A / B / C / D / E /  F / G / H / I / J /  K / L / M / N / O /  P / R / S / T / UV / W / Z

Annual Bibliography of Commonwealth Literature 2007
This paper argues that discourses of love in Ghanaian market literature for youth offer a view into complex negotiations of agency and empowerment. Drawing on Deborah Durham's notion of youth as "social `shifters'" and Francis Nyamnjoh's conception of the "interconnectedness" of agency, I take Ghanaian market literature as one specific case of how African literature for youth foregrounds questions of continuity and change as African societies enter into increasingly complex global relations. In this literature for youth, received notions of love, often constructed out of impressions from American pop and hip hop music, carry new notions of agency that compete with existing "domesticated" forms. Authors like Ike Tandoh and Evelyn Tay employ discourses of love to offer youth alternative avenues for empowerment in a context of socio-economic disenfranchizement. In a creative process of "straddling", this writing both reveals and reproduces the contradictions that obtain in youth configurations of agency.

La Bete Humaine

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La nuit tombait, Jacques redoublait de prudence. Il avait
rarement senti la Lison si obeissante; il la possedait, la
chevauchait a sa guise, avec l'absolue volonte du maitre; et,
pourtant, il ne se relachait pas de sa severite, la traitait en
bete domptee, dont il faut se mefier toujours. La, derriere son
dos, dans le train lance a grande vitesse, il voyait une figure
fine, s'abandonnant a lui, confiante, souriante. Il en avait un
leger frisson, il serrait d'une poigne plus rude le volant du
changement de marche, il percait les tenebres croissantes d'un
regard fixe, en quete de feux rouges. Apres les embranchements
d'Asnieres et de Colombes, il avait respire un peu. Jusqu'a
Mantes, tout allait bien, la voie etait un veritable palier, ou
le train roulait a l'aise. Apres Mantes, il dut pousser la
Lison, pour qu'elle montat une rampe assez forte, presque d'une
demi-lieue. Puis, sans la ralentir, il la lanca sur la pente
douce du tunnel de Rolleboise, deux kilometres et demi de tunnel,
qu'elle franchit en trois minutes a peine. Il n'y avait plus
qu'un autre tunnel, celui du Roule, pres de Gaillon, avant la
gare de Sotteville, une gare redoutee, que la complication des
voies, les continuelles manoeuvres, l'encombrement constant,
rendent tres perilleuse. Toutes les forces de son etre etaient
dans ses yeux qui veillaient, dans sa main qui conduisait; et la
Lison, sifflante et fumante, traversa Sotteville a toute vapeur,
ne s'arreta qu'a Rouen, d'ou elle repartit, calmee un peu,
montant avec plus de lenteur la rampe qui va jusqu'a Malaunay.

La lune s'etait levee, tres claire, d'une lumiere blanche, qui
permettait a Jacques de distinguer les moindres buissons, et
jusqu'aux pierres des chemins, dans leur fuite rapide. Comme, a
la sortie du tunnel de Malaunay, il jetait a droite un coup
d'oeil, inquiet de l'ombre portee d'un grand arbre, barrant la
voie, il reconnut le coin recule, le champ de broussailles, d'ou
il avait vu le meurtre. Le pays, desert et farouche, defilait
avec ses continuelles cotes, ses creux noirs de petits bois, sa
desolation ravagee. Ensuite, ce fut, a la Croix-de-Maufras, sous
la lune immobile, la brusque apparition de la maison plantee de
biais, dans son abandon et sa detresse, les volets eternellement
clos, d'une melancolie affreuse. Et, sans savoir pourquoi, cette
fois encore, plus que les precedentes, Jacques eut le coeur
serre, comme s'il passait devant son malheur.

Mais, tout de suite, ses yeux emporterent une autre image. Pres
de la maison des Misard, contre la barriere du passage a niveau,
Flore etait la, debout. Maintenant, a chaque voyage, il la
voyait a cette place, l'attendant, le guettant. Elle ne remua
pas, elle tourna simplement la tete, pour le suivre plus
longtemps, dans l'eclair qui l'emportait. Sa haute silhouette se
detachait en noir sur la lumiere blanche, ses cheveux d'or
s'allumaient seuls, a l'or pale de l'astre.

