A / B / C / D / E /  F / G / H / I / J /  K / L / M / N / O /  P / R / S / T / UV / W / Z

Annual Bibliography of Commonwealth Literature 2007
This paper argues that discourses of love in Ghanaian market literature for youth offer a view into complex negotiations of agency and empowerment. Drawing on Deborah Durham's notion of youth as "social `shifters'" and Francis Nyamnjoh's conception of the "interconnectedness" of agency, I take Ghanaian market literature as one specific case of how African literature for youth foregrounds questions of continuity and change as African societies enter into increasingly complex global relations. In this literature for youth, received notions of love, often constructed out of impressions from American pop and hip hop music, carry new notions of agency that compete with existing "domesticated" forms. Authors like Ike Tandoh and Evelyn Tay employ discourses of love to offer youth alternative avenues for empowerment in a context of socio-economic disenfranchizement. In a creative process of "straddling", this writing both reveals and reproduces the contradictions that obtain in youth configurations of agency.

La Bete Humaine

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--C'est donc le president qui te deplait, la-bas?

Severine, qui, jusque-la, repondait lentement, d'une voix egale,
fut reprise d'impatience.

--Lui, quelle idee!

Et elle continua, en petites phrases nerveuses. On le voyait
seulement a peine. Il s'etait reserve, dans le parc, un
pavillon, dont la porte donnait sur une ruelle deserte. Il
sortait, il rentrait, sans qu'on le sut. Jamais sa soeur, du
reste, ne connaissait au juste le jour de son arrivee. Il
prenait une voiture a Barentin, se faisait conduire de nuit a
Doinville, vivait des journees dans son pavillon, ignore de tous.
Ah! ce n'etait pas lui qui vous genait, la-bas.

--Je t'en parle, parce que tu m'as raconte vingt fois que, dans
ton enfance, il te faisait une peur bleue.

--Oh! une peur bleue! tu exageres, comme toujours... Bien sur
qu'il ne riait guere. Il vous regardait si fixement, de ses gros
yeux, qu'on baissait la tete tout de suite. J'ai vu des gens se
troubler, ne pas pouvoir lui adresser un mot, tellement il leur
en imposait, avec son grand renom de severite et de sagesse...
Mais, moi, il ne m'a jamais grondee, j'ai toujours senti qu'il
avait un faible pour moi...

De nouveau, sa voix se ralentissait, ses yeux se perdaient au
loin.

--Je me souviens... Quand j'etais gamine et que je jouais avec
des amies, dans les allees, s'il venait a paraitre, toutes se
cachaient, meme sa fille Berthe, qui tremblait sans cesse d'etre
en faute. Moi, je l'attendais, tranquille. Il passait, et en me
voyant la, souriante, le museau leve, il me donnait une petite
tape sur la joue... Plus tard, a seize ans, lorsque Berthe avait
une faveur a obtenir de lui, c'etait toujours moi qu'elle
chargeait de la demande. Je parlais, je ne baissais pas les
regards, et je sentais les siens qui m'entraient sous la peau.
Mais je m'en moquais bien, j'etais si certaine qu'il accorderait
tout ce que je voudrais!... Ah! oui, je me souviens, je me
souviens! La-bas, il n'y a pas un taillis du parc, pas un
corridor, pas une chambre du chateau, que je ne puisse evoquer en
fermant les yeux.

Elle se tut, les paupieres closes; et, sur son visage chaud et
gonfle, semblait passer le frisson de ces choses d'autrefois, les
choses qu'elle ne disait point. Un instant, elle demeura ainsi,
avec un petit battement des levres, comme un tic involontaire qui
lui tirait douloureusement un coin de la bouche.

--Il a ete certainement tres bon pour toi, reprit Roubaud, qui
venait d'allumer sa pipe. Non seulement il t'a fait elever comme
une demoiselle, mais il a tres sagement administre tes quatre
sous, et il a arrondi la somme, lors de notre mariage... Sans
compter qu'il doit te laisser quelque chose, il l'a dit devant
moi.

--Oui, murmura Severine, cette maison de la Croix-de-Maufras,
cette propriete que le chemin de fer a coupee. On y allait
parfois passer huit jours... Oh! je n'y compte guere, les
Lachesnaye doivent le travailler pour qu'il ne me laisse rien.
Et puis, j'aime mieux rien, rien!

