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Annual Bibliography of Commonwealth Literature 2007
This paper argues that discourses of love in Ghanaian market literature for youth offer a view into complex negotiations of agency and empowerment. Drawing on Deborah Durham's notion of youth as "social `shifters'" and Francis Nyamnjoh's conception of the "interconnectedness" of agency, I take Ghanaian market literature as one specific case of how African literature for youth foregrounds questions of continuity and change as African societies enter into increasingly complex global relations. In this literature for youth, received notions of love, often constructed out of impressions from American pop and hip hop music, carry new notions of agency that compete with existing "domesticated" forms. Authors like Ike Tandoh and Evelyn Tay employ discourses of love to offer youth alternative avenues for empowerment in a context of socio-economic disenfranchizement. In a creative process of "straddling", this writing both reveals and reproduces the contradictions that obtain in youth configurations of agency.

La Bete Humaine

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Un soir du milieu de mars, le jeune homme, s'etant risque a
monter la voir chez elle, lui conta qu'il venait d'amener de
Paris, dans son train, un de ses anciens camarades d'ecole, qui
partait pour New York, exploiter une invention nouvelle, une
machine a fabriquer des boutons; et, comme il lui fallait un
associe, un mecanicien, il lui avait meme offert de le prendre
avec lui. Oh! une affaire superbe, qui ne necessiterait guere
qu'un apport d'une trentaine de mille francs, et ou il y avait
peut-etre des millions a gagner. Il disait cela pour causer
simplement, ajoutant d'ailleurs qu'il avait, bien entendu, refuse
l'offre. Cependant, il en restait le coeur un peu gros, car il
est dur tout de meme de renoncer a la fortune, quand elle se
presente.

Severine l'ecoutait, debout, les regards perdus. N'etait-ce pas
son reve qui allait se realiser?

--Ah! murmura-t-elle enfin, nous partirions demain...

Il leva la tete, surpris.

--Comment, nous partirions?

--Oui, s'il etait mort.

Elle n'avait pas nomme Roubaud, ne le designant que d'un
mouvement du menton. Mais il avait compris, il eut un geste
vague, pour dire que, par malheur, il n'etait pas mort.

--Nous partirions, reprit-elle de sa voix lente et profonde, nous
serions si heureux, la-bas! Les trente mille francs, je les
aurais en vendant la propriete; et j'aurais encore de quoi nous
installer... Toi, tu ferais valoir tout ca; moi, j'arrangerais
un petit interieur, ou nous nous aimerions de toute notre
force... Oh! ce serait bon, ce serait si bon!

Et elle ajouta tres bas:

--Loin de tout souvenir, rien que des jours nouveaux devant nous!

Il etait envahi d'une grande douceur, leurs mains se joignirent,
se serrerent instinctivement, et ni l'un ni l'autre ne causait
plus, absorbes tous deux en cet espoir. Puis, ce fut elle encore
qui parla.

--Tu devrais quand meme revoir ton ami avant son depart, et le
prier de ne pas prendre un associe sans te prevenir.

De nouveau, il s'etonnait.

--Pourquoi donc?

--Mon Dieu! est-ce qu'on sait? L'autre jour, avec cette
locomotive, une seconde de plus, et j'etais libre... On est
vivant le matin, n'est-ce pas? on est mort le soir.

Elle le regardait fixement, elle repeta:

--Ah! s'il etait mort!

--Tu ne veux pourtant pas que je le tue? demanda-t-il, en
essayant de sourire.

A trois reprises, elle dit non; mais ses yeux disaient oui, ses
yeux de femme tendre, toute a l'inexorable cruaute de sa passion.
Puisqu'il en avait tue un autre, pourquoi ne l'aurait-on pas tue?
Cela venait de pousser en elle, brusquement, comme une
consequence, une fin necessaire. Le tuer et s'en aller, rien de
si simple. Lui mort, tout finirait, elle pourrait tout
recommencer. Deja, elle ne voyait plus d'autre denouement
possible, sa resolution etait prise, absolue; tandis que, d'un
branle leger, elle continuait a dire non, n'ayant pas le courage
de sa violence.

