La Bete Humaine
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Emile Zola >> La Bete Humaine
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Entre Jacques et Severine, la gene avait grandi, depuis qu'ils
pouvaient se rencontrer a toute heure. Plus rien ne les
empechait d'etre heureux, il la montait voir par l'autre
escalier, quand il lui plaisait, sans crainte d'etre espionne; et
le logement leur appartenait, il aurait couche la, s'il en avait
eu l'audace. Mais c'etait l'irrealise, l'acte voulu, consenti
par eux deux, qu'il n'accomplissait pas et dont la pensee,
desormais, mettait entre eux un malaise, un mur infranchissable.
Lui, qui apportait la honte de sa faiblesse, la trouvait chaque
fois plus sombre, malade d'inutile attente. Leurs levres ne se
cherchaient meme plus, car cette demi-possession, ils l'avaient
epuisee; c'etait tout le bonheur qu'ils voulaient, le depart, le
mariage la-bas, l'autre vie.
Un soir, Jacques trouva Severine en larmes; et, lorsqu'elle
l'apercut, elle ne s'arreta pas, elle sanglota plus fort, pendue
a son cou. Deja elle avait pleure ainsi, mais il l'apaisait
d'une etreinte; tandis que, sur son coeur, il la sentait cette
fois ravagee d'un desespoir grandissant, a mesure qu'il la
pressait davantage. Il fut bouleverse, il finit par lui prendre
la tete entre ses deux mains; et, la regardant de tout pres, au
fond de ses yeux noyes, il jura, comprenant bien que, si elle se
desesperait ainsi, c'etait d'etre femme, de ne point oser frapper
elle-meme, dans sa douceur passive.
--Pardonne-moi, attends encore... Je te le jure, bientot, des
que je pourrai.
Tout de suite, elle avait colle sa bouche a la sienne, comme pour
sceller ce serment, et ils eurent un de ces baisers profonds, ou
ils se confondaient, dans la communion de leur chair.
X
Tante Phasie etait morte, le jeudi soir, a neuf heures, dans une
derniere convulsion; et, vainement, Misard, qui attendait pres de
son lit, avait essaye de lui fermer les paupieres: les yeux
obstines restaient ouverts, la tete s'etait raidie, penchee un
peu sur l'epaule, comme pour regarder dans la chambre, tandis
qu'un retrait des levres semblait les retrousser, d'un rire
goguenard. Une seule chandelle brulait, plantee au coin d'une
table, pres d'elle. Et les trains qui, depuis neuf heures,
passaient la, a toute vitesse, dans l'ignorance de cette morte
tiede encore, l'ebranlaient une seconde, sous la flamme
vacillante de la chandelle.
Tout de suite, Misard, pour se debarrasser de Flore, l'envoya
declarer le deces a Doinville. Elle ne pouvait pas etre de
retour avant onze heures, il avait deux heures devant lui.
Tranquillement, il se coupa d'abord un morceau de pain, car il se
sentait le ventre vide, n'ayant pas dine, a cause de cette agonie
qui n'en finissait plus. Et il mangeait debout, allant et
venant, rangeant les choses. Des quintes de toux l'arretaient,
plie en deux, a moitie mort lui-meme, si maigre, si chetif, avec
ses yeux ternes et ses cheveux decolores, qu'il ne paraissait pas
devoir jouir longtemps de sa victoire. N'importe, il l'avait
mangee, cette gaillarde, cette grande et belle femme, comme
l'insecte mange le chene; elle etait sur le dos, finie, reduite a
rien, et lui durait encore. Mais une idee le fit s'agenouiller,
afin de prendre sous le lit une terrine, ou se trouvait un reste
d'eau de son, preparee pour un lavement: depuis qu'elle se
doutait du coup, ce n'etait plus dans le sel, c'etait dans ses
lavements qu'il mettait de la mort aux rats; et, trop bete, ne se
mefiant pas de ce cote-la, elle l'avait avalee tout de meme, pour
de bon cette fois-ci. Des qu'il eut vide la terrine dehors, il
rentra, lava avec une eponge le carreau de la chambre, souille de
taches. Aussi pourquoi s'etait-elle obstinee? Elle avait voulu
faire la maligne, tant pis! Lorsque, dans un menage, on joue a
qui enterrera l'autre, sans mettre le monde dans la dispute, on
ouvre l'oeil. Il en etait fier, il en ricanait comme d'une bonne
histoire, de la drogue avalee si innocemment par en bas, quand
elle surveillait avec tant de soin tout ce qui entrait par en
haut. A ce moment, un express qui passa, enveloppa la maison
basse d'un tel souffle de tempete, que, malgre l'habitude, il se
tourna vers la fenetre, en tressaillant. Ah! oui, ce continuel
flot, ce monde venu de partout, qui ne savait rien de ce qu'il
ecrasait en route, qui s'en moquait, tant il etait presse d'aller
au diable! Et, derriere le train, dans le lourd silence, il
rencontra les yeux grands ouverts de la morte, dont les prunelles
fixes semblaient suivre chacun de ses mouvements, pendant que le
coin retrousse des levres riait.