Et Jacques, ayant pousse la Lison pour lui faire franchir la
rampe de Motteville, la laissa souffler un peu le long du plateau
de Bolbec, puis la lanca enfin, de Saint-Romain a Harfleur, sur
la plus forte pente de la ligne, trois lieues que les machines
devorent d'un galop de betes folles, sentant l'ecurie. Et il
etait brise de fatigue, au Havre, lorsque, sous la marquise,
pleine du vacarme et de la fumee de l'arrivee, Severine, avant de
remonter chez elle, accourut lui dire, de son air gai et tendre:

--Merci, a demain.



VI


Un mois se passa, et un grand calme s'etait fait de nouveau dans
le logement que les Roubaud occupaient au premier etage de la
gare, au-dessus des salles d'attente. Chez eux, chez leurs
voisins de couloir, parmi ce petit monde d'employes, soumis a une
existence d'horloge par l'uniforme retour des heures
reglementaires, la vie s'etait remise a couler, monotone. Et il
semblait que rien ne se fut passe de violent ni d'anormal.

La bruyante et scandaleuse affaire Grandmorin, tout doucement,
s'oubliait, allait etre classee, par l'impuissance ou paraissait
etre la justice de decouvrir le coupable. Apres une prevention
d'une quinzaine de jours encore, le juge d'instruction Denizet
avait rendu une ordonnance de non-lieu, a l'egard de Cabuche,
motivee sur ce qu'il n'existait pas contre lui de charges
suffisantes; et une legende de police etait en train de se
former, romanesque: celle d'un assassin inconnu, insaisissable,
un aventurier du crime, present partout a la fois, que l'on
chargeait de tous les meurtres et qui se dissipait en fumee, a la
seule apparition des agents. A peine quelques plaisanteries
reparaissaient-elles de loin en loin sur ce legendaire assassin,
dans la presse de l'opposition, enfievree par l'approche des
elections generales. La pression du pouvoir, les violences des
prefets lui fournissaient quotidiennement d'autres sujets
d'articles indignes; si bien que, les journaux ne s'occupant plus
de l'affaire, elle etait sortie de la curiosite passionnee de la
foule. On n'en causait meme plus.

Ce qui avait acheve de ramener le calme chez les Roubaud, c'etait
l'heureuse facon dont venait de s'aplanir l'autre difficulte,
celle que menacait de soulever le testament du president
Grandmorin. Sur les conseils de madame Bonnehon, les Lachesnaye
avaient enfin consenti a ne pas attaquer ce testament, dans la
crainte de reveiller le scandale, tres incertains aussi du
resultat d'un proces. Et, mis en possession de leur legs, les
Roubaud se trouvaient, depuis une semaine, proprietaires de la
Croix-de-Maufras, la maison et le jardin, evalues a une
quarantaine de mille francs. Tout de suite, ils avaient decide
de la vendre, cette maison de debauche et de sang, qui les
hantait ainsi qu'un cauchemar, ou ils n'auraient point ose
dormir, dans l'epouvante des spectres du passe; et de la vendre
en bloc, avec les meubles, telle qu'elle etait, sans la reparer
ni meme en enlever la poussiere. Mais, comme, a des encheres
publiques, elle aurait trop perdu, les acheteurs etant rares qui
consentiraient a se retirer dans cette solitude, ils avaient
resolu d'attendre un amateur, ils s'etaient contentes d'accrocher
a la facade un immense ecriteau, aisement lisible des continuels
trains qui passaient. Cet appel en grosses lettres, cette
desolation a vendre, ajoutait a la tristesse des volets clos et
du jardin envahi par les ronces. Roubaud ayant absolument refuse
d'y aller, meme en passant, prendre certaines dispositions
necessaires, Severine s'y etait rendue un apres-midi; et elle
avait laisse les clefs aux Misard, en les chargeant de montrer la
propriete, si des acquereurs se presentaient. On aurait pu s'y
installer en deux heures, car il y avait jusqu'a du linge dans
les armoires.