Elle avait prononce ces dernieres paroles d'une voix si vive,
qu'il s'en etonna, retirant sa pipe de la bouche, la regardant de
ses yeux arrondis.

--Es-tu drole! On assure que le president a des millions, quel
mal y aurait-il a ce qu'il mit sa filleule dans son testament?
Personne n'en serait surpris, et ca arrangerait joliment nos
affaires.

Puis, une idee qui lui traversa le cerveau le fit rire.

--Tu n'as peut-etre pas peur de passer pour sa fille?... Car, tu
sais, le president, malgre son air glace, on en chuchote de
raides sur son compte. Il parait que, du vivant meme de sa
femme, toutes les bonnes y passaient. Enfin, un gaillard qui,
aujourd'hui encore, vous trousse une femme... Mon Dieu! va,
quand tu serais sa fille!

Severine s'etait levee, violente, le visage en flamme, avec le
vacillement effraye de son regard bleu, sous la masse lourde de
ses cheveux noirs.

--Sa fille, sa fille!... Je ne veux pas que tu plaisantes avec
ca, entends-tu! Est-ce que je puis etre sa fille? est-ce que je
lui ressemble?... Et en voila assez, parlons d'autre chose. Je
ne veux pas aller a Doinville, parce que je ne veux pas, parce
que je prefere rentrer avec toi au Havre.

Il hocha la tete, il l'apaisa du geste. Bon, bon! du moment que
ca lui donnait sur les nerfs. Il souriait, jamais il ne l'avait
vue si nerveuse. Le vin blanc sans doute. Desireux de se faire
pardonner, il reprit le couteau, s'extasiant encore, l'essuyant
avec soin; et, pour montrer qu'il coupait comme un rasoir, il
s'en taillait les ongles.

--Deja quatre heures un quart, murmura Severine, debout devant le
coucou. J'ai encore quelques courses... Il faut songer a notre
train.

Mais, comme pour achever de se calmer, avant de mettre un peu
d'ordre dans la chambre, elle retourna s'accouder a la fenetre.
Lui, alors, lachant le couteau, lachant sa pipe, quitta la table
a son tour, s'approcha d'elle, la prit par-derriere, entre ses
bras, doucement. Et il la tenait enlacee ainsi, il avait pose le
menton sur son epaule, appuye la tete contre la sienne. Ni l'un
ni l'autre ne bougeait plus, ils regardaient.

Sous eux, toujours, les petites machines de manoeuvre allaient et
venaient sans repos; et on les entendait a peine s'activer, comme
des menageres vives et prudentes, les roues assourdies, le
sifflet discret. Une d'elles passa, disparut sous le pont de
l'Europe, emmenant au remisage les voitures d'un train de
Trouville, qu'on debranchait. Et, la-bas, au-dela du pont, elle
frola une machine venue seule du Depot, en promeneuse solitaire,
avec ses cuivres et ses aciers luisants, fraiche et gaillarde
pour le voyage. Celle-ci s'etait arretee, demandant de deux
coups brefs la voie a l'aiguilleur, qui, presque immediatement,
l'envoya sur son train, tout forme, a quai sous la marquise des
grandes lignes. C'etait le train de quatre heures vingt-cinq,
pour Dieppe. Un flot de voyageurs se pressait, on entendait le
roulement des chariots charges de bagages, des hommes poussaient
une a une les bouillottes dans les voitures. Mais la machine et
son tender avaient aborde le fourgon de tete, d'un choc sourd, et
l'on vit le chef d'equipe serrer lui-meme la vis de la barre
d'attelage. Le ciel s'etait assombri vers les Batignolles; une
cendre crepusculaire, noyant les facades, semblait tomber deja
sur l'eventail elargi des voies; tandis que, dans cet effacement,
au lointain, se croisaient sans cesse les departs et les arrivees
de la banlieue et de la Ceinture. Par-dela les nappes sombres
des grandes halles couvertes, sur Paris obscurci, des fumees
rousses, dechiquetees, s'envolaient.

--Non, non, laisse-moi, murmura Severine.