Misard, si flegmatique, fut pris d'un petit mouvement de colere.
Il entendait bien, elle lui disait: Cherche! cherche! Mais
surement qu'elle ne les emportait pas avec elle, ses mille
francs; et, maintenant qu'elle n'y etait plus, il finirait par
les trouver. Est-ce qu'elle n'aurait pas du les donner de bon
coeur? ca aurait evite tous ces ennuis. Les yeux partout le
suivaient. Cherche! cherche! Cette chambre, ou il n'avait point
ose fouiller, tant qu'elle y avait vecu, il la parcourait du
regard. Dans l'armoire, d'abord: il prit les clefs sous le
traversin, bouleversa les planches chargees de linge, vida les
deux tiroirs, les enleva meme, pour voir s'il n'y avait pas de
cachette. Non, rien! Ensuite, il songea a la table de nuit. Il
en decolla le marbre, le retourna, inutilement. Derriere la
glace de la cheminee, une mince glace de foire, fixee par deux
clous, il pratiqua aussi un sondage, glissa une regle plate, ne
retira qu'un floconnement noir de poussiere. Cherche! cherche!
Alors, pour echapper aux yeux grands ouverts qu'il sentait sur
lui, il se mit a quatre pattes, tapant le carreau a legers coups
de poing, ecoutant si quelque resonance ne lui revelerait pas un
vide. Plusieurs carreaux etaient descelles, il les arracha.
Rien, toujours rien! Lorsqu'il fut debout de nouveau, les yeux
le reprirent, il se tourna, voulut planter son regard dans le
regard fixe de la morte; tandis que, du coin de ses levres
retroussees, elle accentuait son terrible rire. Il n'en doutait
plus, elle se moquait de lui. Cherche! cherche! La fievre le
gagnait, il s'approcha d'elle, envahi d'un soupcon, d'une idee
sacrilege, qui palissait encore sa face bleme. Pourquoi avait-il
cru que, surement, elle ne les emportait pas, ses mille francs?
peut-etre bien tout de meme qu'elle les emportait. Et il osa la
decouvrir, la devetir, il la visita, chercha a tous les plis de
ses membres puisqu'elle lui disait de chercher. Sous elle,
derriere sa nuque, derriere ses reins, il chercha. Le lit fut
bouleverse, il enfonca son bras jusqu'a l'epaule dans la
paillasse. Il ne trouva rien. Cherche! cherche! Et la tete,
retombee sur l'oreiller en desordre, le regardait toujours de ses
prunelles goguenardes.
Comme Misard, furieux et tremblant, tachait d'arranger le lit,
Flore rentra, de retour de Doinville.
--Ce sera pour apres-demain samedi, onze heures, dit-elle.
Elle parlait de l'enterrement. Mais, d'un coup d'oeil, elle
avait compris a quelle besogne Misard s'etait essouffle, pendant
son absence. Elle eut un geste d'indifference dedaigneuse.
