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Annual Bibliography of Commonwealth Literature 2007
This paper argues that discourses of love in Ghanaian market literature for youth offer a view into complex negotiations of agency and empowerment. Drawing on Deborah Durham's notion of youth as "social `shifters'" and Francis Nyamnjoh's conception of the "interconnectedness" of agency, I take Ghanaian market literature as one specific case of how African literature for youth foregrounds questions of continuity and change as African societies enter into increasingly complex global relations. In this literature for youth, received notions of love, often constructed out of impressions from American pop and hip hop music, carry new notions of agency that compete with existing "domesticated" forms. Authors like Ike Tandoh and Evelyn Tay employ discourses of love to offer youth alternative avenues for empowerment in a context of socio-economic disenfranchizement. In a creative process of "straddling", this writing both reveals and reproduces the contradictions that obtain in youth configurations of agency.

La Bete Humaine

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Lorsque Severine eut tire le bouton du timbre, une nouvelle
terreur la glaca. Mais, deja, un valet la faisait asseoir dans
une antichambre, apres avoir pris son nom. Et, par les portes
doucement entrebaillees, elle entendit tres distinctement la
conversation vive de deux voix. Le silence etait retombe,
profond, absolu. Elle ne distinguait plus que le battement sourd
de ses tempes, elle se disait que le juge etait encore en
conference, qu'on allait la faire attendre longtemps sans doute;
et cette attente lui devenait intolerable. Puis, tout d'un coup,
elle eut une surprise: le valet l'appelait et l'introduisait.
Certainement, le juge n'etait pas sorti. Elle le devinait la,
cache derriere une porte.

C'etait un grand cabinet de travail, avec des meubles noirs,
garni d'un tapis epais, de portieres lourdes, si severe et si
clos, que pas un bruit du dehors n'y penetrait. Pourtant, il y
avait des fleurs, des roses pales, dans une corbeille de bronze.
Et cela indiquait comme une grace cachee, un gout de la vie
aimable, derriere cette severite. Le maitre de la maison etait
debout, tres correctement serre dans sa redingote, severe lui
aussi, avec sa figure mince, que ses favoris grisonnants
elargissaient un peu, mais d'une elegance d'ancien beau, reste
svelte, d'une distinction que l'on sentait souriante, sous la
raideur voulue de la tenue officielle. Dans le demi-jour de la
piece, il avait l'air tres grand.

Severine, en entrant, fut oppressee par l'air tiede, etouffe sous
les tentures; et elle ne vit que M. Camy-Lamotte, qui la
regardait s'approcher. Il ne fit pas un geste pour l'inviter a
s'asseoir, il mit une affectation a ne pas ouvrir la bouche le
premier, attendant qu'elle expliquat le motif de sa visite. Cela
prolongea le silence; et, par l'effet d'une reaction violente,
elle se trouva subitement maitresse d'elle-meme dans le peril,
tres calme, tres prudente.

--Monsieur, dit-elle, vous m'excuserez, si j'ai la hardiesse de
venir me rappeler a votre bienveillance. Vous savez la perte
irreparable que j'ai faite, et dans l'abandon ou je me trouve
maintenant, j'ai ose songer a vous pour nous defendre, pour nous
continuer un peu de la protection de votre ami, de mon protecteur
si regrette.

M. Camy-Lamotte ne put alors que la faire asseoir, d'un geste,
car cela etait dit sur un ton parfait, sans exageration
d'humilite ni de chagrin, avec un art inne de l'hypocrisie
feminine. Mais il ne parlait toujours pas, il s'etait assis
lui-meme, attendant encore. Elle continua, voyant qu'elle devait
preciser.

--Je me permets de rafraichir vos souvenirs, en vous rappelant
que j'ai eu l'honneur de vous voir a Doinville. Ah! c'etait un
heureux temps pour moi!... Aujourd'hui, les jours mauvais sont
arrives, et je n'ai que vous, monsieur, je vous implore au nom de
celui que nous avons perdu. Vous qui l'avez aime, achevez sa
bonne oeuvre, remplacez-le aupres de moi.

