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Annual Bibliography of Commonwealth Literature 2007
This paper argues that discourses of love in Ghanaian market literature for youth offer a view into complex negotiations of agency and empowerment. Drawing on Deborah Durham's notion of youth as "social `shifters'" and Francis Nyamnjoh's conception of the "interconnectedness" of agency, I take Ghanaian market literature as one specific case of how African literature for youth foregrounds questions of continuity and change as African societies enter into increasingly complex global relations. In this literature for youth, received notions of love, often constructed out of impressions from American pop and hip hop music, carry new notions of agency that compete with existing "domesticated" forms. Authors like Ike Tandoh and Evelyn Tay employ discourses of love to offer youth alternative avenues for empowerment in a context of socio-economic disenfranchizement. In a creative process of "straddling", this writing both reveals and reproduces the contradictions that obtain in youth configurations of agency.

La Bete Humaine

E >> Emile Zola >> La Bete Humaine

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Cependant, la Lison, qui avait franchi la terrible rampe, se mit
a rouler plus a l'aise, et Jacques put respirer un moment. De
Saint-Romain a Bolbec, la ligne monte d'une facon insensible,
tout irait bien sans doute jusqu'a l'autre bout du plateau.
Quand il fut a Beuzeville, pendant l'arret de trois minutes, il
n'en appela pas moins le chef de gare qu'il apercut sur le quai,
tenant a lui dire ses craintes, en face de cette neige dont la
couche augmentait toujours: jamais il n'arriverait a Rouen, le
mieux serait de doubler l'attelage, en ajoutant une seconde
machine, tandis qu'on se trouvait a un depot, ou des machines a
disposition etaient toujours pretes. Mais le chef de gare
repondit qu'il n'avait pas d'ordre et qu'il ne croyait pas devoir
prendre cette mesure sur lui. Tout ce qu'il offrit, ce fut de
donner cinq ou six pelles de bois, pour deblayer les rails, en
cas de besoin. Et Pecqueux prit les pelles, qu'il rangea dans un
coin du tender.

Sur le plateau, en effet, la Lison continua sa marche avec une
bonne vitesse, sans trop de peine. Elle se lassait pourtant. A
toute minute, le mecanicien devait faire son geste, ouvrir la
porte du foyer, pour que le chauffeur mit du charbon; et, chaque
fois, au-dessus du train morne, noir dans tout ce blanc,
recouvert d'un linceul, flambait l'eblouissante queue de comete,
trouant la nuit. Il etait sept heures trois quarts, le jour
naissait; mais, a peine en distinguait-on la paleur au ciel, dans
l'immense tourbillon blanchatre qui emplissait l'espace, d'un
bout de l'horizon a l'autre. Cette clarte louche, ou rien ne se
distinguait encore, inquietait davantage les deux hommes, qui,
les yeux pleins de larmes, malgre leurs lunettes, s'efforcaient
de voir au loin. Sans lacher le volant du changement de marche,
le mecanicien ne quittait plus la tringle du sifflet, sifflant
d'une facon presque continue, par prudence, d'un sifflement de
detresse qui pleurait au fond de ce desert de neige.

On traversa Bolbec, puis Yvetot, sans encombre. Mais, a
Motteville, Jacques, de nouveau, interpella le sous-chef, qui ne
put lui donner des renseignements precis sur l'etat de la voie.
Aucun train n'etait encore venu, une depeche annoncait simplement
que l'omnibus de Paris se trouvait bloque a Rouen, en surete. Et
la Lison repartit, descendant de son allure alourdie et lasse les
trois lieues de pente douce qui vont a Barentin. Maintenant, le
jour se levait, tres pale; et il semblait que cette lueur livide
vint de la neige elle-meme. Elle tombait plus dense, ainsi
qu'une chute d'aube brouillee et froide, noyant la terre des
debris du ciel. Avec le jour grandissant, le vent redoublait de
violence, les flocons etaient chasses comme des balles, il
fallait qu'a chaque instant le chauffeur prit sa pelle, pour
deblayer le charbon, au fond du tender, entre les parois du
recipient d'eau. A droite et a gauche, la campagne apparaissait,
a ce point meconnaissable, que les deux hommes avaient la
sensation de fuir dans un reve: les vastes champs plats, les gras
paturages clos de haies vives, les cours plantees de pommiers,
n'etaient plus qu'une mer blanche, a peine renflee de courtes
vagues, une immensite bleme et tremblante, ou tout defaillait,
dans cette blancheur. Et le mecanicien, debout, la face coupee
par les rafales, la main sur le volant, commencait a souffrir
terriblement du froid.

