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Annual Bibliography of Commonwealth Literature 2007
This paper argues that discourses of love in Ghanaian market literature for youth offer a view into complex negotiations of agency and empowerment. Drawing on Deborah Durham's notion of youth as "social `shifters'" and Francis Nyamnjoh's conception of the "interconnectedness" of agency, I take Ghanaian market literature as one specific case of how African literature for youth foregrounds questions of continuity and change as African societies enter into increasingly complex global relations. In this literature for youth, received notions of love, often constructed out of impressions from American pop and hip hop music, carry new notions of agency that compete with existing "domesticated" forms. Authors like Ike Tandoh and Evelyn Tay employ discourses of love to offer youth alternative avenues for empowerment in a context of socio-economic disenfranchizement. In a creative process of "straddling", this writing both reveals and reproduces the contradictions that obtain in youth configurations of agency.
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La Bete Humaine
E >> Emile Zola >> La Bete Humaine Pages: 1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | 10 | 11 | 12 | 13 | 14 | 15 | 16 | 17 | 18 | 19 | 20 | 21 | 22 | 23 | 24 | 25 | 26 | 27 | 28 | 29 | 30
Et cette creature frele, si mince entre ses bras, Jacques la
trouvait maintenant impenetrable, sans fond, de cette profondeur
noire dont elle parlait. Il avait beau la nouer a lui plus
etroitement, il n'entrait pas en elle. Une fievre le prenait, a
ce recit de meurtre, begaye dans leur etreinte.
--Dis-moi, l'as-tu donc aide a tuer le vieux?
--J'etais dans un coin, continua-t-elle sans repondre. Mon mari
me separait du president, qui occupait l'autre coin. Ils
causaient ensemble des elections prochaines... Par moments, je
voyais mon mari se pencher, jeter un coup d'oeil au-dehors, pour
s'assurer ou nous etions, comme pris d'impatience... Chaque
fois, je suivais son regard, je me rendais compte aussi du chemin
parcouru. La nuit etait pale, les masses noires des arbres
defilaient furieusement. Et toujours ce grondement des roues que
jamais je n'ai entendu pareil, un affreux tumulte de voix
enragees et gemissantes, des plaintes lugubres de betes hurlant a
la mort! A toute vitesse, le train courait... Brusquement, il y
a eu des clartes, un echo repercute du train entre les batiments
d'une gare. Nous etions a Maromme, deja a deux lieues et demie
de Rouen. Encore Malaunay, et puis Barentin. Ou donc la chose
allait-elle se faire? Faudrait-il attendre la derniere minute?
Je n'avais plus conscience du temps ni des distances, je
m'abandonnais, ainsi que la pierre qui tombe, a cette chute
assourdissante au travers des tenebres, lorsque, en traversant
Malaunay, tout d'un coup je compris: la chose se ferait dans le
tunnel, a un kilometre de la... Je me tournai vers mon mari, nos
yeux se rencontrerent: oui, dans le tunnel, encore deux
minutes... le train courait, l'embranchement de Dieppe fut
depasse, j'apercus l'aiguilleur a son poste. Il y a la des
coteaux, ou j'ai cru voir distinctement des hommes, les bras
leves, qui nous chargeaient d'injures. Puis, la machine siffla
longuement: c'etait l'entree du tunnel... Et, lorsque le train
s'y engouffra, oh! quel retentissement sous cette voute basse!
tu sais, ces bruits de fer remue, pareils a des volees de marteau
sur l'enclume, et que moi, a cette seconde d'affolement, je
transformais en roulements de tonnerre.
Elle grelottait, elle s'interrompit pour dire d'une voix changee,
presque rieuse:
--Est-ce bete, hein? cheri, d'en avoir encore froid dans les os.
J'ai pourtant bien chaud, la, avec toi, et je suis si
contente!... Et puis, tu sais, il n'y a plus rien du tout a
craindre: l'affaire est classee, sans compter que les gros
bonnets du gouvernement ont encore moins envie que nous de tirer
ca au clair... Oh! j'ai compris, je suis tranquille.
