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Annual Bibliography of Commonwealth Literature 2007
This paper argues that discourses of love in Ghanaian market literature for youth offer a view into complex negotiations of agency and empowerment. Drawing on Deborah Durham's notion of youth as "social `shifters'" and Francis Nyamnjoh's conception of the "interconnectedness" of agency, I take Ghanaian market literature as one specific case of how African literature for youth foregrounds questions of continuity and change as African societies enter into increasingly complex global relations. In this literature for youth, received notions of love, often constructed out of impressions from American pop and hip hop music, carry new notions of agency that compete with existing "domesticated" forms. Authors like Ike Tandoh and Evelyn Tay employ discourses of love to offer youth alternative avenues for empowerment in a context of socio-economic disenfranchizement. In a creative process of "straddling", this writing both reveals and reproduces the contradictions that obtain in youth configurations of agency.

La Bete Humaine

E >> Emile Zola >> La Bete Humaine

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--Sa barbe entiere, non, non! Pas de barbe du tout, je crois.

Jacques comprit que la meme question allait lui etre posee. Que
dirait-il? car il aurait bien jure, lui, que l'homme portait
toute sa barbe. En somme, ces gens ne l'interessaient point,
pourquoi ne pas dire la verite? Mais, comme il detournait ses
yeux du mari, il rencontra le regard de la femme; et il lut, dans
ce regard, une supplication si ardente, un don si entier de toute
la personne, qu'il en fut bouleverse. Son frisson ancien le
reprenait: l'aimait-il donc, etait-ce donc celle-la qu'il
pourrait aimer, comme on aime d'amour, sans un monstrueux desir
de destruction? Et, a ce moment, par un singulier contrecoup de
son trouble, il lui sembla que sa memoire s'obscurcissait, il ne
retrouvait plus l'assassin dans Roubaud. La vision redevenait
vague, un doute le prenait, a ce point qu'il se serait
mortellement repenti d'avoir parle.

M. Denizet posait la question:

--L'homme avait-il sa barbe entiere, comme monsieur Roubaud?

Et il repondit de bonne foi:

--Monsieur, en verite, je ne puis pas dire. Encore un coup, cela
a ete trop rapide. Je ne sais rien, je ne veux rien affirmer.

Mais M. Denizet s'enteta, car il desirait en finir avec le
soupcon sur le sous-chef. Il poussa celui-ci, il poussa le
mecanicien, arriva a obtenir du premier un signalement complet de
l'assassin, grand, fort, sans barbe, vetu d'une blouse, en tout
le contraire de son propre signalement; tandis qu'il ne tirait
plus du second que des monosyllabes evasifs, qui donnaient de la
force aux affirmations de l'autre. Et le juge en revenait a sa
conviction premiere: il etait sur la bonne piste, le portrait que
le temoin faisait de l'assassin se trouvait etre si exact, que
chaque trait nouveau ajoutait a la certitude. C'etait ce menage,
soupconne injustement, qui, par sa deposition accablante, ferait
tomber la tete du coupable.

--Entrez la, dit-il aux Roubaud et a Jacques, en les faisant
passer dans la piece voisine, quand ils eurent signe leurs
interrogatoires. Attendez que je vous appelle.

Immediatement, il donna l'ordre qu'on amenat le prisonnier; et il
etait si heureux, qu'il poussa, avec son greffier, la belle
humeur jusqu'a dire:

--Laurent, nous le tenons.