Peu a peu, sans une parole, il l'avait enveloppee d'une caresse
plus etroite, excite par la tiedeur de ce corps jeune, qu'il
tenait ainsi a pleins bras. Elle le grisait de son odeur, elle
achevait d'affoler son desir, en cambrant les reins pour se
degager. D'une secousse, il l'enleva de la fenetre, dont il
referma les vitres du coude. Sa bouche avait rencontre la
sienne, il lui ecrasait les levres, il l'emportait vers le lit.

--Non, non, nous ne sommes pas chez nous, repeta-t-elle. Je t'en
prie, pas dans cette chambre!

Elle-meme etait comme grise, etourdie de nourriture et de vin,
encore vibrante de sa course fievreuse a travers Paris. Cette
piece trop chauffee, cette table ou trainait la debandade du
couvert, l'imprevu du voyage qui tournait en partie fine, tout
lui allumait le sang, la soulevait d'un frisson. Et pourtant
elle se refusait, elle resistait, arc-boutee contre le bois du
lit, dans une revolte effrayee, dont elle n'aurait pu dire la
cause.

--Non, non, je ne veux pas.

Lui, le sang a la peau, retenait ses grosses mains brutales. Il
tremblait, il l'aurait brisee.

--Bete, est-ce qu'on saura? Nous retaperons le lit.

D'habitude, elle s'abandonnait avec une docilite complaisante,
chez eux, au Havre, apres le dejeuner, lorsqu'il etait de service
de nuit. Cela semblait sans plaisir pour elle, mais elle y
montrait une mollesse heureuse, un affectueux consentement de son
plaisir a lui. Et ce qui, en ce moment, le rendait fou, c'etait
de la sentir comme jamais il ne l'avait eue, ardente, fremissante
de passion sensuelle. Le noir reflet de sa chevelure
assombrissait ses calmes yeux de pervenche, sa bouche forte
saignait dans le doux ovale de son visage. Il y avait la une
femme qu'il ne connaissait point. Pourquoi se refusait-elle?

--Dis, pourquoi? Nous avons le temps.

Alors, dans une angoisse inexplicable, dans un debat ou elle ne
paraissait pas juger les choses nettement, comme si elle se fut
ignoree elle aussi, elle eut un cri de douleur vraie, qui le fit
se tenir tranquille.

--Non, non, je t'en supplie, laisse-moi!... Je ne sais pas, ca
m'etrangle, rien que l'idee, en ce moment... ca ne serait pas
bien.

Tous deux etaient tombes assis au bord du lit. Il se passa la
main sur la face, comme pour s'en oter la cuisson qui le brulait.
En le voyant redevenu sage, elle, gentille, se pencha, lui posa
un gros baiser sur la joue, voulant lui montrer qu'elle l'aimait
bien tout de meme. Un instant, ils resterent de la sorte, sans
parler, a se remettre. Il lui avait repris la main gauche et
jouait avec une vieille bague d'or, un serpent d'or a petite tete
de rubis, qu'elle portait au meme doigt que son alliance.
Toujours il la lui avait connue la.

--Mon petit serpent, dit Severine d'une voix involontaire de
reve, croyant qu'il regardait la bague et eprouvant l'imperieux
besoin de parler. C'est a la Croix-de-Maufras, qu'il m'en a fait
cadeau, pour mes seize ans.

Roubaud leva la tete, surpris.

--Qui donc? le president?

Lorsque les yeux de son mari s'etaient poses sur les siens, elle
avait eu une brusque secousse de reveil. Elle sentit un petit
froid glacer ses joues. Elle voulut repondre, et ne trouva rien,
etranglee par la sorte de paralysie qui la prenait.

--Mais, continua-t-il, tu m'as toujours dit que c'etait ta mere
qui te l'avait laissee, cette bague.

Encore a cette seconde, elle pouvait rattraper la phrase, lachee
dans un oubli de tout. Il lui aurait suffi de rire, de jouer
l'etourdie. Mais elle s'enteta, ne se possedant plus,
inconsciente.

--Jamais, mon cheri, je ne t'ai dit que ma mere m'avait laisse
cette bague.

Du coup, Roubaud la devisagea, palissant lui aussi.