Puis, elle ajouta, en riant tout a fait:
--Par exemple, toi, tu peux te vanter de nous avoir fait une
jolie peur!... Et dis-moi donc, ca m'a toujours intriguee: au
juste, qu'avais-tu vu?
--Mais ce que j'ai dit chez le juge, rien de plus: un homme qui
en egorgeait un autre... Vous etiez si droles avec moi, que
j'avais fini par me douter. Un instant, j'avais meme reconnu ton
mari... Ce n'est que plus tard, pourtant, que j'ai ete
absolument certain...
Elle l'interrompit gaiement.
--Oui, dans le square, le jour ou je t'ai dit non, tu te
rappelles? la premiere fois que nous nous sommes trouves seuls a
Paris... Est-ce singulier! je te disais que ce n'etait pas
nous, et je savais parfaitement que tu entendais le contraire.
N'est-ce pas, c'etait comme si je t'avais tout raconte?... Oh!
cheri, j'y ai songe souvent, et je crois bien, vois-tu, que c'est
depuis ce jour-la que je t'aime.
Ils eurent un elan, une pression ou ils semblerent se fondre. Et
elle reprit:
--Sous le tunnel, le train courait... Il est tres long, le
tunnel. On reste la-dessous trois minutes. J'ai bien cru que
nous y avions roule une heure... Le president ne causait plus, a
cause du bruit assourdissant de ferraille remuee. Et mon mari, a
ce dernier moment, devait avoir une defaillance, car il ne
bougeait toujours pas. Je voyais seulement, sous la clarte
dansante de la lampe, ses oreilles devenir violettes...
Allait-il donc attendre d'etre de nouveau en rase campagne? La
chose etait desormais pour moi si fatale, si inevitable, que je
n'avais qu'un desir: ne plus souffrir a ce point de l'attente,
etre debarrassee. Pourquoi donc ne le tuait-il pas, puisqu'il le
fallait? J'aurais pris le couteau pour en finir, tant j'etais
exasperee de peur et de souffrance... Il me regarda. J'avais
sans doute ca sur la figure. Et, tout d'un coup, il se rua,
saisit aux epaules le president, qui s'etait tourne du cote de la
portiere. Celui-ci, effare, se degagea d'une secousse
instinctive, allongea le bras vers le bouton d'alarme, juste
au-dessus de sa tete. Il le toucha, fut repris par l'autre et
abattu sur la banquette, d'une telle poussee, qu'il s'y trouva
comme plie en deux. Sa bouche ouverte de stupeur et d'epouvante
lachait des cris confus, etouffes dans le vacarme; tandis que
j'entendais distinctement mon mari repeter le mot: Cochon!
cochon! cochon! d'une voix sifflante, qui s'enrageait. Mais le
bruit tomba, le train sortait du tunnel, la campagne pale
reparut, avec les arbres noirs qui defilaient... Moi, j'etais
restee dans mon coin, raidie, collee contre le drap du dossier,
le plus loin possible. Combien la lutte dura-t-elle? quelques
secondes a peine. Et il me semblait qu'elle n'en finissait plus,
que tous les voyageurs maintenant ecoutaient les cris, que les
arbres nous voyaient. Mon mari, qui tenait son couteau ouvert,
ne pouvait frapper, repousse a coups de pied, trebuchant sur le
plancher mouvant de la voiture. Il faillit tomber sur les
genoux, et le train courait, nous emportait a toute vitesse,
pendant que la machine sifflait, a l'approche du passage a niveau
de la Croix-de-Maufras... C'est alors que, sans que j'aie pu
ensuite me souvenir comment cela s'est fait, je me suis jetee sur
les jambes de l'homme qui se debattait. Oui, je me suis laissee
tomber ainsi qu'un paquet, lui ecrasant les jambes de tout mon
poids, pour qu'il ne les remuat plus. Et je n'ai rien vu, mais
j'ai tout senti: le choc du couteau dans la gorge, la longue
secousse du corps, la mort qui est venue en trois hoquets, avec
un deroulement d'horloge qu'on a cassee... Oh! ce frisson
d'agonie dont j'ai encore l'echo dans les membres!
Jacques, avide, voulut l'interrompre pour la questionner. Mais,
a present, elle avait hate de finir.
