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Annual Bibliography of Commonwealth Literature 2007
This paper argues that discourses of love in Ghanaian market literature for youth offer a view into complex negotiations of agency and empowerment. Drawing on Deborah Durham's notion of youth as "social `shifters'" and Francis Nyamnjoh's conception of the "interconnectedness" of agency, I take Ghanaian market literature as one specific case of how African literature for youth foregrounds questions of continuity and change as African societies enter into increasingly complex global relations. In this literature for youth, received notions of love, often constructed out of impressions from American pop and hip hop music, carry new notions of agency that compete with existing "domesticated" forms. Authors like Ike Tandoh and Evelyn Tay employ discourses of love to offer youth alternative avenues for empowerment in a context of socio-economic disenfranchizement. In a creative process of "straddling", this writing both reveals and reproduces the contradictions that obtain in youth configurations of agency.

La Bete Humaine

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Des lors, Severine ne trembla plus. Ses terreurs s'en etaient
allees, elle proceda froidement, avec des gestes lents et precis
de somnambule. Elle dut chercher le tisonnier, qui servait a
soulever la frise. Quand le trou fut decouvert, comme elle
voyait mal, elle approcha la lampe. Mais une stupeur la cloua,
penchee, immobile: le trou etait vide. Evidemment, pendant
qu'elle courait a son rendez-vous, Roubaud etait remonte,
travaille, avant elle, de la meme envie: prendre tout, garder
tout; et, d'un coup, il avait empoche les billets, pas un ne
restait. Elle s'agenouilla, elle n'apercevait, au fond, que la
montre et la chaine, dont l'or luisait dans la poussiere des
lambourdes. Une rage froide la tint la un instant, raidie,
demi-nue, repetant tout haut, a vingt reprises:

--Voleur! voleur! voleur!

Puis, d'un mouvement furieux, elle empoigna la montre, tandis
qu'une grosse araignee noire, derangee, fuyait le long du platre.
A coups de talon, elle replaca la frise, et elle revint se
coucher, posant la lampe sur la table de nuit. Quand elle eut
chaud, elle regarda la montre, qu'elle tenait dans son poing
ferme, la retourna, l'examina longuement. Sur le boitier, les
deux initiales du president, entrelacees, l'interessaient. A
l'interieur, elle lut le numero 2516, un chiffre de fabrication.
C'etait un bijou fort dangereux a garder, car la justice
connaissait ce chiffre. Mais, dans sa colere de n'avoir pu
sauver que ca, elle n'avait plus peur. Meme elle sentait que
c'en etait fini de ses cauchemars, maintenant qu'il n'y avait
plus de cadavre sous son parquet. Enfin, elle marcherait
tranquille chez elle, ou elle voudrait. Elle glissa la montre a
son chevet, eteignit la lampe et s'endormit.

Le lendemain, Jacques, qui avait un conge, devait attendre que
Roubaud fut parti s'installer au cafe du Commerce, selon son
habitude, et monter alors dejeuner avec elle. Parfois,
lorsqu'ils osaient, ils faisaient cette partie. Et, ce jour-la,
en mangeant, fremissante encore, elle lui parla de l'argent, lui
conta comment elle avait trouve la cachette vide. Sa rancune
contre son mari ne s'apaisait pas, le meme cri revenait,
incessant:

--Voleur! voleur! voleur!

Puis, elle apporta la montre, elle voulut absolument la donner a
Jacques, malgre la repugnance qu'il montrait.

--Comprends donc, mon cheri, personne n'ira la chercher chez toi.
Si je la garde, il me la prendra encore. Et ca, vois-tu,
j'aimerais mieux lui laisser arracher un lambeau de ma chair...
Non, il a eu trop. Je n'en voulais pas, de cet argent. Il me
faisait horreur, jamais je n'en aurais depense un sou. Mais
est-ce qu'il avait le droit d'en profiter, lui? Oh! je le hais!

Elle pleurait, elle insistait, avec de telles supplications, que
le jeune homme finit par mettre la montre dans la poche de son
gilet.