Et, rien des lors n'inquietant plus les Roubaud, ils laissaient
donc couler chaque journee dans l'attente assoupie du lendemain.
La maison finirait par se vendre, ils en placeraient l'argent,
tout marcherait tres bien. Ils l'oubliaient d'ailleurs, ils
vivaient comme s'ils ne devaient jamais sortir des trois pieces
qu'ils occupaient: la salle a manger, dont la porte s'ouvrait
directement sur le couloir; la chambre a coucher, assez vaste, a
droite; la cuisine, toute petite et sans air, a gauche. Meme,
devant leurs fenetres, la marquise de la gare, cette pente de
zinc qui leur barrait la vue, ainsi qu'un mur de prison, au lieu
de les exasperer comme autrefois, semblait les tranquilliser,
augmentait la sensation d'infini repos, de paix reconfortante ou
ils s'endormaient. Au moins, on n'etait pas vu des voisins, on
n'avait pas toujours devant soi des yeux d'espions a fouiller
chez vous; et ils ne se plaignaient plus, le printemps etant
venu, que de la chaleur etouffante, des reflets aveuglants du
zinc, chauffe par les premiers soleils. Apres la secousse
effroyable, qui, pendant pres de deux mois, les avait fait vivre
dans un continuel frisson, ils jouissaient beatement de cette
reaction de torpeur envahissante. Ils demandaient a ne plus
bouger, heureux d'etre, simplement, sans trembler ni souffrir.
Jamais Roubaud ne s'etait montre un employe si exact, si
consciencieux: la semaine de jour, descendu sur le quai a cinq
heures du matin, il ne remontait dejeuner qu'a dix, redescendait
a onze, allait jusqu'a cinq heures du soir, onze heures pleines
de service; la semaine de nuit, pris de cinq heures du soir a
cinq heures du matin, il n'avait meme point le court repos d'un
repas fait chez lui, car il soupait dans son bureau; et il
portait cette dure servitude avec une sorte de satisfaction, il
semblait s'y complaire, descendant aux details, voulant tout
voir, tout faire, comme s'il avait trouve un oubli a cette
fatigue, un recommencement de vie equilibree, normale. De son
cote, Severine, presque toujours seule, qui etait veuve une
semaine sur deux, qui l'autre semaine ne le voyait qu'au dejeuner
et au diner, paraissait prise d'une fievre de bonne menagere.
D'habitude, elle s'asseyait, brodait, detestant de toucher au
menage, qu'une vieille femme, la mere Simon, venait faire, de
neuf heures a midi. Mais, depuis qu'elle se retrouvait
tranquille chez elle, certaine d'y rester, des idees de
nettoyage, d'arrangement, l'occupaient. Elle ne reprenait sa
chaise qu'apres avoir furete partout. Du reste, tous deux
dormaient d'un bon sommeil. Dans leurs rares tete-a-tete, aux
repas, ainsi que les nuits ou ils couchaient ensemble, jamais ils
ne reparlaient de l'affaire; et ils devaient croire que c'etait
chose finie, enterree.

Pour Severine, surtout, l'existence redevint ainsi tres douce.
Ses paresses la reprirent, elle abandonna de nouveau le menage a
la mere Simon, en demoiselle faite seulement pour les fins
travaux d'aiguille. Elle avait commence une oeuvre interminable,
tout un couvre-pied brode, qui menacait de l'occuper sa vie
entiere. Elle se levait assez tard, heureuse de rester seule au
lit, bercee par les departs et les arrivees des trains, qui
marquaient pour elle la marche des heures, exactement, ainsi
qu'une horloge. Dans les premiers temps de son mariage, ces
bruits violents de la gare, coups de sifflet, chocs de plaques
tournantes, roulements de foudre, ces trepidations brusques,
pareilles a des tremblements de terre, qui la secouaient avec les
meubles, l'avaient affolee. Puis, peu a peu, l'habitude etait
venue, la gare sonore et frissonnante entrait dans sa vie; et,
maintenant, elle s'y plaisait, son calme etait fait de cette
agitation et de ce vacarme. Jusqu'au dejeuner, elle voyageait
d'une piece dans l'autre, causait avec la femme de menage, les
mains inertes. Puis, elle passait les longs apres-midi, assise
devant la fenetre de la salle a manger, son ouvrage le plus
souvent tombe sur les genoux, heureuse de ne rien faire. Les
semaines ou son mari remontait se coucher au petit jour, elle
l'entendait ronfler jusqu'au soir; et, du reste, c'etait devenu
pour elle les bonnes semaines, celles qu'elle vivait comme
autrefois, avant d'etre mariee, tenant toute la largeur du lit,
se recreant ensuite a son gre, libre de sa journee entiere. Elle
ne sortait presque jamais, elle n'apercevait du Havre que les
fumees des usines voisines, dont les gros tourbillons noirs
tachaient le ciel, au-dessus du faitage de zinc, qui coupait
l'horizon, a quelques metres de ses yeux. La ville etait la,
derriere cet eternel mur; elle la sentait toujours presente, son
ennui de ne pas la voir avait a la longue pris de la douceur;
cinq ou six pots de giroflees et de verveines, qu'elle cultivait
dans le cheneau de la marquise, lui faisaient un petit jardin,
fleurissant sa solitude. Parfois, elle parlait d'elle comme
d'une recluse, au fond d'un bois. Seul, a ses moments de flane,
Roubaud enjambait la fenetre; puis, filant le long du cheneau, il
allait jusqu'au bout, montait la pente de zinc, s'asseyait en
haut du pignon, au-dessus du cours Napoleon; et la, enfin, il
fumait sa pipe, en plein ciel, dominant la ville etalee a ses
pieds, les bassins plantes de la haute futaie des mats, la mer
immense, d'un vert pale, a l'infini.

