A / B / C / D / E /  F / G / H / I / J /  K / L / M / N / O /  P / R / S / T / UV / W / Z

Annual Bibliography of Commonwealth Literature 2007
This paper argues that discourses of love in Ghanaian market literature for youth offer a view into complex negotiations of agency and empowerment. Drawing on Deborah Durham's notion of youth as "social `shifters'" and Francis Nyamnjoh's conception of the "interconnectedness" of agency, I take Ghanaian market literature as one specific case of how African literature for youth foregrounds questions of continuity and change as African societies enter into increasingly complex global relations. In this literature for youth, received notions of love, often constructed out of impressions from American pop and hip hop music, carry new notions of agency that compete with existing "domesticated" forms. Authors like Ike Tandoh and Evelyn Tay employ discourses of love to offer youth alternative avenues for empowerment in a context of socio-economic disenfranchizement. In a creative process of "straddling", this writing both reveals and reproduces the contradictions that obtain in youth configurations of agency.

La Bete Humaine

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Le conducteur-chef donna le signal, la Lison repondit, d'un
sifflement plaintif, et Jacques, cette fois, demarra pour ne plus
s'arreter qu'a Rouen. Il etait six heures, la nuit achevait de
tomber du ciel noir sur la campagne blanche; mais un reflet pale,
d'une melancolie affreuse, demeurait au ras de la terre,
eclairant la desolation de ce pays ravage. Et, la, dans cette
lueur louche, la maison de la Croix-de-Maufras se dressait de
biais, plus delabree et toute noire au milieu de la neige, avec
son ecriteau: <>, cloue sur sa facade close.



VIII


A Paris, le train n'entra en gare qu'a dix heures quarante du
soir. Il y avait eu un arret de vingt minutes a Rouen, pour
donner aux voyageurs le temps de diner; et Severine s'etait
empressee d'envoyer une depeche a son mari, en le prevenant
qu'elle ne rentrerait au Havre que par l'express du lendemain
soir. Toute une nuit a etre avec Jacques, la premiere qu'ils
passeraient ensemble, dans une chambre close, libres d'eux-memes,
sans crainte d'y etre deranges!

Comme on venait de quitter Mantes, Pecqueux avait eu une idee.
Sa femme, la mere Victoire, etait a l'hopital depuis huit jours,
pour une foulure grave du pied, a la suite d'une chute; et, lui
ayant en ville un autre lit ou coucher, ainsi qu'il le disait en
ricanant, il avait trouve d'offrir leur chambre a madame Roubaud:
elle y serait beaucoup mieux que dans un hotel du voisinage, elle
pourrait y rester jusqu'au lendemain soir, comme chez elle. Tout
de suite, Jacques s'etait rendu compte du cote pratique de
l'arrangement, d'autant plus qu'il ne savait ou mener la jeune
femme. Et, sous la marquise, parmi le flot des voyageurs
debarquant enfin, lorsqu'elle s'approcha de la machine, il lui
conseilla d'accepter, en lui tendant la clef que le chauffeur lui
avait remise. Mais elle hesitait, refusait, genee par le sourire
gaillard de celui-ci, qui savait surement.

--Non, non, j'ai une cousine. Elle me mettra bien un matelas par
terre.

--Acceptez donc, finit par dire Pecqueux, de son air de noceur
bon enfant. Le lit est tendre, allez! et il est grand, on y
coucherait quatre!

Jacques la regardait, si pressant, qu'elle prit la clef. Il
s'etait penche, il lui avait souffle a voix tres basse:

--Attends-moi.