Lui, adosse au buffet, affectait toujours de sourire. Il venait
d'apercevoir le couteau qui trainait la.

--Si tu veux que je le tue, il faut que tu me donnes le
couteau... J'ai deja la montre, ca me fera un petit musee.

Il riait plus fort. Elle repondit gravement:

--Prends le couteau.

Et, lorsqu'il l'eut mis dans sa poche, comme pour pousser la
plaisanterie jusqu'au bout, il l'embrassa.

--Eh bien! maintenant, bonsoir... Je vais tout de suite voir
mon ami, je lui dirai d'attendre... Samedi, s'il ne pleut pas,
viens donc me rejoindre derriere la maison des Sauvagnat. Hein?
c'est entendu... Et sois tranquille, nous ne tuerons personne,
c'est pour rire.

Cependant, malgre l'heure tardive, Jacques descendit vers le
port, pour trouver, a l'hotel ou il devait coucher, le camarade
qui partait le lendemain. Il lui parla d'un heritage possible,
demanda quinze jours, avant de lui donner une reponse definitive.
Puis, en revenant vers la gare, par les grandes avenues noires,
il songea, s'etonna de sa demarche. Avait-il donc resolu de tuer
Roubaud, puisqu'il disposait deja de sa femme et de son argent?
Non, certes, il n'avait rien decide, il ne se precautionnait sans
doute ainsi, que dans le cas ou il se deciderait. Mais le
souvenir de Severine s'evoqua, la pression brulante de sa main,
son regard fixe qui disait oui, lorsque sa bouche disait non.
evidemment, elle voulait qu'il tuat l'autre. Il fut pris d'un
grand trouble, qu'allait-il faire?

Rentre rue Francois-Mazeline, couche pres de Pecqueux, qui
ronflait, Jacques ne put dormir. Malgre lui, son cerveau
travaillait sur cette idee de meurtre, ce canevas d'un drame
qu'il arrangeait, dont il calculait les plus lointaines
consequences. Il cherchait, il discutait les raisons pour, les
raisons contre. En somme, a la reflexion, froidement, sans
fievre aucune, toutes etaient pour. Roubaud n'etait-il pas
l'unique obstacle a son bonheur? Lui mort, il epousait Severine
qu'il adorait, il ne se cachait plus, la possedait a jamais, tout
entiere. Puis, il y avait l'argent, une fortune. Il quittait
son dur metier, devenait patron a son tour, dans cette Amerique,
dont il entendait les camarades causer comme d'un pays ou les
mecaniciens remuaient l'or a la pelle. Son existence nouvelle,
la-bas, se deroulait en un reve: une femme qui l'aimait
passionnement, des millions a gagner tout de suite, la vie large,
l'ambition illimitee, ce qu'il voudrait. Et, pour realiser ce
reve, rien qu'un geste a faire, rien qu'un homme a supprimer, la
bete, la plante qui gene la marche, et qu'on ecrase. Il n'etait
pas meme interessant, cet homme, engraisse, alourdi a cette
heure, enfonce dans cet amour stupide du jeu, ou sombraient ses
anciennes energies. Pourquoi l'epargner? Aucune circonstance,
absolument aucune ne plaidait en sa faveur. Tout le condamnait,
puisque, en reponse a chaque question, l'interet des autres etait
qu'il mourut. Hesiter serait imbecile et lache.

Mais Jacques, dont le dos brulait, et qui s'etait mis sur le
ventre, se retourna d'un bond, dans le sursaut d'une pensee,
vague jusque-la, brusquement si aigue, qu'il l'avait sentie comme
une pointe, en son crane. Lui, qui, des l'enfance, voulait tuer,
qui etait ravage jusqu'a la torture par l'horreur de cette idee
fixe, pourquoi donc ne tuait-il pas Roubaud? Peut-etre, sur
cette victime choisie, assouvirait-il a jamais son besoin de
meurtre; et, de la sorte, il ne ferait pas seulement une bonne
affaire, il serait en outre gueri. Gueri, mon Dieu! ne plus
avoir ce frisson du sang, pouvoir posseder Severine, sans cet
eveil farouche de l'ancien male, emportant a son cou les femelles
eventrees! Une sueur l'inonda, il se vit le couteau au poing,
frappant a la gorge Roubaud, comme celui-ci avait frappe le
president, et satisfait, et rassasie, a mesure que la plaie
saignait sur ses mains. Il le tuerait, il etait resolu, puisque
la etait la guerison, la femme adoree, la fortune. A en tuer un,
s'il devait tuer, c'etait celui-la qu'il tuerait, sachant au
moins ce qu'il faisait, raisonnablement, par interet et par
logique.