--Non, attends... Comme je me relevais, nous passions a toute
vapeur devant la Croix-de-Maufras. J'ai apercu distinctement la
facade close de la maison, puis le poste du garde-barriere.
Encore quatre kilometres, cinq minutes au plus, avant d'etre a
Barentin... Le corps etait plie sur la banquette, le sang
coulait en mare epaisse. Et mon mari, debout, hebete, balance
par les cahots du train, regardait, en essuyant le couteau avec
son mouchoir. Cela a dure une minute, sans que ni l'un ni
l'autre nous fissions rien pour notre salut... Si nous gardions
ce corps avec nous, si nous restions la, on allait tout decouvrir
peut-etre, a l'arret de Barentin... Mais il avait remis le
couteau dans sa poche, il semblait s'eveiller. Je l'ai vu qui
fouillait le corps, prenait la montre, l'argent, tout ce qu'il
trouvait; et, ayant ouvert la portiere, il s'efforca de le
pousser sur la voie, sans le saisir a pleins bras, de peur du
sang. < > Je n'essayai meme pas,
je ne sentais plus mes membres. <pousser avec moi!>> La tete, sortie la premiere, pendait jusqu'au
marchepied, tandis que le tronc, roule en boule, refusait de
passer. Et le train courait... Enfin, sous une poussee plus
forte, le cadavre bascula, disparut dans le grondement des roues.
<> Puis, il ramassa la
couverture, la jeta aussi. Il n'y avait plus que nous deux,
debout, avec la mare de sang sur la banquette, ou nous n'osions
pas nous asseoir... La portiere battait toujours, grande
ouverte, et je ne compris pas d'abord, aneantie, affolee, lorsque
je vis mon mari descendre, disparaitre a son tour. Il revint.
<cou!>> Je ne bougeais pas, il s'impatientait. <Dieu! notre compartiment est vide, nous y retournons.>> Vide,
notre compartiment, il y etait donc alle? La femme en noir,
celle qui ne parlait pas, qu'on ne voyait pas, etait-il bien
certain qu'elle ne fut pas restee dans un coin?... <venir, ou je te fous sur la voie comme l'autre!>> Il etait
remonte, il me poussait, brutal, fou. Et je me trouvai dehors,
sur le marchepied, les deux mains cramponnees a la tringle de
cuivre. Lui, descendu derriere moi, avait referme soigneusement
la portiere. <> Mais je n'osais pas, emportee
dans le vertige de la course, flagellee par le vent qui soufflait
en tempete. Mes cheveux se denouerent, je croyais que mes doigts
raidis allaient laisser echapper la tringle. <Dieu!>> Il me poussait toujours, je dus marcher, lachant une main
apres l'autre, me collant contre les voitures, au milieu du
tourbillon de mes jupes, dont le claquement me liait les jambes.
Deja, au loin, apres une courbe, on apercevait les lumieres de la
station de Barentin. La machine se mit a siffler. <de Dieu!>> Oh! ce bruit d'enfer, cette trepidation violente dans
laquelle je marchais! Il me semblait qu'un orage m'avait prise,
me roulait comme une paille, pour aller, la-bas, m'ecraser contre
un mur. Derriere mon dos, la campagne fuyait, les arbres me
suivaient d'un galop enrage, tournant sur eux-memes, tordus,
jetant chacun une plainte breve, au passage. A l'extremite du
wagon, lorsqu'il me fallut enjamber pour atteindre le marchepied
du wagon suivant et saisir l'autre tringle, je m'arretai, a bout
de courage. Jamais je n'aurais la force. <Dieu!>> Il etait sur moi, il me poussait, et je fermai les yeux,
et je ne sais comment je continuai a avancer, par la seule force
de l'instinct, ainsi qu'une bete qui a plante ses griffes et qui
ne veut pas tomber. Comment aussi ne nous a-t-on pas vus? Nous
avons passe devant trois voitures, dont une, de deuxieme classe,
etait absolument bondee. Je me souviens des tetes rangees a la
file, sous la clarte de la lampe; je crois que je les
reconnaitrais, si je les rencontrais un jour: celle d'un gros
homme avec des favoris rouges, celles surtout de deux jeunes
filles, qui se sont penchees en riant. <va donc, nom de Dieu!>> Et je ne sais plus, les lumieres de
Barentin se rapprochaient, la machine sifflait, ma derniere
sensation a ete d'etre trainee, charriee, enlevee par les
cheveux. Mon mari a du m'empoigner, ouvrir la portiere
par-dessus mes epaules, me jeter au fond du compartiment.
