A / B / C / D / E /  F / G / H / I / J /  K / L / M / N / O /  P / R / S / T / UV / W / Z

Annual Bibliography of Commonwealth Literature 2007
This paper argues that discourses of love in Ghanaian market literature for youth offer a view into complex negotiations of agency and empowerment. Drawing on Deborah Durham's notion of youth as "social `shifters'" and Francis Nyamnjoh's conception of the "interconnectedness" of agency, I take Ghanaian market literature as one specific case of how African literature for youth foregrounds questions of continuity and change as African societies enter into increasingly complex global relations. In this literature for youth, received notions of love, often constructed out of impressions from American pop and hip hop music, carry new notions of agency that compete with existing "domesticated" forms. Authors like Ike Tandoh and Evelyn Tay employ discourses of love to offer youth alternative avenues for empowerment in a context of socio-economic disenfranchizement. In a creative process of "straddling", this writing both reveals and reproduces the contradictions that obtain in youth configurations of agency.

La Bete Humaine

E >> Emile Zola >> La Bete Humaine

Pages:
1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | 10 | 11 | 12 | 13 | 14 | 15 | 16 | 17 | 18 | 19 | 20 | 21 | 22 | 23 | 24 | 25 | 26 | 27 | 28 | 29 | 30



La premiere fois que Jacques chuchota a l'oreille de Severine
qu'il l'attendrait le jeudi suivant, a minuit, derriere le depot,
elle se revolta, elle retira sa main violemment. C'etait sa
semaine de liberte, celle du service de nuit. Mais un grand
trouble l'avait prise, a la pensee de sortir de chez elle,
d'aller retrouver ce garcon si loin, a travers les tenebres de la
gare. Elle eprouvait une confusion qu'elle n'avait jamais eue,
la peur des vierges ignorantes dont le coeur bat; et elle ne ceda
point tout de suite, il dut la prier pendant pres de quinze
jours, avant qu'elle consentit, malgre l'ardent desir ou elle
etait elle-meme de cette promenade nocturne. Juin commencait,
les soirees devenaient brulantes, a peine rafraichies par la
brise de mer. Trois fois deja, il l'avait attendue, esperant
toujours qu'elle le rejoindrait, malgre son refus. Ce soir-la,
elle avait dit non encore; mais la nuit etait sans lune, une nuit
de ciel couvert, ou pas une etoile ne luisait, sous la brume
ardente qui alourdissait le ciel. Et, comme il etait debout,
dans l'ombre, il la vit enfin venir, vetue de noir, d'un pas
muet. Il faisait si sombre, qu'elle l'aurait frole sans le
reconnaitre, s'il ne l'avait arretee dans ses bras, en lui
donnant un baiser. Elle eut un leger cri, frissonnante. Puis,
rieuse, elle laissa ses levres sur les siennes. Seulement, ce
fut tout, jamais elle n'accepta de s'asseoir, sous un des hangars
qui les entouraient. Ils marcherent, ils causerent a voix tres
basse, serres l'un contre l'autre. Il y avait la un vaste espace
occupe par le depot et ses dependances, tout le terrain compris
entre la rue Verte et la rue Francois-Mazeline, qui coupent
chacune la ligne d'un passage a niveau: sorte d'immense terrain
vague, encombre de voies de garage, de reservoirs, de prises
d'eau, de constructions de toutes sortes, les deux grandes
remises pour les machines, la petite maison des Sauvagnat
entouree d'un potager large comme la main, les masures ou etaient
installes les ateliers de reparation, le corps de garde ou
dormaient les mecaniciens et les chauffeurs; et rien n'etait plus
facile que de se dissimuler, de se perdre ainsi qu'au fond d'un
bois, parmi ces ruelles desertes, aux inextricables detours.
Pendant une heure, ils y gouterent une solitude delicieuse, a
soulager leurs coeurs des paroles amies amassees depuis si
longtemps; car elle ne voulait entendre parler que d'affection,
elle lui avait tout de suite declare qu'elle ne serait jamais a
lui, que cela serait trop vilain de salir cette pure amitie dont
elle etait si fiere, ayant le besoin de s'estimer. Puis, il
l'accompagna jusqu'a la rue Verte, leurs bouches se rejoignirent,
en un baiser profond. Et elle rentra.