Une heure se passa, et Jacques avait garde Severine sur ses
genoux, a moitie devetue encore. Elle se renversait contre son
epaule, un bras a son cou, dans une caresse alanguie, lorsque
Roubaud, qui avait une clef, entra. D'un saut brusque, elle fut
debout. Mais c'etait le flagrant delit, inutile de nier. Le
mari s'etait arrete net, ne pouvant passer outre, tandis que
l'amant restait assis, stupefie. Alors, elle ne s'embarrassa
meme pas dans une explication quelconque, elle s'avanca et repeta
rageusement:

--Voleur! voleur! voleur!

Une seconde, Roubaud hesita. Puis, avec le haussement d'epaules
dont il ecartait tout maintenant, il entra dans la chambre, prit
un calepin de service, qu'il y avait oublie. Mais elle le
poursuivait, l'accablait.

--Tu as fouille, ose donc dire que tu n'as pas fouille!... Et tu
as tout pris, voleur! voleur! voleur!

Sans une parole, il traversa la salle a manger. A la porte
seulement, il se retourna, l'enveloppa de son morne regard.

--Fous-moi la paix, hein!

Et il partit, la porte ne claqua meme pas. Il ne semblait pas
avoir vu, il n'avait fait aucune allusion a cet amant qui etait
la.

Au bout d'un grand silence, Severine se tourna vers Jacques.

--Crois-tu!

Celui-ci, qui n'avait pas dit un mot, se leva enfin. Et il donna
son opinion.

--C'est un homme fini.

Tous deux en tomberent d'accord. A leur surprise de l'amant
tolere, apres l'amant assassine, succedait un degout pour le mari
complaisant. Quand un homme en arrive la, il est dans la boue,
il peut rouler a tous les ruisseaux.

Des ce jour, Severine et Jacques eurent liberte entiere. Ils en
userent sans se soucier davantage de Roubaud. Mais, a present
que le mari ne les inquietait plus, leur grand souci fut
l'espionnage de madame Lebleu, la voisine, toujours aux aguets.
Certainement, elle se doutait de quelque chose. Jacques avait
beau etouffer le bruit de ses pas, a chacune de ses visites, il
voyait la porte d'en face s'entrebailler imperceptiblement,
tandis que, par la fente, un oeil le devisageait. Cela devenait
intolerable, il n'osait plus monter; car, s'il se risquait, on le
savait la, une oreille venait se coller a la serrure; de sorte
qu'il n'etait pas possible de s'embrasser, ni meme de causer
librement. Et ce fut alors que Severine, exasperee devant ce
nouvel obstacle a sa passion, reprit contre les Lebleu son
ancienne campagne pour avoir leur logement. Il etait notoire
que, de tous temps, le sous-chef l'avait occupe. Mais ce n'etait
plus la vue superbe, les fenetres donnant sur la cour du depart
et sur les hauteurs d'Ingouville, qui la tentait. L'unique
raison de son desir, qu'elle ne disait pas, etait que le logement
avait une seconde entree, une porte ouvrant sur un escalier de
service. Jacques pourrait monter et s'en aller par la, sans que
madame Lebleu soupconnat meme ses visites. Enfin, ils seraient
libres.