--Comment? tu ne m'as jamais dit ca? Tu me l'as dit vingt
fois!... Il n'y a pas de mal a ce que le president t'ait donne
une bague. Il t'a donne bien autre chose... Mais pourquoi me
l'avoir cache? pourquoi avoir menti, en parlant de ta mere?

--Je n'ai pas parle de ma mere, mon cheri, tu te trompes.

C'etait imbecile, cette obstination. Elle voyait qu'elle se
perdait, qu'il lisait clairement sous sa peau, et elle aurait
voulu revenir, ravaler ses paroles; mais il n'etait plus temps,
elle sentait ses traits se decomposer, l'aveu sortir malgre elle
de toute sa personne. Le froid de ses joues avait envahi sa face
entiere, un tic nerveux tirait ses levres. Et lui, effrayant,
redevenu subitement rouge, a croire que le sang allait faire
eclater ses veines, lui avait saisi les poignets, la regardait de
tout pres, afin de mieux suivre, dans l'effarement epouvante de
ses yeux, ce qu'elle ne disait pas tout haut.

--Nom de Dieu! begaya-t-il, nom de Dieu!

Elle eut peur, baissa le visage pour le cacher sous son bras,
devinant le coup de poing. Un fait, petit, miserable,
insignifiant, l'oubli d'un mensonge a propos de cette bague,
venait d'amener l'evidence, en quelques paroles echangees. Et il
avait suffi d'une minute. Il la jeta d'une secousse en travers
du lit, il tapa sur elle des deux poings, au hasard. En trois
ans, il ne lui avait pas donne une chiquenaude, et il la
massacrait, aveugle, ivre, dans un emportement de brute, de
l'homme aux grosses mains, qui, autrefois, avait pousse des
wagons.

--Nom de Dieu de garce! tu as couche avec!... couche avec!...
couche avec!

Il s'enrageait a ces mots repetes, il abattait les poings, chaque
fois qu'il les prononcait, comme pour les lui faire entrer dans
la chair.

--Le reste d'un vieux, nom de Dieu de garce!... couche avec!...
couche avec!

Sa voix s'etranglait d'une telle colere, qu'elle sifflait et ne
sortait plus. Alors, seulement, il entendit que, mollissante
sous les coups, elle disait non. Elle ne trouvait pas d'autre
defense, elle niait pour qu'il ne la tuat pas. Et ce cri, cet
entetement dans le mensonge, acheva de le rendre fou.

--Avoue que tu as couche avec.

--Non! non!

Il l'avait reprise, il la soutenait dans ses bras, l'empechant de
retomber la face contre la couverture, en pauvre etre qui se
cache. Il la forcait a le regarder.

--Avoue que tu as couche avec.

Mais, se laissant glisser, elle s'echappa, elle voulut courir
vers la porte. D'un bond, il fut de nouveau sur elle, le poing
en l'air; et, furieusement, d'un seul coup, pres de la table, il
l'abattit. Il s'etait jete a son cote, il l'avait empoignee par
les cheveux, pour la clouer au sol. Un instant, ils resterent
ainsi par terre, face a face, sans bouger. Et, dans l'effrayant
silence, on entendit monter les chants et les rires des
demoiselles Dauvergne, dont le piano faisait rage, heureusement,
en dessous, etouffant les bruits de lutte. C'etait Claire qui
chantait des rondes de petites filles, tandis que Sophie
l'accompagnait a tour de bras.

--Avoue que tu as couche avec.

Elle n'osa plus dire non, elle ne repondit point.

--Avoue que tu as couche avec, nom de Dieu! ou je t'eventre!

Il l'aurait tuee, elle le lisait nettement dans son regard. En
tombant, elle avait apercu le couteau, ouvert sur la table; et
elle revoyait l'eclair de la lame, elle crut qu'il allongeait le
bras. Une lachete l'envahit, un abandon d'elle-meme et de tout,
un besoin d'en finir.

--Eh bien! oui, c'est vrai, laisse-moi m'en aller.

