A / B / C / D / E /  F / G / H / I / J /  K / L / M / N / O /  P / R / S / T / UV / W / Z

Annual Bibliography of Commonwealth Literature 2007
This paper argues that discourses of love in Ghanaian market literature for youth offer a view into complex negotiations of agency and empowerment. Drawing on Deborah Durham's notion of youth as "social `shifters'" and Francis Nyamnjoh's conception of the "interconnectedness" of agency, I take Ghanaian market literature as one specific case of how African literature for youth foregrounds questions of continuity and change as African societies enter into increasingly complex global relations. In this literature for youth, received notions of love, often constructed out of impressions from American pop and hip hop music, carry new notions of agency that compete with existing "domesticated" forms. Authors like Ike Tandoh and Evelyn Tay employ discourses of love to offer youth alternative avenues for empowerment in a context of socio-economic disenfranchizement. In a creative process of "straddling", this writing both reveals and reproduces the contradictions that obtain in youth configurations of agency.

La Bete Humaine

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--J'ai le temps, pensait-il, je la tuerai sous un tunnel.

Mais, en face d'eux, une vieille dame, la seule personne qui fut
montee, venait de reconnaitre la jeune femme.

--Comment, c'est vous! Ou allez-vous donc, de si bonne heure?

L'autre eclata d'un bon rire, avec un geste de comique desespoir.

--Dire qu'on ne peut rien faire sans etre rencontree! J'espere
que vous n'irez pas me vendre... C'est demain la fete de mon
mari, et des qu'il a ete sorti pour ses affaires, j'ai pris ma
course, je vais a Auteuil chez un horticulteur, ou il a vu une
orchidee dont il a une envie folle... Une surprise, vous
comprenez.

La vieille dame hochait la tete, d'un air de bienveillance
attendrie.

--Et bebe va bien?

--La petite, oh! un vrai charme... Vous savez que je l'ai
sevree il y a huit jours. Il faut la voir manger sa soupe...
nous nous portons tous trop bien, c'est scandaleux.

Elle riait plus haut, montrant ses dents blanches, entre le sang
pur de ses levres. Et Jacques, qui s'etait mis a sa droite, le
couteau au poing, cache derriere sa cuisse, se disait qu'il
serait tres bien pour frapper. Il n'avait qu'a lever le bras et
a faire demi-tour, pour l'avoir a sa main. Mais, sous le tunnel
des Batignolles, l'idee des brides du chapeau l'arreta.

--Il y a la, songeait-il, un noeud qui va me gener. Je veux etre
sur.

Les deux femmes continuaient a causer gaiement.

--Alors, je vois que vous etes heureuse.

--Heureuse, ah! si je pouvais dire! C'est un reve que je
fais... Il y a deux ans, je n'etais rien du tout. Vous vous
rappelez, on ne s'amusait guere chez ma tante; et pas un sou de
dot... Quand il venait, lui, je tremblais, tant je m'etais mise
a l'aimer. Mais il etait si beau, si riche... Et il est a moi,
il est mon mari, et nous avons bebe a nous deux! Je vous dis que
c'est trop!

En etudiant le noeud des brides, Jacques venait de constater
qu'il y avait dessous, attache a un velours noir, un gros
medaillon d'or; et il calculait tout.

--Je l'empoignerai au cou de la main gauche, et j'ecarterai le
medaillon en lui renversant la tete, pour avoir la gorge nue.

Le train s'arretait, repartait a chaque minute. De courts
tunnels s'etaient succede, a Courcelles, a Neuilly. Tout a
l'heure, une seconde suffirait.

--Vous etes allee a la mer, cet ete? reprit la vieille dame.

--Oui, en Bretagne, six semaines, au fond d'un trou perdu, un
paradis. Puis, nous avons passe septembre dans le Poitou, chez
mon beau-pere, qui possede par la de grands bois.

--Et ne devez-vous pas vous installer dans le Midi pour l'hiver?

--Si, nous serons a Cannes vers le 15... La maison est louee.
Un bout de jardin delicieux, la mer en face. Nous avons envoye
la-bas quelqu'un qui installe tout, pour nous recevoir... Ce
n'est pas que nous soyons frileux, ni l'un ni l'autre; mais cela
est si bon, le soleil!... Puis, nous serons de retour en mars.
L'annee prochaine, nous resterons a Paris. Dans deux ans,
lorsque bebe sera grande fille, nous voyagerons. Est-ce que je
sais, moi! c'est toujours fete!