Enfin, a l'arret de Barentin, le chef de gare, M. Bessiere,
s'approcha lui-meme de la machine, pour prevenir Jacques qu'on
signalait des quantites considerables de neige, du cote de la
Croix-de-Maufras.

--Je crois qu'on peut encore passer, ajouta-t-il. Mais vous
aurez de la peine.

Alors, le jeune homme s'emporta.

--Tonnerre de Dieu! je l'ai bien dit, a Beuzeville! Qu'est-ce
que ca pouvait leur faire, de doubler l'attelage?... Ah! nous
allons etre gentils!

Le conducteur-chef venait de descendre de son fourgon, et lui
aussi se fachait. Il etait gele dans sa vigie, il declarait
qu'il etait incapable de distinguer un signal d'un poteau
telegraphique. Un vrai voyage a tatons, dans tout ce blanc!

--Enfin, vous voila prevenus, reprit M. Bessiere.

Cependant, les voyageurs s'etonnaient deja de cet arret prolonge,
au milieu du grand silence de la station ensevelie, sans un cri
d'employe, sans un battement de portiere. Quelques glaces furent
baissees, des tetes apparurent: une dame tres forte, avec deux
jeunes filles blondes, charmantes, ses filles sans doute, toutes
trois Anglaises a coup sur; et, plus loin, une jeune femme brune,
tres jolie, qu'un monsieur age forcait a rentrer; tandis que deux
hommes, un jeune, un vieux, causaient d'une voiture a l'autre, le
buste a moitie sorti des portieres. Mais, comme Jacques jetait
un coup d'oeil en arriere, il n'apercut que Severine, penchee
elle aussi, regardant de son cote, d'un air anxieux. Ah! la
chere creature, qu'elle devait etre inquiete, et quel creve-coeur
il eprouvait, a la savoir la, si pres et loin de lui, dans ce
danger! Il aurait donne tout son sang pour etre a Paris deja, et
l'y deposer saine et sauve.

--Allons, partez, conclut le chef de gare. Il est inutile
d'effrayer le monde.

Lui-meme avait donne le signal. Remonte dans son fourgon, le
conducteur-chef siffla; et, une fois encore, la Lison demarra,
apres avoir repondu, d'un long cri de plainte.

Tout de suite, Jacques sentit que l'etat de la voie changeait.
Ce n'etait plus la plaine, le deroulement a l'infini de l'epais
tapis de neige, ou la machine filait comme un paquebot, laissant
un sillage. On entrait dans le pays tourmente, les cotes et les
vallons dont la houle enorme allait jusqu'a Malaunay, bossuant le
sol; et la neige s'etait amassee la d'une facon irreguliere, la
voie se trouvait deblayee par places, tandis que des masses
considerables avaient bouche certains passages. Le vent, qui
balayait les remblais, comblait au contraire les tranchees.
C'etait ainsi une continuelle succession d'obstacles a franchir,
des bouts de voie libre que barraient de veritables remparts. Il
faisait plein jour maintenant, et la contree devastee, ces gorges
etroites, ces pentes raides, prenaient, sous leur couche de
neige, la desolation d'un ocean de glace, immobilise dans la
tourmente.

