
bagages, il avait pour quatre ou cinq minutes d'ecritures. Deux
voyageurs etant descendus a Barentin, il venait donc de mettre
ses papiers en ordre, lorsque, montant s'asseoir dans sa vigie,
il donna, en arriere et en avant, selon son habitude, un coup
d'oeil sur la voie. Il restait la, assis dans cette guerite
vitree, toutes ses heures libres, en surveillance. Le tender lui
cachait le mecanicien; mais, grace a son poste eleve, il voyait
souvent plus loin et plus vite que celui-ci. Aussi le train
tournait-il encore, dans la tranchee, qu'il apercut, la-bas,
l'obstacle. Sa surprise fut telle, qu'il douta un instant,
effare, paralyse. Il y eut quelques secondes perdues, le train
filait deja hors de la tranchee, et un grand cri montait de la
machine, lorsqu'il se decida a tirer la corde de la cloche
d'alarme dont le bout pendait devant lui.
Jacques, a ce moment supreme, la main sur le volant du changement
de marche, regardait sans voir, dans une minute d'absence. Il
songeait a des choses confuses et lointaines, d'ou l'image de
Severine elle-meme s'etait evanouie. Le branle fou de la cloche,
le hurlement de Pecqueux, derriere lui, le reveillerent.
Pecqueux, qui avait hausse la tige du cendrier, mecontent du
tirage, venait de voir, en se penchant pour s'assurer de la
vitesse. Et Jacques, d'une paleur de mort, vit tout, comprit
tout, le fardier en travers, la machine lancee, l'epouvantable
choc, tout cela avec une nettete si aigue, qu'il distingua
jusqu'au grain des deux pierres, tandis qu'il avait deja dans les
os la secousse de l'ecrasement. C'etait l'inevitable.
Violemment, il avait tourne le volant du changement de marche,
ferme le regulateur, serre le frein. Il faisait machine arriere,
il s'etait pendu, d'une main inconsciente, au bouton du sifflet,
dans la volonte impuissante et furieuse d'avertir, d'ecarter la
barricade geante, la-bas. Mais, au milieu de cet affreux
sifflement de detresse qui dechirait l'air, la Lison n'obeissait
pas, allait quand meme, a peine ralentie. Elle n'etait plus la
docile d'autrefois, depuis qu'elle avait perdu dans la neige sa
bonne vaporisation, son demarrage si aise, devenue quinteuse et
reveche maintenant, en femme vieillie, dont un coup de froid a
detruit la poitrine. Elle soufflait, se cabrait sous le frein,
allait, allait toujours, dans l'entetement alourdi de sa masse.
Pecqueux, fou de peur, sauta. Jacques, raidi a son poste, la
main droite crispee sur le changement de marche, l'autre restee
au sifflet, sans qu'il le sut, attendait. Et la Lison, fumante,
soufflante, dans ce rugissement aigu qui ne cessait pas, vint
taper contre le fardier, du poids enorme des treize wagons
qu'elle trainait.
Alors, a vingt metres d'eux, du bord de la voie ou l'epouvante
les clouait, Misard et Cabuche les bras en l'air, Flore les yeux
beants, virent cette chose effrayante: le train se dresser
debout, sept wagons monter les uns sur les autres, puis retomber
avec un abominable craquement, en une debacle informe de debris.
Les trois premiers etaient reduits en miettes, les quatre autres
ne faisaient plus qu'une montagne, un enchevetrement de toitures
defoncees, de roues brisees, de portieres, de chaines, de
tampons, au milieu de morceaux de vitre. Et, surtout, l'on avait
entendu le broiement de la machine contre les pierres, un
ecrasement sourd termine en un cri d'agonie. La Lison, eventree,
culbutait a gauche, par-dessus le fardier; tandis que les
pierres, fendues, volaient en eclats, comme sous un coup de mine,
et que, des cinq chevaux, quatre, roules, traines, etaient tues
net. La queue du train, six wagons encore, intacts, s'etaient
arretes, sans meme sortir des rails.