Elle debordait d'une telle felicite, que, cedant a son besoin
d'expansion, elle se tourna vers Jacques, vers cet inconnu, pour
lui sourire. Dans ce mouvement, le noeud des brides se deplaca,
le medaillon s'ecarta, le cou apparut, vermeil, avec une fossette
legere, que l'ombre dorait.

Les doigts de Jacques s'etaient raidis sur le manche du couteau,
pendant qu'il prenait une resolution irrevocable.

--C'est la, a cette place, que je frapperai. Oui, tout a
l'heure, sous le tunnel, avant Passy.

Mais, a la station du Trocadero, un employe monta, qui, le
connaissant, se mit a lui parler du service, d'un vol de charbon
dont on venait de convaincre un mecanicien et son chauffeur. Et,
a partir de ce moment, tout se brouilla, il ne put jamais, plus
tard, retablir les faits, exactement. Les rires avaient
continue, un rayonnement de bonheur tel, qu'il en etait comme
penetre et assoupi. Peut-etre etait-il alle jusqu'a Auteuil,
avec les deux femmes; seulement, il ne se rappelait pas qu'elles
y fussent descendues. Lui-meme avait fini par se trouver au bord
de la Seine, sans s'expliquer comment. Ce dont il gardait la
sensation tres nette, c'etait d'avoir jete, du haut de la berge,
le couteau, reste dans sa manche, a son poing. Puis, il ne
savait plus, hebete, absent de son etre, d'ou l'autre s'en etait
alle aussi, avec le couteau. Il devait avoir marche pendant des
heures, par les rues et les places, au hasard de son corps. Des
gens, des maisons, defilaient, tres pales. Sans doute il etait
entre quelque part, manger au fond d'une salle pleine de monde,
car il revoyait distinctement des assiettes blanches. Il avait
aussi l'impression persistante d'une affiche rouge, sur une
boutique fermee. Et tout sombrait ensuite a un gouffre noir, a
un neant, ou il n'y avait plus ni temps ni espace, ou il gisait
inerte, depuis des siecles peut-etre.

Lorsqu'il revint a lui, Jacques etait dans son etroite chambre de
la rue Cardinet, tombe en travers de son lit, tout habille.
L'instinct l'avait ramene la, ainsi qu'un chien fourbu qui se
traine a sa niche. D'ailleurs, il ne se souvenait ni d'avoir
monte l'escalier ni de s'etre endormi. Il s'eveillait d'un
sommeil de plomb, effare de rentrer brusquement en possession de
lui-meme, comme apres un evanouissement profond. Peut-etre
avait-il dormi trois heures, peut-etre trois jours. Et, tout
d'un coup, la memoire lui revint: la nuit passee avec Severine,
l'aveu du meurtre, son depart de bete carnassiere, en quete de
sang. Il n'avait plus ete en lui, il s'y retrouvait, avec la
stupeur des choses qui s'etaient faites en dehors de son vouloir.
Puis, le souvenir que la jeune femme l'attendait, le mit debout,
d'un saut. Il regarda sa montre, vit qu'il etait quatre heures
deja; et, la tete vide, tres calme comme apres une forte saignee,
il se hata de retourner a l'impasse d'Amsterdam.

Jusqu'a midi, Severine avait dormi profondement. Ensuite,
reveillee, surprise de ne pas le voir la encore, elle avait
rallume le poele; et, vetue enfin, mourant d'inanition, elle
s'etait decidee, vers deux heures, a descendre manger dans un
restaurant du voisinage. Lorsque Jacques parut, elle venait de
remonter, apres avoir fait quelques courses.

--Oh! mon cheri, que j'etais inquiete!

Et elle s'etait pendue a son cou, elle le regardait de tout pres,
dans les yeux.

--Qu'est-il donc arrive?

Lui, epuise, la chair froide, la rassurait tranquillement, sans
un trouble.

--Mais rien, une corvee embetante. Quand ils vous tiennent, ils
ne vous lachent plus.

Alors, baissant la voix, elle se fit humble, caline.