Il semblait que la meme somnolence eut gagne les autres menages
d'employes, voisins des Roubaud. Ce couloir, ou soufflait
d'ordinaire un si terrible vent de commerages, s'endormait lui
aussi. Quand Philomene rendait visite a madame Lebleu, c'etait a
peine si l'on entendait le leger murmure de leurs voix.
Surprises toutes deux de voir comment tournaient les choses,
elles ne parlaient plus du sous-chef qu'avec une commiseration
dedaigneuse: bien sur que, pour lui conserver sa place, son
epouse etait allee en faire de belles, a Paris; enfin, un homme
tare maintenant, qui ne se laverait pas de certains soupcons.
Et, comme la femme du caissier avait la conviction que desormais
ses voisins n'etaient point de force a lui reprendre le logement,
elle leur temoignait simplement beaucoup de mepris, passant tres
raide, ne saluant pas; si bien qu'elle indisposa meme Philomene,
qui vint de moins en moins: elle la trouvait trop fiere, ne
s'amusait plus. Pourtant, madame Lebleu, pour s'occuper,
continuait a guetter l'intrigue de mademoiselle Guichon avec le
chef de gare, M. Dabadie, sans jamais les surprendre, d'ailleurs.
Dans le couloir, il n'y avait plus que le frolement imperceptible
de ses pantoufles de feutre. Tout s'etant ainsi ensommeille de
proche en proche, un mois se passa, de paix souveraine, comme ces
grands sommeils qui suivent les grandes catastrophes.