Cette decision prise, comme trois heures du matin venaient de
sonner, Jacques tacha de dormir. Il perdait deja connaissance,
lorsqu'une secousse profonde le souleva, le fit asseoir dans son
lit, etouffant. Tuer cet homme, mon Dieu! en avait-il le droit?
Quand une mouche l'importunait, il la broyait d'une tape. Un
jour qu'un chat s'etait embarrasse dans ses jambes, il lui avait
casse les reins d'un coup de pied, sans le vouloir il est vrai.
Mais cet homme, son semblable! Il dut reprendre tout son
raisonnement, pour se prouver son droit au meurtre, le droit des
forts que genent les faibles, et qui les mangent. C'etait lui, a
cette heure, que la femme de l'autre aimait, et elle-meme voulait
etre libre de l'epouser, de lui apporter son bien. Il ne faisait
qu'ecarter l'obstacle, simplement. Est-ce que, dans les bois, si
deux loups se rencontrent, lorsqu'une louve est la, le plus
solide ne se debarrasse pas de l'autre, d'un coup de gueule? Et,
anciennement, quand les hommes s'abritaient, comme les loups, au
fond des cavernes, est-ce que la femme desiree n'etait pas a
celui de la bande qui la pouvait conquerir, dans le sang des
rivaux? Alors, puisque c'etait la loi de la vie, on devait y
obeir, en dehors des scrupules qu'on avait inventes plus tard,
pour vivre ensemble. Peu a peu, son droit lui sembla absolu, il
sentit renaitre sa resolution entiere: des le lendemain, il
choisirait le lieu et l'heure, il preparerait l'acte. Le mieux,
sans doute, serait de poignarder Roubaud la nuit, dans la gare,
pendant une de ses rondes, de facon a faire croire que des
maraudeurs, surpris, l'avaient tue. La-bas, derriere les tas de
charbon, il savait un bon endroit, si l'on pouvait l'y attirer.
Malgre son effort pour s'endormir, maintenant il arrangeait la
scene, discutait ou il se placerait, comment il frapperait, afin
de l'etendre raide; et, sourdement, invinciblement, tandis qu'il
descendait aux plus petits details, sa repugnance revenait, une
protestation interieure qui le souleva de nouveau tout entier.
Non, non, il ne frapperait pas! Cela lui paraissait monstrueux,
inexecutable, impossible. En lui, l'homme civilise se revoltait,
la force acquise de l'education, le lent et indestructible
echafaudage des idees transmises. On ne devait pas tuer, il
avait suce cela avec le lait des generations; son cerveau affine,
meuble de scrupules, repoussait le meurtre avec horreur, des
qu'il se mettait a le raisonner. Oui, tuer dans un besoin, dans
un emportement de l'instinct! Mais tuer en le voulant, par
calcul et par interet, non, jamais, jamais il ne pourrait!

Le jour naissait, lorsque Jacques parvint a s'assoupir, et d'une
somnolence si legere, que le debat continuait confusement en lui,
abominable. Les journees qui suivirent furent les plus
douloureuses de son existence. Il evitait Severine, il lui avait
fait dire de ne pas se trouver au rendez-vous du samedi,
craignant ses yeux. Mais, le lundi, il dut la revoir; et, comme
il le redoutait, ses grands yeux bleus, si doux, si profonds,
l'emplirent d'angoisse. Elle ne parla pas de cela, elle n'eut
pas un geste, pas une parole pour le pousser. Seulement, ses
yeux n'etaient pleins que de la chose, l'interrogeaient, le
suppliaient. Il ne savait comment en eviter l'impatience et le
reproche, toujours il les retrouvait fixes sur les siens, avec
l'etonnement qu'il put hesiter a etre heureux. Quand il la
quitta, il l'embrassa, d'une etreinte brusque, pour lui faire
entendre qu'il etait resolu. Il l'etait en effet, il le fut
jusqu'au bas de l'escalier, retomba dans la lutte de sa
conscience. Lorsqu'il la revit, le surlendemain, il avait la
paleur confuse, le regard furtif d'un lache, qui recule devant un
acte necessaire. Elle eclata en sanglots, sans rien dire,
pleurant a son cou, horriblement malheureuse; et lui, bouleverse,
debordait du mepris de lui-meme. Il fallait en finir.