--Figure-toi que je m'imaginais... Oh! une vilaine idee qui me
causait une peine!... Oui, je me disais que peut-etre, apres ce
que je t'avais avoue, tu n'allais plus vouloir de moi... Et
voila que je t'ai cru parti pour ne pas revenir, jamais, jamais!

Les larmes la gagnaient, elle eclata en sanglots, en le serrant
eperdument entre ses bras.

--Ah! mon cheri, si tu savais, comme j'ai besoin qu'on soit
gentil avec moi!... Aime-moi, aime-moi bien, parce que, vois-tu,
il n'y a que ton amour qui puisse me faire oublier... Maintenant
que je t'ai dit tous mes malheurs, n'est-ce pas? il ne faut pas
me quitter, oh! je t'en conjure!

Jacques etait envahi par cet attendrissement. Une detente
invincible l'amollissait peu a peu. Il begaya:

--Non, non, je t'aime, n'aie pas peur.

Et, deborde, il pleura aussi, sous la fatalite de ce mal
abominable qui venait de le reprendre, dont jamais il ne
guerirait. C'etait une honte, un desespoir sans bornes.

--Aime-moi, aime-moi bien aussi, oh! de toute ta force, car j'en
ai autant besoin que toi!

Elle frissonna, voulut savoir.

--Tu as des chagrins, il faut me les dire.

--Non, non, pas des chagrins, des choses qui n'existent pas, des
tristesses qui me rendent horriblement malheureux, sans qu'il
soit meme possible d'en causer.

Tous deux s'etreignirent, confondirent l'affreuse melancolie de
leur peine. C'etait une infinie souffrance, sans oubli possible,
sans pardon. Ils pleuraient, et ils sentaient sur eux les forces
aveugles de la vie, faite de lutte et de mort.

--Allons, dit Jacques, en se degageant, il est l'heure de songer
au depart... Ce soir, tu seras au Havre.

Severine, sombre, les regards perdus, murmura, apres un silence:

--Encore, si j'etais libre, si mon mari n'etait plus la!... Ah!
comme nous oublierions vite!

Il eut un geste violent, il pensa tout haut.

--Nous ne pouvons pourtant pas le tuer.

Fixement, elle le regarda, et lui tressaillit, etonne d'avoir dit
cette chose, a laquelle il n'avait jamais songe. Puisqu'il
voulait tuer, pourquoi donc ne le tuait-il pas, cet homme genant?
Et, comme il la quittait enfin, pour courir au depot, elle le
reprit entre ses bras, le couvrit de baisers.

--Oh! mon cheri, aime-moi bien. Je t'aimerai plus fort, plus
fort encore... Va, nous serons heureux.



IX


Au Havre, des les jours suivants, Jacques et Severine se
montrerent d'une grande prudence, pris d'inquietude. Puisque
Roubaud savait tout, n'allait-il pas les guetter, les surprendre,
pour se venger d'eux, dans un eclat? Ils se rappelaient ses
emportements jaloux d'autrefois, ses brutalites d'ancien homme
d'equipe, tapant a poings fermes. Et, justement, il leur
semblait, a le voir, si lourd, si muet, avec ses yeux troubles,
qu'il devait mediter quelque farouche sournoiserie, un
guet-apens, ou il les tiendrait en sa puissance. Aussi, pendant
le premier mois, ne se virent-ils qu'avec mille precautions,
toujours en alerte.