Il l'ecoutait, il la regardait, et tous ses soupcons etaient
ebranles, tellement elle lui semblait naturelle, charmante dans
ses regrets et dans ses supplications. Le billet decouvert par
lui, au milieu des papiers de Grandmorin, ces deux lignes non
signees, lui avait paru ne pouvoir etre que d'elle, dont il
savait les complaisances pour le president; et, tout a l'heure,
l'annonce seule de sa visite avait acheve de le convaincre. Il
ne venait d'interrompre son entretien avec le juge que pour
confirmer sa certitude. Mais comment la croire coupable, a la
voir de la sorte, si paisible et si douce?

Il voulut en avoir l'intelligence nette. Et, tout en gardant son
air de severite:

--Expliquez-vous, madame... Je me souviens parfaitement, je ne
demande pas mieux que de vous etre utile, si rien ne s'y oppose.

Alors, tres nettement, Severine conta comme quoi son mari etait
menace d'une destitution. On le jalousait beaucoup, a cause de
son merite et de la haute protection qui, jusque-la, l'avait
couvert. Maintenant qu'on le croyait sans defense, on esperait
triompher, on redoublait d'efforts. Elle ne nommait personne, du
reste; elle parlait en termes mesures, malgre l'imminence du
peril. Pour qu'elle se fut ainsi decidee a faire le voyage de
Paris, il fallait qu'elle fut bien convaincue de la necessite
d'agir au plus vite. Peut-etre le lendemain ne serait-il plus
temps: c'etait immediatement qu'elle reclamait aide et secours.
Tout cela avec une telle abondance de faits logiques et de bonnes
raisons, qu'il semblait en verite impossible qu'elle se fut
derangee dans un autre but.

M. Camy-Lamotte etudiait jusqu'aux petits battements
imperceptibles de ses levres; et il porta le premier coup:

--Mais enfin pourquoi la Compagnie congedierait-elle votre mari?
Elle n'a rien de grave a lui reprocher.

Elle aussi ne le quittait pas du regard, epiant les moindres plis
de son visage, se demandant s'il avait trouve la lettre; et,
malgre l'innocence de la question, ce fut brusquement une
conviction, chez elle, que la lettre etait la, dans un meuble de
ce cabinet: il savait, car il lui tendait un piege, desirant voir
si elle oserait parler des vraies raisons du renvoi. D'ailleurs,
il avait trop accentue le ton, et elle s'etait sentie fouillee
jusqu'a l'ame par ses yeux pales d'homme fatigue.

Bravement, elle marcha au peril.

--Mon Dieu! monsieur, c'est bien monstrueux, mais on nous a
soupconnes d'avoir tue notre bienfaiteur, a cause de ce
malheureux testament. Nous n'avons pas eu de peine a demontrer
notre innocence. Seulement, il reste toujours quelque chose de
ces accusations abominables, et la Compagnie craint sans doute le
scandale.

Il fut de nouveau surpris, demonte, par cette franchise, surtout
par la sincerite de l'accent. En outre, l'ayant jugee, au
premier coup d'oeil, d'une figure mediocre, il commencait a la
trouver extremement seduisante, avec la soumission complaisante
de ses yeux bleus, sous l'energie noire de sa chevelure. Et il
songeait a son ami Grandmorin, saisi d'une jalouse admiration:
comment diable ce gaillard-la, son aine de dix ans, avait-il eu
jusqu'a sa mort des creatures pareilles, lorsque lui devait
renoncer deja a ces joujoux, pour ne pas y perdre le reste de ses
moelles? Elle etait vraiment tres charmante, tres fine, et il
laissait percer le sourire de l'amateur aujourd'hui desinteresse,
sous son grand air froid de fonctionnaire, ayant sur les bras une
affaire si facheuse.

Mais Severine, par une bravade de femme qui sent sa force, eut le
tort d'ajouter:

--Des gens comme nous ne tuent pas pour de l'argent. Il aurait
fallu un autre motif, et il n'y en avait pas, de motif.