--Laissez donc, vous ne les trouverez pas.
Il s'imagina qu'elle aussi le bravait. Et, s'avancant, les dents
serrees:
--Elle te les a donnes, tu sais ou ils sont.
L'idee que sa mere avait pu donner ses mille francs a quelqu'un,
meme a elle, sa fille, lui fit hausser les epaules.
--Ah! ouitche! donnes... Donnes a la terre, oui!... Tenez,
ils sont par la, vous pouvez chercher.
Et, d'un geste large, elle indiqua la maison entiere, le jardin
avec son puits, la ligne ferree, toute la vaste campagne. Oui,
par la, au fond d'un trou, quelque part ou jamais plus personne
ne les decouvrirait. Puis, pendant que, hors de lui, anxieux, il
se remettait a bousculer les meubles, a taper dans les murs, sans
se gener devant elle, la jeune fille, debout pres de la fenetre,
continua a demi-voix:
--Oh! il fait doux dehors, la belle nuit!... J'ai marche vite,
les etoiles eclairent comme en plein jour... Demain, quel beau
temps, au lever du soleil!
Un instant, Flore resta devant la fenetre, les yeux dans cette
campagne sereine, attendrie par les premieres tiedeurs d'avril,
et dont elle revenait songeuse, souffrant davantage de la plaie
avivee de son tourment. Mais, lorsqu'elle entendit Misard
quitter la chambre et s'acharner dans les pieces voisines, elle
s'approcha du lit a son tour, elle s'assit, les regards sur sa
mere. Au coin de la table, la chandelle brulait toujours d'une
flamme haute et immobile. Un train passa, qui secoua la maison.
La resolution de Flore etait de rester la nuit la, et elle
reflechissait. D'abord, la vue de la morte la tira de son idee
fixe, de la chose qui la hantait, qu'elle avait debattue sous les
etoiles, dans la paix des tenebres, tout le long de la route de
Doinville. Une surprise, maintenant, endormait sa souffrance:
pourquoi n'avait-elle pas eu plus de chagrin, a la mort de sa
mere? et pourquoi, a cette heure encore, ne pleurait-elle pas?
Elle l'aimait pourtant bien, malgre sa sauvagerie de grande fille
muette, s'echappant sans cesse, battant les champs, des qu'elle
n'etait pas de service. Vingt fois, pendant la derniere crise
qui devait la tuer, elle etait venue s'asseoir la, pour la
supplier de faire appeler un medecin; car elle se doutait du coup
de Misard, elle esperait que la peur l'arreterait. Mais elle
n'avait jamais obtenu de la malade qu'un non furieux, comme si
cette derniere eut mis l'orgueil de la lutte a n'accepter de
secours de personne, certaine quand meme de la victoire,
puisqu'elle emporterait l'argent; et, alors, elle n'intervenait
point, reprise elle-meme de son mal, disparaissant, galopant pour
oublier. C'etait cela, certainement, qui lui barrait le coeur:
lorsqu'on a un trop gros chagrin, il n'y a plus de place pour un
autre; sa mere etait partie, elle la voyait la, detruite, si
pale, sans pouvoir etre plus triste, en depit de son effort.
Appeler les gendarmes, denoncer Misard, a quoi bon, puisque tout
allait crouler? Et, peu a peu, invinciblement, bien que son
regard restat fixe sur la morte, elle cessa de l'apercevoir, elle
retourna a sa vision interieure, reconquise tout entiere par
l'idee qui lui avait plante son clou dans le crane, n'ayant plus
que la sensation de la secousse profonde des trains, dont le
passage, pour elle, sonnait les heures.
Depuis un instant, au loin, grondait l'approche d'un omnibus de
Paris. Lorsque la machine enfin passa devant la fenetre, avec
son fanal, ce fut, dans la chambre, un eclair, un coup
d'incendie.
--Une heure dix-huit, pensa-t-elle. Encore sept heures. Ce
matin, a huit heures seize, ils passeront.