A cette meme heure, dans le bureau des sous-chefs, Roubaud
commencait a sommeiller, au fond du vieux fauteuil de cuir, d'ou
il se levait vingt fois par nuit, les membres rompus. Jusqu'a
neuf heures, il avait a recevoir et a expedier les trains du
soir. Le train de maree l'occupait particulierement: c'etaient
les manoeuvres, les attelages, les feuilles d'expedition a
surveiller de pres. Puis, lorsque l'express de Paris etait
arrive et debranche, il soupait seul dans le bureau, sur un coin
de table, avec un morceau de viande froide, descendu de chez lui,
entre deux tranches de pain. Le dernier train, un omnibus de
Rouen, entrait en gare a minuit et demi. Et les quais deserts
tombaient a un grand silence, on ne laissait allumes que de rares
becs de gaz, la gare entiere s'endormait, dans ce frissonnement
des demi-tenebres. De tout le personnel, il ne restait que deux
surveillants et quatre ou cinq hommes d'equipe, sous les ordres
du sous-chef. Encore ronflaient-ils a poings fermes, sur les
planches du corps de garde; tandis que Roubaud, force de les
reveiller a la moindre alerte, ne sommeillait que l'oreille aux
aguets. De peur que la fatigue ne l'assommat, vers le jour, il
reglait son reveille-matin a cinq heures, heure a laquelle il
devait etre debout, pour recevoir le premier train de Paris.
Mais, parfois, depuis quelque temps surtout, il ne pouvait
dormir, pris d'insomnie, se retournant dans son fauteuil. Alors,
il sortait, faisait une ronde, poussait jusqu'au poste de
l'aiguilleur, ou il causait un instant. Le vaste ciel noir, la
paix souveraine de la nuit finissaient par calmer sa fievre. A
la suite d'une lutte avec des maraudeurs, on l'avait arme d'un
revolver, qu'il portait tout charge dans sa poche. Et, jusqu'a
l'aube souvent, il se promenait ainsi, s'arretant des qu'il
croyait voir remuer la nuit, reprenant sa marche avec le vague
regret de n'avoir pas a faire le coup de feu, soulage lorsque le
ciel blanchissait et tirait de l'ombre le grand fantome pale de
la gare. Maintenant que le jour se levait des trois heures, il
rentrait se jeter dans son fauteuil, ou il dormait d'un sommeil
de plomb, jusqu'a ce que son reveille-matin le mit debout,
effare.