Alors, ce fut abominable. Cet aveu qu'il exigeait si violemment,
venait de l'atteindre en pleine figure, comme une chose
impossible, monstrueuse. Il semblait que jamais il n'aurait
suppose une infamie pareille. Il lui empoigna la tete, il la
cogna contre un pied de la table. Elle se debattait, et il la
tira par les cheveux, au travers de la piece, bousculant les
chaises. Chaque fois qu'elle faisait un effort pour se
redresser, il la rejetait sur le carreau d'un coup de poing. Et
cela haletant, les dents serrees, un acharnement sauvage et
imbecile. La table, poussee, faillit renverser le poele. Des
cheveux et du sang resterent a un angle du buffet. Quand ils
reprirent haleine, hebetes, gonfles de cette horreur, las de
frapper et d'etre frappee, ils etaient revenus pres du lit, elle
toujours par terre, vautree, lui accroupi, la tenant encore aux
epaules. Et ils soufflerent. En bas, la musique continuait, les
rires s'envolaient, tres sonores et tres jeunes.

D'une secousse, Roubaud remonta Severine, l'adossa contre le bois
du lit. Puis, demeurant a genoux, pesant sur elle, il put parler
enfin. Il ne la battait plus, il la torturait de ses questions,
du besoin inextinguible qu'il avait de savoir.

--Ainsi, tu as couche avec, garce!... Repete, repete que tu as
couche avec ce vieux... Et a quel age, hein? toute petite,
toute petite, n'est-ce pas?

Brusquement, elle venait d'eclater en larmes, ses sanglots
l'empechaient de repondre.

--Nom de Dieu! veux-tu me dire!... Hein? tu n'avais pas dix
ans, que tu l'amusais, ce vieux? C'est pour ca qu'il t'elevait a
la becquee, c'est pour sa cochonnerie, dis-le donc, nom de Dieu!
ou je recommence!

Elle pleurait, elle ne pouvait prononcer un mot, et il leva la
main, il l'etourdit d'une nouvelle claque. A trois reprises,
comme il n'obtenait pas davantage de reponse, il la gifla,
repetant sa question.

--A quel age, dis-le donc, garce! dis-le donc?

Pourquoi lutter? Son etre fuyait sous elle. Il lui aurait sorti
le coeur, de ses doigts gourds d'ancien ouvrier. Et
l'interrogatoire continua, elle disait tout, dans un tel
aneantissement de honte et de peur, que ses phrases, soufflees
tres bas, s'entendaient a peine. Et lui, mordu de sa jalousie
atroce, s'enrageait a la souffrance dont le dechiraient les
tableaux evoques: il n'en savait jamais assez, il l'obligeait a
revenir sur les details, a preciser les faits. L'oreille aux
levres de la miserable, il agonisait de cette confession, avec la
continuelle menace de son poing leve, pret a cogner encore, si
elle s'arretait.

De nouveau, tout le passe, a Doinville, defila, l'enfance, la
jeunesse. Etait-ce au fond des massifs du grand parc? etait-ce
dans le detour perdu de quelque corridor du chateau? Deja le
president songeait donc a elle, lorsqu'il l'avait gardee, a la
mort de son jardinier, et fait elever avec sa fille? Cela, pour
sur, avait commence, les jours ou les autres gamines
s'enfuyaient, au milieu de leurs jeux, s'il venait a paraitre,
tandis qu'elle, souriante, le museau en l'air, attendait qu'il
lui donnat en passant une petite tape sur la joue. Et, plus
tard, si elle osait lui parler en face, si elle obtenait tout de
lui, n'etait-ce pas qu'elle se sentait maitresse, alors qu'il
l'achetait par ses complaisances de trousseur de bonnes, si digne
et si severe aux autres? Ah! la sale chose, ce vieux se faisant
baisoter comme un grand-pere, regardant pousser cette fillette,
la tatant, l'entamant un peu a chaque heure, sans avoir la
patience d'attendre qu'elle fut mure!

Roubaud haletait.

--Enfin, a quel age, repete, a quel age?

--Seize ans et demi.

--Tu mens!

Mentir, mon Dieu! pourquoi? Elle eut un haussement d'epaules
plein d'un abandon et d'une lassitude immenses.

--Et, la premiere fois, ou ca s'est-il passe?

--A la Croix-de-Maufras.

Il hesita une seconde, ses levres s'agitaient, une lueur jaune
troublait ses yeux.

--Et, je veux que tu me dises, qu'est-ce qu'il t'a fait?

Elle resta muette. Puis, comme il brandissait le poing:

--Tu ne me croirais pas.

