La Bete Humaine
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Depuis quatre mois deja, Jacques et Severine vivaient ainsi,
d'une passion croissante. Ils etaient veritablement neufs tous
les deux, dans l'enfance de leur coeur, cette innocence etonnee
du premier amour, ravie des moindres caresses. En eux,
continuait le combat de soumission, a qui se sacrifierait
davantage. Lui, n'en doutait plus, avait trouve la guerison de
son affreux mal hereditaire; car, depuis qu'il la possedait, la
pensee du meurtre ne l'avait plus trouble. Etait-ce donc que la
possession physique contentait ce besoin de mort? Posseder,
tuer, cela s'equivalait-il, dans le fond sombre de la bete
humaine? Il ne raisonnait pas, trop ignorant, n'essayait pas
d'entrouvrir la porte d'epouvante. Parfois, entre ses bras, il
retrouvait la brusque memoire de ce qu'elle avait fait, de cet
assassinat, avoue du regard seul, sur le banc du square des
Batignolles; et il n'eprouvait meme pas l'envie d'en connaitre
les details. Elle, au contraire, semblait de plus en plus
tourmentee du besoin de tout dire. Lorsqu'elle le serrait d'une
etreinte, il sentait bien qu'elle etait gonflee et haletante de
son secret, qu'elle ne voulait ainsi entrer en lui que pour se
soulager de la chose dont elle etouffait. C'etait un grand
frisson qui lui partait des reins, qui soulevait sa gorge
d'amoureuse, dans le flot confus de soupirs montant a ses levres.
La voix expirante, au milieu d'un spasme, n'allait-elle point
parler? Mais, vite, d'un baiser, il fermait sa bouche, y
scellait l'aveu, saisi d'une inquietude. Pourquoi mettre cet
inconnu entre eux? pouvait-on affirmer que cela ne changerait
rien a leur bonheur? Il flairait un danger, un fremissement le
reprenait, a l'idee de remuer avec elle ces histoires de sang.
Et elle le devinait sans doute, elle redevenait, contre lui,
caressante et docile, en creature d'amour, uniquement faite pour
aimer et etre aimee. Une folie de possession alors les
emportait, ils demeuraient parfois evanouis aux bras l'un de
l'autre.
Roubaud, depuis l'ete, s'etait encore epaissi, et a mesure que sa
femme retournait a la gaiete, a la fraicheur de ses vingt ans,
lui vieillissait, semblait plus sombre. En quatre mois, comme
elle le disait, il avait beaucoup change. Il donnait toujours de
cordiales poignees de main a Jacques, l'invitait, n'etait heureux
que lorsqu'il l'avait a sa table. Seulement, cette distraction
ne lui suffisait plus, il sortait souvent, des la derniere
bouchee, laissait parfois le camarade avec sa femme, sous le
pretexte qu'il etouffait et qu'il avait besoin d'aller prendre
l'air. La verite etait que, maintenant, il frequentait un petit
cafe du cours Napoleon, ou il retrouvait M. Cauche, le
commissaire de surveillance. Il buvait peu, des petits verres de
rhum; mais un gout du jeu lui etait venu, qui tournait a la
passion. Il ne se ranimait, n'oubliait tout que les cartes a la
main, enfonce dans des parties de piquet interminables.
M. Cauche, un effrene joueur, avait decide qu'on interesserait
les parties; on en etait venu a jouer cent sous; et, des lors,
Roubaud, etonne de ne pas se connaitre, avait brule de la rage du
gain, cette fievre chaude de l'argent gagne, qui ravage un homme
jusqu'a lui faire risquer sa situation, sa vie, dans un coup de
des. Jusque-la, son service n'en avait pas souffert: il
s'echappait des qu'il etait libre, ne rentrait qu'a des deux ou
trois heures du matin, les nuits ou il ne veillait pas. Sa femme
ne s'en plaignait point, elle lui reprochait uniquement de
rentrer plus maussade; car il avait une deveine extraordinaire,
il finissait par s'endetter.
Un soir, une premiere querelle eclata entre Severine et Roubaud.