La bataille fut terrible. Cette question, qui avait deja
passionne tout le corridor, se reveilla, s'envenima d'heure en
heure. madame Lebleu, menacee, se defendait desesperement,
certaine d'en mourir, si on l'enfermait dans le noir logement du
derriere, barre par le faitage de la marquise, d'une tristesse de
cachot. Comment voulait-on qu'elle vecut au fond de ce trou,
elle habituee a sa chambre si claire, ouverte sur le vaste
horizon, egayee du continuel mouvement des voyageurs? Et ses
jambes lui defendaient toute promenade, elle n'aurait plus jamais
que la vue d'un toit de zinc, autant la tuer tout de suite.
Malheureusement, ce n'etaient la que des raisons sentimentales,
et elle etait bien forcee d'avouer qu'elle tenait le logement de
l'ancien sous-chef, le predecesseur de Roubaud, qui, celibataire,
le lui avait cede par galanterie; meme il devait exister une
lettre de son mari s'engageant a le rendre, si un nouveau
sous-chef le reclamait. Comme on n'avait pas retrouve la lettre
encore, elle en niait l'existence. A mesure que sa cause se
gatait, elle se faisait plus violente, plus agressive. Un
moment, elle avait tache de mettre avec elle, en la
compromettant, la femme de Moulin, l'autre sous-chef, qui avait
vu, disait-elle, des hommes embrasser madame Roubaud, dans
l'escalier; et Moulin s'etait fache, car sa femme, une douce et
tres insignifiante creature, qu'on ne rencontrait jamais, jurait
en pleurant n'avoir rien vu et n'avoir rien dit. Pendant huit
jours, ce commerage souffla la tempete, d'un bout a l'autre du
corridor. Mais la grande faute de madame Lebleu, celle qui
devait entrainer sa defaite, etait toujours d'irriter
mademoiselle Guichon, la buraliste, par son espionnage entete:
c'etait une manie, l'idee fixe que celle-ci allait chaque nuit
retrouver le chef de gare, le besoin de la surprendre, devenu
maladif, d'autant plus aigu, que depuis deux ans elle l'epiait,
sans avoir absolument rien surpris, pas un souffle. Et elle
etait certaine qu'ils couchaient ensemble, ca la rendait folle.
Aussi mademoiselle Guichon, furieuse de ne pouvoir rentrer ni
sortir sans etre epiee, poussait-elle maintenant a ce qu'on la
releguat sur la cour: un logement les separerait, elle ne
l'aurait plus au moins en face d'elle, ne serait plus forcee de
passer devant sa porte. Il devenait evident que M. Dabadie, le
chef de gare, jusqu'ici desinteresse dans la lutte, prenait parti
contre les Lebleu chaque jour davantage; ce qui etait un signe
grave.

Des querelles encore compliquerent la situation. Philomene, qui
apportait maintenant ses oeufs frais a Severine, se montrait tres
insolente, chaque fois qu'elle rencontrait madame Lebleu; et,
comme celle-ci laissait expres sa porte ouverte, pour ennuyer
tout le monde, c'etaient continuellement, au passage, des paroles
desagreables entre les deux femmes. Cette intimite de Severine
et de Philomene en etant venue a des confidences, la derniere
avait fini par faire les commissions de Jacques pres de sa
maitresse, lorsqu'il n'osait monter lui-meme. Elle arrivait avec
ses oeufs, changeait les rendez-vous, disait pourquoi il avait du
etre prudent la veille, racontait l'heure qu'il etait reste chez
elle, a causer. Jacques parfois, lorsqu'un obstacle l'arretait,
s'oubliait volontiers ainsi dans la petite maison de Sauvagnat,
le chef du depot. Il y suivait son chauffeur Pecqueux, comme si,
par un besoin de s'etourdir, il redoutait de vivre toute une
soiree seul. Meme, quand le chauffeur disparaissait, en bordee
dans les cabarets de matelots, il entrait chez Philomene, la
chargeait d'un mot a dire, s'asseyait, ne partait plus. Et elle,
peu a peu, melee a cet amour, s'attendrissait, car elle n'avait
connu, jusque-la, que des amants brutaux. Les petites mains, les
facons polies de ce garcon si triste, qui avait l'air tres doux,
lui semblaient des friandises auxquelles elle n'avait pas mordu
encore. Avec Pecqueux, c'etait maintenant le menage, des
saouleries, plus de rudesses que de caresses; tandis que,
lorsqu'elle portait une parole gentille du mecanicien a la femme
du sous-chef, elle en goutait, pour elle-meme, le gout delicat de
fruit defendu. Un jour, elle lui fit ses confidences, se
plaignit du chauffeur, un sournois, disait-elle, sous son air de
rire, tres capable d'un mauvais coup, les jours ou il etait ivre.
Il remarqua qu'elle soignait davantage son grand corps brule de
maigre cavale, desirable malgre tout, avec ses beaux yeux de
passion, buvant moins, tenant la maison moins sale. Son frere
Sauvagnat, ayant un soir entendu une voix d'homme, etait entre la
main haute, pour la corriger; mais, en reconnaissant le garcon
qui causait avec elle, il avait simplement offert une bouteille
de cidre. Jacques, bien recu, gueri la de son frisson,
paraissait s'y plaire. Aussi Philomene montrait-elle une amitie
de plus en plus vive pour Severine, s'emportant contre madame
Lebleu, qu'elle traitait partout de vieille gueuse.