Il la regarda, vit trembler les coins de sa bouche. C'etait
elle. Des lors, sa conviction fut absolue. Et elle-meme comprit
immediatement qu'elle s'etait livree, a la facon dont il avait
cesse de sourire, le menton nerveusement pince. Elle en eprouva
une defaillance, comme si tout son etre l'abandonnait. Pourtant,
elle restait le buste droit sur sa chaise, elle entendait sa voix
continuer a causer du meme ton egal, disant les mots qu'il
fallait dire. La conversation se poursuivait, mais desormais ils
n'avaient plus rien a s'apprendre; et, sous les paroles
quelconques, tous deux ne parlaient plus que des choses qu'ils ne
disaient point. Il avait la lettre, c'etait elle qui l'avait
ecrite. Cela sortait meme de leurs silences.

--Madame, reprit-il enfin, je ne refuse pas d'intervenir pres de
la Compagnie, si vraiment vous etes digne d'interet. J'attends
justement ce soir le chef de l'exploitation, pour une autre
affaire... Seulement, j'aurais besoin de quelques notes. Tenez!
ecrivez-moi le nom, l'age, les etats de service de votre mari,
enfin tout ce qui peut me mettre au courant de votre situation.

Et il poussa devant elle un petit gueridon, en cessant de la
regarder, pour ne point l'effrayer trop. Elle avait fremi: il
voulait une page de son ecriture, afin de la comparer a la
lettre. Un instant, elle chercha desesperement un pretexte,
resolue a ne pas ecrire. Puis, elle reflechit: a quoi bon?
puisqu'il savait. On aurait toujours quelques lignes d'elle.
Sans aucun trouble apparent, de l'air le plus simple du monde,
elle ecrivit ce qu'il demandait; tandis que, debout derriere
elle, il reconnaissait parfaitement l'ecriture, plus haute, moins
tremblee que celle du billet. Et il finissait par la trouver
tres brave, cette petite femme fluette; il souriait de nouveau,
maintenant qu'elle ne pouvait le voir, de son sourire d'homme que
le charme seul touchait encore, dans son insouciance experimentee
de toutes choses. Au fond, rien ne valait la fatigue d'etre
juste. Il veillait uniquement au decor du regime qu'il servait.

--Eh bien! madame, remettez-moi cela, je m'informerai, j'agirai
pour le mieux.

--Je vous suis tres reconnaissante, monsieur... Alors, vous
obtiendrez le maintien de mon mari, je puis considerer l'affaire
comme arrangee?

--Ah! par exemple non! je ne m'engage a rien... Il faut que je
voie, que je reflechisse.

En effet, il etait hesitant, il ne savait quel parti il allait
prendre a l'egard du menage. Et elle n'avait plus qu'une
angoisse, depuis qu'elle se sentait a sa merci: cette hesitation,
l'alternative d'etre sauvee ou perdue par lui, sans pouvoir
deviner les raisons qui le decideraient.

--Oh! monsieur, songez a notre tourment. Vous ne me laisserez
pas partir, avant de m'avoir donne une certitude.

--Mon Dieu! si, madame. Je n'y puis rien. Attendez.

Il la poussait vers la porte. Elle s'en allait, desesperee,
bouleversee, sur le point de tout avouer a voix haute, dans un
besoin immediat de le forcer a dire nettement ce qu'il comptait
faire d'eux. Pour rester une minute encore, esperant trouver un
detour, elle s'ecria:

--J'oubliais, je desirais vous demander un conseil, a propos de
ce malheureux testament... Pensez-vous que nous devions refuser
le legs?

--La loi est pour vous, repondit-il prudemment. C'est chose
d'appreciation et de circonstance.

Elle etait sur le seuil, elle tenta un dernier effort.

--Monsieur, je vous en supplie, ne me laissez pas partir ainsi,
dites-moi si je dois esperer.

D'un geste d'abandon, elle lui avait pris la main. Il se
degagea. Mais elle le regardait avec de beaux yeux, si ardents
de priere, qu'il en fut remue.

--Eh bien! revenez a cinq heures. Peut-etre aurai-je quelque
chose a vous dire.