Roubaud, cependant, de plus en plus, s'absentait. Peut-etre ne
disparaissait-il ainsi que pour revenir a l'improviste et les
trouver aux bras l'un de l'autre. Mais cette crainte ne se
realisait pas. Au contraire, ses absences se prolongeaient a un
tel point, qu'il n'etait plus jamais la, s'echappant des qu'il
etait libre, ne rentrant qu'a la minute precise ou le service le
reclamait. Les semaines de jour, il trouvait le moyen, a dix
heures, de dejeuner en cinq minutes, puis de ne pas reparaitre
avant onze heures et demie; et, le soir, a cinq heures, lorsque
son collegue descendait le remplacer, il filait, souvent pour la
nuit entiere. A peine prenait-il quelques heures de sommeil. Il
en etait de meme des semaines de nuit, libre alors des cinq
heures du matin, mangeant et dormant dehors sans doute, en tout
cas ne revenant qu'a cinq heures du soir. Longtemps, dans ce
desarroi, il avait garde une ponctualite d'employe modele,
toujours present a la minute exacte, si ereinte parfois, qu'il ne
tenait pas sur ses jambes, mais debout pourtant, consciencieux a
sa besogne. Puis, maintenant, des trous se produisaient. Deux
fois deja, l'autre sous-chef, Moulin, avait du l'attendre une
heure; meme, un matin, apres le dejeuner, apprenant qu'il ne
reparaissait pas, il etait venu le suppleer, en brave homme, pour
lui eviter une reprimande. Et tout le service de Roubaud
commencait ainsi a se ressentir de cette desorganisation lente.
Le jour, ce n'etait plus l'homme actif, n'expediant ou ne
recevant un train qu'apres avoir tout vu par ses yeux, consignant
les moindres faits dans son rapport au chef de gare, dur aux
autres et a lui-meme. La nuit, il s'endormait d'un sommeil de
plomb, au fond du grand fauteuil de son bureau. Eveille, il
semblait sommeiller encore, allait et venait sur le quai, les
mains croisees derriere le dos, donnait d'une voix blanche les
ordres, dont il ne verifiait pas l'execution. Tout marchait
quand meme, par la force acquise de l'habitude, sauf un
tamponnement du a une negligence de sa part, un train de
voyageurs lance sur une voie de garage. Ses collegues,
simplement, s'egayaient, en contant qu'il faisait la noce.

La verite etait que Roubaud, a present, vivait au premier etage
du cafe du Commerce, dans la petite salle ecartee, devenue peu a
peu un tripot. On racontait que des femmes s'y rendaient, chaque
nuit; mais on n'y en aurait trouve reellement qu'une, la
maitresse d'un capitaine en retraite, agee d'au moins quarante
ans, joueuse enragee elle-meme, sans sexe. Le sous-chef ne
satisfaisait la que la morne passion du jeu, eveillee en lui, au
lendemain du meurtre, par le hasard d'une partie de piquet,
grandie ensuite et changee en une habitude imperieuse, pour
l'absolue distraction, l'aneantissement qu'elle lui procurait.
Elle l'avait possede jusqu'a chasser le desir de la femme, chez
ce male brutal; elle le tenait desormais tout entier, comme
l'assouvissement unique, ou il se contentait. Ce n'etait pas que
le remords l'eut jamais tourmente du besoin de l'oubli; mais,
dans la secousse dont se detraquait son menage, au milieu de son
existence gatee, il avait trouve la consolation, l'etourdissement
de bonheur egoiste, qu'il pouvait gouter seul; et tout sombrait
maintenant, au fond de cette passion, qui achevait de le
desorganiser. L'alcool ne lui aurait pas donne des heures plus
legeres, plus rapides, affranchies a ce point. Il etait degage
du souci meme de la vie, il lui semblait vivre avec une intensite
extraordinaire, mais ailleurs, desinteresse, sans que plus rien
le touchat des ennuis dont jadis il crevait de rage. Et il se
portait fort bien, en dehors de la fatigue des nuits passees; il
engraissait meme, d'une graisse lourde et jaune, les paupieres
pesantes sur ses yeux troubles. Quand il rentrait, avec la
lenteur de ses gestes ensommeilles, il n'apportait plus, chez
lui, sur toutes choses, qu'une souveraine indifference.

La nuit ou Roubaud etait revenu prendre les trois cents francs
d'or, sous le parquet, il voulait payer M. Cauche, le commissaire
de surveillance, a la suite de plusieurs pertes successives.
Celui-ci, vieux joueur, avait un beau sang-froid, qui le rendait
redoutable. D'ailleurs, il disait ne jouer que pour son plaisir,
il etait tenu par ses fonctions de magistrat a garder les
apparences de l'ancien militaire, reste garcon et vivant au cafe,
en habitue tranquille: ce qui ne l'empechait pas de battre
souvent les cartes la soiree entiere, et de ramasser tout
l'argent des autres. Des bruits avaient circule, on l'accusait
aussi d'etre si inexact a son poste, qu'il etait question de le
forcer a se demettre. Mais les choses trainaient, il y avait si
peu de besogne, pourquoi exiger plus de zele? Et il se
contentait toujours de paraitre un instant sur les quais de la
gare, ou chacun le saluait.