Mais des cris monterent, des appels dont les mots se perdaient en
hurlements inarticules de bete.
--A moi! au secours!... Oh! mon Dieu! je meurs! au secours!
au secours!
On n'entendait plus, on ne voyait plus. La Lison, renversee sur
les reins, le ventre ouvert, perdait sa vapeur, par les robinets
arraches, les tuyaux creves, en des souffles qui grondaient,
pareils a des rales furieux de geante. Une haleine blanche en
sortait, inepuisable, roulant d'epais tourbillons au ras du sol;
pendant que, du foyer, les braises tombees, rouges comme le sang
meme de ses entrailles, ajoutaient leurs fumees noires. La
cheminee, dans la violence du choc, etait entree en terre; a
l'endroit ou il avait porte, le chassis s'etait rompu, faussant
les deux longerons; et, les roues en l'air, semblable a une
cavale monstrueuse, decousue par quelque formidable coup de
corne, la Lison montrait ses bielles tordues, ses cylindres
casses, ses tiroirs et leurs excentriques ecrases, toute une
affreuse plaie baillant au plein air, par ou l'ame continuait de
sortir, avec un fracas d'enrage desespoir. Justement, pres
d'elle, le cheval qui n'etait pas mort, gisait lui aussi, les
deux pieds de devant emportes, perdant egalement ses entrailles
par une dechirure de son ventre. A sa tete droite, raidie dans
un spasme d'atroce douleur, on le voyait raler, d'un hennissement
terrible, dont rien n'arrivait a l'oreille, au milieu du tonnerre
de la machine agonisante.
Les cris s'etranglerent, inentendus, perdus, envoles.
--Sauvez-moi! tuez-moi!... Je souffre trop, tuez-moi! tuez-moi
donc!
Dans ce tumulte assourdissant, cette fumee aveuglante, les
portieres des voitures restees intactes venaient de s'ouvrir, et
une deroute de voyageurs se ruait au-dehors. Ils tombaient sur
la voie, se ramassaient, se debattaient a coups de pied, a coups
de poing. Puis, des qu'ils sentaient la terre solide, la
campagne libre devant eux, ils s'enfuyaient au galop, sautaient
la haie vive, coupaient a travers champs, cedant a l'unique
instinct d'etre loin du danger, loin, tres loin. Des femmes, des
hommes, hurlant, se perdirent au fond des bois.
Pietinee, ses cheveux defaits et sa robe en loques, Severine
avait fini par se degager; et elle ne fuyait pas, elle galopait
vers la machine grondante, lorsqu'elle se trouva en face de
Pecqueux.
--Jacques, Jacques! il est sauve, n'est-ce pas?
Le chauffeur, qui, par un miracle, ne s'etait pas meme foule un
membre, accourait lui aussi, le coeur serre d'un remords, a
l'idee que son mecanicien se trouvait la-dessous. On avait tant
voyage, tant peine ensemble, sous la continuelle fatigue des
grands vents! Et leur machine, leur pauvre machine, la bonne
amie si aimee de leur menage a trois, qui etait la sur le dos, a
rendre tout le souffle de sa poitrine, par ses poumons creves!
--J'ai saute, begaya-t-il, je ne sais rien, rien du tout...
Courons, courons vite!
Sur le quai, ils se heurterent contre Flore, qui les regardait
venir. Elle n'avait pas bouge encore, dans la stupeur de l'acte
accompli, de ce massacre qu'elle avait fait. C'etait fini,
c'etait bien; et il n'y avait en elle que le soulagement d'un
besoin, sans une pitie pour le mal des autres, qu'elle ne voyait
meme pas. Mais, lorsqu'elle reconnut Severine, ses yeux
s'agrandirent demesurement, une ombre d'affreuse souffrance
noircit son visage pale. Et quoi? elle vivait, cette femme,
lorsque lui certainement etait mort! Dans cette douleur aigue de
son amour assassine, ce coup de couteau qu'elle s'etait donne en
plein coeur, elle eut la brusque conscience de l'abomination de
son crime. Elle avait fait ca, elle l'avait tue, elle avait tue
tout ce monde! Un grand cri dechira sa gorge, elle tordait ses
bras, elle courait follement.