Une nuit qu'elle avait rencontre les deux amants derriere son
petit jardin, elle les accompagna dans l'ombre, jusqu'a la
remise, ou ils se cachaient d'habitude.

--Ah bien! vous etes trop bonne. Puisque le logement est a
vous, c'est moi qui l'en tirerais par les cheveux... Tapez donc
dessus!

Mais Jacques n'etait pas pour un eclat.

--Non, non, monsieur Dabadie s'en occupe, il vaut mieux attendre
que les choses se fassent regulierement.

--Avant la fin du mois, declara Severine, je coucherai dans sa
chambre, et nous pourrons nous y voir a toute heure.

Malgre les tenebres, Philomene l'avait sentie, qui, a cet espoir,
serrait le bras de son amant d'une pression tendre. Et elle les
laissa pour rentrer chez elle. Mais, cachee dans l'ombre, a
trente pas, elle s'arreta, se retourna. Cela lui causait une
grosse emotion, de les savoir ensemble. Elle n'etait pas jalouse
pourtant, elle avait le besoin ignorant d'aimer et d'etre aimee
ainsi.

Jacques, chaque jour, s'assombrissait davantage. A deux
reprises, pouvant voir Severine, il avait invente des pretextes;
et, s'il s'attardait parfois chez les Sauvagnat, c'etait
egalement pour l'eviter. Il l'aimait pourtant toujours, d'un
desir exaspere qui n'avait fait que s'accroitre. Mais, dans ses
bras, maintenant, l'affreux mal le reprenait, un tel vertige,
qu'il s'en degageait vite, glace, terrifie de n'etre plus lui, de
sentir la bete prete a mordre. Il avait tache de se rejeter dans
la fatigue des longs parcours, sollicitant des corvees
supplementaires, passant des douze heures debout sur sa machine,
le corps brise par la trepidation, les poumons brules par le
vent. Ses camarades, eux, se plaignaient de ce dur metier de
mecanicien, qui, disaient-ils, en vingt annees, mangeait un
homme; lui, aurait voulu etre mange tout de suite, il ne tombait
jamais assez de lassitude, il n'etait heureux que lorsque la
Lison l'emportait, ne pensant plus, n'ayant plus que des yeux
pour voir les signaux. A l'arrivee, le sommeil le foudroyait,
sans qu'il eut meme le temps de se debarbouiller. Seulement,
avec le reveil, revenait le tourment de l'idee fixe. Il avait
egalement essaye de se reprendre de tendresse pour la Lison,
passant de nouveau des heures a la nettoyer, exigeant de Pecqueux
des aciers luisant comme de l'argent. Les inspecteurs, qui, en
route, montaient pres de lui, le felicitaient. Il hochait la
tete, restait mecontent; car, lui, savait bien que sa machine,
depuis l'arret dans la neige, n'etait plus la bien portante, la
vaillante d'autrefois. Sans doute, dans la reparation des
pistons et des tiroirs, elle avait perdu de son ame, ce
mysterieux equilibre de vie, du au hasard du montage. Il en
souffrait, cette decheance tournait a une amertume chagrine, au
point qu'il poursuivait ses superieurs de plaintes
deraisonnables, demandant des reparations inutiles, imaginant des
ameliorations impraticables. On les lui refusait, il en devenait
plus sombre, convaincu que la Lison etait tres malade et qu'il
n'y avait desormais rien a faire de propre avec elle. Sa
tendresse s'en decourageait: a quoi bon aimer, puisqu'il tuerait
tout ce qu'il aimerait? Et il apportait a sa maitresse cette
rage d'amour desesperee, que ne pouvait user ni la souffrance ni
la fatigue.