--Dis toujours... Il n'a pu rien faire, hein?

D'un signe de tete, elle repondit. C'etait bien cela. Et,
alors, il s'acharna sur la scene, il voulut la connaitre jusqu'au
bout, il descendit aux mots crus, aux interrogations immondes.
Elle ne desserrait plus les dents, elle continuait a dire oui, a
dire non, d'un signe. Peut-etre ca les soulagerait-il l'un et
l'autre, quand elle aurait avoue. Mais lui souffrait davantage
de ces details, qu'elle croyait etre une attenuation. Des
rapports normaux, complets, l'auraient hante d'une vision moins
torturante. Cette debauche pourrissait tout, enfoncait et
retournait au fond de sa chair les lames empoisonnees de sa
jalousie. Maintenant, c'etait fini, il ne vivrait plus, il
evoquerait toujours l'execrable image.

Un sanglot dechira sa gorge.

--Ah! nom de Dieu... ah! nom de Dieu!... ca ne peut pas etre,
non, non! c'est trop, ca ne peut pas etre!

Puis, tout d'un coup, il la secoua.

--Mais nom de Dieu de garce! pourquoi m'as-tu epouse?...
Sais-tu que c'est ignoble de m'avoir trompe ainsi? Il y a des
voleuses, en prison, qui n'en ont pas tant sur la conscience...
Tu me meprisais donc, tu ne m'aimais donc pas?... Hein!
pourquoi m'as-tu epouse?

Elle eut un geste vague. Est-ce qu'elle savait au juste, a
present? En l'epousant, elle etait heureuse, esperant en finir
avec l'autre. Il y a tant de choses qu'on ne voudrait pas faire
et qu'on fait, parce qu'elles sont encore les plus sages. Non,
elle ne l'aimait pas; et ce qu'elle evitait de lui dire, c'etait
que, sans cette histoire, jamais elle n'aurait consenti a etre sa
femme.

--Lui, n'est-ce pas? desirait te caser. Il a trouve une bonne
bete... Hein? il desirait te caser pour que ca continue. Et
vous avez continue, hein? a tes deux voyages, la-bas. C'est
pour ca qu'il t'emmenait?

D'un signe, elle avoua de nouveau.

--Et c'est pour ca encore qu'il t'invitait, cette fois?...
Jusqu'a la fin, alors, ca aurait recommence, ces ordures! Et, si
je ne t'etrangle pas, ca recommencera!

Ses mains convulsees s'avancaient pour la reprendre a la gorge.
Mais, ce coup-ci, elle se revolta.

--Voyons, tu es injuste. Puisque c'est moi qui ai refuse d'y
aller. Tu m'y envoyais, j'ai du me facher, rappelle-toi... Tu
vois bien que je ne voulais plus. C'etait fini. Jamais, jamais
plus, je n'aurais voulu.

Il sentit qu'elle disait la verite, et il n'en eut aucun
soulagement. L'affreuse douleur, le fer qui lui restait en
pleine poitrine, c'etait l'irreparable, ce qui avait eu lieu
entre elle et cet homme. Il ne souffrait horriblement que de son
impuissance a faire que cela ne fut pas. Sans la lacher encore,
il s'etait rapproche de son visage, il semblait fascine, attire
la, comme pour retrouver, dans le sang de ses petites veines
bleues, tout ce qu'elle lui avouait. Et il murmura, obsede,
hallucine:

--A la Croix-de-Maufras, dans la chambre rouge... Je la connais,
la fenetre donne sur le chemin de fer, le lit est en face. Et
c'est la, dans cette chambre... Je comprends qu'il parle de te
laisser la maison. Tu l'as bien gagnee. Il pouvait veiller sur
tes sous et te doter, ca valait ca... Un juge, un homme riche a
millions, si respecte, si instruit, si haut! Vrai, la tete vous
tourne... Et, dis donc, s'il etait ton pere?

Severine, d'un effort, se mit debout. Elle l'avait repousse,
avec une vigueur extraordinaire, pour sa faiblesse de pauvre etre
vaincu. Violente, elle protestait.

--Non, non, pas ca! Tout ce que tu voudras, pour le reste.
Bats-moi, tue-moi... Mais ne dis pas ca, tu mens!