Trois semaines plus tard, Roubaud dut encore pres de quatre cents
francs a M. Cauche. Il avait explique que l'heritage fait par sa
femme les mettait fort a leur aise; mais il ajoutait en riant que
celle-ci gardait les clefs de la caisse, ce qui excusait sa
lenteur a payer ses dettes de jeu. Puis, un matin qu'il etait
seul, harcele, il souleva de nouveau la frise et prit dans la
cachette un billet de mille francs. Il tremblait de tous ses
membres, il n'avait pas eprouve une emotion pareille, la nuit des
pieces d'or: sans doute, ce n'etait encore la pour lui qu'un
appoint de hasard, tandis que le vol commencait, avec ce billet.
Un malaise lui herissait la chair, lorsqu'il songeait a cet
argent sacre, auquel il s'etait promis de ne toucher jamais.
Autrefois, il jurait de mourir plutot de faim, et il y touchait
pourtant, et il n'aurait pu dire comment s'en etaient alles ses
scrupules, un peu chaque jour sans doute, dans la lente
fermentation du meurtre. Au fond du trou, il croyait avoir senti
une humidite, quelque chose de mou et de nauseabond, dont il eut
horreur. Vivement, il replaca la frise, en refaisant le serment
de se couper le poing, plutot que de la deplacer encore. Sa
femme ne l'avait pas vu, il respira, soulage, but un grand verre
d'eau pour se remettre. Maintenant, son coeur battait
d'allegresse, a l'idee de sa dette payee et de toute cette somme,
qu'il jouerait.

Mais, lorsqu'il fallut changer le billet, l'angoisse de Roubaud
recommenca. Jadis, il etait brave, il se serait livre, s'il
n'avait pas commis la betise de meler sa femme a l'affaire;
tandis que, a present, la seule pensee des gendarmes lui donnait
une sueur froide. Il avait beau savoir que la justice ne
possedait pas les numeros des billets disparus, et que,
d'ailleurs, le proces dormait, a jamais enterre dans les cartons
de classement: une epouvante le prenait, des qu'il projetait
d'entrer quelque part, pour demander de la monnaie. Pendant cinq
jours, il garda le billet sur lui; et c'etait une continuelle
habitude, un besoin de le tater, de le deplacer, de ne pas s'en
separer, la nuit. Il batissait des plans tres compliques, se
heurtait toujours a des craintes imprevues. D'abord, il avait
cherche dans la gare: pourquoi un collegue, charge d'une recette,
ne le lui prendrait-il pas? Puis, cela lui ayant paru
extremement dangereux, il avait imagine d'aller a l'autre bout du
Havre, sans sa casquette d'uniforme, acheter n'importe quoi.
Seulement, ne s'etonnerait-on pas de le voir, pour un petit
objet, remuer une si grosse somme? Et il s'etait arrete a ce
moyen, de donner le billet au bureau de tabac du cours Napoleon,
ou il entrait chaque jour: n'etait-ce pas le plus simple? on
savait bien qu'il avait herite, la buraliste ne pouvait avoir de
surprise. Il marcha jusqu'a la porte, se sentit defaillir et
descendit vers le bassin Vauban, pour s'exciter au courage.
Apres une demi-heure de promenade, il revint, sans se decider
encore. Et, le soir, au cafe du Commerce, comme M. Cauche etait
la, une bravade brusque lui fit tirer le billet de sa poche, en
priant la patronne de le lui changer; mais elle n'avait pas de
monnaie, elle dut envoyer un garcon le porter au bureau de tabac.
Meme on plaisanta sur le billet, qui semblait tout neuf, bien
qu'il fut date de dix ans. Le commissaire de surveillance
l'avait pris, et il le retournait, en disant que celui-la, pour
sur, avait dormi au fond de quelque trou; ce qui jeta la
maitresse du capitaine retraite dans une histoire interminable de
fortune cachee, puis retrouvee, sous le marbre d'une commode.