Mais, chez les Roubaud, un point restait, douloureux, inquietant,
un point du parquet de la salle a manger, ou leurs yeux ne
pouvaient se porter par hasard, sans qu'un malaise, de nouveau,
les troublat. C'etait, a gauche de la fenetre, la frise de chene
qu'ils avaient deplacee, puis remise, pour cacher dessous la
montre et les dix mille francs, pris sur le corps de Grandmorin,
sans compter environ trois cents francs en or, dans un
porte-monnaie. Cette montre et cet argent, Roubaud ne les avait
enleves des poches que pour faire croire au vol. Il n'etait pas
un voleur, il serait mort de faim a cote, comme il le disait,
plutot que de profiter d'un centime ou de vendre la montre.
L'argent de ce vieux, qui avait sali sa femme, dont il avait fait
justice, cet argent tache de boue et de sang, non! non! ce
n'etait pas de l'argent assez propre, pour qu'un honnete homme y
touchat. Et il ne songeait meme point a la maison de la
Croix-de-Maufras, dont il acceptait le cadeau: seul, le fait de
la victime fouillee, de ces billets emportes dans l'abomination
du meurtre, le revoltait, soulevait sa conscience, d'un mouvement
de recul et de peur. Cependant, la volonte ne lui etait pas
venue de les bruler, puis d'aller un soir jeter la montre et le
porte-monnaie a la mer. Si la simple prudence le lui
conseillait, un instinct sourd protestait en lui contre cette
destruction. Il avait un respect inconscient, jamais il ne se
serait resigne a aneantir une telle somme. D'abord, la premiere
nuit, il l'avait enfouie sous son oreiller, ne jugeant aucun coin
assez sur. Les jours suivants, il s'etait ingenie a decouvrir
des cachettes, il en changeait chaque matin, agite au moindre
bruit, dans la crainte d'une perquisition judiciaire. Jamais il
n'avait fait une pareille depense d'imagination. Puis, a bout de
ruses, las de trembler, il avait eu un jour la paresse de
reprendre l'argent et la montre, caches la veille sous la frise;
et, maintenant, pour rien au monde, il n'aurait fouille la:
c'etait comme un charnier, un trou d'epouvante et de mort, ou des
spectres l'attendaient. Il evitait meme, en marchant, de poser
les pieds sur cette feuille du parquet; car la sensation lui en
etait desagreable, il s'imaginait en recevoir dans les jambes un
leger choc. Severine, l'apres-midi, lorsqu'elle s'asseyait
devant la fenetre, reculait sa chaise, pour n'etre pas juste
au-dessus du cadavre, qu'ils gardaient ainsi dans leur plancher.
Ils n'en parlaient pas entre eux, s'efforcaient de croire qu'ils
s'y accoutumeraient, finissaient par s'irriter de le retrouver,
de le sentir a chaque heure, de plus en plus importun, sous leurs
semelles. Et ce malaise etait d'autant plus singulier, qu'ils ne
souffraient nullement du couteau, le beau couteau neuf achete par
la femme, et que le mari avait plante dans la gorge de l'amant.
Simplement lave, il trainait au fond d'un tiroir, il servait
parfois a la mere Simon, pour couper le pain.

D'ailleurs, dans cette paix ou il vivait, Roubaud venait
d'introduire une autre cause de trouble, peu a peu grandissante,
en forcant Jacques a les frequenter. Le roulement de son service
ramenait le mecanicien au Havre trois fois par semaine: le lundi,
de dix heures trente-cinq du matin a six heures vingt du soir; le
jeudi et le samedi, de onze heures cinq du soir a six heures
quarante du matin. Et, le premier lundi, apres le voyage de
Severine, le sous-chef s'etait acharne.

--Voyons, camarade, vous ne pouvez refuser de manger un morceau
avec nous... Que diable! vous avez ete tres gentil pour ma
femme, je vous dois bien un remerciement.

Deux fois en un mois, Jacques avait ainsi accepte a dejeuner. Il
semblait que Roubaud, gene des grands silences qui se faisaient
maintenant, quand il mangeait avec sa femme, eprouvat un
soulagement, des qu'il pouvait mettre un convive entre eux. Tout
de suite, il retrouvait des histoires, il causait et plaisantait.

--Revenez donc le plus souvent possible! Vous voyez bien que
vous ne nous genez pas.

Un soir, un jeudi, comme Jacques, debarbouille, allait se mettre
au lit, il avait rencontre le sous-chef flanant autour du depot;
et, malgre l'heure tardive, ce dernier, ennuye de rentrer seul,
s'etait fait accompagner jusqu'a la gare, puis avait entraine le
jeune homme chez lui. Severine, levee encore, lisait. On avait
pris un petit verre, on avait meme joue aux cartes jusqu'a minuit
passe.

Et, desormais, les dejeuners du lundi, les petites soirees du
jeudi et du samedi tournaient a l'habitude. C'etait Roubaud
lui-meme, lorsque le camarade manquait un jour, qui le guettait
pour le ramener, en lui reprochant sa negligence. Il
s'assombrissait de plus en plus, il n'etait vraiment gai qu'avec
son nouvel ami. Ce garcon qui l'avait si cruellement inquiete
d'abord, qui aurait du maintenant lui etre en execration, comme
le temoin, l'evocation vivante des choses affreuses qu'il voulait
oublier, lui etait au contraire devenu necessaire, peut-etre
justement parce qu'il savait et qu'il n'avait point parle. Cela
restait entre eux, ainsi qu'un lien tres fort, une complicite.
Souvent, le sous-chef regardait l'autre d'un air d'intelligence,
lui serrait la main avec un subit emportement, dont la violence
depassait la simple expression de leur camaraderie.