Severine n'avait qu'a remonter un bout de la rue d'Amsterdam et a
tourner dans l'impasse; mais la neige etait si glissante, qu'elle
dut marcher avec de grandes precautions. Elle eut la chance de
trouver la maison ouverte encore, elle monta l'escalier, sans
meme etre vue de la concierge, enfoncee dans une partie de
dominos avec une voisine; et, au quatrieme, elle ouvrit la porte,
la referma si doucement, que nul voisin, a coup sur, ne pouvait
la soupconner la. Pourtant, en passant sur le palier du
troisieme, elle avait tres distinctement entendu des rires, des
chants, chez les Dauvergne: sans doute une des petites receptions
des deux soeurs, qui faisaient ainsi de la musique avec des
amies, une fois par semaine. Et, maintenant que Severine avait
referme la porte, dans les tenebres lourdes de la piece, elle
percevait encore, a travers le plancher, la gaiete vive de toute
cette jeunesse. Un instant, l'obscurite lui parut complete; et
elle tressaillit, lorsque le coucou, au milieu du noir, se mit a
sonner onze heures, a coups profonds, d'une voix qu'elle
reconnaissait. Puis, ses yeux s'habituerent, les deux fenetres
se decouperent en deux carres pales, eclairant le plafond du
reflet de la neige. Deja, elle s'orientait, cherchait sur le
buffet les allumettes, dans un coin ou elle se souvenait de les
avoir vues. Mais elle eut plus de peine a trouver une bougie;
enfin, elle en decouvrit un bout, au fond d'un tiroir; et,
l'ayant allume, la piece s'eclaira, elle y jeta un regard inquiet
et rapide, comme pour voir si elle y etait bien seule. Elle
reconnaissait chaque chose, la table ronde ou elle avait dejeune
avec son mari, le lit drape de cotonnade rouge, au bord duquel il
l'avait abattue d'un coup de poing. C'etait bien la, rien
n'avait ete change dans la chambre, depuis dix mois qu'elle n'y
etait venue.

Lentement, Severine ota son chapeau. Mais, comme elle allait
aussi enlever son manteau, elle grelotta. On gelait dans cette
chambre. Pres du poele, dans une petite caisse, il y avait du
charbon et du menu bois. Tout de suite, sans se devetir
davantage, l'idee lui vint d'allumer du feu; et cela l'amusa, fut
une distraction au malaise qu'elle avait eprouve d'abord. Ce
menage qu'elle faisait d'une nuit d'amour, cette pensee qu'ils
auraient bien chaud tous les deux, la rendit a la joie tendre de
leur escapade: depuis si longtemps, sans espoir de jamais
l'obtenir, ils revaient une nuit pareille! Lorsque le poele
ronfla, elle s'ingenia a d'autres preparatifs, rangea les chaises
a sa guise, chercha des draps blancs et refit completement le
lit, ce qui lui donna un vrai mal, car il etait en effet tres
large. Son ennui fut de ne rien trouver a manger ni a boire,
dans le buffet: sans doute, depuis trois jours qu'il etait le
maitre, Pecqueux avait balaye jusqu'aux miettes, sur les
planches. C'etait comme pour la lumiere, il n'y avait que ce
bout de bougie; mais, quand on se couche, on n'a pas besoin de
voir clair. Et, ayant tres chaud maintenant, animee, elle
s'arreta au milieu de la piece, donnant un coup d'oeil, pour
s'assurer que rien ne manquait.

Puis, comme elle s'etonnait que Jacques ne fut pas la encore, un
coup de sifflet l'attira pres d'une des fenetres. C'etait le
train de onze heures vingt, un direct pour Le Havre, qui partait.
En bas, le vaste champ, la tranchee qui va de la gare au tunnel
des Batignolles, n'etait plus qu'une nappe de neige, ou l'on
distinguait seulement l'eventail des rails, aux branches noires.
Les machines, les wagons des garages faisaient des amoncellements
blancs, comme endormis sous de l'hermine. Et, entre les vitrages
immacules des grandes marquises et les charpentes du pont de
l'Europe, bordees de guipures, les maisons de la rue de Rome, en
face, se voyaient malgre la nuit, sales, brouillees de jaune, au
milieu de tout ce blanc. Le direct du Havre apparut, rampant et
sombre, avec son fanal d'avant, qui trouait les tenebres d'une
flamme vive; et elle le regarda disparaitre sous le pont, tandis
que les trois feux d'arriere ensanglantaient la neige. Quand
elle se retourna vers la chambre, un court frisson la reprit:
etait-elle vraiment bien seule? il lui avait semble sentir un
souffle ardent lui chauffer la nuque, le frolement d'un geste
brutal venait de passer sur sa chair, a travers son vetement.
Ses yeux elargis firent de nouveau le tour de la piece. Non,
personne.