Sans le hair encore, elle en arrivait a le supporter
difficilement, car elle le sentait peser sur sa vie, elle aurait
ete si legere, si heureuse, s'il ne l'avait pas accablee de sa
presence! Du reste, elle n'eprouvait aucun remords a le tromper:
n'etait-ce pas sa faute, ne l'avait-il pas presque poussee a la
chute? Dans leur lente desunion, pour guerir de ce malaise qui
les desorganisait, chacun d'eux se consolait, s'egayait a sa
guise. Puisqu'il avait le jeu, elle pouvait bien avoir un amant.
Mais, ce qui la fachait surtout, ce qu'elle n'acceptait pas sans
revolte, c'etait la gene ou la mettaient ses pertes continuelles.
Depuis que les pieces de cent sous du menage filaient au cafe du
cours Napoleon, elle ne savait parfois comment payer sa
blanchisseuse. Toutes sortes de douceurs, de petits objets de
toilette, lui manquaient. Et, ce soir-la, ce fut justement a
propos de l'achat necessaire d'une paire de bottines, qu'ils en
vinrent a se quereller. Lui, sur le point de sortir, ne trouvant
pas de couteau de table pour se couper un morceau de pain, avait
pris le grand couteau, l'arme, qui trainait dans un tiroir du
buffet. Elle le regardait, tandis qu'il refusait les quinze
francs des bottines, ne les ayant pas, ne sachant ou les prendre;
elle repetait sa demande, obstinement, le forcait a repeter son
refus, peu a peu exaspere; mais, tout d'un coup, elle lui montra
du doigt l'endroit du parquet ou dormaient des spectres, elle lui
dit qu'il y en avait la, de l'argent, et qu'elle en voulait. Il
devint tres pale, il lacha le couteau, qui retomba dans le
tiroir. Un instant, elle crut qu'il allait la battre, car il
s'etait approche, begayant que cet argent-la pouvait bien
pourrir, qu'il se trancherait la main plutot que de le reprendre;
et il serrait les poings, il menacait de l'assommer, si elle
s'avisait, pendant son absence, de soulever la frise, pour voler
seulement un centime. Jamais, jamais! c'etait mort et enterre!
Mais elle, d'ailleurs, avait blemi egalement, defaillante a la
pensee de fouiller la. La misere pouvait venir, tous deux
creveraient de faim a cote. En effet, ils n'en parlerent plus,
meme les jours de grande gene. Quand ils posaient le pied a
cette place, la sensation de brulure avait grandi, si
intolerable, qu'ils finissaient par faire un detour.
Alors, d'autres disputes se produisirent, au sujet de la
Croix-de-Maufras. Pourquoi ne vendaient-ils pas la maison? et
ils s'accusaient mutuellement de ne rien faire de ce qu'il aurait
fallu, pour hater cette vente. Lui, violemment, refusait
toujours de s'en occuper; tandis qu'elle, les rares fois ou elle
ecrivait a Misard, n'en obtenait que des reponses vagues: aucun
acquereur ne se presentait, les fruits avaient coule, les legumes
ne poussaient pas, faute d'arrosage. Peu a peu, le grand calme
ou etait tombe le menage, apres la crise, se troublait ainsi,
semblait emporte par un recommencement terrible de fievre. Tous
les germes de malaise, l'argent cache, l'amant introduit,
s'etaient developpes, les separaient maintenant, les irritaient
l'un contre l'autre. Et, dans cette agitation croissante, la vie
allait devenir un enfer.