Jamais encore Jacques ne s'etait senti penetrer d'un tel froid.
Sous les mille aiguilles de la neige, son visage lui semblait en
sang; et il n'avait plus conscience de ses mains, paralysees par
l'onglee, devenues si insensibles, qu'il fremit en s'apercevant
qu'il perdait, entre ses doigts, la sensation du petit volant du
changement de marche. Quand il levait le coude, pour tirer la
tringle du sifflet, son bras pesait a son epaule comme un bras de
mort. Il n'aurait pu dire si ses jambes le portaient, dans les
secousses continues de la trepidation, qui lui arrachaient les
entrailles. Une immense fatigue l'avait envahi, avec ce froid,
dont le gel gagnait son crane, et sa peur etait de n'etre plus,
de ne plus savoir s'il conduisait, car il ne tournait deja le
volant que d'un geste machinal, il regardait, hebete, le
manometre descendre. Toutes les histoires connues
d'hallucinations lui traversaient la tete. N'etait-ce pas un
arbre abattu, la-bas, en travers de la voie? N'avait-il pas
apercu un drapeau rouge flottant au-dessus de ce buisson? Des
petards, a chaque minute, n'eclataient-ils pas, dans le
grondement des roues? Il n'aurait pu le dire, il se repetait
qu'il devrait arreter, et il n'en trouvait pas la volonte nette.
Pendant quelques minutes, cette crise le tortura; puis,
brusquement, la vue de Pecqueux, retombe endormi sur le coffre,
terrasse par cet accablement du froid dont lui-meme souffrait, le
jeta dans une colere telle, qu'il en fut comme rechauffe.

--Ah! nom de Dieu de salop!

Et lui, si doux d'ordinaire aux vices de cet ivrogne, le reveilla
a coups de pied, tapa jusqu'a ce qu'il fut debout. L'autre,
engourdi, se contenta de grogner, en reprenant sa pelle.

--Bon, bon! on y va!

Quand le foyer fut charge, la pression remonta; et il etait
temps, la Lison venait de s'engager au fond d'une tranchee, ou
elle avait a fendre une epaisseur de plus d'un metre. Elle
avancait dans un effort extreme, dont elle tremblait toute. Un
instant, elle s'epuisa, il sembla qu'elle allait s'immobiliser,
ainsi qu'un navire qui a touche un banc de sable. Ce qui la
chargeait, c'etait la neige dont une couche pesante avait peu a
peu couvert la toiture des wagons. Ils filaient ainsi, noirs
dans le sillage blanc, avec ce drap blanc tendu sur eux; et
elle-meme n'avait que des bordures d'hermine, habillant ses reins
sombres, ou les flocons fondaient et ruisselaient en pluie. Une
fois de plus, malgre le poids, elle se degagea, elle passa. Le
long d'une large courbe, sur un remblai, on put suivre encore le
train, qui s'avancait a l'aise, pareil a un ruban d'ombre, perdu
au milieu d'un pays des legendes, eclatant de blancheur.

Mais plus loin, les tranchees recommencaient, et Jacques, et
Pecqueux, qui avaient senti toucher la Lison, se raidirent contre
le froid, debout a ce poste que, meme mourants, ils ne pouvaient
deserter. De nouveau, la machine perdait de sa vitesse. Elle
s'etait engagee entre deux talus, et l'arret se produisit
lentement, sans secousse. Il sembla qu'elle s'engluait, prise
par toutes ses roues, de plus en plus serree, hors d'haleine.
Elle ne bougea plus. C'etait fait, la neige la tenait,
impuissante.

--Ca y est, gronda Jacques. Tonnerre de Dieu!

Quelques secondes encore, il resta a son poste, la main sur le
volant, ouvrant tout, pour voir si l'obstacle ne cederait pas.
Puis, entendant la Lison cracher et s'essouffler en vain, il
ferma le regulateur, il jura plus fort, furieux.

Le conducteur-chef s'etait penche a la porte de son fourgon, et
Pecqueux s'etant montre, lui cria a son tour:

--Ca y est, nous sommes colles!

Vivement, le conducteur sauta dans la neige, dont il avait
jusqu'aux genoux. Il s'approcha, les trois hommes tinrent
conseil.

--Nous ne pouvons qu'essayer de deblayer, finit par dire le
mecanicien. Heureusement, nous avons des pelles. Appelez votre
conducteur d'arriere, et a nous quatre nous finirons bien par
degager les roues.

On fit signe au conducteur d'arriere, qui, lui aussi, etait
descendu du fourgon. Il arriva a grand-peine, noye par instants.
Mais cet arret en pleine campagne, au milieu de cette solitude
blanche, ce bruit clair des voix discutant ce qu'il y avait a
faire, cet employe sautant le long du train, a penibles
enjambees, avaient inquiete les voyageurs. Des glaces se
baisserent. On criait, on questionnait, toute une confusion,
vague encore et grandissante.