Severine l'avait bien senti changer, et elle se desolait elle
aussi, croyant qu'il s'attristait a cause d'elle, depuis qu'il
savait. Lorsqu'elle le voyait fremir a son cou, eviter son
baiser d'un brusque recul, n'etait-ce pas qu'il se souvenait et
qu'elle lui faisait horreur? Jamais elle n'avait ose remettre la
conversation sur ces choses. Elle se repentait d'avoir parle,
surprise de l'emportement de son aveu, dans ce lit etranger, ou
ils avaient brule tous deux, ne se souvenant meme plus de son
lointain besoin de confidence, comme satisfaite aujourd'hui de
l'avoir avec elle, au fond de ce secret. Et elle l'aimait, elle
le desirait certainement davantage, depuis qu'il n'ignorait plus
rien. C'etait une passion insatiable, la femme enfin eveillee,
une creature faite uniquement pour la caresse, tout entiere
amante, et qui n'etait point mere. Elle ne vivait plus que par
Jacques, elle ne mentait pas, lorsqu'elle disait son effort pour
se fondre en lui, car elle n'avait qu'un reve, qu'il l'emportat,
qu'il la gardat dans sa chair. Tres douce toujours, tres
passive, ne tenant son plaisir que de lui, elle aurait voulu des
sommeils de chatte sur ses genoux, du matin au soir. De
l'affreux drame, elle avait simplement garde l'etonnement d'y
avoir ete melee; de meme qu'elle semblait etre restee vierge et
candide, au sortir des souillures de sa jeunesse. Cela etait
loin, elle souriait, elle n'aurait pas meme eu de colere contre
son mari, s'il ne l'avait pas genee. Mais son execration pour
cet homme augmentait, a mesure que grandissait sa passion, son
besoin de l'autre. Maintenant que l'autre savait et qu'il
l'avait absoute, c'etait lui le maitre, celui qu'elle suivrait,
qui pouvait disposer d'elle comme de sa chose. Elle s'etait fait
donner son portrait, une carte photographique; et elle couchait
avec, elle s'endormait, la bouche collee sur l'image, tres
malheureuse depuis qu'elle le voyait malheureux, sans arriver a
deviner au juste ce dont il souffrait ainsi.

Cependant, leurs rendez-vous continuaient au-dehors, en attendant
qu'ils pussent se voir tranquillement chez elle, dans le nouveau
logement conquis. L'hiver finissait, le mois de fevrier etait
tres doux. Ils prolongeaient leurs promenades, marchaient
pendant des heures, a travers les terrains vagues de la gare; car
lui evitait de s'arreter, et lorsqu'elle se pendait a ses
epaules, qu'il etait force de s'asseoir et de la posseder, il
exigeait que ce fut sans lumiere, dans sa terreur de frapper,
s'il apercevait un coin de sa peau nue: tant qu'il ne verrait
pas, il resisterait peut-etre. A Paris, ou elle le suivait
toujours, chaque vendredi, il fermait soigneusement les rideaux,
en racontant que la pleine clarte lui coupait son plaisir. Ce
voyage hebdomadaire, elle le faisait maintenant sans meme donner
d'explication a son mari. Pour les voisins, l'ancien pretexte,
son mal au genou, servait; et elle disait aussi qu'elle allait
embrasser sa nourrice, la mere Victoire, dont la convalescence
trainait a l'hopital. Tous deux encore y prenaient une grande
distraction, lui tres attentif ce jour-la a la bonne conduite de
sa machine, elle ravie de le voir moins sombre, amusee elle-meme
par le trajet, bien qu'elle commencat a connaitre les moindres
coteaux, les moindres bouquets d'arbres du parcours. Du Havre a
Motteville, c'etaient des prairies, des champs plats, coupes de
haies vives, plantes de pommiers; et, jusqu'a Rouen ensuite, le
pays se bossuait, desert. Apres Rouen, la Seine se deroulait.
On la traversait a Sotteville, a Oissel, a Pont-de-l'Arche; puis,
au travers des vastes plaines, sans cesse elle reparaissait,
largement deployee. Des Gaillon, on ne la quittait plus, elle
coulait a gauche, ralentie entre ses rives basses, bordee de
peupliers et de saules. On filait a flanc de coteau, on ne
l'abandonnait a Bonnieres, que pour la retrouver brusquement a
Rosny, au sortir du tunnel de Rolleboise. Elle etait comme la
compagne amicale du voyage. Trois fois encore, on la
franchissait, avant l'arrivee. Et c'etait Mantes et son clocher
dans les arbres, Triel avec les taches blanches de ses
platrieres, Poissy que l'on coupait en plein coeur, les deux
murailles vertes de la foret de Saint-Germain, les talus de
Colombes debordant de lilas, la banlieue enfin, Paris devine,
apercu du pont d'Asnieres, l'Arc de triomphe lointain, au-dessus
des constructions lepreuses, herissees de cheminees d'usine. La
machine s'engouffrait sous les Batignolles, on debarquait dans la
gare retentissante; et, jusqu'au soir, ils s'appartenaient, ils
etaient libres. Au retour, il faisait nuit, elle fermait les
yeux, revivait son bonheur. Mais, le matin comme le soir, chaque
fois qu'elle passait a la Croix-de-Maufras, elle avancait la
tete, jetait un coup d'oeil prudent, sans se montrer, certaine de
trouver la, devant la barriere, Flore debout, presentant le
drapeau dans sa gaine, enveloppant le train de son regard de
flamme.