A quoi Jacques s'amusait-il donc, pour s'attarder ainsi? Dix
minutes encore se passerent. Un leger grattement, un bruit
d'ongles egratignant du bois, l'inquieta. Puis, elle comprit,
elle courut ouvrir. C'etait lui, avec une bouteille de malaga et
un gateau.

Toute secouee de rires, d'un mouvement emporte de caresse, elle
se pendit a son cou.

--Oh! es-tu mignon! Tu y as songe!

Mais lui, vivement, la fit taire.

--Chut! chut!

Alors, elle baissa la voix, croyant qu'il etait poursuivi par la
concierge. Non, il avait eu la chance, comme il allait sonner,
de voir la porte s'ouvrir pour une dame et sa fille, qui
descendaient de chez les Dauvergne sans doute; et il avait pu
monter sans que personne s'en doutat. Seulement, la, sur le
palier, il venait d'apercevoir une porte entrebaillee, la
marchande de journaux qui terminait un petit savonnage, dans une
cuvette.

--Ne faisons pas de bruit, veux-tu? Parlons doucement.

Elle repondit en le serrant entre ses bras, d'une etreinte
passionnee, et en lui couvrant le visage de baisers muets. Cela
l'egayait, de jouer au mystere, de ne plus chuchoter que tres
bas.

--Oui, oui, tu vas voir: on ne nous entendra pas plus que deux
petites souris.

Et elle mit la table avec toutes sortes de precautions, deux
assiettes, deux verres, deux couteaux, s'arretant avec une envie
d'eclater de rire, des qu'un objet sonnait, pose trop vite.

Lui, qui la regardait faire, amuse aussi, reprit a demi-voix:

--J'ai pense que tu aurais faim.

--Mais je meurs! On a si mal dine a Rouen!

--Dis donc alors, si je redescendais chercher un poulet?

--Ah! non, pour que tu ne puisses plus remonter!... Non, non,
c'est assez du gateau.

Tout de suite, ils s'assirent cote a cote, presque sur la meme
chaise, et le gateau fut partage, mange avec une gaminerie
d'amoureux. Elle se plaignait d'avoir soif, elle but coup sur
coup deux verres de malaga, ce qui acheva de faire monter le sang
a ses joues. Le poele rougissait derriere leur dos, ils en
sentaient l'ardent frisson. Mais, comme il lui posait sur la
nuque des baisers trop bruyants, elle l'arreta a son tour.

--Chut! chut!

Elle lui faisait signe d'ecouter; et, dans le silence, ils
entendirent de nouveau monter, de chez les Dauvergne, un branle
sourd, rythme par un bruit de musique: ces demoiselles venaient
d'organiser une sauterie. A cote, la marchande de journaux
jetait, dans le plomb du palier, l'eau savonneuse de sa cuvette.
Elle referma sa porte, la danse en bas cessa un instant, il n'y
eut plus, au-dehors, sous la fenetre, dans l'etouffement de la
neige, qu'un roulement sourd, le depart d'un train, qui semblait
pleurer a faibles coups de sifflet.

--Un train d'Auteuil, murmura-t-il. Minuit moins dix.

Puis, d'une voix de caresse, legere comme un souffle:

--Au dodo, cherie, veux-tu?

Elle ne repondit pas, reprise par le passe dans sa fievre
heureuse, revivant malgre elle les heures qu'elle avait vecues
la, avec son mari. N'etait-ce pas le dejeuner d'autrefois qui se
continuait par ce gateau, mange sur la meme table, au milieu des
memes bruits? Une excitation croissante se degageait des choses,
les souvenirs la debordaient, jamais encore elle n'avait eprouve
un si cuisant besoin de tout dire a son amant, de se livrer
toute. Elle en avait comme le desir physique, qu'elle ne
distinguait plus de son desir sensuel; et il lui semblait qu'elle
lui appartiendrait davantage, qu'elle y epuiserait la joie d'etre
a lui, si elle se confessait a son oreille, dans un embrassement.
Les faits s'evoquaient, son mari etait la, elle tourna la tete,
en s'imaginant qu'elle venait de voir sa courte main velue passer
par-dessus son epaule, pour prendre le couteau.

--Veux-tu? cherie, au dodo! repeta Jacques.