--Ou sommes-nous?... Pourquoi a-t-on arrete?... Qu'y a-t-il
donc?... Mon Dieu! est-ce un malheur?

Le conducteur sentit la necessite de rassurer le monde.
Justement, comme il s'avancait, la dame anglaise, dont l'epaisse
face rouge s'encadrait des deux charmants visages de ses filles,
lui demanda avec un fort accent:

--Monsieur, ce n'est pas dangereux?

--Non, non, madame, repondit-il. Un peu de neige simplement. On
repart tout de suite.

Et la glace se releva, au milieu du frais gazouillis des jeunes
filles, cette musique des syllabes anglaises, si vives sur des
levres roses. Toutes deux riaient, tres amusees.

Mais, plus loin, le monsieur age appelait le conducteur, tandis
que sa jeune femme risquait derriere lui sa jolie tete brune.

--Comment n'a-t-on pas pris des precautions? C'est
insupportable... Je rentre de Londres, mes affaires m'appellent
a Paris ce matin, et je vous previens que je rendrai la Compagnie
responsable de tout retard.

--Monsieur, ne put que repeter l'employe, on va repartir dans
trois minutes.

Le froid etait terrible, la neige entrait, et les tetes
disparurent, les glaces se releverent. Mais, au fond des
voitures closes, une agitation persistait, une anxiete, dont on
sentait le sourd bourdonnement. Seules, deux glaces restaient
baissees; et, accoudes, a trois compartiments de distance, deux
voyageurs causaient, un Americain d'une quarantaine d'annees, un
jeune homme habitant Le Havre, tres interesses l'un et l'autre
par le travail de deblaiement.

--En Amerique, monsieur, tout le monde descend et prend des
pelles.

--Oh! ce n'est rien, j'ai ete deja bloque deux fois, l'annee
derniere. Mes occupations m'appellent toutes les semaines a
Paris.

--Et moi toutes les trois semaines environ, monsieur.

--Comment, de New-York?

--Oui, monsieur, de New-York.

Jacques menait le travail. Ayant apercu Severine a une portiere
du premier wagon, ou elle se mettait toujours pour etre plus pres
de lui, il l'avait suppliee du regard; et, comprenant, elle
s'etait retiree, pour ne pas rester a ce vent glacial qui lui
brulait la figure. Lui, des lors, songeant a elle, avait
travaille de grand coeur. Mais il remarquait que la cause de
l'arret, l'empatement dans la neige, ne provenait pas des roues:
celles-ci coupaient les couches les plus epaisses; c'etait le
cendrier, place entre elles, qui faisait obstacle, roulant la
neige, la durcissant en paquets enormes. Et une idee lui vint.

--Il faut devisser le cendrier.

D'abord, le conducteur-chef s'y opposa. Le mecanicien etait sous
ses ordres, il ne voulait pas l'autoriser a toucher a la machine.
Puis, il se laissa convaincre.

--Vous en prenez la responsabilite, c'est bon!

Seulement, ce fut une dure besogne. Allonges sous la machine,
le dos dans la neige qui fondait, Jacques et Pecqueux durent
travailler pendant pres d'une demi-heure. Heureusement que, dans
le coffre a outils, ils avaient des tournevis de rechange.
Enfin, au risque de se bruler et de s'ecraser vingt fois, ils
parvinrent a detacher le cendrier. Mais ils ne l'avaient pas
encore, il s'agissait de le sortir de la-dessous. D'un poids
enorme, il s'embarrassait dans les roues et les cylindres.
Pourtant, a quatre, ils le tirerent, le trainerent en dehors de
la voie, jusqu'au talus.

--Maintenant, achevons de deblayer, dit le conducteur.

Depuis pres d'une heure, le train etait en detresse, et
l'angoisse des voyageurs avait grandi. A chaque minute, une
glace se baissait, une voix demandait pourquoi l'on ne partait
pas. C'etait la panique, des cris, des larmes, dans une crise
montante d'affolement.