Des semaines s'ecoulerent, et cet argent que Roubaud avait dans
les mains, achevait d'enfievrer sa passion. Ce n'etait pas qu'il
jouat gros jeu, mais une deveine le poursuivait, si constante, si
noire, que les petites pertes de chaque jour, additionnees,
arrivaient a se chiffrer par de grosses sommes. Vers la fin du
mois, il se retrouva sans un sou, devant deja sur parole quelques
louis, malade de ne plus oser toucher une carte. Pourtant, il
lutta, faillit s'aliter. L'idee des neuf billets qui dormaient
la, sous le parquet de la salle a manger, tournait chez lui a une
obsession de chaque minute: il les voyait a travers le bois, il
les sentait chauffer ses semelles. Dire que, s'il avait voulu,
il en aurait pris un encore! Mais, c'etait bien jure cette fois,
il aurait plutot mis sa main dans le feu que de fouiller de
nouveau. Et, un soir, comme Severine s'etait endormie de bonne
heure, il souleva la frise, cedant avec rage, eperdu d'une telle
tristesse, que ses yeux s'emplissaient de larmes. A quoi bon
resister ainsi? ce ne serait que de la souffrance inutile, car
il comprenait qu'il les prendrait maintenant jusqu'au dernier, un
a un.

Le lendemain matin, Severine remarqua, par hasard, une ecorchure
toute fraiche, a une arete de la frise. Elle se baissa, constata
les traces d'une pesee. Evidemment, son mari continuait a
prendre de l'argent. Et elle s'etonna du mouvement de colere qui
l'emportait, car elle n'etait pas interessee d'habitude; sans
compter qu'elle aussi se croyait resolue a mourir de faim, plutot
que de toucher a ces billets taches de sang. Mais n'etaient-ils
pas a elle autant qu'a lui? pourquoi en disposait-il, en se
cachant, en evitant meme de la consulter? Jusqu'au diner, elle
fut tourmentee du besoin d'une certitude, et elle aurait a son
tour deplace la frise, pour voir, si elle n'avait senti un petit
souffle froid dans ses cheveux, a la pensee de fouiller la toute
seule. Le mort n'allait-il pas se lever de ce trou? Cette peur
d'enfant lui rendit la salle a manger si desagreable, qu'elle
emporta son ouvrage et s'enferma dans sa chambre.

Puis, le soir, comme tous deux mangeaient en silence un reste de
ragout, une nouvelle irritation la souleva, en le voyant jeter
des coups d'oeil involontaires dans l'angle du parquet.

--Tu en as repris, hein? demanda-t-elle brusquement.

Il leva la tete, etonne.

--De quoi donc?

--Oh! ne fais pas l'innocent, tu me comprends bien... Mais
ecoute: je ne veux pas que tu en reprennes, parce que ce n'est
pas plus a toi qu'a moi, et que cela me rend malade, de savoir
que tu y touches.

D'habitude, il evitait les querelles. La vie commune n'etait
plus que le contact oblige de deux etres lies l'un a l'autre,
passant des journees entieres sans echanger une parole, allant et
venant cote a cote, comme etrangers desormais, indifferents et
solitaires. Aussi se contenta-t-il de hausser les epaules,
refusant toute explication.

Mais elle etait tres excitee, elle entendait en finir avec la
question de cet argent cache la, dont elle souffrait depuis le
jour du crime.

--Je veux que tu me repondes... Ose me dire que tu n'y as pas
touche.

--Qu'est-ce que ca te fiche?

--Ca me fiche que ca me retourne. Aujourd'hui encore, j'ai eu
peur, je n'ai pas pu rester ici. Toutes les fois que tu remues
ca, j'en ai pour trois nuits a faire des reves affreux... Nous
n'en parlons jamais. Alors, reste tranquille, ne me force pas a
en parler.

Il la contemplait de ses gros yeux fixes, il repeta lourdement:

--Qu'est-ce que ca te fiche que j'y touche, si je ne te force pas
a y toucher? C'est pour moi, ca me regarde.

Elle eut un geste violent, qu'elle reprima. Puis, bouleversee,
avec un visage de souffrance et de degout:

--Ah! tiens! je ne te comprends pas... Tu etais un honnete
homme pourtant. Oui, tu n'aurais jamais pris un sou a
personne... Et ce que tu as fait, ca pourrait se pardonner, car
tu etais fou, comme tu m'avais rendue folle moi-meme... Mais cet
argent, ah! cet argent abominable, qui ne devait plus exister
pour toi, et que tu voles sou a sou, pour ton plaisir...
Qu'est-ce qui se passe donc, comment peux-tu etre descendu si
bas?