--Jacques, oh! Jacques... Il est la, il a ete lance en arriere,
je l'ai vu... Jacques, Jacques!
La Lison ralait moins haut, d'une plainte rauque qui
s'affaiblissait, et dans laquelle, maintenant, on entendait
croitre, de plus en plus dechirante, la clameur des blesses.
Seulement, la fumee restait epaisse, l'enorme tas de debris d'ou
sortaient ces voix de torture et de terreur, semblait enveloppe
d'une poussiere noire, immobile dans le soleil. Que faire? par
ou commencer? comment arriver jusqu'a ces malheureux?
--Jacques! criait toujours Flore. Je vous dis qu'il m'a
regardee et qu'il a ete jete par la, sous le tender... Accourez
donc! aidez-moi donc!
Deja, Cabuche et Misard venaient de relever Henri, le
conducteur-chef, qui, a la derniere seconde, avait saute lui
aussi. Il s'etait demis le pied, ils l'assirent par terre,
contre la haie, d'ou, hebete, muet, il regarda le sauvetage, sans
paraitre souffrir.
--Cabuche, viens donc m'aider, je te dis que Jacques est
la-dessous!
Le carrier n'entendait pas, courait a d'autres blesses, emportait
une jeune femme dont les jambes pendaient, cassees aux cuisses.
Et ce fut Severine qui se precipita, a l'appel de Flore.
--Jacques, Jacques!... Ou donc? Je vous aiderai.
--C'est ca, aidez-moi, vous!
Leurs mains se rencontrerent, elles tiraient ensemble sur une
roue brisee. Mais les doigts delicats de l'une n'arrivaient a
rien, tandis que l'autre, avec sa forte poigne, abattait les
obstacles.
--Attention! dit Pecqueux, qui se mettait, lui aussi, a la
besogne.
D'un mouvement brusque, il avait arrete Severine, au moment ou
elle allait marcher sur un bras, coupe a l'epaule, encore vetu
d'une manche de drap bleu. Elle eut un recul d'horreur.
Pourtant, elle ne reconnaissait pas la manche: c'etait un bras
inconnu, roule la, d'un corps qu'on retrouverait autre part sans
doute. Et elle en resta si tremblante, qu'elle en fut comme
paralysee, pleurante et debout, a regarder travailler les autres,
incapable seulement d'enlever les eclats de vitre, ou les mains
se coupaient.
Alors, le sauvetage des mourants, la recherche des morts furent
pleins d'angoisse et de danger, car le feu de la machine s'etait
communique a des pieces de bois, et il fallut, pour eteindre ce
commencement d'incendie, jeter de la terre a la pelle. Pendant
qu'on courait a Barentin demander du secours, et qu'une depeche
partait pour Rouen, le deblaiement s'organisait le plus
activement possible, tous les bras s'y mettaient, d'un grand
courage. Beaucoup des fuyards etaient revenus, honteux de leur
panique. Mais on avancait avec d'infinies precautions, chaque
debris a enlever demandait des soins, car on craignait d'achever
les malheureux ensevelis, s'il se produisait des eboulements.