D'ailleurs, comme par un contrecoup fatal, tout se gatait de meme
autour des Roubaud. Une nouvelle bourrasque de commerages et de
discussions soufflait dans le couloir. Philomene venait de
rompre violemment avec madame Lebleu, a la suite d'une calomnie
de cette derniere, qui l'accusait de lui avoir vendu une poule
morte de maladie. Mais la vraie raison de rupture etait dans un
rapprochement de Philomene et de Severine. Pecqueux ayant, une
nuit, reconnu celle-ci au bras de Jacques, elle avait fait taire
ses scrupules d'autrefois, elle s'etait montree aimable pour la
maitresse du chauffeur; et Philomene, tres flattee de cette
liaison avec une dame qui etait la beaute et la distinction sans
conteste de la gare, venait de se retourner contre la femme du
caissier, cette vieille gueuse, disait-elle, capable de faire
battre les montagnes. Elle lui donnait tous les torts, elle
criait partout, a cette heure, que le logement sur la rue
appartenait aux Roubaud, que c'etait une abomination de ne pas le
leur rendre. Les choses commencaient donc a tourner tres mal
pour madame Lebleu, d'autant plus que son acharnement a guetter
mademoiselle Guichon, afin de la surprendre avec le chef de gare,
menacait aussi de lui causer des ennuis serieux: elle ne les
surprenait toujours pas, mais elle avait le tort de se laisser
surprendre, elle, l'oreille tendue, collee aux portes; si bien
que M. Dabadie, exaspere d'etre ainsi espionne, avait dit au
sous-chef Moulin que, si Roubaud reclamait encore le logement, il
etait pret a contresigner la lettre. Et Moulin, peu bavard
d'habitude, ayant repete cela, on avait failli se battre de porte
en porte, d'un bout du couloir a l'autre, tellement les passions
s'etaient rallumees.
Au milieu de ces secousses croissantes, Severine n'avait qu'un
bon jour, le vendredi. Depuis octobre, elle avait eu la
tranquille audace d'inventer un pretexte, le premier venu, une
douleur au genou, qui necessitait les soins d'un specialiste; et,
chaque vendredi, elle partait par l'express de six heures
quarante du matin, que conduisait Jacques, elle passait la
journee avec lui a Paris, puis revenait par l'express de six
heures trente. D'abord, elle s'etait crue obligee de donner a
son mari des nouvelles de son genou: il allait mieux, il allait
plus mal; ensuite, voyant qu'il ne l'ecoutait meme pas, elle
avait carrement cesse de lui en parler. Et, parfois, elle le
regardait, elle se demandait s'il savait. Comment ce jaloux
feroce, cet homme qui avait tue, aveugle de sang, dans une rage
imbecile, en arrivait-il a lui tolerer un amant? Elle ne pouvait
le croire, elle pensait simplement qu'il devenait stupide.
Dans les premiers jours de decembre, par une nuit glaciale,
Severine attendit son mari tres tard. Le lendemain, un vendredi,
avant l'aube, elle devait prendre l'express; et, ces soirs-la,
elle faisait d'habitude une toilette soigneuse, preparait ses
vetements, pour etre tout de suite habillee, au saut du lit.
Enfin, elle se coucha, finit par s'endormir, vers une heure.
Roubaud n'etait pas rentre. Deja deux fois, il n'avait reparu
qu'au petit jour, tout a sa passion grandissante, ne pouvant plus
s'arracher du cafe, dont une petite salle, au fond, se changeait
peu a peu en un veritable tripot: on y jouait maintenant de
grosses sommes, a l'ecarte. Heureuse du reste de coucher seule,
bercee par l'attente de sa bonne journee du lendemain, la jeune
femme dormait profondement, dans la chaleur douce des
couvertures.
Mais trois heures allaient sonner, lorsqu'un bruit singulier
l'eveilla. D'abord, elle ne put comprendre, crut rever, se
rendormit. C'etaient des pesees sourdes, des craquements de
bois, comme si l'on avait voulu forcer une porte. Un eclat, une
dechirure plus violente, la mit sur son seant. Et une peur la
bouleversa: quelqu'un, a coup sur, faisait sauter la serrure du
couloir. Pendant une minute, elle n'osa bouger, ecoutant, les
oreilles bourdonnantes. Puis, elle eut le courage de se lever,
pour voir; elle marcha sans bruit, pieds nus, elle entrouvrit la
porte de sa chambre doucement, saisie d'un tel froid, qu'elle en
etait toute pale et amincie encore, sous sa chemise; et le
spectacle qu'elle apercut, dans la salle a manger, la cloua de
surprise et d'effroi.