Elle frissonna, en sentant les levres du jeune homme qui
ecrasaient les siennes, comme si, une fois de plus, il eut voulu
y sceller l'aveu. Et, muette, elle se leva, se devetit
rapidement, se coula sous la couverture, sans meme relever ses
jupes, trainant sur le parquet. Lui, non plus, ne rangea rien:
la table resta avec la debandade du couvert, tandis que le bout
de bougie achevait de bruler, la flamme deja vacillante. Et,
lorsque, a son tour, deshabille, il se coucha, ce fut un brusque
enlacement, une possession emportee, qui les etouffa tous les
deux, hors d'haleine. Dans l'air mort de la chambre, pendant que
la musique continuait en bas, il n'y eut pas un cri, pas un
bruit, rien qu'un grand tressaillement eperdu, un spasme profond
jusqu'a l'evanouissement.

Jacques, deja, ne reconnaissait plus en Severine la femme des
premiers rendez-vous, si douce, si passive, avec la limpidite de
ses yeux bleus. Elle semblait s'etre passionnee chaque jour,
sous le casque sombre de ses cheveux noirs; et il l'avait sentie
peu a peu s'eveiller, dans ses bras, de cette longue virginite
froide, dont ni les pratiques seniles de Grandmorin, ni la
brutalite conjugale de Roubaud n'avaient pu la tirer. La
creature d'amour, simplement docile autrefois, aimait a cette
heure, et se donnait sans reserve, et gardait du plaisir une
reconnaissance brulante. Elle en etait arrivee a une violente
passion, a de l'adoration pour cet homme qui lui avait revele ses
sens. C'etait ce grand bonheur, de le tenir enfin a elle,
librement, de le garder contre sa gorge, lie de ses deux bras,
qui venait ainsi de serrer ses dents, a ne pas laisser echapper
un soupir.

Quand ils rouvrirent les yeux, lui, le premier, s'etonna.

--Tiens! la bougie s'est eteinte.

Elle eut un leger mouvement, comme pour dire qu'elle s'en moquait
bien. Puis, avec un rire etouffe:

--J'ai ete sage, hein?

--Oh! oui, personne n'a entendu... Deux vraies petites souris!

Lorsqu'ils se furent recouches, elle le reprit tout de suite dans
ses bras, se pelotonna contre lui, enfonca le nez dans son cou.
Et, soupirant d'aise:

--Mon Dieu! qu'on est bien!

Ils ne parlerent plus. La chambre etait noire, on distinguait a
peine les carres pales des deux fenetres; et il n'y avait, au
plafond, qu'un rayon du poele, une tache ronde et sanglante. Ils
la regardaient tous les deux, les yeux grands ouverts. Les
bruits de musique avaient cesse, des portes battaient, toute la
maison tombait a la paix lourde du sommeil. En bas, le train de
Caen qui arrivait, ebranla les plaques tournantes, dont les chocs
assourdis montaient a peine, comme tres lointains.

Mais, a tenir ainsi Jacques, bientot Severine brula de nouveau.
Et, avec le desir, se reveilla en elle le besoin de l'aveu.
Depuis de si longues semaines, il la tourmentait! La tache
ronde, au plafond, s'elargissait, semblait s'etendre comme une
tache de sang. Ses yeux s'hallucinaient a la regarder, les
choses autour du lit reprenaient des voix, contaient l'histoire
tout haut. Elle sentait les mots lui en monter aux levres, avec
l'onde nerveuse qui soulevait sa chair. Comme cela serait bon,
de ne plus rien cacher, de se fondre en lui tout entiere!

--Tu ne sais pas, cheri...

Jacques, qui, lui non plus, ne quittait pas du regard la tache
saignante, entendait bien ce qu'elle allait dire. Contre lui,
dans ce corps delicat noue a son corps, il venait de suivre le
flot montant de cette chose obscure, enorme, a laquelle tous deux
pensaient, sans jamais en parler. Jusque-la, il l'avait fait
taire, craignant le frisson precurseur de son mal de jadis,
tremblant que cela ne changeat leur existence, de causer de sang
entre eux. Mais, cette fois, il etait sans force, meme pour
pencher la tete et lui fermer la bouche d'un baiser, tellement
une langueur delicieuse l'avait envahi, dans ce lit tiede, aux
bras souples de cette femme. Il crut que c'etait fait, qu'elle
dirait tout. Aussi fut-il soulage de son attente anxieuse,
lorsqu'elle parut se troubler, hesiter, puis reculer et dire:

--Tu ne sais pas, cheri, mon mari se doute que je couche avec
toi.