Tous les quinze jours, le jeudi et le samedi, Severine rejoignait
Jacques; et, une nuit, comme elle lui parlait du revolver dont
son mari etait arme, ils s'en inquieterent. Jamais, a la verite,
Roubaud n'allait jusqu'au depot. Cela n'en donna pas moins a
leurs promenades une apparence de danger, qui en doublait le
charme. Ils avaient surtout trouve un coin adorable: c'etait,
derriere la maison des Sauvagnat, une sorte d'allee, entre des
tas enormes de charbon de terre, qui en faisaient la rue
solitaire d'une ville etrange, aux grands palais carres de marbre
noir. On s'y trouvait absolument cache et il y avait, au bout,
une petite remise a outils, dans laquelle un empilement de sacs
vides aurait fait une couche tres molle. Mais, un samedi qu'une
averse brusque les forcait a s'y refugier, elle s'etait obstinee
a rester debout, n'abandonnant toujours que ses levres, dans des
baisers sans fin. Elle ne mettait pas la sa pudeur, elle donnait
a boire son souffle, goulument, comme par amitie. Et, lorsque,
brulant de cette flamme, il tentait de la prendre, elle se
defendait, elle pleurait, en repetant chaque fois les memes
raisons. Pourquoi voulait-il lui faire tant de peine? Cela lui
semblait si tendre, de s'aimer, sans toute cette salete du sexe!
Souillee a seize ans par la debauche de ce vieux dont le spectre
sanglant la hantait, violentee plus tard par les appetits brutaux
de son mari, elle avait garde une candeur d'enfant, une
virginite, toute la honte charmante de la passion qui s'ignore.
Ce qui la ravissait, chez Jacques, c'etait sa douceur, son
obeissance a ne pas egarer ses mains sur elle, des qu'elle les
prenait simplement entre les siennes, si faibles. Pour la
premiere fois, elle aimait, et elle ne se livrait point, parce
que, justement, cela lui aurait gate son amour, d'etre tout de
suite a celui-ci, de la meme facon qu'elle avait appartenu aux
deux autres. Son desir inconscient etait de prolonger a jamais
cette sensation si delicieuse, de redevenir toute jeune, avant la
souillure, d'avoir un bon ami, ainsi qu'on en a a quinze ans, et
qu'on embrasse a pleine bouche derriere les portes. Lui, en
dehors des instants de fievre, n'avait point d'exigence, se
pretait a ce bonheur voluptueusement differe. Ainsi qu'elle, il
semblait retourner a l'enfance, commencant l'amour, qui,
jusque-la, etait reste pour lui une epouvante. S'il se montrait
docile, retirant ses mains, des qu'elle les ecartait, c'etait
qu'une peur sourde demeurait au fond de sa tendresse, un grand
trouble, ou il craignait de confondre le desir avec son ancien
besoin de meurtre. Celle-ci, qui avait tue, etait comme le reve
de sa chair. Sa guerison, chaque jour, lui paraissait plus
certaine, puisqu'il l'avait tenue des heures a son cou, que sa
bouche, sur la sienne, buvait son ame, sans que sa furieuse envie
se reveillat d'en etre le maitre en l'egorgeant. Mais il n'osait
toujours pas; et cela etait si bon d'attendre, de laisser a leur
amour meme le soin de les unir, quand la minute viendrait, dans
l'evanouissement de leur volonte, aux bras l'un de l'autre.
Ainsi, les rendez-vous heureux se succedaient, ils ne se
lassaient pas de se retrouver pour un moment, de marcher ensemble
par les tenebres, entre les grands tas de charbon qui
assombrissaient la nuit, autour d'eux.

Une nuit de juillet, Jacques, pour arriver au Havre a onze heures
cinq, l'heure reglementaire, dut pousser la Lison, comme si la
chaleur etouffante l'eut rendue paresseuse. Depuis Rouen, sur sa
gauche, un orage l'accompagnait, suivant la vallee de la Seine,
avec de larges eclairs eblouissants; et, de temps a autre, il se
retournait, pris d'inquietude, car Severine, ce soir-la, devait
venir le rejoindre. Sa peur etait que cet orage, s'il eclatait
trop tot, ne l'empechat de sortir. Aussi, lorsqu'il eut reussi a
entrer en gare, avant la pluie, s'impatienta-t-il contre les
voyageurs, qui n'en finissaient point de debarrasser les wagons.

Roubaud etait la, sur le quai, cloue pour la nuit.

--Diable! dit-il en riant, vous etes bien presse d'aller vous
coucher... Dormez bien.

--Merci.

Et Jacques, apres avoir refoule le train, siffla et se rendit au
depot. Les vantaux de l'immense porte etaient ouverts, la Lison
s'engouffra sous le hangar ferme, une sorte de galerie a deux
voies, longue environ de soixante-dix metres, et qui pouvait
contenir six machines. Il y faisait tres sombre, quatre becs de
gaz eclairaient a peine les tenebres, qu'ils semblaient accroitre
de grandes ombres mouvantes; et seuls, par moments, les larges
eclairs enflammaient le vitrage du toit et les hautes fenetres, a
droite et a gauche: on distinguait alors, comme dans une flambee
d'incendie, les murs lezardes, les charpentes noires de charbon,
toute la misere caduque de cette batisse, devenue insuffisante.
Deux machines etaient deja la, froides, endormies.