Depuis que cette fille, le jour de la neige, les avait vus
s'embrasser, Jacques avait averti Severine de se mefier d'elle.
Il n'ignorait plus de quelle passion d'enfant sauvage elle le
poursuivait, du fond de sa jeunesse, et il la sentait jalouse,
d'une energie virile, d'une rancune debridee et meurtriere.
D'autre part, elle devait connaitre beaucoup de choses, car il se
rappelait son allusion aux rapports du president avec une
demoiselle, que personne ne soupconnait, qu'il avait mariee. Si
elle savait cela, elle avait surement devine le crime: sans doute
allait-elle parler, ecrire, se venger par une denonciation. Mais
les journees, les semaines s'etaient ecoulees, et rien ne se
produisait, il ne la trouvait toujours que plantee a son poste,
au bord de la voie, avec son drapeau, raidie. Du plus loin
qu'elle apercevait la machine, il avait sur lui la sensation de
ses yeux ardents. Elle le voyait malgre la fumee, le prenait
tout entier, l'accompagnait dans l'eclair de la vitesse, au
milieu du tonnerre des roues. Et le train, en meme temps, etait
sonde, transperce, visite, de la premiere a la derniere voiture.
Toujours, elle decouvrait l'autre, la rivale, que maintenant elle
savait la, chaque vendredi. L'autre avait beau n'avancer qu'un
peu la tete, par un besoin imperieux de voir: elle etait vue,
leurs regards a toutes deux se croisaient comme des epees. Deja
le train fuyait, devorant, et il y en avait une qui restait par
terre, impuissante a le suivre, dans la rage de ce bonheur qu'il
emportait. Elle semblait grandir, Jacques la retrouvait plus
haute, a chaque voyage, inquiet desormais de ce qu'elle ne
faisait rien, se demandant quel projet allait murir dans cette
grande fille sombre, dont il ne pouvait eviter l'immobile
apparition.

Un employe aussi, Henri Dauvergne, le conducteur-chef, genait
Severine et Jacques. Il avait justement la conduite de ce train
du vendredi, et il se montrait d'une amabilite importune pour la
jeune femme. S'etant apercu de sa liaison avec le mecanicien, il
se disait que son tour viendrait peut-etre. Au depart du Havre,
les matins qu'il etait de service, Roubaud en ricanait, tellement
les attentions d'Henri devenaient claires: il reservait tout un
compartiment pour elle, il l'installait, tatait la bouillotte.
Un jour meme, le mari, qui continuait tranquillement de parler a
Jacques, lui avait montre, d'un clignement d'yeux, le manege du
jeune homme, comme pour lui demander s'il tolerait ca.
D'ailleurs, dans les querelles, il accusait carrement sa femme de
coucher avec les deux. Elle s'etait imagine un instant que
Jacques le croyait et que, de la, venaient ses tristesses. Au
milieu d'une crise de sanglots, elle avait proteste de son
innocence, en lui disant de la tuer, si elle etait infidele.
Alors, il avait plaisante, tres pale, l'embrassant, lui repondant
qu'il la savait honnete et qu'il esperait bien ne jamais tuer
personne.