A la derniere seconde, sans qu'elle l'eut voulu, c'etait le
souvenir de la nuit d'auparavant, au Havre, qui sortait de ses
levres, au lieu de l'aveu.

--Oh! tu crois? murmura-t-il, incredule. Il a l'air si gentil.
Il m'a encore tendu la main ce matin.

--Je t'assure qu'il sait tout. En ce moment, il doit se dire que
nous sommes comme ca, l'un dans l'autre, a nous aimer! J'ai des
preuves.

Elle se tut, le serra plus etroitement, d'une etreinte ou le
bonheur de la possession s'aiguisait de rancune. Puis, apres une
reverie fremissante:

--Oh! je le hais, je le hais!

Jacques fut surpris. Lui, n'en voulait aucunement a Roubaud. Il
le trouvait tres accommodant.

--Tiens! pourquoi donc? demanda-t-il. Il ne nous gene guere.

Elle ne repondit point, elle repeta:

--Je le hais... Maintenant, rien qu'a le sentir a cote de moi,
c'est un supplice. Ah! si je pouvais, comme je me sauverais,
comme je resterais avec toi!

A son tour, touche de cet elan d'ardente tendresse, il la ramena
davantage, l'eut contre sa chair, de ses pieds a son epaule,
toute sienne. Mais, de nouveau, blottie de la sorte, sans
presque detacher les levres collees a son cou, elle dit
doucement:

--C'est que tu ne sais pas, cheri...

C'etait l'aveu qui revenait, fatal, inevitable. Et, cette fois,
il en eut la nette conscience, rien au monde ne le retarderait,
car il montait en elle du desir eperdu d'etre reprise et
possedee. On n'entendait plus un souffle dans la maison, la
marchande de journaux elle-meme devait dormir profondement.
Au-dehors, Paris sous la neige n'avait pas un roulement de
voiture, enseveli, drape de silence; et le dernier train du
Havre, qui etait parti a minuit vingt, paraissait avoir emporte
la vie derniere de la gare. Le poele ne ronflait plus, le feu
achevait de se consumer en braise, avivant encore la tache rouge
du plafond, arrondie la-haut comme un oeil d'epouvante. Il
faisait si chaud, qu'une brume lourde, etouffante, semblait peser
sur le lit, ou tous deux, pames, confondaient leurs membres.

--Cheri, c'est que tu ne sais pas...

Alors, il parla lui aussi, irresistiblement.

--Si, si, je sais.

--Non, tu te doutes peut-etre, mais tu ne peux pas savoir.

--Je sais qu'il a fait ca pour l'heritage.

Elle eut un mouvement, un petit rire nerveux, involontaire.

--Ah! oui, l'heritage!

Et tout bas, si bas, qu'un insecte de nuit frolant les vitres
aurait bourdonne plus haut, elle conta son enfance chez le
president Grandmorin, voulut mentir, ne pas confesser ses
rapports avec celui-ci, puis ceda a la necessite de la franchise,
trouva un soulagement, un plaisir presque, en disant tout. Son
murmure leger, des lors, coula, intarissable.

--Imagine-toi, c'etait ici, dans cette chambre, en fevrier
dernier, tu te rappelles, au moment de son affaire avec le
sous-prefet... Nous avions dejeune, tres gentiment, comme nous
venons de souper, la, sur cette table. Naturellement, il ne
savait rien, je n'etais pas allee lui conter l'histoire... Et
voila qu'a propos d'une bague, un ancien cadeau, a propos de
rien, je ne sais comment il s'est fait qu'il a tout compris...
ah! Mon cheri, non, non, tu ne peux pas te figurer de quelle
facon il m'a traitee!

Elle fremissait, il sentait ses petites mains qui s'etaient
crispees sur sa peau nue.