Par terre, Roubaud, vautre sur le ventre, souleve sur les coudes,
venait d'arracher la frise, a l'aide d'un ciseau. Une bougie,
posee pres de lui, l'eclairait, en projetant son ombre enorme
jusqu'au plafond. Et, a cette minute, le visage penche au-dessus
du trou qui creusait le parquet d'une fente noire, il regardait,
les yeux elargis. Le sang violacait ses joues, il avait sa face
d'assassin. Brutalement, il plongea la main, ne trouva rien,
dans le frisson qui l'agitait, dut approcher la bougie. Au fond,
apparurent le porte-monnaie, les billets, la montre.
Severine eut un cri involontaire, et Roubaud, terrifie, se
retourna. Un moment, il ne la reconnut pas, crut sans doute a un
spectre, en la voyant toute blanche, avec ses regards
d'epouvante.
--Qu'est-ce que tu fais donc? demanda-t-elle.
Alors, comprenant, evitant de repondre, il ne lacha qu'un
grognement sourd. Il la regardait, gene par sa presence,
desireux de la renvoyer au lit. Mais pas une parole raisonnable
ne lui venait, il la trouvait simplement a gifler, ainsi
grelottante, toute nue.
--N'est-ce pas? continua-t-elle, tu me refuses des bottines, et
tu prends l'argent pour toi, parce que tu as perdu.
Cela, du coup, l'enragea. Est-ce qu'elle allait lui gater la vie
encore, se mettre en travers de son plaisir, cette femme qu'il ne
desirait plus, dont la possession n'etait plus qu'une secousse
desagreable? Puisqu'il s'amusait ailleurs, il n'avait aucun
besoin d'elle. De nouveau, il fouilla, ne prit que le
porte-monnaie, contenant les trois cents francs d'or. Et,
lorsque, du talon, il eut remis la frise en place, il vint lui
jeter au visage, les dents serrees:
--Tu m'embetes, je fais ce que je veux. Est-ce que je te
demande, moi, ce que tu vas faire, tout a l'heure, a Paris?
Puis, avec un furieux haussement d'epaules, il retourna au cafe,
en laissant la bougie par terre.
Severine la ramassa, alla se remettre au lit, glacee jusqu'au
coeur; et elle la garda allumee, ne pouvant se rendormir,
attendant l'heure de l'express, peu a peu brulante, les yeux
grands ouverts. C'etait certain maintenant, il y avait eu une
desorganisation progressive, comme une infiltration du crime, qui
decomposait cet homme, et qui avait pourri tout lien, entre eux.
Roubaud savait.
VII
Ce vendredi-la, les voyageurs qui devaient, au Havre, prendre
l'express de six heures quarante, eurent a leur reveil un cri de
surprise: la neige tombait depuis minuit, en flocons si drus, si
gros, qu'il y en avait dans les rues une couche de trente
centimetres.
Deja, sous la halle couverte, la Lison soufflait, fumante,
attelee a un train de sept wagons, trois de deuxieme classe et
quatre de premiere. Lorsque, vers cinq heures et demie, Jacques
et Pecqueux etaient arrives au depot, pour la visite, ils avaient
eu un grognement d'inquietude, devant cette neige entetee, dont
crevait le ciel noir. Et, maintenant, a leur poste, ils
attendaient le coup de sifflet, les yeux au loin, au-dela du
porche beant de la marquise, regardant la tombee muette et sans
fin des flocons rayer les tenebres d'un frisson livide.
Le mecanicien murmura:
--Le diable m'emporte si l'on voit un signal!
--Encore si l'on peut passer! dit le chauffeur.
Roubaud etait sur le quai, avec sa lanterne, rentre a la minute
precise pour prendre son service. Par instants, ses paupieres
meurtries se fermaient de fatigue, sans qu'il cessat sa
surveillance. Jacques lui ayant demande s'il ne savait rien de
l'etat de la voie, il venait de s'approcher et de lui serrer la
main, en repondant qu'il n'avait pas de depeche encore; et, comme
Severine descendait, enveloppee d'un grand manteau, il la
conduisit lui-meme a un compartiment de premiere classe, ou il
l'installa. Sans doute avait-il surpris le regard de tendresse
inquiete, echange entre les deux amants; mais il ne se soucia
seulement pas de dire a sa femme qu'il etait imprudent de partir
par un temps pareil, et qu'elle ferait mieux de remettre son
voyage.