Elle partit, elle quitta l'hotel, plus angoissee encore qu'elle
n'y etait venue. La situation s'etait precisee, et son sort
demeurait en suspens, sous la menace d'une arrestation peut-etre
immediate. Comment vivre jusqu'a cinq heures? La pensee de
Jacques, qu'elle avait oublie, se reveilla en elle tout d'un
coup: encore un qui pouvait la perdre, si on l'arretait! Bien
qu'il fut a peine deux heures et demie, elle se hata de monter la
rue du Rocher, vers la rue Cardinet.

M. Camy-Lamotte, reste seul, s'etait arrete devant son bureau.
Familier des Tuileries, ou sa fonction de secretaire general du
ministere de la justice le faisait mander presque journellement,
tout aussi puissant que le ministre, employe meme a des besognes
plus intimes, il savait combien cette affaire Grandmorin irritait
et inquietait, en haut lieu. Les journaux de l'opposition
continuaient a mener une campagne bruyante, les uns accusant la
police d'etre tellement occupee a la surveillance politique
qu'elle n'avait plus le temps d'arreter les assassins, les autres
fouillant la vie du president, donnant a entendre qu'il etait de
la cour, ou regnait la plus basse debauche; et cette campagne
devenait vraiment desastreuse, a mesure que les elections
approchaient. Aussi avait-on exprime au secretaire general le
desir formel d'en finir au plus vite, n'importe comment. Le
ministre s'etant decharge sur lui de cette affaire delicate, il
se trouvait etre l'unique maitre de la decision a prendre, sous
sa responsabilite, il est vrai: ce qui meritait examen, car il ne
doutait pas de payer pour tout le monde, s'il se montrait
maladroit.

Toujours songeur, M. Camy-Lamotte alla ouvrir la porte de la
piece voisine, ou M. Denizet attendait. Et celui-ci, qui avait
ecoute, s'ecria, en rentrant:

--Je vous le disais bien, on a eu tort de soupconner ces
gens-la... Cette femme ne songe evidemment qu'a sauver son mari
d'un renvoi possible. Elle n'a pas eu une parole suspecte.

Le secretaire general ne repondit pas tout de suite. Absorbe,
ses regards sur le juge, dont la face lourde, aux minces levres,
le frappait, il pensait maintenant a cette magistrature, qu'il
avait en la main comme chef occulte du personnel, et il
s'etonnait qu'elle fut encore si digne dans sa pauvrete, si
intelligente dans son engourdissement professionnel. Mais
celui-ci, vraiment, si fin qu'il se crut, avec ses yeux voiles
d'epaisses paupieres, avait la passion tenace, quand il croyait
tenir la verite.

--Alors, reprit M. Camy-Lamotte, vous persistez a voir le
coupable dans ce Cabuche?

M. Denizet eut un sursaut d'etonnement.

--Oh! certes!... Tout l'accable. Je vous ai enumere les
preuves, elles sont, j'oserai dire, classiques, car pas une ne
manque... J'ai bien cherche s'il y avait un complice, une femme
dans le coupe, ainsi que vous me le faisiez entendre. Cela
semblait s'accorder avec la deposition d'un mecanicien, un homme
qui a entrevu la scene du meurtre; mais, habilement interroge par
moi, cet homme n'a pas persiste dans sa declaration premiere, et
il a meme reconnu la couverture de voyage, comme etant la masse
noire dont il avait parle... oh! Oui, certes, Cabuche est le
coupable, d'autant plus que, si nous ne l'avons pas, nous n'avons
personne.

Jusque-la, le secretaire general avait attendu, pour lui donner
connaissance de la preuve ecrite qu'il possedait; et, maintenant
que sa conviction etait faite, il se hatait moins encore
d'etablir la verite. A quoi bon ruiner la piste fausse de
l'instruction, si la vraie piste devait conduire a des embarras
plus grands? Tout cela etait a examiner d'abord.