Mais la porte s'etait ouverte, deux gendarmes avaient paru,
conduisant un grand garcon de vingt-cinq a trente ans. Ils se
retirerent sur un signe du juge, et Cabuche resta seul au milieu
du cabinet, ahuri, avec un herissement fauve de bete traquee.
C'etait un gaillard, au cou puissant, aux poings enormes, blond,
tres blanc de peau, la barbe rare, a peine un duvet dore qui
frisait, soyeux. La face massive, le front bas disaient la
violence de l'etre borne, tout a la sensation immediate; mais il
y avait comme un besoin de soumission tendre, dans la bouche
large et dans le nez carre de bon chien. Saisi brutalement au
fond de son trou, de grand matin, arrache a sa foret, exaspere
des accusations qu'il ne comprenait pas, il avait deja, avec son
effarement et sa blouse dechiree, l'air louche du prevenu, cet
air de bandit sournois que la prison donne au plus honnete homme.
La nuit tombait, la piece etait noire, et il se renfoncait dans
l'ombre, lorsque l'huissier apporta une grosse lampe, au globe
nu, dont la vive lumiere lui eclaira le visage. Alors,
decouvert, il demeura immobile.

Tout de suite, M. Denizet avait fixe sur lui ses gros yeux
clairs, aux paupieres lourdes. Et il ne parlait pas, c'etait
l'engagement muet, l'essai premier de sa puissance, avant la
guerre de sauvage, guerre de ruses, de pieges, de tortures
morales. Cet homme etait le coupable, tout devenait licite
contre lui, il n'avait plus que le droit d'avouer son crime.

L'interrogatoire commenca, tres lent.

--Savez-vous de quel crime vous etes accuse?

Cabuche, la voix empatee de colere impuissante, grogna:

--On ne me l'a pas dit, mais je m'en doute bien. On en a assez
cause!

--Vous connaissiez monsieur Grandmorin?

--Oui, oui, je le connaissais, trop!

--Une fille Louisette, votre maitresse, est entree, comme femme
de chambre, chez madame Bonnehon.

Un sursaut de rage emporta le carrier. Dans la colere, il voyait
rouge.

--Nom de Dieu! ceux qui disent ca sont de sacres menteurs.
Louisette n'etait pas ma maitresse.

Curieusement, le juge l'avait regarde se facher. Et, faisant
faire un crochet a l'interrogatoire:

--Vous etes tres violent, vous avez ete condamne a cinq ans de
prison pour avoir tue un homme, dans une querelle.

Cabuche baissa la tete. C'etait sa honte, cette condamnation.
Il murmura:

--Il avait tape le premier... Je n'ai fait que quatre ans, on
m'a gracie d'un an.

--Alors, reprit M. Denizet, vous pretendez que la fille Louisette
n'etait pas votre maitresse?

De nouveau, il serra les poings. Puis, d'une voix basse,
entrecoupee:

--Comprenez donc, elle etait gamine, pas quatorze ans encore,
quand je suis revenu de la-bas... Alors, tout le monde me
fuyait, on m'aurait jete des pierres. Et elle, dans la foret, ou
je la rencontrais toujours, elle s'approchait, elle causait, elle
etait gentille, oh! gentille... Nous sommes donc devenus amis
comme ca. Nous nous tenions par la main, en nous promenant.
C'etait si bon, si bon, dans ce temps-la!... Bien sur qu'elle
grandissait et que je songeais a elle. Je ne peux pas dire le
contraire, j'etais comme un fou, tant je l'aimais. Elle m'aimait
tres fort aussi, et ca aurait fini par arriver, ce que vous
dites, quand on l'a separee de moi, en la mettant a Doinville,
chez cette dame... Puis, un soir, en rentrant de la carriere, je
l'ai trouvee devant ma porte, a moitie folle, si abimee, qu'elle
brulait de fievre. Elle n'avait pas ose rentrer chez ses
parents, elle venait mourir chez moi... Ah! nom de Dieu, le
cochon! j'aurais du courir le saigner tout de suite!

Le juge pincait ses levres fines, etonne de l'accent sincere de
cet homme. Decidement, il fallait jouer serre, il avait affaire
a plus forte partie qu'il n'avait cru.

--Oui, je sais l'histoire epouvantable que vous et cette fille
avez inventee. Remarquez seulement que toute la vie de monsieur
Grandmorin le mettait au-dessus de vos accusations.