Tout de suite, Pecqueux se mit a eteindre le foyer. Il tisonnait
violemment, et des braises, s'echappant du cendrier, tombaient
dessous, dans la fosse.

--J'ai trop faim, je vas casser une croute, dit-il. Est-ce que
vous en etes?

Jacques ne repondit pas. Malgre sa hate, il ne voulait pas
quitter la Lison, avant que les feux fussent renverses et la
chaudiere videe. C'etait un scrupule, une habitude de bon
mecanicien, dont il ne se departait jamais. Lorsqu'il avait le
temps, il ne s'en allait meme qu'apres l'avoir visitee, essuyee,
avec le soin qu'on met a panser une bete favorite.

L'eau coula dans la fosse, a gros bouillons, et il dit seulement
alors:

--Depechons, depechons.

Un formidable coup de tonnerre lui coupa la parole. Cette fois,
les hautes fenetres, sur le ciel en flamme, s'etaient detachees
si nettement, qu'on aurait pu en compter les vitres cassees, tres
nombreuses. A gauche, le long des etaux, qui servaient pour les
reparations, une feuille de tole, laissee debout, resonna avec la
vibration persistante d'une cloche. Toute l'antique charpente du
comble avait craque.

--Bougre! dit simplement le chauffeur.

Le mecanicien eut un geste de desespoir. C'etait fini, d'autant
plus que, maintenant, une pluie diluvienne s'abattait sur le
hangar. Le roulement de l'averse menacait de crever le vitrage
du toit. La-haut, egalement, des carreaux devaient etre brises,
car il pleuvait sur la Lison, de grosses gouttes, en paquets. Un
vent furieux entrait par les portes laissees ouvertes, on aurait
dit que la carcasse de la vieille batisse allait etre emportee.

Pecqueux achevait d'accommoder la machine.

--Voila! on verra clair demain... Pas besoin de lui faire
davantage la toilette...

Et, revenant a son idee:

--Faut manger... Il pleut trop, pour aller se coller sur sa
paillasse.

La cantine, en effet, se trouvait la, contre le depot meme;
tandis que la Compagnie avait du louer une maison, rue
Francois-Mazeline, ou etaient installes des lits pour les
mecaniciens et les chauffeurs qui passaient la nuit au Havre.
Par un tel deluge, on aurait eu le temps d'etre trempe jusqu'aux
os.

Jacques dut se decider a suivre Pecqueux, qui avait pris le petit
panier de son chef, comme pour lui eviter le soin de le porter.
Il savait que ce panier contenait encore deux tranches de veau
froid, du pain, une bouteille entamee a peine; et c'etait ce qui
lui donnait faim, simplement. La pluie redoublait, un coup de
tonnerre encore venait d'ebranler le hangar. Quand les deux
hommes s'en allerent, a gauche, par la petite porte qui
conduisait a la cantine, la Lison se refroidissait deja. Elle
s'endormit, abandonnee, dans les tenebres que les violents
eclairs illuminaient, sous les grosses gouttes qui trempaient ses
reins. Pres d'elle, une prise d'eau, mal fermee, ruisselait et
entretenait une mare, coulant entre ses roues, dans la fosse.

Mais, avant d'entrer a la cantine, Jacques voulut se
debarbouiller. Il y avait toujours la, dans une piece, de l'eau
chaude, avec des baquets. Il tira un savon de son panier, il se
decrassa les mains et la face, noires du voyage; et, comme il
avait la precaution, recommandee aux mecaniciens, d'emporter un
vetement de rechange, il put se changer des pieds a la tete,
ainsi qu'il le faisait du reste, par coquetterie, chaque soir de
rendez-vous, en arrivant au Havre. Deja, Pecqueux attendait dans
la cantine, ne s'etant lave que le bout du nez et le bout des
doigts.