Chaque semaine, depuis des mois, cette attente l'obsedait. Elle
savait que, le vendredi matin, l'express, conduit par Jacques,
emmenait aussi Severine a Paris; et elle ne vivait plus, dans une
torture jalouse, que pour les guetter, les voir, se dire qu'ils
allaient se posseder librement, la-bas. Oh! ce train qui
fuyait, cette abominable sensation de ne pouvoir s'accrocher au
dernier wagon, afin d'etre emportee elle aussi! Il lui semblait
que toutes ces roues lui coupaient le coeur. Elle avait tant
souffert, qu'un soir elle s'etait cachee, voulant ecrire a la
justice; car ce serait fini, si elle pouvait faire arreter cette
femme; et elle qui avait surpris autrefois ses saletes avec le
president Grandmorin, se doutait qu'en apprenant ca aux juges,
elle la livrerait. Mais, la plume a la main, jamais elle ne put
tourner la chose. Et puis, est-ce que la justice l'ecouterait?
Tout ce beau monde devait s'entendre. Peut-etre bien que ce
serait elle qu'on mettrait en prison, comme on y avait mis
Cabuche. Non! elle voulait se venger, elle se vengerait seule,
sans avoir besoin de personne. Ce n'etait meme pas une pensee de
vengeance, ainsi qu'elle en entendait parler, la pensee de faire
du mal pour se guerir du sien; c'etait un besoin d'en finir, de
culbuter tout, comme si le tonnerre les eut balayes. Elle etait
tres fiere, plus forte et plus belle que l'autre, convaincue de
son bon droit a etre aimee; et, quand elle s'en allait solitaire,
par les sentiers de ce pays de loups, avec son lourd casque de
cheveux blonds, toujours nus, elle aurait voulu la tenir,
l'autre, pour vider leur querelle au coin d'un bois, comme deux
guerrieres ennemies. Jamais encore un homme ne l'avait touchee,
elle battait les males; et c'etait sa force invincible, elle
serait victorieuse.
La semaine d'auparavant, l'idee brusque s'etait plantee, enfoncee
en elle, comme sous un coup de marteau venu elle ne savait d'ou:
les tuer, pour qu'ils ne passent plus, qu'ils n'aillent plus
la-bas ensemble. Elle ne raisonnait pas, elle obeissait a
l'instinct sauvage de detruire. Quand une epine restait dans sa
chair, elle l'en arrachait, elle aurait coupe le doigt. Les
tuer, les tuer la premiere fois qu'ils passeraient; et, pour
cela, culbuter le train, trainer une poutre sur la voie, arracher
un rail, enfin, tout casser, tout engloutir. Lui, certainement,
sur sa machine, y resterait, les membres aplatis; la femme,
toujours dans la premiere voiture, pour etre plus pres, n'en
pouvait rechapper; quant aux autres, a ce flot continuel de
monde, elle n'y songeait seulement pas. Ce n'etait personne,
est-ce qu'elle les connaissait? Et cet ecrasement d'un train, ce
sacrifice de tant de vies, devenait l'obsession de chacune de ses
heures, l'unique catastrophe, assez large, assez profonde de sang
et de douleur humaine, pour qu'elle y put baigner son coeur
enorme, gonfle de larmes.
Pourtant, le vendredi matin, elle avait faibli, n'ayant pas
encore decide a quel endroit, ni de quelle facon elle enleverait
un rail. Mais, le soir, n'etant plus de service, elle eut une
idee, elle s'en alla, par le tunnel, roder jusqu'a la bifurcation
de Dieppe. C'etait une de ses promenades, ce souterrain long
d'une grande demi-lieue, cette avenue voutee, toute droite, ou
elle avait l'emotion des trains roulant sur elle, avec leur fanal
aveuglant: chaque fois, elle manquait de s'y faire broyer, et ce
devait etre ce peril qui l'y attirait, dans un besoin de bravade.