Haletante, j'etais a demi evanouie dans un coin, lorsque nous
nous sommes arretes; et je l'ai entendu, sans faire un mouvement,
qui echangeait quelques mots avec le chef de gare de Barentin.
Puis, le train reparti, il est tombe sur la banquette, epuise
lui-meme. Jusqu'au Havre, nous n'avons pas rouvert la bouche...
Oh! je le hais, je le hais, vois-tu, pour toutes ces
abominations qu'il m'a fait souffrir! et toi, je t'aime, mon
cheri, toi qui me donnes tant de bonheur!
Chez Severine, apres la montee ardente de ce long recit, ce cri
etait comme l'epanouissement meme de son besoin de joie, dans
l'execration de ses souvenirs. Mais Jacques, qu'elle avait
bouleverse et qui brulait comme elle, la retint encore.
--Non, non, attends... Et tu etais aplatie sur ses jambes, et tu
l'as senti mourir?
En lui, l'inconnu se reveillait, une onde farouche montait des
entrailles, envahissait la tete d'une vision rouge. Il etait
repris de la curiosite du meurtre.
--Et alors, le couteau, tu as senti le couteau entrer?
--Oui, un coup sourd.
--Ah! un coup sourd... Pas un dechirement! tu es sure?
--Non, non, rien qu'un choc.
--Et, ensuite, il a eu une secousse, hein?
--Oui, trois secousses, oh! d'un bout a l'autre de son corps, si
longues, que je les ai suivies jusque dans ses pieds.
--Des secousses qui le raidissaient, n'est-ce pas?
--Oui, la premiere tres forte, les deux autres plus faibles.
--Et il est mort, et a toi qu'est-ce que ca t'a fait, de le
sentir mourir comme ca, d'un coup de couteau?
--A moi, oh! je ne sais pas.
--Tu ne sais pas, pourquoi mens-tu? Dis-moi, dis-moi ce que ca
t'a fait, bien franchement... De la peine?
--Non, non, pas de la peine!
--Du plaisir?
--Du plaisir, ah! non, pas du plaisir!
--Quoi donc, mon amour? Je t'en prie, dis-moi tout... Si tu
savais... Dis-moi ce qu'on eprouve.
--Mon Dieu! est-ce qu'on peut dire ca?... C'est affreux, ca
vous emporte, oh! si loin, si loin! J'ai plus vecu dans cette
minute-la que dans toute ma vie passee.
Les dents serrees, n'ayant plus qu'un begaiement, Jacques cette
fois l'avait prise; et Severine aussi le prenait. Ils se
possederent, retrouvant l'amour au fond de la mort, dans la meme
volupte douloureuse des betes qui s'eventrent pendant le rut.
Leur souffle rauque, seul, s'entendit. Au plafond, le reflet
saignant avait disparu; et, le poele eteint, la chambre
commencait a se glacer, dans le grand froid du dehors. Pas une
voix ne montait de Paris ouate de neige. Un instant, des
ronflements etaient venus de chez la marchande de journaux, a
cote. Puis, tout s'etait abime au gouffre noir de la maison
endormie.
Jacques, qui avait garde Severine dans ses bras, la sentit tout
de suite qui cedait a un sommeil invincible, comme foudroyee. Le
voyage, l'attente prolongee chez les Misard, cette nuit de
fievre, l'accablaient. Elle begaya un bonsoir enfantin, elle
dormait deja, d'un souffle egal. Le coucou venait de sonner
trois heures.