Roubaud lui avait garde une main dans les siennes.

--Est-ce que tu en sais quelque chose? C'est bien parce que tu
en doutes toi-meme, que ca te souleve ainsi.

Et, comme elle degageait sa main, il sentit la bague, le petit
serpent d'or a tete de rubis, oublie a son doigt. Il l'en
arracha, le pila du talon sur le carreau, dans un nouvel acces de
rage. Puis, il marcha d'un bout de la piece a l'autre, muet,
eperdu. Elle, tombee assise au bord du lit, le regardait de ses
grands yeux fixes. Et le terrible silence dura.

La fureur de Roubaud ne se calmait point. Des qu'elle semblait
se dissiper un peu, elle revenait aussitot, comme l'ivresse, par
grandes ondes redoublees, qui l'emportaient dans leur vertige.
Il ne se possedait plus, battait le vide, jete a toutes les
sautes du vent de violence dont il etait flagelle, retombant a
l'unique besoin d'apaiser la bete hurlante au fond de lui.
C'etait un besoin physique, immediat, comme une faim de
vengeance, qui lui tordait le corps et qui ne lui laisserait plus
aucun repos, tant qu'il ne l'aurait pas satisfaite.

Sans s'arreter, il se tapa les tempes de ses deux poings, il
begaya, d'une voix d'angoisse:

--Qu'est-ce que je vais faire?

Cette femme, puisqu'il ne l'avait pas tuee tout de suite, il ne
la tuerait pas maintenant. Sa lachete de la laisser vivre
exasperait sa colere, car c'etait lache, c'etait parce qu'il
tenait encore a sa peau de garce, qu'il ne l'avait pas etranglee.
Il ne pouvait pourtant la garder ainsi. Alors, il allait donc la
chasser, la mettre a la rue, pour ne jamais la revoir? Et un
nouveau flot de souffrance l'emportait, une execrable nausee le
submergeait tout entier, lorsqu'il sentait qu'il ne ferait pas
meme ca. Quoi, enfin? Il ne restait qu'a accepter l'abomination
et qu'a remmener cette femme au Havre, a continuer la tranquille
vie avec elle, comme si de rien n'etait. Non! non! la mort
plutot, la mort pour tous les deux, a l'instant! Une telle
detresse le souleva, qu'il cria plus haut, egare:

--Qu'est-ce que je vais faire?

Du lit ou elle restait assise, Severine le suivait toujours de
ses grands yeux. Dans la calme affection de camarade qu'elle
avait eue pour lui, il l'apitoyait deja, par la douleur demesuree
ou elle le voyait. Les gros mots, les coups, elle les aurait
excuses, si cet emportement fou lui avait laisse moins de
surprise, une surprise dont elle ne revenait pas encore. Elle,
passive, docile, qui toute jeune s'etait pliee aux desirs d'un
vieillard, qui plus tard avait laisse faire son mariage,
simplement desireuse d'arranger les choses, n'arrivait pas a
comprendre un tel eclat de jalousie, pour des fautes anciennes,
dont elle se repentait; et, sans vice, la chair mal eveillee
encore, dans sa demi-inconscience de fille douce, chaste malgre
tout, elle regardait son mari, aller, venir, tourner
furieusement, comme elle aurait regarde un loup, un etre d'une
autre espece. Qu'avait-il donc en lui? Il y en avait tant sans
colere! Ce qui l'epouvantait, c'etait de sentir l'animal,
soupconne par elle depuis trois ans, a des grognements sourds,
aujourd'hui dechaine, enrage, pret a mordre. Que lui dire, pour
empecher un malheur?

A chaque retour, il se retrouvait pres du lit, devant elle. Et
elle l'attendait au passage, elle osa lui parler.

--Mon ami, ecoute...

Mais il ne l'entendait pas, il repartait a l'autre bout de la
piece, ainsi qu'une paille battue d'un orage.

--Qu'est-ce que je vais faire? Qu'est-ce que je vais faire?

Enfin elle lui saisit le poignet, elle le retint une minute.

--Mon ami, voyons, puisque c'est moi qui ai refuse d'y aller...
Je n'y serais jamais plus allee, jamais, jamais! C'est toi que
j'aime.

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