Mais, ce soir-la, apres avoir echappe a la surveillance du
gardien et s'etre avancee jusqu'au milieu du tunnel, en tenant la
gauche, de facon a etre certaine que tout train arrivant de face
passerait a sa droite, elle avait eu l'imprudence de se
retourner, justement pour suivre les lanternes d'un train allant
au Havre; et, quand elle s'etait remise en marche, un faux pas
l'ayant de nouveau fait virer sur elle-meme, elle n'avait plus su
de quel cote les feux rouges venaient de disparaitre. Malgre son
courage, etourdie encore par le vacarme des roues, elle s'etait
arretee, les mains froides, ses cheveux nus souleves d'un souffle
d'epouvante. Maintenant, lorsqu'un autre train passerait, elle
s'imaginait qu'elle ne saurait plus s'il etait montant ou
descendant, elle se jetterait a droite ou a gauche, et serait
coupee au petit bonheur. D'un effort, elle tachait de retenir sa
raison, de se souvenir, de discuter. Puis, tout d'un coup, la
terreur l'avait emportee, au hasard, droit devant elle, dans un
galop furieux. Non, non! elle ne voulait pas etre tuee, avant
d'avoir tue les deux autres! Ses pieds s'embarrassaient dans les
rails, elle glissait, tombait, courait plus fort. C'etait la
folie du tunnel, les murs qui semblaient se resserrer pour
l'etreindre, la voute qui repercutait des bruits imaginaires, des
voix de menace, des grondements formidables. A chaque instant,
elle tournait la tete, croyant sentir sur son cou l'haleine
brulante d'une machine. Deux fois, une subite certitude qu'elle
se trompait, qu'elle serait tuee du cote ou elle fuyait, lui
avait fait, d'un bond, changer la direction de sa course. Et
elle galopait, elle galopait, lorsque, devant elle, au loin,
avait paru une etoile, un oeil rond et flambant, qui grandissait.
Mais elle s'etait bandee contre l'irresistible envie de retourner
encore sur ses pas. L'oeil devenait un brasier, une gueule de
four devorante. Aveuglee, elle avait saute a gauche, sans
savoir; et le train passait, comme un tonnerre, en ne la
souffletant que de son vent de tempete. Cinq minutes apres, elle
sortait du cote de Malaunay, saine et sauve.
Il etait neuf heures, encore quelques minutes, et l'express de
Paris serait la. Tout de suite, elle avait continue, d'un pas de
promenade, jusqu'a la bifurcation de Dieppe, a deux cents metres,
examinant la voie, cherchant si quelque circonstance ne pouvait
la servir. Justement, sur la voie de Dieppe, en reparation,
stationnait un train de ballast, que son ami Ozil venait d'y
aiguiller; et, dans une illumination subite, elle trouva, arreta
un plan: empecher simplement l'aiguilleur de remettre l'aiguille
sur la voie du Havre, de sorte que l'express irait se briser
contre le train de ballast. Cet Ozil, depuis le jour ou il
s'etait rue sur elle, ivre de desir, et ou elle lui avait a demi
fendu le crane d'un coup de baton, elle lui gardait de l'amitie,
aimait a lui rendre ainsi des visites imprevues, a travers le
tunnel, en chevre echappee de sa montagne. Ancien militaire,
tres maigre et peu bavard, tout a la consigne, il n'avait pas
encore une negligence a se reprocher, l'oeil ouvert de jour et de
nuit. Seulement, cette sauvage, qui l'avait battu, forte comme
un garcon, lui retournait la chair, rien que d'un appel de son
petit doigt. Bien qu'il eut quatorze ans de plus qu'elle, il la
voulait, et s'etait jure de l'avoir, en patientant, en etant
aimable, puisque la violence n'avait pas reussi. Aussi, cette
nuit-la, dans l'ombre, lorsqu'elle s'etait approchee de son
poste, l'appelant au-dehors, l'avait-il rejointe, oubliant tout.