Cette cantine consistait simplement en une petite salle nue,
peinte en jaune, ou il n'y avait qu'un fourneau pour faire
chauffer les aliments, et qu'une table, scellee au sol,
recouverte d'une feuille de zinc, en guise de nappe. Deux bancs
completaient le mobilier. Les hommes devaient apporter leur
nourriture, et mangeaient sur du papier, avec la pointe de leur
couteau. Une large fenetre eclairait la piece.

--En voila une sale pluie! cria Jacques en se plantant a la
fenetre.

Pecqueux s'etait assis sur un banc, devant la table.

--Vous ne mangez pas, alors?

--Non, mon vieux, finissez mon pain et ma viande, si le coeur
vous en dit... Je n'ai pas faim.

L'autre, sans se faire prier, se jeta sur le veau, acheva la
bouteille. Souvent, il avait de pareilles aubaines, car son chef
etait petit mangeur; et il l'aimait davantage, dans son
devouement de chien, pour toutes les miettes qu'il ramassait
ainsi derriere lui. La bouche pleine, il reprit, apres un
silence:

--La pluie, qu'est-ce que ca fiche, puisque nous voila gares?
C'est vrai que, si ca continue, moi, je vous lache, je vas a
cote.

Il se mit a rire, car il ne se cachait pas, il avait du lui
confier sa liaison avec Philomene Sauvagnat, pour qu'il ne
s'etonnat point de le voir decoucher si souvent, les nuits ou il
allait la retrouver. Comme elle occupait, chez son frere, une
piece du rez-de-chaussee, pres de la cuisine, il n'avait qu'a
taper au volet: elle ouvrait, il entrait d'une enjambee,
simplement. C'etait par la, disait-on, que toutes les equipes de
la gare avaient saute. Mais, maintenant, elle s'en tenait au
chauffeur, qui suffisait, semblait-il.

--Nom de Dieu de nom de Dieu! jura sourdement Jacques, en voyant
le deluge reprendre avec plus de violence, apres une accalmie.

Pecqueux, qui tenait au bout de son couteau la derniere bouchee
de viande, eut de nouveau un rire bon enfant.

--Dites, c'est donc que vous aviez de l'occupation, ce soir?
Hein! a nous deux, on ne peut guere nous reprocher d'user les
matelas, la-bas, rue Francois-Mazeline.

Vivement, Jacques quitta la fenetre.

--Pourquoi ca?

--Dame, vous voila comme moi, depuis ce printemps, a n'y rentrer
qu'a des deux ou trois heures du matin.

Il devait savoir quelque chose, peut-etre avait-il surpris un
rendez-vous. Dans chaque dortoir, les lits allaient par couple,
celui du chauffeur pres de celui du mecanicien; car on resserrait
le plus possible l'existence de ces deux hommes, destines a une
entente de travail si etroite. Aussi n'etait-il pas etonnant que
celui-ci s'apercut de la conduite irreguliere de son chef, tres
range jusque-la.

--J'ai des maux de tete, dit le mecanicien au hasard. ca me fait
du bien, de marcher la nuit.

Mais deja le chauffeur se recriait.

--Oh! vous savez, vous etes bien libre... Ce que j'en dis,
c'est pour la farce... Meme que, si vous aviez de l'ennui un
jour, faut pas se gener de vous adresser a moi; parce que je suis
bon la, pour tout ce que vous voudrez.

Sans s'expliquer plus clairement, il se permit de lui prendre la
main, la serra a l'ecraser, dans le don entier de sa personne.
Puis, il froissa et jeta le papier gras qui avait enveloppe la
viande, remit la bouteille vide dans le panier, fit ce petit
menage en serviteur soigneux, habitue au balai et a l'eponge.
Et, comme la pluie s'entetait, bien que les coups de tonnerre
eussent cesse:

--Alors, je file, je vous laisse a vos affaires.

--Oh! dit Jacques, puisque ca continue, je vais aller m'etendre
sur le lit de camp.