--Jeudi, la-bas, veux-tu? demanda-t-elle a voix basse.

--Oui, jeudi, je t'attendrai.

Ce jeudi-la, la nuit fut tres noire, un ciel sans etoiles, opaque
et sourd, charge des brumes de la mer. Comme d'habitude,
Jacques, arrive le premier, debout derriere la maison des
Sauvagnat, guetta la venue de Severine. Mais les tenebres
etaient si epaisses, et elle accourait d'un pas si leger, qu'il
tressaillit, frole par elle, sans l'avoir apercue. Deja, elle
etait dans ses bras, inquiete de le sentir tremblant.

--Je t'ai fait peur, murmura-t-elle.

--Non, non, je t'attendais... Marchons, personne ne peut nous
voir.

Et, les bras lies a la taille, doucement, ils se promenerent par
les terrains vagues. De ce cote du depot, les becs de gaz
etaient rares; certains enfoncements d'ombre en manquaient tout a
fait; tandis qu'ils pullulaient au loin, vers la gare, pareils a
des etincelles vives.

Longtemps, ils allerent ainsi, sans une parole. Elle avait pose
la tete a son epaule, elle la haussait parfois, le baisait au
menton; et, se penchant, il lui rendait ce baiser sur la tempe, a
la racine des cheveux. Le coup grave et unique d'une heure du
matin venait de sonner aux eglises lointaines. S'ils ne
parlaient pas, c'etait qu'ils s'entendaient penser, dans leur
etreinte. Ils ne pensaient qu'a cela, ils ne pouvaient plus etre
ensemble, sans en etre obsedes. Le debat continuait, a quoi bon
dire tout haut des mots inutiles, puisqu'il fallait agir?
Lorsqu'elle se haussait contre lui, pour une caresse, elle
sentait le couteau, bossuant la poche du pantalon. Etait-ce donc
qu'il fut resolu?

Mais ses pensees la debordaient, ses levres s'ouvrirent, d'un
souffle a peine distinct.

--Tout a l'heure, il est remonte, je ne savais pas pourquoi...
Puis, je l'ai vu prendre son revolver, qu'il avait oublie...
C'est, a coup sur, qu'il va faire une ronde.

Le silence retomba, et vingt pas plus loin seulement, il dit a
son tour:

--Des maraudeurs, la nuit derniere, ont enleve du plomb par
ici... Il viendra tout a l'heure, c'est certain.

Alors, elle eut un petit fremissement, et tous deux redevinrent
muets, marchant d'un pas ralenti. Un doute l'avait prise:
etait-ce bien le couteau qui renflait sa poche? A deux reprises,
elle le baisa, pour mieux se rendre compte. Puis, comme, a se
frotter ainsi, le long de sa jambe, elle restait incertaine, elle
laissa pendre sa main, tata en le baisant encore. C'etait bien
le couteau. Mais lui, ayant compris, l'avait brusquement
etouffee sur sa poitrine; et il lui begaya a l'oreille:

--Il va venir, tu seras libre.

Le meurtre etait decide, il leur sembla qu'ils ne marchaient
plus, qu'une force etrangere les portait au ras du sol. Leurs
sens avaient pris subitement une acuite extreme, le toucher
surtout, car leurs mains l'une dans l'autre s'endolorissaient, le
moindre effleurement de leurs levres devenait pareil a un coup
d'ongle. Ils entendaient aussi les bruits qui se perdaient tout
a l'heure, le roulement, le souffle lointain des machines, des
chocs assourdis, des pas errants, au fond des tenebres. Et ils
voyaient la nuit, ils distinguaient les taches noires des choses,
comme si un brouillard s'en etait alle de leurs paupieres: une
chauve-souris passa, dont ils purent suivre les crochets
brusques. Au coin d'un tas de charbon, ils s'etaient arretes,
immobiles, les oreilles et les yeux aux aguets, dans une tension
de tout leur etre. Maintenant, ils chuchotaient.