--Non, non, c'est assez deblaye, declara Jacques. Montez, je me
charge du reste.

Il etait de nouveau a son poste, avec Pecqueux, et lorsque les
deux conducteurs eurent regagne leurs fourgons, il tourna
lui-meme le robinet du purgeur. Le jet de vapeur brulante,
assourdi, acheva de fondre les paquets qui adheraient encore aux
rails. Puis, la main au volant, il fit machine arriere.
Lentement, il recula d'environ trois cents metres, pour prendre
du champ. Et, ayant pousse au feu, depassant meme la pression
permise, il revint contre le mur qui barrait la voie, il y jeta
la Lison, de toute sa masse, de tout le poids du train qu'elle
trainait. Elle eut un han! terrible de bucheron qui enfonce la
cognee, sa forte charpente de fer et de fonte en craqua. Mais
elle ne put passer encore, elle s'etait arretee, fumante, toute
vibrante du choc. Alors, a deux autres reprises, il dut
recommencer la manoeuvre, recula, fonca sur la neige, pour
l'emporter; et, chaque fois, la Lison, raidissant les reins, buta
du poitrail, avec son souffle enrage de geante. Enfin, elle
parut reprendre haleine, elle banda ses muscles de metal en un
supreme effort, et elle passa, et lourdement le train la suivit,
entre les deux murs de la neige eventree. Elle etait libre.

--Bonne bete tout de meme! grogna Pecqueux.

Jacques, aveugle, ota ses lunettes, les essuya. Son coeur
battait a grands coups, il ne sentait plus le froid. Mais,
brusquement, la pensee lui vint d'une tranchee profonde, qui se
trouvait a trois cents metres environ de la Croix-de-Maufras:
elle s'ouvrait dans la direction du vent, la neige devait s'y
etre accumulee en quantite considerable; et, tout de suite, il
eut la certitude que c'etait la l'ecueil marque ou il
naufragerait. Il se pencha. Au loin, apres une derniere courbe,
la tranchee lui apparut, en ligne droite, ainsi qu'une longue
fosse, comblee de neige. Il faisait plein jour, la blancheur
etait sans bornes et eclatante, sous la tombee continue des
flocons.

Cependant, la Lison filait a une vitesse moyenne, n'ayant plus
rencontre d'obstacle. On avait, par precaution, laisse allumes
les feux d'avant et d'arriere; et le fanal blanc, a la base de la
cheminee, luisait dans le jour, comme un oeil vivant de cyclope.
Elle roulait, elle approchait de la tranchee, avec cet oeil
largement ouvert. Alors, il sembla qu'elle se mit a souffler
d'un petit souffle court, ainsi qu'un cheval qui a peur. De
profonds tressaillements la secouaient, elle se cabrait, ne
continuait sa marche que sous la main volontaire du mecanicien.
D'un geste, celui-ci avait ouvert la porte du foyer, pour que le
chauffeur activat le feu. Et, maintenant, ce n'etait plus une
queue d'astre incendiant la nuit, c'etait un panache de fumee
noire, epaisse, qui salissait le grand frisson pale du ciel.

La Lison avancait. Enfin, il lui fallut entrer dans la tranchee.
A droite et a gauche, les talus etaient noyes, et l'on ne
distinguait plus rien de la voie, au fond. C'etait comme un
creux de torrent, ou la neige dormait, a pleins bords. Elle s'y
engagea, roula pendant une cinquantaine de metres, d'une haleine
eperdue, de plus en plus lente. La neige qu'elle repoussait,
faisait une barre devant elle, bouillonnait et montait, en un
flot revolte qui menacait de l'engloutir. Un instant, elle parut
debordee, vaincue. Mais, d'un dernier coup de reins, elle se
delivra, avanca de trente metres encore. C'etait la fin, la
secousse de l'agonie: des paquets de neige retombaient,
recouvraient les roues, toutes les pieces du mecanisme etaient
envahies, liees une a une par des chaines de glace. Et la Lison
s'arreta definitivement, expirante, dans le grand froid. Son
souffle s'eteignit, elle etait immobile, et morte.

--La, nous y sommes, dit Jacques. Je m'y attendais.