C'etait, a cote du depot, une salle avec des matelas, proteges
par des housses de toile, ou les hommes venaient se reposer tout
vetus lorsqu'ils n'avaient a attendre, au Havre, que trois ou
quatre heures. En effet, des qu'il eut vu disparaitre le
chauffeur dans le ruissellement, vers la maison des Sauvagnat, il
se risqua a son tour, courut au corps de garde. Mais il ne se
coucha pas, se tint sur le seuil de la porte grande ouverte,
etouffe par l'epaisse chaleur qui regnait la. Dans le fond, un
mecanicien, allonge sur le dos, ronflait, la bouche elargie.

Quelques minutes encore se passerent, et Jacques ne pouvait se
resigner a perdre son espoir. Dans son exasperation contre ce
deluge imbecile, grandissait une folle envie d'aller quand meme
au rendez-vous, d'avoir au moins la joie d'y etre, lui, s'il ne
comptait plus y trouver Severine. C'etait un elancement de tout
son corps, il finit par sortir sous l'averse, il arriva a leur
coin prefere, suivit l'allee noire que formaient les tas de
charbon. Et, comme les grosses gouttes, cinglant de face,
l'aveuglaient, il poussa jusqu'a la remise aux outils, ou, une
fois deja, il s'etait abrite avec elle. Il lui semblait qu'il y
serait moins seul.

Jacques entrait dans l'obscurite profonde de ce reduit, lorsque
deux bras legers l'envelopperent, et des levres chaudes se
poserent sur ses levres. Severine etait la.

--Mon Dieu! vous etiez venue?

--Oui, j'ai vu monter l'orage, je suis accourue ici, avant la
pluie... Comme vous avez tarde!

Elle soupirait d'une voix defaillante, jamais il ne l'avait eue
si abandonnee a son cou. Elle glissa, elle se trouva assise sur
les sacs vides, sur cette couche molle qui occupait tout un
angle. Et lui, tombe pres d'elle, sans que leurs bras se fussent
denoues, sentait ses jambes en travers des siennes. Ils ne
pouvaient se voir, leurs haleines les enveloppaient comme d'un
vertige, dans l'aneantissement de tout ce qui les entourait.

Mais, sous l'ardent appel de leur baiser, le tutoiement etait
monte a leur bouche, comme le sang mele de leurs coeurs.

--Tu m'attendais...

--Oh! je t'attendais, je t'attendais...

Et, tout de suite, des la premiere minute, presque sans paroles,
ce fut elle qui l'attira d'une secousse, qui le forca a la
prendre. Elle n'avait point prevu cela. Quand il etait arrive,
elle ne comptait meme plus qu'elle le verrait; et elle venait
d'etre emportee dans la joie inesperee de le tenir, dans un
brusque et irresistible besoin d'etre a lui, sans calcul ni
raisonnement. Cela etait parce que cela devait etre. La pluie
redoublait sur le toit de la remise, le dernier train de Paris
qui entrait en gare passa, grondant et sifflant, ebranlant le
sol.

Lorsque Jacques se releva, il ecouta avec surprise le roulement
de l'averse. Ou etait-il donc? Et, comme il retrouvait par
terre, sous sa main, le manche d'un marteau qu'il avait senti en
s'asseyant, il fut inonde de felicite. Alors, c'etait fait? il
avait possede Severine et il n'avait pas pris ce marteau pour lui
casser le crane. Elle etait a lui sans bataille, sans cette
envie instinctive de la jeter sur son dos, morte, ainsi qu'une
proie qu'on arrache aux autres. Il ne sentait plus sa soif de
venger des offenses tres anciennes dont il aurait perdu l'exacte
memoire, cette rancune amassee de male en male, depuis la
premiere tromperie au fond des cavernes. Non, la possession de
celle-ci etait d'un charme puissant, elle l'avait gueri, parce
qu'il la voyait autre, violente dans sa faiblesse, couverte du
sang d'un homme qui lui faisait comme une cuirasse d'horreur.
Elle le dominait, lui qui n'avait point ose. Et ce fut avec une
reconnaissance attendrie, un desir de se fondre en elle, qu'il la
reprit dans ses bras.