--N'as-tu pas entendu, la-bas, un cri d'appel?

--Non, c'est un wagon qu'on remise.

--Mais la, sur notre gauche, quelqu'un marche. Le sable a crie.

--Non, non, des rats courent dans les tas, le charbon deboule.

Des minutes s'ecoulerent. Soudain, ce fut elle qui l'etreignit
plus fort.

--Le voici.

--Ou donc? je ne vois rien.

--Il a tourne le hangar de la petite vitesse, il vient droit a
nous... Tiens! son ombre qui passe sur le mur blanc!

--Tu crois, ce point sombre... Il est donc seul?

--Oui, seul, il est seul.

Et, a ce moment decisif, elle se jeta eperdument a son cou, elle
colla sa bouche ardente contre la sienne. Ce fut un baiser de
chair vive, prolonge, ou elle aurait voulu lui donner de son
sang. Comme elle l'aimait et comme elle execrait l'autre! Ah!
si elle avait ose, deja vingt fois elle-meme aurait fait la
besogne, pour lui en eviter l'horreur; mais ses mains
defaillaient, elle se sentait trop douce, il fallait la poigne
d'un homme. Et ce baiser qui n'en finissait pas, c'etait tout ce
qu'elle pouvait lui souffler de son courage, la possession pleine
qu'elle lui promettait, la communion de son corps. Au loin, une
machine sifflait, jetant a la nuit une plainte de melancolique
detresse; a coups reguliers, on entendait un fracas, le choc d'un
marteau geant, venu on ne savait d'ou; tandis que les brumes,
montees de la mer, mettaient au ciel le defile d'un chaos en
marche, dont les dechirures errantes semblaient par moments
eteindre les etincelles vives des becs de gaz. Lorsqu'elle ota
sa bouche enfin, elle n'avait plus rien a elle, tout entiere elle
crut etre passee en lui.

D'un geste prompt, il avait deja ouvert le couteau. Mais il eut
un juron etouffe.

--Nom de Dieu! c'est fichu, il s'en va!

C'etait vrai, l'ombre mouvante, apres s'etre approchee d'eux, a
une cinquantaine de pas, venait de tourner a gauche et
s'eloignait, du pas regulier d'un surveillant de nuit, que rien
n'inquiete.

Alors, elle le poussa.

--Va, va donc!

Et tous deux partirent, lui devant, elle dans ses talons, tous
deux filerent, se glisserent derriere l'homme, en chasse, evitant
le bruit. Un instant, au coin des ateliers de reparation, ils le
perdirent de vue; puis, comme ils coupaient court en traversant
une voie de garage, ils le retrouverent, a vingt pas au plus.
Ils durent profiter des moindres bouts de mur pour s'abriter, un
simple faux pas les aurait trahis.

--Nous ne l'aurons pas, gronda-t-il, sourdement. S'il atteint le
poste de l'aiguilleur, il s'echappe.

Elle, toujours, repetait dans son cou:

--Va, va donc!

A cette minute, par ces vastes terrains plats, noyes de tenebres,
au milieu de cette desolation nocturne d'une grande gare, il
etait resolu, comme dans la solitude complice d'un coupe-gorge.
Et, tout en hatant furtivement le pas, il s'excitait, se
raisonnait encore, se donnait les arguments qui allaient faire de
ce meurtre une action sage, legitime, logiquement debattue et
decidee. C'etait bien un droit qu'il exercait, le droit meme de
vie, puisque ce sang d'un autre etait indispensable a son
existence meme. Rien que ce couteau a enfoncer, et il avait
conquis le bonheur.

--Nous ne l'aurons pas, nous ne l'aurons pas, repeta-t-il
furieusement, en voyant l'ombre depasser le poste de
l'aiguilleur. C'est fichu, le voila qui file.