Et, pendant pres d'une heure encore, Jacques la garda sur son
bras gauche, qui, peu a peu, s'engourdissait. Lui, ne pouvait
fermer les yeux, qu'une main invisible, obstinement, semblait
rouvrir dans les tenebres. Maintenant, il ne distinguait plus
rien de la chambre, noyee de nuit, ou tout avait sombre, le
poele, les meubles, les murs; et il fallait qu'il se tournat,
pour retrouver les deux carres pales des fenetres, immobiles,
d'une legerete de reve. Malgre sa fatigue ecrasante, une
activite cerebrale prodigieuse le tenait vibrant, devidant sans
cesse le meme echeveau d'idees. Chaque fois que, par un effort
de volonte, il croyait glisser au sommeil, la meme hantise
recommencait, les memes images defilaient, eveillant les memes
sensations. Et ce qui se deroulait ainsi, avec une regularite
mecanique, pendant que ses yeux fixes et grands ouverts
s'emplissaient d'ombre, c'etait le meurtre, detail a detail.
Toujours il renaissait, identique, envahissant, affolant. Le
couteau entrait dans la gorge d'un choc sourd, le corps avait
trois longues secousses, la vie s'en allait en un flot de sang
tiede, un flot rouge qu'il croyait sentir lui couler sur les
mains. Vingt fois, trente fois, le couteau entra, le corps
s'agita. Cela devenait enorme, l'etouffait, debordait, faisait
eclater la nuit. Oh! donner un coup de couteau pareil,
contenter ce lointain desir, savoir ce qu'on eprouve, gouter
cette minute ou l'on vit davantage que dans toute une existence!
Comme son etouffement augmentait, Jacques pensa que le poids de
Severine sur son bras l'empechait seul de dormir. Doucement, il
se degagea, la posa pres de lui, sans l'eveiller. D'abord
soulage, il respira plus a l'aise, croyant que le sommeil allait
venir enfin. Mais, malgre son effort, les invisibles doigts
rouvrirent ses paupieres; et, dans le noir, le meurtre reparut en
traits sanglants, le couteau entra, le corps s'agita. Une pluie
rouge rayait les tenebres, la plaie de la gorge, demesuree,
baillait comme une entaille faite a la hache. Alors, il ne lutta
plus, resta sur le dos, en proie a cette vision obstinee. Il
entendait en lui le labeur decuple du cerveau, un grondement de
toute la machine. Cela venait de tres loin, de sa jeunesse.
Pourtant, il s'etait cru gueri, car ce desir etait mort depuis
des mois, avec la possession de cette femme; et voila que jamais
il ne l'avait ressenti si intense, sous l'evocation de ce
meurtre, que, tout a l'heure, serree contre sa chair, liee a ses
membres, elle lui chuchotait. Il s'etait ecarte, il evitait
qu'elle ne le touchat, brule par le moindre contact de sa peau.
Une chaleur insupportable montait le long de son echine, comme si
le matelas, sous ses reins, se fut change en brasier. Des
picotements, des pointes de feu lui trouaient la nuque. Un
moment, il essaya de sortir ses mains de la couverture; mais tout
de suite elles se glacaient, lui donnaient un frisson. La peur
le prit de ses mains, et il les rentra, les joignit d'abord sur
son ventre, finit par les glisser, par les ecraser sous ses
fesses, les emprisonnant la, comme s'il eut redoute quelque
abomination de leur part, un acte qu'il ne voudrait pas et qu'il
commettrait quand meme.
Chaque fois que le coucou sonnait, Jacques comptait les coups.
Quatre heures, cinq heures, six heures. Il aspirait apres le
jour, il esperait que l'aube chasserait ce cauchemar. Aussi,
maintenant, se tournait-il vers les fenetres, guettant les
vitres. Mais il n'y avait toujours la que le vague reflet de la
neige. A cinq heures moins un quart, avec un retard de quarante
minutes seulement, il avait entendu arriver le direct du Havre,
ce qui prouvait que la circulation devait etre retablie. Et ce
ne fut pas avant sept heures passees, qu'il vit blanchir les
vitres, une paleur laiteuse, tres lente. Enfin, la chambre
s'eclaira, de cette lumiere confuse ou les meubles semblaient
flotter. Le poele reparut, l'armoire, le buffet. Il ne pouvait
toujours fermer les paupieres, ses yeux au contraire
s'irritaient, dans un besoin de voir. Tout de suite, avant meme
qu'il fit assez clair, il avait plutot devine qu'apercu, sur la
table, le couteau dont il s'etait servi, le soir, pour couper le
gateau. Il ne voyait plus que ce couteau, un petit couteau a
bout pointu. Le jour qui grandissait, toute la lumiere blanche
des deux fenetres n'entrait maintenant que pour se refleter dans
cette mince lame. Et la terreur de ses mains les lui fit
enfoncer davantage sous son corps, car il les sentait bien qui
s'agitaient, revoltees, plus fortes que son vouloir. Est-ce
qu'elles allaient cesser de lui appartenir? Des mains qui lui
viendraient d'un autre, des mains leguees par quelque ancetre, au
temps ou l'homme, dans les bois, etranglait les betes!