Severine, elle aussi, s'abandonnait, bien heureuse, delivree
d'une lutte dont elle ne comprenait plus la raison. Pourquoi
s'etait-elle donc refusee si longtemps? Elle s'etait promise,
elle aurait du se donner, puisqu'il ne devait y avoir que plaisir
et douceur. Maintenant, elle comprenait bien qu'elle en avait
toujours eu l'envie, meme lorsqu'il lui semblait si bon
d'attendre. Son coeur, son corps ne vivaient que d'un besoin
d'amour absolu, continu, et c'etait une cruaute affreuse, ces
evenements qui la jetaient, effaree, a toutes ces abominations.
Jusque-la, l'existence avait abuse d'elle, dans la boue, dans le
sang, avec une violence telle, que ses beaux yeux bleus, restes
naifs, en gardaient un elargissement de terreur, sous son casque
tragique de cheveux noirs. Elle etait restee vierge malgre tout,
elle venait de se donner pour la premiere fois, a ce garcon,
qu'elle adorait, dans le desir de disparaitre en lui, d'etre sa
servante. Elle lui appartenait, il pouvait disposer d'elle, a
son caprice.

--Oh! mon cheri, prends-moi, garde-moi, je ne veux que ce que tu
veux.

--Non, non! cherie, c'est toi la maitresse, je ne suis la que
pour t'aimer et t'obeir.

Des heures se passerent. La pluie avait cesse depuis longtemps,
un grand silence enveloppait la gare, que troublait seule une
voix lointaine, indistincte, montant de la mer. Ils etaient
encore aux bras l'un de l'autre, lorsqu'un coup de feu les mit
debout, fremissants. Le jour allait paraitre, une tache pale
blanchissait le ciel, au-dessus de l'embouchure de la Seine.
Qu'etait-ce donc que ce coup de feu? Leur imprudence, cette
folie de s'etre ainsi attardes, leur montrait, dans une brusque
imagination, le mari les poursuivant a coups de revolver.

--Ne sors pas! Attends, je vais voir.

Jacques, prudemment, s'etait avance jusqu'a la porte. Et la,
dans l'ombre epaisse encore, il entendit approcher un galop
d'hommes, il reconnut la voix de Roubaud, qui poussait les
surveillants, en leur criant que les maraudeurs etaient trois,
qu'il les avait parfaitement vus volant du charbon. Depuis
quelques semaines surtout, pas de nuit ne se passait sans qu'il
eut de la sorte des hallucinations de brigands imaginaires.
Cette fois, sous l'empire d'une frayeur soudaine, il avait tire
au hasard, dans les tenebres.

--Vite, vite! ne restons pas la, murmura le jeune homme. Ils
vont visiter la remise... Sauve-toi!

D'un grand elan, ils s'etaient repris, s'etouffant a pleins bras,
a pleines levres. Puis, Severine, legere, fila le long du depot,
protegee par le vaste mur; tandis que lui, doucement, se
dissimulait au milieu des tas de charbon. Et il etait temps, en
verite, car Roubaud voulait en effet visiter la remise. Il
jurait que les maraudeurs devaient y etre. Les lanternes des
surveillants dansaient au ras du sol. Il y eut une querelle.
Tous finirent par reprendre le chemin de la gare, irrites de
cette poursuite inutile.

Et, comme Jacques, rassure, se decidait a aller enfin se coucher
rue Francois-Mazeline, il fut surpris de se heurter presque dans
Pecqueux, qui achevait de rattacher ses vetements, avec de sourds
jurons.

--Quoi donc, mon vieux?

--Ah! nom de Dieu! ne m'en parlez pas! Ce sont ces imbeciles
qui ont reveille Sauvagnat. Il m'a entendu avec sa soeur, il est
descendu en chemise, et je me suis depeche de sauter par la
fenetre... Tenez! ecoutez un peu.