Mais, de sa main nerveuse, brusquement elle l'empoigna au bras,
l'immobilisa contre elle.

--Vois, il revient!

Roubaud, en effet, revenait. Il avait tourne a droite, puis il
redescendit. Peut-etre, derriere son dos, avait-il eu la
sensation vague des meurtriers lances sur sa piste. Pourtant, il
continuait a marcher de son pas tranquille, en gardien
consciencieux, qui ne veut pas rentrer, sans avoir donne son coup
d'oeil partout.

Arretes net dans leur course, Jacques et Severine ne bougeaient
plus. Le hasard les avait plantes a l'angle meme d'un tas de
charbon. Ils s'y adosserent, semblerent y entrer, l'echine
collee au mur noir, confondus, perdus dans cette mare d'encre.
Ils etaient sans souffle.

Et Jacques regardait Roubaud venir droit a eux. Trente metres a
peine les separaient, chaque pas diminuait la distance,
regulierement, rythme comme par le balancier inexorable du
destin. Encore vingt pas, encore dix pas: il l'aurait devant
lui, il leverait le bras de cette facon, lui planterait le
couteau dans la gorge, en tirant de droite a gauche, pour
etouffer le cri. Les secondes lui semblaient interminables, un
tel flot de pensees traversait le vide de son crane, que la
mesure du temps en etait abolie. Toutes les raisons qui le
determinaient defilerent une fois de plus, il revit nettement le
meurtre, les causes et les consequences. Encore cinq pas. Sa
resolution, tendue a se rompre, restait inebranlable. Il voulait
tuer, il savait pourquoi il tuerait.

Mais, a deux pas, a un pas, ce fut une debacle. Tout croula en
lui, d'un coup. Non, non! il ne tuerait point, il ne pouvait
tuer ainsi cet homme sans defense. Le raisonnement ne ferait
jamais le meurtre, il fallait l'instinct de mordre, le saut qui
jette sur la proie, la faim ou la passion qui la dechire.
Qu'importait si la conscience n'etait faite que des idees
transmises par une lente heredite de justice! Il ne se sentait
pas le droit de tuer, et il avait beau faire, il n'arrivait pas a
se persuader qu'il pouvait le prendre.

Roubaud, tranquillement, passa. Son coude effleura les deux
autres dans le charbon. Une haleine les eut deceles; mais ils
resterent comme morts. Le bras ne se leva point, n'enfonca point
le couteau. Rien ne fit fremir les tenebres epaisses, pas meme
un frisson. Deja, il etait loin, a dix pas, qu'immobiles encore,
le dos cloue au tas noir, tous deux demeuraient sans souffle,
dans l'epouvante de cet homme seul, desarme, qui venait de les
froler, d'une marche si paisible.

Jacques eut un sanglot etouffe de rage et de honte.

--Je ne peux pas! je ne peux pas!

Il voulut reprendre Severine, s'appuyer a elle, dans un besoin
d'etre excuse, console. Sans dire une parole, elle s'echappa.
Il avait allonge les mains, n'avait senti que sa jupe glisser
entre ses doigts; et il entendait seulement sa fuite legere. En
vain, il la poursuivit un instant, car cette brusque disparition
achevait de le bouleverser. etait-elle donc si fachee de sa
faiblesse? Le meprisait-elle? La prudence l'empecha de la
rejoindre. Mais, quand il se retrouva seul dans ces vastes
terrains plats, taches des petites larmes jaunes du gaz, un
affreux desespoir le prit, il se hata d'en sortir, d'aller abimer
sa tete au fond de son oreiller, pour y aneantir l'abomination de
son existence.