Mais surtout Jacques, dans le menage, demeurait une distraction.
Severine, elle aussi, l'accueillait gaiement, poussait un leger
cri, des son entree, en femme qu'un plaisir reveille. Elle
lachait tout, sa broderie, son livre, s'echappait, en paroles et
en rires, de la grise somnolence ou elle passait les journees.

--Ah! que c'est gentil d'etre venu! J'ai entendu l'express,
j'ai pense a vous.

Quand il dejeunait, c'etait fete. Elle connaissait deja ses
gouts, sortait elle-meme pour lui avoir des oeufs frais: tout
cela tres gentiment, en bonne menagere qui recoit l'ami de la
maison, sans qu'il put y voir encore autre chose que l'envie
d'etre aimable et le besoin de se distraire.

--Vous savez, lundi, revenez! il y aura de la creme.

Seulement, lorsque, au bout d'un mois, il fut la, installe, la
separation s'aggrava entre les Roubaud. La femme, de plus en
plus, se plaisait au lit toute seule, s'arrangeait pour s'y
rencontrer le moins possible avec son mari; et ce dernier, si
ardent, si brutal aux premiers temps du mariage, ne faisait rien
pour l'y retenir. Il l'avait aimee sans delicatesse, elle s'y
etait resignee avec sa soumission de femme complaisante, pensant
que les choses devaient etre ainsi, n'y goutant du reste aucun
plaisir. Mais, depuis le crime, cela, sans qu'elle sut pourquoi,
lui repugnait beaucoup. Elle en etait enervee, effrayee. Un
soir, comme la bougie n'etait pas eteinte, elle cria: sur elle,
dans cette face rouge, convulsee, elle avait cru revoir la face
de l'assassin; et, des lors, elle trembla chaque fois, elle eut
l'horrible sensation du meurtre, comme s'il l'eut renversee, un
couteau au poing. C'etait fou, mais son coeur battait
d'epouvante. De moins en moins, d'ailleurs, il abusait d'elle,
la sentant trop retive pour s'y plaire. Une fatigue, une
indifference, ce que l'age amene, il semblait que la crise
affreuse, le sang repandu, l'eut produit entre eux. Les nuits ou
ils ne pouvaient eviter le lit commun, ils se tenaient aux deux
bords. Et Jacques, certainement, aidait a consommer ce divorce,
en les tirant par sa presence de l'obsession ou ils etaient
d'eux-memes. Il les delivrait l'un de l'autre.

Roubaud, cependant, vivait sans remords. Il avait eu seulement
peur des suites, avant que l'affaire fut classee; et sa grande
inquietude etait surtout de perdre sa place. A cette heure, il
ne regrettait rien. Peut-etre, pourtant, s'il avait du
recommencer l'affaire, n'y aurait-il point mele sa femme; car les
femmes s'effarent tout de suite, la sienne lui echappait, parce
qu'il lui avait mis aux epaules un poids trop lourd. Il serait
reste le maitre, en ne descendant pas avec elle jusqu'a la
camaraderie terrifiee et querelleuse du crime. Mais les choses
etaient ainsi, il fallait s'y accommoder; d'autant plus qu'il
devait faire un veritable effort pour se replacer dans l'etat
d'esprit ou il etait, lorsque, apres l'aveu, il avait juge le
meurtre necessaire a sa vie. S'il n'avait pas tue l'homme, il
lui semblait alors qu'il n'aurait pas pu vivre. Aujourd'hui que
sa flamme jalouse etait morte, qu'il n'en retrouvait pas
l'intolerable brulure, envahi d'un engourdissement, comme si le
sang de son coeur se fut epaissi de tout le sang verse, cette
necessite du meurtre ne lui apparaissait plus si evidente. Il en
arrivait a se demander si cela valait vraiment la peine de tuer.
Ce n'etait, d'ailleurs, pas meme un repentir, une desillusion au
plus, l'idee qu'on fait souvent des choses inavouables pour etre
heureux, sans le devenir davantage. Lui, si bavard, tombait a de
longs silences, a des reflexions confuses, d'ou il sortait plus
sombre. Tous les jours, a present, pour eviter apres les repas
de rester face a face avec sa femme, il montait sur la marquise,
allait s'asseoir en haut du pignon; et, dans les souffles du
large, berce de vagues reveries, il fumait des pipes, en
regardant, par-dessus la ville, les paquebots se perdre a
l'horizon, vers les mers lointaines.