--D'un coup de poing, il m'a abattue par terre... Et puis, il
m'a trainee par les cheveux... Et puis, il levait son talon sur
ma figure, comme s'il voulait l'ecraser... Non! vois-tu, tant
que je vivrai, je me souviendrai de ca... Encore les coups, mon
Dieu! Mais si je te repetais toutes les questions qu'il m'a
faites, enfin ce qu'il m'a forcee a lui raconter! Tu vois, je
suis franche, puisque je t'avoue les choses, lorsque rien,
n'est-ce pas? ne m'oblige a te les dire. Eh bien! jamais je
n'oserai te donner meme une simple idee des sales questions
auxquelles il m'a fallu repondre, car il m'aurait assommee, c'est
certain... Sans doute, il m'aimait, il a du avoir un gros
chagrin en apprenant tout ca; et j'accorde que j'aurais agi plus
honnetement, si je l'avais prevenu avant le mariage. Seulement,
il faut comprendre. C'etait ancien, c'etait oublie. Il n'y a
qu'un vrai sauvage pour se rendre ainsi fou de jalousie...
Voyons, toi, mon cheri, est-ce que tu vas ne plus m'aimer, parce
que tu sais ca, maintenant?

Jacques n'avait pas bouge, inerte, reflechissant, entre ces bras
de femme qui se resserraient a son cou, a ses reins, ainsi que
des noeuds de couleuvres vives. Il etait tres surpris, le
soupcon d'une pareille histoire ne lui etant jamais venu. Comme
tout se compliquait, lorsque le testament aurait suffi a
expliquer si bien les choses! Du reste, il aimait mieux ca, la
certitude que le menage n'avait pas tue pour de l'argent le
soulageait d'un mepris, dont il avait parfois la conscience
brouillee, meme sous les baisers de Severine.

--Moi, ne plus t'aimer, pourquoi?... Je me moque de ton passe.
Ce sont des affaires qui ne me regardent pas... Tu es la femme
de Roubaud, tu as bien pu etre celle d'un autre.

Il y eut un silence. Tous deux s'etreignaient a s'etouffer, et
il sentait sa gorge ronde, gonflee et dure, dans son flanc.

--Ah! tu as ete la maitresse de ce vieux. Tout de meme, c'est
drole.

Mais elle se traina le long de lui, jusqu'a sa bouche, balbutiant
dans un baiser:

--Il n'y a que toi que j'aime, jamais je n'ai aime que toi...
Oh! les autres, si tu savais! Avec eux, vois-tu, je n'ai pas
seulement appris ce que ca pouvait etre; tandis que toi, mon
cheri, tu me rends si heureuse!

Elle l'enflammait de ses caresses, s'offrant, le voulant, le
reprenant de ses mains egarees. Et, pour ne pas ceder tout de
suite, lui qui brulait comme elle, il dut la retenir, a pleins
bras.

--Non, non, attends, tout a l'heure... Et, alors, ce vieux?

Tres bas, dans une secousse de tout son etre, elle avoua:

--Oui, nous l'avons tue.

Le frisson du desir se perdait dans cet autre frisson de mort,
revenu en elle. C'etait, comme au fond de toute volupte, une
agonie qui recommencait. Un instant, elle resta suffoquee par
une sensation ralentie de vertige. Puis, le nez de nouveau dans
le cou de son amant, du meme leger souffle:

--Il m'a fait ecrire au president de partir par l'express, en
meme temps que nous, et de ne se montrer qu'a Rouen... moi, je
tremblais dans mon coin, eperdue en songeant au malheur ou nous
allions. Et il y avait, en face de moi, une femme en noir qui ne
disait rien et qui me faisait grand-peur. Je ne la voyais meme
pas, je m'imaginais qu'elle lisait clairement dans nos cranes,
qu'elle savait tres bien ce que nous voulions faire... C'est
ainsi que se sont passees les deux heures, de Paris a Rouen. Je
n'ai pas dit un mot, je n'ai pas remue, fermant les yeux, pour
faire croire que je dormais. a mon cote, je le sentais, immobile
lui aussi, et ce qui m'epouvantait, c'etait de connaitre les
choses terribles qu'il roulait dans sa tete, sans pouvoir deviner
exactement ce qu'il avait resolu de faire... Ah! quel voyage,
avec ce flot tourbillonnant de pensees, au milieu des coups de
sifflet, des cahots et du grondement des roues!

Jacques, qui avait sa bouche dans l'epaisse toison odorante de sa
chevelure, la baisait, a intervalles reguliers, de longs baisers
inconscients.