Ce fut une dizaine de jours plus tard, vers la fin de mars, que
les Roubaud triompherent enfin des Lebleu. L'administration
avait reconnu juste leur demande, appuyee par M. Dabadie;
d'autant plus que la fameuse lettre du caissier, s'engageant a
rendre le logement, si un nouveau sous-chef le reclamait, venait
d'etre retrouvee par mademoiselle Guichon, en cherchant d'anciens
comptes dans les archives de la gare. Et, tout de suite, madame
Lebleu, exasperee de sa defaite, parla de demenager: puisqu'on
voulait sa mort, autant valait-il en finir sans attendre.
Pendant trois jours, ce demenagement memorable enfievra le
couloir. La petite madame Moulin elle-meme, si effacee, qu'on ne
voyait jamais ni entrer ni sortir, s'y compromit, en portant la
table a ouvrage de Severine d'un logement dans l'autre. Mais
Philomene surtout souffla la discorde, venue la pour aider des la
premiere heure, faisant les paquets, bousculant les meubles,
envahissant le logement du devant, avant que la locataire l'eut
quitte; et ce fut elle qui l'en expulsa, au milieu de la
debandade des deux mobiliers, meles, confondus, dans le
transbordement. Elle en etait arrivee a montrer, pour Jacques et
pour tout ce qu'il aimait, un tel zele, que Pecqueux, etonne,
pris de soupcon, lui avait demande de son mauvais air sournois,
son air d'ivrogne vindicatif, si c'etait a cette heure qu'elle
couchait avec son mecanicien, en l'avertissant qu'il leur
reglerait leur compte a tous les deux, le jour ou il les
surprendrait. Son coup de coeur pour le jeune homme en avait
grandi, elle se faisait leur servante, a lui et a sa maitresse,
dans l'espoir de l'avoir aussi un peu a elle, en se mettant entre
eux. Lorsqu'elle eut emporte la derniere chaise, les portes
battirent. Puis, ayant apercu un tabouret oublie par la
caissiere, elle rouvrit, le jeta a travers le corridor. C'etait
fini.

Alors, lentement, l'existence reprit son train monotone. Pendant
que madame Lebleu, sur le derriere, clouee par ses rhumatismes au
fond de son fauteuil, se mourait d'ennui, avec de grosses larmes
dans les yeux, a ne plus voir que le zinc de la marquise barrant
le ciel, Severine travaillait a son interminable couvre-pied,
installee pres d'une des fenetres du devant. Elle avait, sous
elle, l'agitation gaie de la cour du depart, le continuel flot
des pietons et des voitures; deja, le printemps hatif verdissait
les bourgeons des grands arbres, au bord des trottoirs; et,
au-dela, les coteaux lointains d'Ingouville deroulaient leurs
pentes boisees, que piquaient les taches blanches des maisons de
campagne. Mais elle s'etonnait de prendre si peu de plaisir a
realiser enfin ce reve, etre la, dans ce logement convoite, avoir
devant soi de l'espace, du jour, du soleil. Meme, comme sa femme
de menage, la mere Simon, grognait, furieuse de ne pas retrouver
ses habitudes, elle en etait impatientee, elle regrettait par
moments son ancien trou, ainsi qu'elle disait, ou la salete se
voyait moins. Roubaud, lui, avait simplement laisse faire. Il
ne semblait pas savoir qu'il eut change de niche: souvent encore
il se trompait, ne s'apercevait de sa meprise que lorsque sa
nouvelle clef n'entrait pas dans l'ancienne serrure. D'ailleurs,
il s'absentait de plus en plus, la desorganisation continuait.
Un instant, cependant, il parut se ranimer, sous le reveil de ses
idees politiques; non qu'elles fussent tres nettes, tres
ardentes; mais il gardait a coeur son affaire avec le
sous-prefet, qui avait failli lui couter son emploi. Depuis que
l'empire, ebranle par les elections generales, traversait une
crise terrible, il triomphait, il repetait que ces gens-la ne
seraient pas toujours les maitres. Un avertissement amical de
M. Dabadie, prevenu par mademoiselle Guichon, devant laquelle le
propos revolutionnaire avait ete tenu, suffit du reste a le
calmer. Puisque le couloir etait tranquille et que l'on vivait
d'accord, maintenant que madame Lebleu s'affaiblissait, tuee de
tristesse, pourquoi des ennuis nouveaux, avec les affaires du
gouvernement? Il eut un simple geste, il s'en moquait bien de la
politique, comme de tout! Et, plus gras chaque jour, sans un
remords, il s'en allait de son pas alourdi, le dos indifferent.

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