Des cris, des sanglots de femme qu'on corrige s'elevaient,
pendant qu'une grosse voix d'homme grondait des injures.

--Hein? ca y est, il lui allonge sa raclee. Elle a beau avoir
trente-deux ans, il lui donne le fouet comme a une petite fille,
quand il la surprend... Ah! tant pis, je ne m'en mele pas:
c'est son frere!

--Mais, dit Jacques, je croyais qu'il vous tolerait, vous, qu'il
ne se fachait que lorsqu'il la trouvait avec un autre.

--Oh! on ne sait jamais. Des fois, il fait semblant de ne pas
me voir. Puis, vous entendez, des fois, il cogne... ca ne
l'empeche pas d'aimer sa soeur. Elle est sa soeur, il
prefererait tout lacher que de se separer d'elle. Seulement, il
veut de la conduite... Nom de Dieu! je crois qu'elle a son
compte, aujourd'hui.

Les cris cessaient, dans de grands soupirs de plainte, et les
deux hommes s'eloignerent. Dix minutes plus tard, ils dormaient
profondement, cote a cote, au fond du petit dortoir badigeonne de
jaune, meuble simplement de quatre lits, de quatre chaises et
d'une table, ou il y avait une seule cuvette en zinc.

Alors, chaque nuit de rendez-vous, Jacques et Severine gouterent
de grandes felicites. Ils n'eurent pas toujours, autour d'eux,
cette protection de la tempete. Des cieux etoiles, des lunes
eclatantes, les generent, mais, a ces rendez-vous-la, ils
filaient dans les raies d'ombre, ils cherchaient les coins
d'obscurite, ou il etait si bon de se serrer l'un contre l'autre.
Et il y eut ainsi, en aout et en septembre, des nuits adorables,
d'une telle douceur, qu'ils se seraient laisse surprendre par le
soleil, alanguis, si le reveil de la gare, de lointains souffles
de machine, ne les avaient separes. Meme les premiers froids
d'octobre ne leur deplurent pas. Elle venait plus couverte,
enveloppee d'un grand manteau, dans lequel lui-meme disparaissait
a moitie. Puis, ils se barricadaient au fond de la remise aux
outils, qu'il avait trouve le moyen de fermer a l'interieur, a
l'aide d'une barre de fer. Ils y etaient comme chez eux, les
ouragans de novembre, les coups de vent pouvaient arracher les
ardoises des toitures, sans meme leur effleurer la nuque.
Cependant, lui, depuis le premier soir, avait une envie, celle de
la posseder chez elle, dans cet etroit logement ou elle lui
semblait autre, plus desirable, avec son calme souriant de
bourgeoise honnete; et elle s'y etait toujours refusee, moins par
crainte de l'espionnage du couloir, que dans un scrupule dernier
de vertu, reservant le lit conjugal. Mais, un lundi, en plein
jour, comme il devait dejeuner la et que le mari tardait a
monter, retenu par le chef de gare, il plaisanta, la porta sur ce
lit, dans une folie de temerite dont ils riaient tous les deux;
si bien qu'ils s'y oublierent. Des lors, elle ne resista plus,
il monta la rejoindre, apres minuit sonne, les jeudis et les
samedis. Cela etait horriblement dangereux: ils n'osaient
bouger, a cause des voisins; ils y eprouverent un redoublement de
tendresse, des jouissances nouvelles. Souvent, un caprice de
courses nocturnes, un besoin de fuir en betes echappees, les
ramenait au-dehors, dans la solitude noire des nuits glacees. En
decembre, par une gelee terrible, ils s'y aimerent.

Pages:
1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | 10 | 11 | 12 | 13 | 14 | 15 | 16 | 17 | 18 | 19 | 20 | 21 | 22 | 23 | 24 | 25 | 26 | 27 | 28 | 29 | 30
Copyright (c) 2007. topboookz.com. All rights reserved.