Des voyageurs arriverent, emmitoufles, charges de valises, toute
une bousculade dans le froid terrible du matin. La neige des
chaussures ne se fondait meme pas; et les portieres se
refermaient aussitot, chacun se barricadait, le quai restait
desert, mal eclaire par les lueurs louches de quelques becs de
gaz; tandis que le fanal de la machine, accroche a la base de la
cheminee, flambait seul, comme un oeil geant, elargissant au
loin, dans l'obscurite, sa nappe d'incendie.
Mais Roubaud eleva sa lanterne, donnant le signal. Le
conducteur-chef siffla, et Jacques repondit, apres avoir ouvert
le regulateur et mis en avant le petit volant du changement de
marche. On partait. Pendant une minute encore, le sous-chef
suivit tranquillement du regard le train qui s'eloignait sous la
tempete.
--Et attention! dit Jacques a Pecqueux. Pas de farce,
aujourd'hui!
Il avait bien remarque que son compagnon semblait, lui aussi,
tomber de lassitude: le resultat, surement, de quelque noce de la
veille.
--Oh! pas de danger, pas de danger! begaya le chauffeur.
Tout de suite, des la sortie de la halle couverte, les deux
hommes etaient entres dans la neige. Le vent soufflait de l'est,
la machine avait ainsi le vent debout, fouettee de face par les
rafales; et, derriere l'abri, ils n'en souffrirent pas trop
d'abord, vetus de grosses laines, les yeux proteges par des
lunettes. Mais, dans la nuit, la lumiere eclatante du fanal
etait comme mangee par ces epaisseurs blafardes qui tombaient.
Au lieu de s'eclairer a deux ou trois cents metres, la voie
apparaissait sous une sorte de brouillard laiteux, ou les choses
ne surgissaient que tres rapprochees, ainsi que du fond d'un
reve. Et, selon sa crainte, ce qui porta l'inquietude du
mecanicien a son comble, ce fut de constater, des le feu du
premier poste de cantonnement, qu'il ne verrait certainement pas,
a la distance reglementaire, les signaux rouges, fermant la voie.
Des lors, il avanca avec une extreme prudence, sans pouvoir
cependant ralentir la vitesse, car le vent lui opposait une
resistance enorme, et tout retard serait devenu un danger aussi
grand.
Jusqu'a la station d'Harfleur, la Lison fila d'une bonne marche
continue. La couche de neige tombee ne preoccupait pas encore
Jacques, car il y en avait au plus soixante centimetres, et le
chasse-neige en deblayait aisement un metre. Il etait tout au
souci de garder sa vitesse, sachant bien que la vraie qualite
d'un mecanicien, apres la temperance et l'amour de sa machine,
consistait a marcher d'une facon reguliere, sans secousse, a la
plus haute pression possible. Meme, son unique defaut etait la,
dans un entetement a ne pas s'arreter, desobeissant aux signaux,
croyant toujours qu'il aurait le temps de dompter la Lison:
aussi, parfois, allait-il trop loin, ecrasait les petards, <
cors au pied>>, comme on dit, ce qui lui avait valu deux fois des
mises a pied de huit jours. Mais, en ce moment, dans le grand
danger ou il se sentait, la pensee que Severine etait la, qu'il
avait charge de cette chere existence, decuplait la force de sa
volonte, tendue toute la-bas, jusqu'a Paris, le long de cette
double ligne de fer, au milieu des obstacles qu'il devait
franchir.