Eperdu, les yeux ronds, les mains tremblantes, le carrier
begayait:

--Quoi? qu'est-ce que nous avons invente?... C'est les autres
qui mentent, et c'est nous qu'on accuse de menteries!

--Mais oui, ne faites pas l'innocent... J'ai deja interroge
Misard, l'homme qui a epouse la mere de votre maitresse. Je le
confronterai avec vous, s'il est necessaire. Vous verrez ce
qu'il pense de votre histoire, lui... Et prenez bien garde a vos
reponses. Nous avons des temoins, nous savons tout, vous feriez
mieux de dire la verite.

C'etait son ordinaire tactique d'intimidation, meme lorsqu'il ne
savait rien et qu'il n'avait pas de temoins.

--Ainsi nierez-vous que, publiquement, vous avez crie partout que
vous saigneriez monsieur Grandmorin?

--Ah! ca, oui, je l'ai dit. Et je le disais de bon coeur,
allez! car la main me demangeait bougrement!

Une surprise arreta net M. Denizet, qui s'attendait a un systeme
de complete denegation. Comment! le prevenu avouait ses
menaces. Quelle ruse cela cachait-il? Craignant d'etre alle
trop vite en besogne, il se recueillit un instant, puis le
devisagea, en lui posant cette question brusque:

--Qu'avez-vous fait pendant la nuit du 14 au 15 fevrier?

--Je me suis couche a la nuit, vers six heures... J'etais un peu
souffrant, et mon cousin Louis m'a meme rendu le service de
conduire une charge de pierres a Doinville.

--Oui, on a vu votre cousin, avec la voiture, traverser la voie,
au passage a niveau. Mais votre cousin, interroge, n'a pu
repondre qu'une chose: c'est que vous l'avez quitte vers midi et
qu'il ne vous a plus revu... Prouvez-moi que vous etiez couche a
six heures.

--Voyons, c'est bete, je ne peux pas prouver ca. J'habite une
maison toute seule, a la lisiere de la foret... J'y etais, je le
dis, et c'est tout.

Alors, M. Denizet se decida a frapper le grand coup de
l'affirmation qui s'impose. Sa face s'immobilisait dans une
tension de volonte, tandis que sa bouche jouait la scene.

--Je vais vous le dire, moi, ce que vous avez fait, le 14 fevrier
au soir... A trois heures, vous avez pris, a Barentin, le train
pour Rouen, dans un but que l'instruction n'a pu encore etablir.
Vous deviez revenir par le train de Paris qui s'arrete a Rouen a
neuf heures trois; et vous etiez sur le quai, au milieu de la
foule, lorsque vous avez apercu monsieur Grandmorin, dans son
coupe. Remarquez que j'admets tres bien qu'il n'y a pas eu
guet-apens, que l'idee du crime vous est venue seulement alors...
Vous etes monte grace a la bousculade, vous avez attendu d'etre
sous le tunnel de Malaunay; mais vous avez mal calcule le temps,
car le train sortait du tunnel, lorsque vous avez fait le coup...
Et vous avez jete le cadavre, et vous etes descendu a Barentin,
apres vous etre debarrasse aussi de la couverture de voyage...
Voila ce que vous avez fait.

Il epiait les moindres ondes sur la face rose de Cabuche, et il
s'irrita, lorsque celui-ci, tres attentif d'abord, finit par
eclater d'un bon rire.

--Qu'est-ce que vous racontez la?... Si j'avais fait le coup, je
le dirais.

Puis, tranquillement:

--Je ne l'ai pas fait, mais j'aurais du le faire. Nom de Dieu!
oui, je le regrette.