--Mon Dieu! reprit-il avec son sourire d'homme fatigue, je veux
bien admettre que vous soyez dans le vrai... Je vous ai
seulement fait venir pour etudier avec vous certains points
graves. Cette affaire est exceptionnelle, et la voici devenue
toute politique: vous le sentez, n'est-ce pas? Nous allons donc
nous trouver peut-etre forces d'agir en hommes de gouvernement...
Voyons, en toute franchise, d'apres vos interrogatoires, cette
fille, la maitresse de ce Cabuche, a ete violentee, hein?

Le juge eut sa moue d'homme fin, tandis que ses yeux
disparaissaient a demi derriere ses paupieres.

--Dame! je crois que le president l'avait mise en un vilain
etat, et cela ressortira surement du proces... Ajoutez que, si
la defense est confiee a un avocat de l'opposition, on peut
s'attendre a un deballage d'histoires facheuses, car ce ne sont
pas ces histoires qui manquent, la-bas, dans notre pays.

Ce Denizet n'etait pas si bete, quand il n'obeissait plus a la
routine du metier, tronant dans l'absolu de sa perspicacite et de
sa toute-puissance. Il avait compris pourquoi on le mandait, non
au ministere de la justice, mais au domicile particulier du
secretaire general.

--Enfin, conclut-il, voyant que ce dernier ne bronchait pas, nous
aurons une affaire assez malpropre.

M. Camy-Lamotte se contenta de hocher la tete. Il etait en train
de calculer les resultats de l'autre proces, celui des Roubaud.
A coup sur, si le mari passait aux assises, il dirait tout, sa
femme debauchee elle aussi, lorsqu'elle etait jeune fille, et
l'adultere ensuite, et la rage jalouse qui devait l'avoir pousse
au meurtre; sans compter qu'il ne s'agissait plus d'une
domestique et d'un repris de justice, que cet employe, marie a
cette jolie femme, allait mettre en cause tout un coin de la
bourgeoisie et du monde des chemins de fer. Puis, savait-on
jamais sur quoi l'on marchait, avec un homme comme le president?
Peut-etre tomberait-on dans des abominations imprevues. Non,
decidement, l'affaire des Roubaud, des vrais coupables, etait
plus sale encore. C'etait chose resolue, il l'ecartait,
absolument. A en retenir une, il aurait penche pour que l'on
gardat l'affaire de l'innocent Cabuche.

--Je me rends a votre systeme, dit-il enfin a M. Denizet. Il y
a, en effet, de fortes presomptions contre le carrier, s'il avait
a exercer une vengeance legitime... Mais que tout cela est
triste, mon Dieu! et que de boue il faudrait remuer!... Je sais
bien que la justice doit rester indifferente aux consequences, et
que, planant au-dessus des interets...

Il n'acheva pas, termina du geste, pendant que le juge,
silencieux a son tour, attendait d'un air morne les ordres qu'il
sentait venir. Du moment ou l'on acceptait sa verite a lui,
cette creation de son intelligence, il etait pret a faire aux
necessites gouvernementales le sacrifice de l'idee de justice.
Mais le secretaire, malgre son habituelle adresse en ces sortes
de transactions, se hata un peu, parla trop vite, en maitre obei.

--Enfin, on desire un non-lieu... Arrangez les choses pour que
l'affaire soit classee.

--Pardon, monsieur, declara M. Denizet, je ne suis plus le maitre
de l'affaire, elle depend de ma conscience.

Tout de suite, M. Camy-Lamotte sourit, redevenant correct, avec
cet air desabuse et poli qui semblait se moquer du monde.

--Sans doute. Aussi est-ce a votre conscience que je m'adresse.

Je vous laisse prendre la decision qu'elle vous dictera, certain
que vous peserez equitablement le pour et le contre, en vue du
triomphe des saines doctrines et de la morale publique... Vous
savez, mieux que moi, qu'il est parfois heroique d'accepter un
mal, si l'on ne veut pas tomber dans un pire... Enfin, on ne
fait appel en vous qu'au bon citoyen, a l'honnete homme.
Personne ne songe a peser sur votre independance, et c'est
pourquoi je repete que vous etes le maitre absolu de l'affaire,
comme du reste l'a voulu la loi.