Et, debout sur la plaque de tole qui reliait la machine au
tender, dans les continuels cahots de la trepidation, Jacques,
malgre la neige, se penchait a droite, pour mieux voir. Par la
vitre de l'abri, brouillee d'eau, il ne distinguait rien; et il
restait la face sous les rafales, la peau flagellee de milliers
d'aiguilles, pincee d'un tel froid, qu'il y sentait comme des
coupures de rasoir. De temps a autre, il se retirait, pour
reprendre haleine; il otait ses lunettes, les essuyait; puis, il
revenait a son poste d'observation, en plein ouragan, les yeux
fixes, dans l'attente des feux rouges, si absorbe en son vouloir,
qu'a deux reprises il eut l'hallucination de brusques etincelles
sanglantes, tachant le rideau pale qui tremblait devant lui.
Mais, tout d'un coup, dans les tenebres, une sensation l'avertit
que son chauffeur n'etait plus la. Seule, une petite lanterne
eclairait le niveau d'eau, pour que nulle lumiere n'aveuglat le
mecanicien; et, sur le cadran du manometre, dont l'email semblait
garder une lueur propre, il avait vu que l'aiguille bleue,
tremblante, baissait rapidement. C'etait le feu qui tombait. Le
chauffeur venait de s'etaler sur le coffre, vaincu par le
sommeil.
--Sacre noceur! cria Jacques, furieux, le secouant.
Pecqueux se releva, s'excusa, d'un grognement inintelligible. Il
tenait a peine debout; mais la force de l'habitude le remit tout
de suite a son feu, le marteau en main, cassant le charbon,
l'etalant sur la grille avec la pelle, en une couche bien egale;
puis, il donna un coup de balai. Et, pendant que la porte du
foyer etait restee ouverte, un reflet de fournaise, en arriere
sur le train, comme une queue flamboyante de comete, avait
incendie la neige, pleuvant au travers, en larges gouttes d'or.
Apres Harfleur, commenca la grande rampe de trois lieues qui va
jusqu'a Saint-Romain, la plus forte de toute la ligne. Aussi le
mecanicien se remit-il a la manoeuvre, tres attentif, s'attendant
a un fort coup de collier, pour monter cette cote, deja rude par
les beaux temps. La main sur le volant du changement de marche,
il regardait fuir les poteaux telegraphiques, tachant de se
rendre compte de la vitesse. Celle-ci diminuait beaucoup, la
Lison s'essoufflait, tandis qu'on devinait le frottement des
chasse-neige, a une resistance croissante. Du bout du pied, il
rouvrit la porte; et le chauffeur, ensommeille, comprit, poussa
le feu encore, afin d'augmenter la pression. Maintenant, la
porte rougissait, eclairait leurs jambes a tous deux d'une lueur
violette. Mais ils n'en sentaient pas l'ardente chaleur, dans le
courant d'air glace qui les enveloppait. Sur un geste de son
chef, le chauffeur venait aussi de lever la tige du cendrier, ce
qui activait le tirage. Rapidement, l'aiguille du manometre
etait remontee a dix atmospheres, la Lison donnait toute la force
dont elle etait capable. Meme, un instant, voyant le niveau
d'eau baisser, le mecanicien dut faire mouvoir le petit volant de
l'injecteur, bien que cela diminuat la pression. Elle se releva
d'ailleurs, la machine ronflait, crachait, comme une bete qu'on
surmene, avec des sursauts, des coups de reins, ou l'on aurait
cru entendre craquer ses membres. Et il la rudoyait, en femme
vieillie et moins forte, n'ayant plus pour elle la meme tendresse
qu'autrefois.
--Jamais elle ne montera, la faineante! dit-il, les dents
serrees, lui qui ne parlait pas en route.
Pecqueux, etonne, dans sa somnolence, le regarda. Qu'avait-il
donc maintenant contre la Lison? Est-ce qu'elle n'etait pas
toujours la brave machine obeissante, d'un demarrage si aise, que
c'etait un plaisir de la mettre en route, et d'une si bonne
vaporisation, qu'elle epargnait son dixieme de charbon, de Paris
au Havre? Quand une machine avait des tiroirs comme les siens,
d'un reglage parfait, coupant a miracle la vapeur, on pouvait lui
tolerer toutes les imperfections, comme qui dirait a une menagere
quinteuse, ayant pour elle la conduite et l'economie. Sans doute
qu'elle depensait trop de graisse. Et puis, apres? On la
graissait, voila tout!