Elle l'etourdissait, l'emmenait vers la campagne, lui contait des
histoires compliquees, que sa mere etait malade, qu'elle ne
resterait pas a la Croix-de-Maufras, si elle la perdait. Son
oreille, au loin, guettait le grondement de l'express, quittant
Malaunay, s'approchant a toute vapeur. Et, quand elle l'avait
senti la, elle s'etait retournee, pour voir. Mais elle n'avait
pas songe aux nouveaux appareils d'enclenchement: la machine, en
s'engageant sur la voie de Dieppe, venait, d'elle-meme, de mettre
le signal a l'arret; et le mecanicien avait eu le temps
d'arreter, a quelques pas du train de ballast. Ozil, avec le cri
d'un homme qui s'eveille sous l'effondrement d'une maison,
regagnait son poste en courant; tandis qu'elle, raidie, immobile,
suivait, du fond des tenebres, la manoeuvre necessitee par
l'accident. Deux jours apres, l'aiguilleur, deplace, etait venu
lui faire ses adieux, ne soupconnant rien, la suppliant de le
rejoindre, des qu'elle n'aurait plus sa mere. Allons! le coup
etait manque, il fallait trouver autre chose.
A ce moment, sous ce souvenir evoque, la brume de reverie qui
obscurcissait le regard de Flore, s'en alla; et, de nouveau, elle
apercut la morte, eclairee par la flamme jaune de la chandelle.
Sa mere n'etait plus, devait-elle donc partir, epouser Ozil qui
la voulait, qui la rendrait heureuse peut-etre? Tout son etre se
souleva. Non, non! si elle etait assez lache pour laisser vivre
les deux autres, et pour vivre elle-meme, elle aurait prefere
battre les routes, se louer comme servante, plutot que d'etre a
un homme qu'elle n'aimait pas. Et un bruit inaccoutume lui ayant
fait preter l'oreille, elle comprit que Misard, avec une pioche,
etait en train de fouiller le sol battu de la cuisine: il
s'enrageait a la recherche du magot, il aurait eventre la maison.
Pourtant, elle ne voulait pas rester avec celui-la non plus.
Qu'allait-elle faire? Une rafale souffla, les murs tremblerent,
et sur le visage blanc de la morte, passa un reflet de fournaise,
ensanglantant les yeux ouverts et le rictus ironique des levres.
C'etait le dernier omnibus de Paris, avec sa lourde et lente
machine.
Flore avait tourne la tete, regarde les etoiles qui luisaient,
dans la serenite de la nuit printaniere.
--Trois heures dix. Encore cinq heures, et ils passeront.
Elle recommencerait, elle souffrait trop. Les voir, les voir
ainsi chaque semaine aller a l'amour, cela etait au-dessus de ses
forces. Maintenant qu'elle etait certaine de ne jamais posseder
Jacques a elle seule, elle preferait qu'il ne fut plus, qu'il n'y
eut plus rien. Et cette lugubre chambre ou elle veillait
l'enveloppait de deuil, sous un besoin grandissant de
l'aneantissement de tout. Puisqu'il ne restait personne qui
l'aimat, les autres pouvaient bien partir avec sa mere. Des
morts, il y en aurait encore, et encore, et on les emporterait
tous d'un coup. Sa soeur etait morte, sa mere etait morte, son
amour etait mort: quoi faire? etre seule, rester ou partir,
seule toujours, lorsqu'ils seraient deux, les autres. Non, non!
que tout croulat plutot, que la mort, qui etait la, dans cette
chambre fumeuse, soufflat sur la voie et balayat le monde!
Alors, decidee apres ce long debat, elle discuta le meilleur
moyen de mettre son projet a execution. Et elle en revint a
l'idee d'enlever un rail. C'etait le moyen le plus sur, le plus
pratique, d'une execution facile: rien qu'a chasser les
coussinets avec un marteau, puis a faire sauter le rail des
traverses. Elle avait les outils, personne ne la verrait, dans
ce pays desert. Le bon endroit a choisir etait certainement,
apres la tranchee, en allant vers Barentin, la courbe qui
traversait un vallon, sur un remblai de sept ou huit metres: la,
le deraillement devenait certain, la culbute serait effroyable.