Et M. Denizet ne put en tirer autre chose. Vainement, il reprit
ses questions, revint dix fois sur les memes points, par des
tactiques differentes. Non! toujours non! ce n'etait pas lui.
Il haussait les epaules, trouvait ca bete. En l'arretant, on
avait fouille la masure, sans decouvrir ni l'arme, ni les dix
billets de banque, ni la montre; mais on avait saisi un pantalon
tache de quelques gouttelettes de sang, preuve accablante. De
nouveau, il s'etait mis a rire: encore une belle histoire, un
lapin, pris au collet, qui lui avait saigne sur les jambes! Et,
dans son idee fixe du crime, c'etait le juge qui perdait pied,
par trop de finesse professionnelle, compliquant, allant au-dela
de la verite simple. Cet homme borne, incapable de lutter de
ruse, d'une force invincible quand il disait non, toujours non,
le jetait peu a peu hors de lui; car il ne l'admettait que
coupable, chaque denegation nouvelle l'outrait davantage, comme
un entetement dans la sauvagerie et le mensonge. Il le forcerait
bien a se couper.

--Alors, vous niez?

--Bien sur, puisque ce n'est pas moi... Si c'etait moi, ah!
j'en serais trop fier, je le dirais.

D'un brusque mouvement, M. Denizet se leva, alla lui-meme ouvrir
la porte de la petite piece voisine. Et, lorsqu'il eut rappele
Jacques:

--Reconnaissez-vous cet homme?

--Je le connais, repondit le mecanicien surpris. Je l'ai vu
autrefois, chez les Misard.

--Non, non... Le reconnaissez-vous pour l'homme du wagon,
l'assassin?

Du coup, Jacques redevint circonspect. D'ailleurs, il ne le
reconnaissait pas. L'autre lui avait semble plus court, plus
noir. Il allait le declarer, lorsqu'il trouva que c'etait trop
s'avancer encore. Et il resta evasif.

--Je ne sais pas, je ne peux pas dire... Je vous assure,
monsieur, que je ne peux pas dire.

M. Denizet, sans attendre, appela les Roubaud a leur tour. Et il
leur posa la question:

--Reconnaissez-vous cet homme?

Cabuche souriait toujours. Il ne s'etonna pas, il adressa un
petit signe de tete a Severine, qu'il avait connue jeune fille,
quand elle habitait la Croix-de-Maufras. Mais elle et son mari
venaient d'avoir un saisissement, en le voyant la. Ils
comprenaient: c'etait l'homme arrete dont leur avait parle
Jacques, le prevenu qui avait motive leur nouvel interrogatoire.
Et Roubaud etait stupefie, effraye de la ressemblance de ce
garcon avec l'assassin imaginaire, dont il avait invente le
signalement, le contraire du sien. Cela se trouvait etre
purement fortuit, il en restait si trouble, qu'il hesitait a
repondre.

--Voyons, le reconnaissez-vous?

--Mon Dieu! monsieur le juge, je vous le repete, c'a ete une
sensation simplement, un individu qui m'a frole... Sans doute,
celui-ci est grand comme l'autre, et il est blond, et il n'a pas
de barbe...

--Enfin, le reconnaissez-vous?

Le sous-chef, oppresse, etait tout tremblant d'une sourde lutte
interieure. L'instinct de la conservation l'emporta.

--Je ne peux pas affirmer. Mais il y a de ca, beaucoup de ca,
pour sur.

Cette fois, Cabuche commenca a jurer. A la fin, on l'embetait,
avec ces histoires. Puisque ce n'etait pas lui, il voulait
partir. Et, sous le flot de sang qui lui montait au crane, il
tapa des poings, il devint si terrible, que les gendarmes,
rappeles, l'emmenerent. Mais, en face de cette violence, de ce
saut de la bete attaquee qui se jette en avant, M Denizet
triomphait. Maintenant, sa conviction etait faite, et il le
laissa voir.

--Avez-vous remarque ses yeux? Moi, c'est aux yeux que je les
reconnais... Ah! son compte est bon, il est a nous!