Tout de suite, il voulut faire machine arriere, pour tenter de
nouveau la manoeuvre. Mais, cette fois, la Lison ne bougea pas.
Elle refusait de reculer comme d'avancer, elle etait bloquee de
toutes parts, collee au sol, inerte, sourde. Derriere elle, le
train, lui aussi, semblait mort, enfonce dans l'epaisse couche
jusqu'aux portieres. La neige ne cessait pas, tombait plus drue,
par longues rafales. Et c'etait un enlisement, ou machine et
voitures allaient disparaitre, deja recouvertes a moitie, sous le
silence frissonnant de cette solitude blanche. Plus rien ne
bougeait, la neige filait son linceul.

--Eh bien, ca recommence? demanda le conducteur-chef, en se
penchant en dehors du fourgon.

--Foutus! cria simplement Pecqueux.

Cette fois, en effet, la position devenait critique. Le
conducteur d'arriere courut poser les petards qui devaient
proteger le train, en queue; tandis que le mecanicien sifflait
eperdument, a coups presses, le sifflet haletant et lugubre de la
detresse. Mais la neige assourdissait l'air, le son se perdait,
ne devait pas meme arriver a Barentin. Que faire? Ils n'etaient
que quatre, jamais ils ne deblaieraient de pareils amas. Il
aurait fallu toute une equipe. La necessite s'imposait de courir
chercher du secours. Et le pis etait que la panique se declarait
de nouveau parmi les voyageurs.

Une portiere s'ouvrit, la jolie dame brune sauta, affolee,
croyant a un accident. Son mari, le negociant age, qui la
suivit, criait:

--J'ecrirai au ministre, c'est une indignite!

Des pleurs de femmes, des voix furieuses d'hommes sortaient des
voitures, dont les glaces se baissaient violemment. Et il n'y
avait que les deux petites Anglaises qui s'egayaient, l'air
tranquille, souriantes. Comme le conducteur-chef tachait de
rassurer tout le monde, la cadette lui demanda, en francais, avec
un leger zezaiement britannique:

--Alors, monsieur, c'est ici qu'on s'arrete?

Plusieurs hommes etaient descendus, malgre l'epaisse couche ou
l'on enfoncait jusqu'au ventre. L'Americain se retrouva ainsi
avec le jeune homme du Havre, tous deux s'etant avances vers la
machine, pour voir. Ils hocherent la tete.

--Nous en avons pour quatre ou cinq heures, avant qu'on la
debarbouille de la-dedans.

--Au moins, et encore faudrait-il une vingtaine d'ouvriers.

Jacques venait de decider le conducteur-chef a envoyer le
conducteur d'arriere a Barentin, pour demander du secours. Ni
lui, ni Pecqueux, ne pouvaient quitter la machine.

L'employe s'eloigna, on le perdit bientot de vue, au bout de la
tranchee. Il avait quatre kilometres a faire, il ne serait pas
de retour avant deux heures peut-etre. Et Jacques, desespere,
lacha un instant son poste, courut a la premiere voiture, ou il
apercevait Severine, qui avait baisse la glace.

--N'ayez pas peur, dit-il rapidement. Vous ne craignez rien.

Elle repondit de meme, sans le tutoyer, de crainte d'etre
entendue:

--Je n'ai pas peur. Seulement, j'ai ete bien inquiete, a cause
de vous.