Jaloux de ce pouvoir illimite, surtout lorsqu'il etait pres d'en
user mal, le juge accueillait chacune de ces phrases d'un
hochement de tete satisfait.

--D'ailleurs, continua l'autre, avec un redoublement de bonne
grace dont l'exageration devenait ironique, nous savons a qui
nous nous adressons. Voici longtemps que nous suivons vos
efforts, et je puis me permettre de vous dire que nous vous
appellerions des maintenant a Paris, s'il y avait une vacance.

M. Denizet eut un mouvement. Quoi donc? s'il rendait le service
demande, on n'allait pas combler sa grande ambition, son reve
d'un siege a Paris. Mais, deja, M. Camy-Lamotte ajoutait, ayant
compris:

--Votre place y est marquee, c'est une question de temps...
Seulement, puisque j'ai commence a etre indiscret, je suis
heureux de vous annoncer que vous etes porte pour la croix, au 15
aout prochain.

Un instant, le juge se consulta. Il aurait prefere l'avancement,
car il calculait qu'il y avait au bout une augmentation d'environ
cent soixante-six francs par mois; et, dans la misere decente ou
il vivait, c'etait plus de bien-etre, sa garde-robe renouvelee,
sa bonne Melanie mieux nourrie, moins acariatre. Mais la croix,
pourtant, etait bonne a prendre. Puis, il avait une promesse.
Et lui qui ne se serait pas vendu, nourri dans la tradition de
cette magistrature honnete et mediocre, il cedait tout de suite a
une simple esperance, a l'engagement vague que l'administration
prenait de le favoriser. La fonction judiciaire n'etait plus
qu'un metier comme un autre, et il trainait le boulet de
l'avancement, en solliciteur affame, toujours pret a plier sous
les ordres du pouvoir.

--Je suis tres touche, murmura-t-il, veuillez le dire a monsieur
le ministre.

Il s'etait leve, sentant que, maintenant, tout ce qu'ils
pourraient ajouter l'un et l'autre les generait.

--Alors, conclut-il, les yeux eteints, la face morte, je vais
achever mon enquete, en tenant compte de vos scrupules.
Naturellement, si nous n'avons pas des faits absolus prouves
contre Cabuche, il vaudra mieux ne pas risquer le scandale
inutile d'un proces... On le relachera, on continuera de le
surveiller.

Le secretaire general, sur le seuil, acheva de se montrer tout a
fait aimable.

--Monsieur Denizet, nous nous en remettons completement a votre
grand tact et a votre haute honnetete.

Lorsqu'il se retrouva seul, M. Camy-Lamotte eut la curiosite,
inutile maintenant d'ailleurs, de comparer la page ecrite par
Severine, avec le billet sans signature, qu'il avait decouvert
dans les papiers du president Grandmorin. La ressemblance etait
complete. Il replia la lettre, la serra soigneusement, car, s'il
n'en avait souffle mot au juge d'instruction, il jugeait qu'une
arme pareille etait bonne a garder. Et, comme le profil de cette
petite femme, si frele et si forte dans sa resistance nerveuse,
s'evoquait devant lui, il eut son haussement d'epaules indulgent
et railleur. Ah! ces creatures, quand elles veulent! Severine,
a trois heures moins vingt, s'etait trouvee en avance, rue
Cardinet, au rendez-vous qu'elle avait donne a Jacques. Il
habitait la, tout en haut d'une grande maison, une etroite
chambre, ou il ne montait guere que le soir pour se coucher; et
encore decouchait-il deux fois par semaine, les deux nuits qu'il
passait au Havre, entre l'express du soir et l'express du matin.
Ce jour-la pourtant, trempe d'eau, brise de fatigue, il etait
rentre se jeter sur son lit. De sorte que Severine l'aurait
peut-etre attendu vainement, si la querelle d'un menage voisin,
un mari qui assommait sa femme, hurlante, ne l'avait reveille.
Il s'etait debarbouille et vetu de fort mechante humeur, l'ayant
reconnue en bas, sur le trottoir, en regardant par la fenetre de
sa mansarde.