Justement, Jacques repetait, exaspere:
--Jamais elle ne montera, si on ne la graisse pas.
Et, ce qu'il n'avait pas fait trois fois dans sa vie, il prit la
burette, pour la graisser en marche. Enjambant la rampe, il
monta sur le tablier, qu'il suivit tout le long de la chaudiere.
Mais c'etait une manoeuvre des plus perilleuses: ses pieds
glissaient sur l'etroite bande de fer, mouillee par la neige; et
il etait aveugle, et le vent terrible menacait de le balayer
comme une paille. La Lison, avec cet homme accroche a son flanc,
continuait sa course haletante, dans la nuit, parmi l'immense
couche blanche, ou elle s'ouvrait profondement un sillon. Elle
le secouait, l'emportait. Parvenu a la traverse d'avant, il
s'accroupit devant le godet graisseur du cylindre de droite, il
eut toutes les peines du monde a l'emplir, en se tenant d'une
main a la tringle. Puis, il lui fallut faire le tour, ainsi
qu'un insecte rampant, pour aller graisser le cylindre de gauche.
Et, quand il revint, extenue, il etait tout pale, ayant senti
passer la mort.
--Sale rosse! murmura-t-il.
Saisi de cette violence inaccoutumee a l'egard de leur Lison,
Pecqueux ne put s'empecher de dire, en hasardant une fois de plus
son habituelle plaisanterie:
--Fallait m'y laisser aller: ca me connait, moi, de graisser les
dames.
Reveille un peu, il s'etait remis, lui aussi, a son poste,
surveillant le cote gauche de la ligne. D'ordinaire, il avait de
bons yeux, meilleurs que ceux de son chef. Mais, dans cette
tourmente, tout avait disparu, a peine pouvaient-ils, eux
pourtant a qui chaque kilometre de la route etait si familier,
reconnaitre les lieux qu'ils traversaient: la voie sombrait sous
la neige, les haies, les maisons elles-memes semblaient
s'engloutir, ce n'etait plus qu'une plaine rase et sans fin, un
chaos de blancheurs vagues, ou la Lison paraissait galoper a sa
guise, prise de folie. Et jamais les deux hommes n'avaient senti
si etroitement le lien de fraternite qui les unissait, sur cette
machine en marche, lachee a travers tous les perils, ou ils se
trouvaient plus seuls, plus abandonnes du monde, que dans une
chambre close, avec l'aggravante, l'ecrasante responsabilite des
vies humaines qu'ils trainaient derriere eux.
Aussi Jacques, que la plaisanterie de Pecqueux avait acheve
d'irriter, finit-il par en sourire, retenant la colere qui
l'emportait. Ce n'etait, certes, pas le moment de se quereller.
La neige redoublait, le rideau s'epaississait a l'horizon. On
continuait de monter, lorsque le chauffeur, a son tour, crut voir
etinceler un feu rouge, au loin. D'un mot, il avertit son chef.
Mais deja il ne le retrouvait plus, ses yeux avaient reve, comme
il disait parfois. Et le mecanicien, qui n'avait rien vu,
restait le coeur battant, trouble par cette hallucination d'un
autre, perdant confiance en lui-meme. Ce qu'il s'imaginait
distinguer, au-dela du pullulement pale des flocons, c'etaient
d'immenses formes noires, des masses considerables, comme des
morceaux geants de la nuit, qui semblaient se deplacer et venir
au-devant de la machine. etaient-ce donc des coteaux eboules,
des montagnes barrant la voie, ou allait se briser le train?
Alors, pris de peur, il tira la tringle du sifflet, il siffla
longuement, desesperement; et cette lamentation trainait,
lugubre, au travers de la tempete. Puis, il fut tout etonne
d'avoir siffle a propos, car le train traversait a grande vitesse
la gare de Saint-Romain, dont il se croyait eloigne de deux
kilometres.
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