Les Roubaud, immobiles, se regarderent. Alors, quoi? c'etait
fini, ils etaient sauves, puisque la justice tenait le coupable.
Ils restaient un peu etourdis, la conscience douloureuse, du role
que les faits venaient de les forcer a jouer. Mais une joie les
inondait, emportait leurs scrupules, et ils souriaient a Jacques,
ils attendaient, alleges, ayant soif de grand air, que le juge
les congediat tous les trois, lorsque l'huissier apporta une
lettre a ce dernier.

Vivement, M. Denizet s'etait remis a son bureau, pour la lire
avec attention, oubliant les trois temoins. C'etait la lettre du
ministere, les avis qu'il aurait du avoir la patience d'attendre,
avant de pousser de nouveau l'instruction. Et ce qu'il lisait
devait rabattre de son triomphe, car son visage peu a peu se
glacait, reprenait sa morne immobilite. A un moment, il leva la
tete, jeta un coup d'oeil oblique sur les Roubaud, comme si leur
souvenir lui fut revenu, a une des phrases. Ceux-ci, perdant
leur courte joie, retombes a leur malaise, se sentaient repris.
Pourquoi donc les avait-il regardes? Avait-on, a Paris, retrouve
les trois lignes d'ecriture, ce billet maladroit dont la peur les
hantait? Severine connaissait bien M. Camy-Lamotte, pour l'avoir
souvent vu chez le president, et elle savait qu'il etait charge
de mettre en ordre les papiers du mort. Un regret cuisant
torturait Roubaud, celui de ne s'etre pas avise d'envoyer a Paris
sa femme, qui aurait fait des visites utiles, qui se serait tout
au moins assure la protection du secretaire general, dans le cas
ou la Compagnie, ennuyee des mauvais bruits, songerait a le
destituer. Et tous deux ne quittaient plus du regard le juge,
sentant leur inquietude croitre a mesure qu'ils le voyaient
s'assombrir, visiblement deconcerte par cette lettre, qui
derangeait toute sa bonne besogne de la journee.

Enfin, M. Denizet lacha la lettre, et il demeura un moment
absorbe, les yeux ouverts sur les Roubaud et sur Jacques. Puis,
se resignant, se parlant haut a lui-meme:

--Eh bien! on verra, on reprendra tout ca... Vous pouvez vous
retirer.

Mais, comme les trois sortaient, il ne put resister au besoin de
savoir, d'eclaircir le point grave qui detruisait son nouveau
systeme, bien qu'on lui recommandat de ne plus rien faire, sans
une entente prealable.

--Non, vous, restez un instant, j'ai encore une question a vous
poser.

Dans le couloir, les Roubaud s'arreterent. Les portes etaient
ouvertes, et ils ne pouvaient partir: quelque chose les retenait
la, l'angoisse de ce qui se passait dans le cabinet du juge,
l'impossibilite physique de s'en aller, tant qu'ils
n'apprendraient pas de Jacques la question qu'on lui posait
encore. Ils revinrent, ils pietinerent, les jambes cassees. Et
ils se retrouverent cote a cote sur la banquette, ou ils avaient
attendu des heures deja, ils s'y alourdirent, silencieux.

Lorsque le mecanicien reparut, Roubaud se leva, peniblement.

--Nous vous attendions, nous retournerons a la gare ensemble...
Eh bien?

Mais Jacques detournait la tete, embarrasse, comme s'il voulait
eviter le regard de Severine, fixe sur lui.

--Il ne sait plus, il patauge, dit-il enfin. Voila, maintenant,
qu'il m'a demande s'ils n'etaient pas deux a faire le coup. Et,
comme j'ai parle, au Havre, d'une masse noire pesant sur les
jambes du vieux, il m'a questionne la-dessus... Lui semble
croire que ce n'etait que la couverture. Alors, il a envoye
chercher la couverture, et il a fallu me prononcer... Mon Dieu!
oui, c'etait la couverture, peut-etre.