--Enfin, c'est vous! s'ecria-t-elle, quand elle le vit deboucher
de la porte cochere. Je craignais d'avoir mal compris... Vous
m'aviez bien dit au coin de la rue Saussure...

Et, sans attendre sa reponse, levant les yeux sur la maison:

--C'est donc la que vous demeurez?

Il avait, sans le lui dire, fixe ainsi le rendez-vous devant sa
porte, parce que le depot, ou ils devaient aller ensemble, se
trouvait presque en face. Mais sa question le gena, il s'imagina
qu'elle allait pousser la bonne camaraderie jusqu'a lui demander
de voir sa chambre. Celle-ci etait si sommairement meublee et si
en desordre, qu'il en avait honte.

--Oh! je ne demeure pas, je perche, repondit-il.
Depechons-nous, je crains que le chef ne soit deja sorti.

En effet, lorsqu'ils se presenterent a la petite maison que ce
dernier occupait, derriere le depot, dans l'enceinte de la gare,
ils ne le trouverent pas; et, inutilement, ils allerent de hangar
en hangar: partout on leur dit de revenir vers quatre heures et
demie, s'ils voulaient etre certains de le rencontrer aux
ateliers de reparation.

--C'est bien, nous reviendrons, declara Severine.

Puis, quand elle fut de nouveau dehors, seule en compagnie de
Jacques:

--Si vous etes libre, ca ne vous fait rien que je reste a
attendre avec vous?

Il ne pouvait refuser, et d'ailleurs, malgre l'inquietude sourde
qu'elle lui causait, elle exercait sur lui un charme grandissant
et si fort, que la maussaderie volontaire ou il s'etait promis de
s'enfermer, s'en allait a ses doux regards. Celle-la, avec sa
longue figure tendre et peureuse, devait aimer comme un chien
fidele, qu'on n'a pas meme le courage de battre.

--Sans doute, je ne vous quitte pas, repondit-il d'un ton moins
brusque. Seulement, nous avons plus d'une heure a perdre...
Voulez-vous entrer dans un cafe?

Elle lui souriait, heureuse de le sentir enfin cordial.
Vivement, elle se recria.

--Oh! non, non, je ne veux pas m'enfermer... J'aime mieux
marcher a votre bras, dans les rues, ou vous voudrez.

Et elle lui prit le bras d'elle-meme, gentiment. Maintenant
qu'il n'etait plus noir du voyage, elle le trouvait distingue,
avec sa mise d'employe a l'aise, son air bourgeois, que relevait
une sorte de fierte libre, l'habitude du grand air et du danger
brave chaque jour. Jamais elle n'avait si bien remarque qu'il
etait beau garcon, le visage rond et regulier, les moustaches
tres brunes sur la peau blanche; et, seuls, ses yeux fuyants, ses
yeux semes de points d'or, qui se detournaient d'elle,
continuaient a la mettre en defiance. S'il evitait de la
regarder en face, etait-ce donc qu'il ne voulait pas s'engager,
rester maitre d'agir a sa guise, meme contre elle? Des ce
moment, dans l'incertitude ou elle etait encore, reprise d'un
frisson, chaque fois qu'elle songeait a ce cabinet de la rue du
Rocher ou sa vie se decidait, elle n'eut plus qu'un but, sentir a
elle, tout a elle, l'homme qui lui donnait le bras, obtenir que,
lorsqu'elle levait la tete, il laissat ses yeux dans les siens,
profondement. Alors, il lui appartiendrait. Elle ne l'aimait
point, elle ne pensait pas meme a cela. Simplement, elle
s'efforcait de faire de lui sa chose, pour n'avoir plus a le
craindre.

Quelques minutes, ils marcherent sans parler, dans le continuel
flot de passants qui encombre ce quartier populeux. Parfois, ils
etaient forces de descendre du trottoir; et ils traversaient la
chaussee, au milieu des voitures. Puis, ils se trouverent devant
le square des Batignolles, presque desert a cette epoque de
l'annee. Le ciel pourtant, lave par le deluge du matin, etait
d'un bleu tres doux; et, sous le tiede soleil de mars, les lilas
bourgeonnaient.

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