Et cela etait d'une douceur telle, qu'ils furent consoles et
qu'ils se sourirent. Mais, comme Jacques se retournait, il eut
une surprise, a voir, le long du talus, Flore, puis Misard, suivi
de deux autres hommes, qu'il ne reconnut pas d'abord. Eux
avaient entendu le sifflet de detresse, et Misard, qui n'etait
pas de service, accourait, avec les deux camarades, auxquels il
offrait justement le vin blanc, le carrier Cabuche que la neige
faisait chomer, et l'aiguilleur Ozil, venu de Malaunay par le
tunnel, pour faire sa cour a Flore, qu'il poursuivait toujours,
malgre le mauvais accueil. Elle, curieusement, en grande fille
vagabonde, brave et forte comme un garcon, les accompagnait. Et,
pour elle, pour son pere, c'etait un evenement considerable, une
extraordinaire aventure, ce train s'arretant ainsi a leur porte.
Depuis cinq annees qu'ils habitaient la, a chaque heure de jour
et de nuit, par les beaux temps, par les orages, que de trains
ils avaient vus passer, dans le coup de vent de leur vitesse!
Tous semblaient emportes par ce vent qui les apportait, jamais un
seul n'avait meme ralenti sa marche, ils les regardaient fuir, se
perdre, disparaitre, avant d'avoir rien pu savoir d'eux. Le
monde entier defilait, la foule humaine charriee a toute vapeur,
sans qu'ils en connussent autre chose que des visages entrevus
dans un eclair, des visages qu'ils ne devaient jamais revoir,
parfois des visages qui leur devenaient familiers, a force de les
retrouver a jours fixes, et qui pour eux restaient sans noms. Et
voila que, dans la neige, un train debarquait a leur porte:
l'ordre naturel etait perverti, ils devisageaient ce monde
inconnu qu'un accident jetait sur la voie, ils le contemplaient
avec des yeux ronds de sauvages, accourus sur une cote ou des
Europeens naufrageraient. Ces portieres ouvertes montrant des
femmes enveloppees de fourrures, ces hommes descendus en paletots
epais, tout ce luxe confortable, echoue parmi cette mer de glace,
les immobilisaient d'etonnement.

Mais Flore avait reconnu Severine. Elle, qui guettait chaque
fois le train de Jacques, s'etait apercue, depuis quelques
semaines, de la presence de cette femme, dans l'express du
vendredi matin; d'autant plus que celle-ci, lorsqu'elle
approchait du passage a niveau, mettait la tete a la portiere,
pour donner un coup d'oeil a sa propriete de la Croix-de-Maufras.
Les yeux de Flore noircirent, en la voyant causer a demi-voix,
avec le mecanicien.

--Ah! madame Roubaud! s'ecria Misard, qui venait aussi de la
reconnaitre, et qui prit immediatement son air obsequieux. En
voila une mauvaise chance!... Mais vous n'allez pas rester la,
il faut descendre chez nous.

Jacques, apres avoir serre la main du garde-barriere, appuya son
offre.

--Il a raison... On en a peut-etre pour des heures, vous auriez
le temps de mourir de froid.

Severine refusait, bien couverte, disait-elle. Puis, les trois
cents metres dans la neige l'effrayaient un peu. Alors,
s'approchant, Flore, qui la regardait de ses grands yeux fixes,
dit enfin:

--Venez, madame, je vous porterai.

Et, avant que celle-ci eut accepte, elle l'avait saisie dans ses
bras vigoureux de garcon, elle la soulevait ainsi qu'un petit
enfant. Ensuite, elle la deposa de l'autre cote de la voie, a
une place deja foulee, ou les pieds n'enfoncaient plus. Des
voyageurs s'etaient mis a rire, emerveilles. Quelle gaillarde!
Si l'on en avait eu une douzaine comme ca, le deblaiement
n'aurait pas demande deux heures.

Cependant, la proposition de Misard, cette maison de
garde-barriere, ou l'on pouvait se refugier, trouver du feu,
peut-etre du pain et du vin, courait d'une voiture a une autre.
La panique s'etait calmee, lorsqu'on avait compris qu'on ne
courait aucun danger immediat; seulement, la situation n'en
restait pas moins lamentable: les bouillottes se refroidissaient,
il etait neuf heures, on allait souffrir de la faim et de la
soif, pour peu que les secours se fissent attendre. Et cela
pouvait s'eterniser, qui savait si l'on ne coucherait pas la?
Deux camps se formerent: ceux qui, de desespoir, ne voulaient pas
quitter les wagons, et qui s'y installaient comme pour y mourir,
enveloppes dans leurs couvertures, allonges rageusement sur les
banquettes; et ceux qui preferaient risquer la course a travers
la neige, esperant trouver mieux la-bas, desireux surtout
d'echapper au cauchemar de ce train echoue, mort de froid. Tout
un groupe se forma, le negociant age et sa jeune femme, la dame
anglaise avec ses deux filles, le jeune homme du Havre,
l'Americain, une douzaine d'autres, prets a se mettre en marche.

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