Pour ne plus voir le couteau, Jacques se tourna vers Severine.
Elle dormait tres calme, avec un souffle d'enfant, dans sa grosse
fatigue. Ses lourds cheveux noirs, denoues, lui faisaient un
oreiller sombre, coulant jusqu'aux epaules; et, sous le menton,
entre les boucles, on apercevait sa gorge, d'une delicatesse de
lait, a peine rosee. Il la regarda comme s'il ne la connaissait
point. Il l'adorait cependant, il emportait partout son image,
dans un desir d'elle, qui, souvent, l'angoissait, meme lorsqu'il
conduisait sa machine; a ce point, qu'un jour il s'etait eveille,
comme d'un reve, au moment ou il passait une station a toute
vapeur, malgre les signaux. Mais la vue de cette gorge blanche
le prenait tout entier, d'une fascination soudaine, inexorable;
et, en lui, avec une horreur consciente encore, il sentait
grandir l'imperieux besoin d'aller chercher le couteau, sur la
table, de revenir l'enfoncer jusqu'au manche, dans cette chair de
femme. Il entendait le choc sourd de la lame qui entrait, il
voyait le corps sursauter par trois fois, puis la mort le raidir,
sous un flot rouge. Luttant, voulant s'arracher de cette
hantise, il perdait a chaque seconde un peu de sa volonte, comme
submerge par l'idee fixe, a ce bord extreme ou, vaincu, l'on cede
aux poussees de l'instinct. Tout se brouilla, ses mains
revoltees, victorieuses de son effort a les cacher, se
denouerent, s'echapperent. Et il comprit si bien que, desormais,
il n'etait plus leur maitre, et qu'elles allaient brutalement se
satisfaire, s'il continuait a regarder Severine, qu'il mit ses
dernieres forces a se jeter hors du lit, roulant par terre ainsi
qu'un homme ivre. La, il se ramassa, faillit tomber de nouveau,
en s'embarrassant les pieds parmi les jupes restees sur le
parquet. Il chancelait, cherchait ses vetements d'un geste
egare, avec la pensee unique de s'habiller vite, de prendre le
couteau et de descendre tuer une autre femme, dans la rue. Cette
fois, son desir le torturait trop, il fallait qu'il en tuat une.
Il ne trouvait plus son pantalon, le toucha a trois reprises,
avant de savoir qu'il le tenait. Ses souliers a mettre lui
donnerent un mal infini. Bien qu'il fit grand jour maintenant,
la chambre lui paraissait pleine de fumee rousse, une aube de
brouillard glacial ou tout se noyait. Il grelottait de fievre,
et il etait habille enfin, il avait pris le couteau, en le
cachant dans sa manche, certain d'en tuer une, la premiere qu'il
rencontrerait sur le trottoir, lorsqu'un froissement de linge, un
soupir prolonge qui venait du lit, l'arreta, cloue pres de la
table, palissant.
C'etait Severine qui s'eveillait.
--Quoi donc, cheri, tu sors deja?
Il ne repondait pas, il ne la regardait pas, esperant qu'elle se
rendormirait.
--Ou vas-tu donc, cheri?
--Rien, balbutia-t-il, une affaire de service... Dors, je vais
revenir.
Alors, elle eut des mots confus, reprise de torpeur, les yeux
deja refermes.
--Oh! j'ai sommeil, j'ai sommeil... Viens m'embrasser, cheri.