Un soir, Roubaud eut un reveil de sa jalousie farouche
d'autrefois. Comme il etait alle chercher Jacques au depot, et
qu'il le ramenait prendre chez lui un petit verre, il rencontra,
descendant l'escalier, Henri Dauvergne, le conducteur-chef.
Celui-ci parut trouble, expliqua qu'il venait de voir madame
Roubaud, pour une commission dont l'avaient charge ses soeurs.
La verite etait que, depuis quelque temps, il poursuivait
Severine, dans l'espoir de la vaincre.

Des la porte, le sous-chef apostropha violemment sa femme.

--Qu'est-il encore monte faire, celui-la? Tu sais qu'il
m'embete!

--Mais, mon ami, c'est pour un dessin de broderie...

--De la broderie, on lui en fichera! Est-ce que tu me crois
assez bete pour ne pas comprendre ce qu'il vient chercher ici?...
Et toi, prends garde!

Il marchait sur elle, les poings serres, et elle reculait, toute
blanche, etonnee de l'eclat de cet emportement, dans la calme
indifference ou ils vivaient l'un et l'autre. Mais il s'apaisait
deja, il s'adressait a son compagnon.

--C'est vrai, des gaillards qui tombent dans un menage, avec
l'air de croire que la femme va tout de suite se jeter a leur
tete, et que le mari, tres honore, fermera les yeux! Moi, ca me
fait bouillir le sang... Voyez-vous, dans un cas pareil,
j'etranglerais ma femme, oh! du coup! Et que ce petit monsieur
n'y revienne pas, ou je lui regle son affaire... N'est-ce pas?
c'est degoutant.

Jacques, tres gene de la scene, ne savait quelle contenance
tenir. Etait-ce pour lui, cette exageration de colere? le mari
voulait-il lui donner un avertissement? Il se rassura, lorsque
ce dernier reprit d'une voix gaie:

--Grande bete, je sais bien que tu le flanquerais toi-meme a la
porte... Va, donne-nous des verres, trinque avec nous.

Il tapait sur l'epaule de Jacques, et Severine, remise elle
aussi, souriait aux deux hommes. Puis, ils burent ensemble, ils
passerent une heure tres douce.

Ce fut ainsi que Roubaud rapprocha sa femme et le camarade, d'un
air de bonne amitie, sans paraitre songer aux suites possibles.
Cette question de la jalousie devint justement la cause d'une
intimite plus etroite, de toute une tendresse secrete, resserree
de confidences, entre Jacques et Severine; car celui-ci, l'ayant
revue, le surlendemain, la plaignit d'avoir ete si brutalement
traitee, tandis qu'elle, les yeux noyes, confessait, par le
debordement involontaire de ses plaintes, combien peu elle avait
trouve de bonheur dans son menage. Des ce moment, ils eurent un
sujet de conversation a eux seuls, une complicite d'amitie, ou
ils finissaient par s'entendre sur un signe. A chaque visite, il
l'interrogeait d'un regard, pour savoir si elle n'avait eu aucun
sujet nouveau de tristesse. Elle repondait de meme, d'un simple
mouvement des paupieres. Puis, leurs mains se chercherent
derriere le dos du mari, ils s'enhardirent, ils correspondirent
par de longues pressions, en se disant, du bout de leurs doigts
tiedes, l'interet croissant qu'ils prenaient aux moindres petits
faits de leur existence. Rarement, ils avaient la fortune de se
rencontrer une minute, en dehors de la presence de Roubaud.
Toujours ils le retrouvaient la, entre eux, dans cette salle a
manger melancolique; et ils ne faisaient rien pour lui echapper,
n'ayant pas meme la pensee de se donner un rendez-vous, au fond
de quelque coin recule de la gare. C'etait, jusque-la, une
affection veritable, un entrainement de sympathie vive, qu'il
genait a peine, puisqu'un regard, un serrement de main, leur
suffisait encore pour se comprendre.

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