Mais les premieres soirees de mars furent affreuses, ils durent
interrompre leurs rendez-vous; et les voyages a Paris, les
quelques heures de liberte, cherchees si loin, ne suffisaient
plus a Severine. C'etait, en elle, un besoin grandissant d'avoir
Jacques a elle, tout a elle, de vivre ensemble, les jours, les
nuits, sans jamais plus se quitter. Son execration pour son mari
s'aggravait, la simple presence de cet homme la jetait dans une
excitation maladive, intolerable. Si docile, d'une complaisance
de femme tendre, elle s'irritait des qu'il s'agissait de lui,
s'emportait au moindre obstacle qu'il mettait a ses volontes.
Alors, il semblait que l'ombre de ses cheveux noirs assombrissait
le bleu limpide de ses yeux. Elle devenait farouche, elle
l'accusait d'avoir gate son existence, a ce point que la vie
etait desormais impossible, cote a cote. N'etait-ce pas lui qui
avait tout fait? si plus rien n'existait de leur menage, si elle
avait un amant, n'etait-ce pas sa faute? La tranquillite pesante
ou elle le voyait, le coup d'oeil indifferent dont il accueillait
ses coleres, son dos rond, son ventre elargi, toute cette graisse
morne qui ressemblait a du bonheur, achevait de l'exasperer, elle
qui souffrait. Rompre, s'eloigner, aller recommencer de vivre
ailleurs, elle ne songeait plus qu'a cela. Oh! recommencer,
faire surtout que le passe ne fut pas, recommencer la vie avant
toutes ces abominations, se retrouver telle qu'elle etait a
quinze ans, et aimer, et etre aimee, et vivre comme elle revait
de vivre alors! Pendant huit jours, elle caressa un projet de
fuite: elle partait avec Jacques, ils se cachaient en Belgique,
ils s'y installaient en jeune menage laborieux. Mais elle ne lui
en parla meme pas, tout de suite des empechements s'etaient
produits, l'irregularite de la situation, le tremblement
continuel ou ils seraient, surtout l'ennui de laisser a son mari
sa fortune, l'argent, la Croix-de-Maufras. Par une donation au
dernier vivant, ils s'etaient tout legue; et elle se trouvait en
sa puissance, dans cette tutelle legale de la femme, qui liait
ses mains. Plutot que de partir en abandonnant un sou, elle
aurait prefere mourir la. Un jour qu'il remonta, livide, dire
qu'en traversant devant une locomotive, il avait senti le tampon
lui effleurer le coude, elle songea que, s'il etait mort, elle
serait libre. Elle le regardait de ses grands yeux fixes:
pourquoi donc ne mourait-il pas, puisqu'elle ne l'aimait plus, et
qu'il genait tout le monde, maintenant?

Des lors, le reve de Severine changea. Roubaud etait mort
d'accident, et elle partait avec Jacques pour l'Amerique. Mais
ils etaient maries, ils avaient vendu la Croix-de-Maufras,
realise toute la fortune. Derriere eux, ils ne laissaient aucune
crainte. S'ils s'expatriaient, c'etait pour renaitre, aux bras
l'un de l'autre. La-bas, rien ne serait plus de ce qu'elle
voulait oublier, elle pourrait croire que la vie etait neuve.
Puisqu'elle s'etait trompee, elle reprendrait au commencement
l'experience du bonheur. Lui, trouverait bien une occupation;
elle-meme entreprendrait quelque chose; ce serait la fortune, des
enfants sans doute, une existence nouvelle de travail et de
felicite. Des qu'elle etait seule, le matin au lit, la journee
en brodant, elle retombait dans cette imagination, la corrigeait,
l'elargissait, y ajoutait sans cesse des details heureux,
finissait par se croire comblee de joie et de biens. Elle, qui
autrefois sortait si rarement, avait a cette heure la passion
d'aller voir les paquebots partir: elle descendait sur la jetee,
s'accoudait, suivait la fumee du navire jusqu'a ce qu'elle se fut
confondue avec les brumes du large; et elle se dedoublait, se
croyait sur le pont avec Jacques, deja loin de France, en route
pour le paradis reve.

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