Mais il ne bougeait pas, car il savait que, s'il se retournait,
avec ce couteau dans la main, s'il la revoyait seulement, si
fine, si jolie, en sa nudite et son desordre, c'en etait fait de
la volonte qui le raidissait la, pres d'elle. Malgre lui, sa
main se leverait, lui planterait le couteau dans le cou.
--Cheri, viens m'embrasser...
Sa voix s'eteignait, elle se rendormit, tres douce, avec un
murmure de caresse. Et, lui, eperdu, ouvrit la porte, s'enfuit.
Il etait huit heures, lorsque Jacques se trouva sur le trottoir
de la rue d'Amsterdam. La neige n'avait pas encore ete balayee,
on entendait a peine le pietinement des rares passants. Tout de
suite, il avait apercu une vieille femme; mais elle tournait le
coin de la rue de Londres, il ne la suivit pas. Des hommes le
coudoyerent, il descendit vers la place du Havre, en serrant le
couteau, dont la pointe relevee disparaissait sous sa manche.
Comme une fillette d'environ quatorze ans sortait d'une maison
d'en face, il traversa la chaussee; et il n'arriva que pour la
voir entrer, a cote, dans une boulangerie. Son impatience etait
telle, qu'il n'attendit pas, cherchant plus loin, continuant a
descendre. Depuis qu'il avait quitte la chambre, avec ce
couteau, ce n'etait plus lui qui agissait, mais l'autre, celui
qu'il avait senti si frequemment s'agiter au fond de son etre,
cet inconnu venu de tres loin, brule de la soif hereditaire du
meurtre. Il avait tue jadis, il voulait tuer encore. Et les
choses, autour de Jacques, n'etaient plus que dans un reve, car
il les voyait a travers son idee fixe. Sa vie de chaque jour se
trouvait comme abolie, il marchait en somnambule, sans memoire du
passe, sans prevoyance de l'avenir, tout a l'obsession de son
besoin. Dans son corps qui allait, sa personnalite etait
absente. Deux femmes qui le frolerent en le devancant, lui
firent precipiter sa marche; et il les rattrapait, lorsqu'un
homme les arreta. Tous trois riaient, causaient. Cet homme le
derangeant, il se mit a suivre une autre femme qui passait,
chetive et noire, l'air pauvre sous un mince chale. Elle
avancait a petits pas, vers quelque besogne execree sans doute,
dure et payee chichement, car elle n'avait pas de hate, la face
desesperement triste. Lui non plus, maintenant qu'il en tenait
une, ne se pressait point, attendant de choisir l'endroit, pour
la frapper a l'aise. Sans doute, elle s'apercut que ce garcon la
suivait, et ses yeux se tournerent vers lui, avec un navrement
indicible, etonnee qu'on put vouloir d'elle. Deja, elle l'avait
mene au milieu de la rue du Havre, elle se retourna deux fois
encore, l'empechant a chaque fois de lui planter dans la gorge le
couteau, qu'il sortait de sa manche. Elle avait des yeux de
misere, si implorants! La-bas, lorsqu'elle descendrait du
trottoir, il frapperait. Et, brusquement, il fit un crochet, en
se mettant a la poursuite d'une autre femme, qui marchait en sens
inverse. Cela sans raison, sans volonte, parce qu'elle passait a
cette minute, et que c'etait ainsi.
Jacques, derriere elle, revint vers la gare. Celle-ci, tres
vive, marchait d'un petit pas sonore; et elle etait adorablement
jolie, vingt ans au plus, grasse deja, blonde, avec de beaux yeux
de gaiete qui riaient a la vie. Elle ne remarqua meme pas qu'un
homme la suivait; elle devait etre pressee, car elle gravit
lestement le perron de la cour du Havre, monta dans la grande
salle, qu'elle longea en courant presque, pour se precipiter vers
les guichets de la ligne de ceinture. Et, comme elle demandait
un billet de premiere classe pour Auteuil, Jacques en prit
egalement un, l'accompagna a travers les salles d'attente, sur le
quai, jusque dans le compartiment, ou il s'installa a cote
d'elle. Le train, tout de suite, partit.
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