Il l'ecoutait, et, dans une minute de lucidite, il s'etonna aussi
d'en etre arrive au vol. Les phases de la lente demoralisation
s'effacaient, il ne pouvait renouer ce que le meurtre avait
tranche autour de lui, il ne s'expliquait plus comment une autre
existence, presque un nouvel etre, avait commence, avec son
menage detruit, sa femme ecartee et hostile. Tout de suite,
d'ailleurs, l'irreparable le reprit, il eut un geste, comme pour
se debarrasser des reflexions importunes.

--Quand on s'embete chez soi, grogna-t-il, on va se distraire
dehors. Puisque tu ne m'aimes plus...

--Oh! non, je ne t'aime plus.

Il la regarda, donna un coup de poing sur la table, la face
envahie d'un flot de sang.

--Alors, fous-moi la paix! Est-ce que je t'empeche de t'amuser?
est-ce que je te juge?... Il y a bien des choses qu'un honnete
homme ferait a ma place, et que je ne fais pas. D'abord, je
devrais te flanquer a la porte, avec mon pied au derriere.
Ensuite, je ne volerais peut-etre pas.

Elle etait devenue toute pale, car elle aussi avait souvent pense
que, lorsqu'un homme, un jaloux, est ravage par un mal interieur,
au point de tolerer un amant a sa femme, il y a la l'indice d'une
gangrene morale, a marche envahissante, tuant les autres
scrupules, desorganisant la conscience entiere. Mais elle se
debattait, elle refusait d'etre responsable. Et, balbutiante,
elle cria:

--Je te defends de toucher a l'argent.

Il avait fini de manger. Tranquillement, il plia sa serviette,
puis se leva, en disant d'un air goguenard:

--Si c'est ca que tu veux, nous allons partager.

Deja, il se baissait, comme pour soulever la frise. Elle dut se
precipiter, poser le pied sur le parquet.

--Non, non! Tu sais que j'aimerais mieux mourir... N'ouvre pas
ca. Non, non! pas devant moi!

Severine, ce soir-la, devait se rencontrer avec Jacques, derriere
la gare des marchandises. Lorsqu'elle revint, apres minuit, la
scene de la soiree s'evoqua, et elle s'enferma a double tour,
dans sa chambre. Roubaud etait de service de nuit, elle ne
craignait meme pas qu'il rentrat se coucher, ainsi que cela
arrivait rarement. Mais, la couverture au menton, la lampe
laissee en veilleuse, elle ne put s'endormir. Pourquoi
avait-elle refuse de partager? Et elle ne retrouvait plus si
vive la revolte de son honnetete, a l'idee de profiter de cet
argent. N'avait-elle pas accepte le legs de la Croix-de-Maufras?
Elle pouvait bien prendre l'argent aussi. Puis, le frisson
revenait. Non, non, jamais! L'argent, elle l'aurait pris; ce
qu'elle n'osait toucher, sans crainte d'en avoir les doigts
brules, c'etait cet argent vole sur un mort, l'abominable argent
du meurtre. Elle se calmait de nouveau, elle raisonnait: ce
n'etait pas pour le depenser qu'elle l'aurait pris; au contraire,
elle l'aurait cache ailleurs, enterre dans un endroit connu
d'elle seule, ou il aurait dormi l'eternite; et, a cette heure,
ce serait toujours une moitie de la somme sauvee des mains de son
mari. Il ne triompherait pas en gardant le tout, il n'irait pas
jouer ce qui lui appartenait, a elle. Lorsque la pendule sonna
trois heures, elle regrettait mortellement d'avoir refuse le
partage. Une pensee lui venait bien, confuse, lointaine encore:
se lever, fouiller sous le parquet, pour que lui n'eut plus rien.
Seulement, un tel froid la glacait qu'elle ne voulait pas y
songer. Prendre tout, garder tout, sans qu'il osat meme se
plaindre! Et ce projet, peu a peu, s'imposait a elle, tandis
qu'une volonte, plus forte que sa resistance, grandissait, des
profondeurs inconscientes de son etre. Elle ne voulait pas, et
elle sauta brusquement du lit, car elle ne pouvait faire
autrement. Elle haussa la meche de la lampe, elle passa dans la
salle a manger.

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