Des blesses emergeaient du tas, engages jusqu'a la poitrine,
serres la comme dans un etau, et hurlant. On travailla un quart
d'heure a en delivrer un, qui ne se plaignait pas, d'une paleur
de linge, disant qu'il n'avait rien, qu'il ne souffrait de rien;
et, quand on l'eut sorti, il n'avait plus de jambes, il expira
tout de suite, sans avoir su ni senti cette mutilation horrible,
dans le saisissement de sa peur. Toute une famille fut retiree
d'une voiture de seconde, ou le feu s'etait mis: le pere et la
mere etaient blesses aux genoux, la grand-mere avait un bras
casse; mais eux non plus ne sentaient pas leur mal, sanglotant,
appelant leur petite fille, disparue dans l'ecrasement, une
blondine de trois ans a peine, qu'on retrouva sous un lambeau de
toiture, saine et sauve, la mine amusee et souriante. Une autre
fillette, couverte de sang, celle-ci, ses pauvres petites mains
broyees, qu'on avait portee a l'ecart, en attendant de decouvrir
ses parents, demeurait solitaire et inconnue, si etouffee,
qu'elle ne disait pas un mot, la face seulement convulsee en un
masque d'indicible terreur, des qu'on l'approchait. On ne
pouvait ouvrir les portieres dont le choc avait tordu les
ferrures, il fallait descendre dans les compartiments par les
glaces brisees. Deja quatre cadavres etaient ranges cote a cote,
au bord de la voie. Une dizaine de blesses, etendus par terre,
pres des morts, attendaient, sans un medecin pour les panser,
sans un secours. Et le deblaiement commencait a peine, on
ramassait une nouvelle victime sous chaque decombre, le tas ne
semblait pas diminuer, tout ruisselant et palpitant de cette
boucherie humaine.
--Quand je vous dis que Jacques est la-dessous! repetait Flore,
se soulageant a ce cri obstine qu'elle jetait sans raison, comme
la plainte meme de son desespoir. Il appelle, tenez, tenez!
ecoutez!
Le tender se trouvait engage sous les wagons, qui, montes les uns
par-dessus les autres, s'etaient ensuite ecroules sur lui; et, en
effet, depuis que la machine ralait moins haut, on entendait une
grosse voix d'homme rugir au fond de l'eboulement. A mesure
qu'on avancait, la clameur de cette voix d'agonie devenait plus
haute, d'une douleur si enorme, que les travailleurs ne pouvaient
plus la supporter, pleurant et criant eux-memes. Puis, enfin,
comme ils tenaient l'homme, dont ils venaient de degager les
jambes et qu'ils tiraient a eux, le rugissement de souffrance
cessa. L'homme etait mort.
--Non, dit Flore, ce n'est pas lui. C'est plus au fond, il est
la-dessous.
Et, de ses bras de guerriere, elle soulevait des roues, les
rejetait au loin, elle tordait le zinc des toitures, brisait des
portieres, arrachait des bouts de chaine. Et, des qu'elle
tombait sur un mort ou sur un blesse, elle appelait, pour qu'on
l'en debarrassat, ne voulant pas lacher une seconde ses fouilles
enragees.
Derriere elle, Cabuche, Pecqueux, Misard travaillaient, tandis
que Severine, defaillante a rester ainsi debout, sans rien
pouvoir faire, venait de s'asseoir sur la banquette defoncee d'un
wagon. Mais Misard, repris de son flegme, doux et indifferent,
s'evitait les grosses fatigues, aidait surtout a transporter les
corps. Et lui, ainsi que Flore, regardaient les cadavres, comme
s'ils esperaient les reconnaitre, au milieu de la cohue des
milliers et des milliers de visages, qui, en dix annees, avaient
defile devant eux, a toute vapeur, en ne leur laissant que le
souvenir confus d'une foule, apportee, emportee dans un eclair.
Non! ce n'etait toujours que le flot inconnu du monde en marche;
la mort brutale, accidentelle, restait anonyme, comme la vie
pressee, dont le galop passait la, allant a l'avenir; et ils ne
pouvaient mettre aucun nom, aucun renseignement precis, sur les
tetes labourees par l'horreur de ces miserables, tombes en route,
pietines, ecrases, pareils a ces soldats dont les corps comblent
les trous, devant la charge d'une armee montant a l'assaut.
Pourtant, Flore crut en retrouver un a qui elle avait parle, le
jour du train perdu dans la neige: cet Americain, dont elle
finissait par connaitre familierement le profil, sans savoir ni
son nom, ni rien de lui et des siens. Misard le porta avec les
autres morts, venus on ne savait d'ou, arretes la en se rendant
on ne savait a quel endroit.
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