--Mais, puisque vous n'etiez pas dans le meme compartiment,
comment avez-vous fait pour le tuer?

--Attends, tu vas comprendre... C'etait le plan de mon mari. Il
est vrai que, s'il a reussi, c'est bien le hasard qui l'a
voulu... A Rouen, il y avait dix minutes d'arret. Nous sommes
descendus, il m'a forcee de marcher jusqu'au coupe du president,
d'un air de gens qui se degourdissent les jambes. Et la, il a
affecte la surprise, en le voyant a la portiere, comme s'il eut
ignore qu'il fut dans le train. Sur le quai, on se bousculait,
un flot de monde prenait d'assaut les secondes classes, a cause
d'une fete qui avait lieu au Havre, le lendemain. Lorsqu'on a
commence a refermer les portieres, c'est le president lui-meme
qui nous a demande de monter avec lui. Moi, j'ai balbutie, j'ai
parle de notre valise; mais il se recriait, il disait qu'on ne
nous la volerait certainement pas, que nous pourrions retourner
dans notre compartiment, a Barentin, puisqu'il descendait la. Un
instant, mon mari, inquiet, parut vouloir courir la chercher. A
cette minute, le conducteur sifflait, et il se decida, me poussa
dans le coupe, monta, referma la portiere et la glace. Comment
ne nous a-t-on pas vus? c'est ce que je ne puis m'expliquer
encore. Beaucoup de gens couraient, les employes perdaient la
tete, enfin il ne s'est pas trouve un temoin ayant vu clair. Et
le train, lentement, quitta la gare.

Elle se tut quelques secondes, revivant la scene. Sans qu'elle
en eut conscience, dans l'abandon de ses membres, un tic agitait
sa cuisse gauche, la frottait d'un mouvement rythmique contre un
genou du jeune homme.

--Ah! le premier moment, dans ce coupe, lorsque j'ai senti le
sol fuir! J'etais comme etourdie, je n'ai pense d'abord qu'a
notre valise: de quelle facon la ravoir? et n'allait-elle pas
nous vendre, si nous la laissions la-bas? Tout cela me
paraissait stupide, impossible, un meurtre de cauchemar imagine
par un enfant, qu'il faudrait etre fou pour mettre a execution.
Des le lendemain, nous serions arretes, convaincus. Aussi
essayai-je de me rassurer, en me disant que mon mari reculerait,
que cela ne serait pas, ne pouvait pas etre. Mais non, rien qu'a
le voir causer avec le president, je comprenais que sa resolution
restait immuable et farouche. Pourtant, il etait tres calme, il
parlait meme avec gaiete, de son air habituel; et ce devait etre
dans son clair regard seul, fixe par moments sur moi, que je
lisais l'obstination de sa volonte. Il le tuerait, a un
kilometre encore, a deux peut-etre, au point juste qu'il avait
fixe, et que j'ignorais: cela etait certain, cela eclatait jusque
dans les coups d'oeil tranquilles dont il enveloppait l'autre,
celui qui, tout a l'heure, ne serait plus. Je ne disais rien,
j'avais un grand tremblement interieur que je m'efforcais de
cacher, en affectant de sourire, des qu'on me regardait.
Pourquoi, alors, n'ai-je pas meme songe a empecher tout ca? Ce
n'est que plus tard, lorsque j'ai voulu comprendre, que je me
suis etonnee de ne m'etre pas mise a crier par la portiere, ou de
ne pas avoir tire le bouton d'alarme. En ce moment-la, j'etais
comme paralysee, je me sentais radicalement impuissante. Sans
doute mon mari me semblait dans son droit; et, puisque je te dis
tout, cheri, il faut bien que je confesse aussi cela: j'etais
malgre moi, de tout mon etre, avec lui contre l'autre, parce que
les deux m'avaient eue, n'est-ce pas? et que lui etait jeune,
tandis que l'autre, oh! les caresses de l'autre... Enfin,
est-ce qu'on sait? On fait des choses qu'on ne croirait jamais
pouvoir faire. Quand je pense que je n'oserais pas saigner un
poulet! Ah! cette sensation de nuit de tempete, ah! ce noir
epouvantable qui hurlait au fond de moi!

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