Mais le calcul des heures qui l'occupa ensuite, la laissa
anxieuse. Sur la voie montante, avant l'express du Havre, qui
passait a huit heures seize, il n'y avait qu'un train omnibus a
sept heures cinquante-cinq. Cela lui donnait donc vingt minutes
pour faire le travail, ce qui suffisait. Seulement, entre les
trains reglementaires, on lancait souvent des trains de
marchandises imprevus, surtout aux epoques des grands arrivages.
Et quel risque inutile alors! Comment savoir a l'avance si ce
serait bien l'express qui viendrait se briser la? Longtemps,
elle roula les probabilites dans sa tete. Il faisait nuit
encore, une chandelle brulait toujours, noyee de suif, avec une
haute meche charbonnee, qu'elle ne mouchait plus.
Comme justement un train de marchandises arrivait, venant de
Rouen, Misard rentra. Il avait les mains pleines de terre, ayant
fouille le bucher; et il etait haletant, eperdu de ses recherches
vaines, si enfievre d'impuissante rage, qu'il se remit a chercher
sous les meubles, dans la cheminee, partout. Le train
interminable n'en finissait pas, avec le fracas regulier de ses
grosses roues, dont chaque secousse agitait la morte dans son
lit. Et, lui, en allongeant le bras pour decrocher un petit
tableau pendu au mur, rencontra encore les yeux ouverts qui le
suivaient, tandis que les levres remuaient, avec leur rire.
Il devint bleme, il grelotta, begayant dans une colere
epouvantee:
--Oui, oui, cherche! cherche!... Va, je les trouverai, nom de
Dieu! quand je devrais retourner chaque pierre de la maison et
chaque motte de terre du pays!
Le train noir etait passe, d'une lenteur ecrasante dans les
tenebres, et la morte, redevenue immobile, regardait toujours son
mari, si railleuse, si certaine de vaincre, qu'il disparut de
nouveau, en laissant la porte ouverte.
Flore, distraite dans ses reflexions, s'etait levee. Elle
referma la porte, pour que cet homme ne revint pas deranger sa
mere. Et elle s'etonna de s'entendre dire tout haut:
--Dix minutes auparavant, ce sera bien.
En effet, elle aurait le temps en dix minutes. Si, dix minutes
avant l'express, aucun train n'etait signale, elle pouvait se
mettre a la besogne. Des lors, la chose etant reglee, certaine,
son anxiete tomba, elle fut tres calme.
Vers cinq heures, le jour se leva, une aube fraiche, d'une
limpidite pure. Malgre le petit froid vif, elle ouvrit la
fenetre toute grande, et la delicieuse matinee entra dans la
chambre lugubre, pleine d'une fumee et d'une odeur de mort. Le
soleil etait encore sous l'horizon, derriere une colline
couronnee d'arbres; mais il parut, vermeil, ruisselant sur les
pentes, inondant les chemins creux, dans la gaiete vivante de la
terre, a chaque printemps nouveau. Elle ne s'etait pas trompee,
la veille: il ferait beau, ce matin-la, un de ces temps de
jeunesse et de radieuse sante, ou l'on aime vivre. Dans ce pays
desert, parmi les continuels coteaux, coupes de vallons etroits,
qu'il serait bon de s'en aller le long des sentiers de chevre, a
sa libre fantaisie! Et, lorsqu'elle se retourna, rentrant dans
la chambre, elle fut surprise de voir la chandelle, comme
eteinte, ne plus tacher le grand jour que d'une larme pale. La
morte semblait maintenant regarder la voie, ou les trains
continuaient a se croiser, sans meme remarquer cette lueur palie
de cierge, pres de ce corps.
Au jour seulement, Flore reprenait son service. Et elle ne
quitta la chambre que pour l'omnibus de Paris, a six heures
douze. Misard, lui aussi, a six heures, venait de remplacer son
collegue, le stationnaire de nuit. Ce fut a son appel de trompe
qu'elle vint se planter devant la barriere, le drapeau a la main.
Un instant, elle suivit le train des yeux.
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