Les Roubaud fremissaient. On etait sur leur trace, un mot de ce
garcon pouvait les perdre. Il savait surement, il finirait par
causer. Et tous trois, la femme entre les deux hommes,
quittaient en silence le Palais de justice, lorsque le sous-chef
reprit, dans la rue:

--A propos, camarade, ma femme va etre forcee d'aller passer un
jour a Paris, pour des affaires. Vous serez bien gentil de la
piloter, si elle a besoin de quelqu'un.



V


A onze heures quinze, l'heure precise, le poste du pont de
l'Europe signala, des deux sons de trompe reglementaires,
l'express du Havre, qui debouchait du tunnel des Batignolles; et
bientot les plaques tournantes furent secouees, le train entra en
gare avec un bref coup de sifflet, grincant sur les freins,
fumant, ruisselant, trempe par une pluie battante dont le deluge
ne cessait pas depuis Rouen.

Les hommes d'equipe n'avaient pas encore tourne les loquets des
portieres, qu'une d'elles s'ouvrit et que Severine sauta vivement
sur le quai, avant l'arret. Son wagon se trouvait en queue, elle
dut se hater pour arriver a la machine, au milieu du flot brusque
des voyageurs, descendus des compartiments, dans un embarras
d'enfants et de paquets. Jacques etait la, debout sur la
plate-forme, attendant pour rentrer au depot; tandis que
Pecqueux, avec un linge, essuyait des cuivres.

--Alors, c'est entendu, dit-elle, haussee sur la pointe des
pieds. Je serai rue Cardinet a trois heures, et vous aurez
l'obligeance de me presenter a votre chef, pour que je le
remercie.

C'etait le pretexte imagine par Roubaud, un remerciement au chef
du depot des Batignolles, a la suite d'un vague service rendu.
De cette facon, elle se trouverait confiee a la bonne amitie du
mecanicien, elle pourrait resserrer les liens davantage, agir sur
lui.

Mais Jacques, noir de charbon, trempe d'eau, epuise d'avoir lutte
contre la pluie et le vent, la regardait de ses yeux durs, sans
repondre. Il n'avait pu refuser au mari, en partant du Havre; et
cette idee de se trouver seul avec elle, le bouleversait, car il
sentait bien qu'il la desirait maintenant.

--N'est-ce pas? reprit-elle souriante, avec son doux regard
caressant, malgre la surprise et la petite repugnance qu'elle
eprouvait a le trouver si sale, reconnaissable a peine, n'est-ce
pas? je compte sur vous.

Comme elle s'etait haussee encore, appuyant sa main gantee sur
une poignee de fer, Pecqueux, obligeamment, la prevint.

--Prenez garde, vous allez vous salir.

Alors, Jacques dut repondre. Il le fit d'un ton bourru.

--Oui, rue Cardinet... A moins que cette sacree pluie n'acheve
de me fondre. Quel chien de temps!

Elle fut touchee de l'etat minable ou il etait, elle ajouta,
comme s'il avait souffert uniquement pour elle:

--Oh! etes-vous fait, et quand j'etais si bien, moi!... Vous
savez que j'ai pense a vous, ca me desesperait, ce deluge... moi
qui etais si contente, a l'idee que vous m'ameniez ce matin, et
que vous me remmeneriez ce soir, par l'express!

Mais cette familiarite gentille, si tendre, ne semblait que le
troubler davantage. Il parut soulage, quand une voix cria: <arriere!>> D'une main prompte, il tira la tige du sifflet, tandis
que le chauffeur, du geste, ecartait la jeune femme.

--A trois heures!

--Oui, a trois heures!

Et, pendant que la machine se remettait en marche, Severine
quitta le quai, la derniere. Dehors, dans la rue d'Amsterdam,
comme elle allait ouvrir son parapluie, elle fut contente de voir
qu'il ne pleuvait plus. Elle descendit jusqu'a la place du
Havre, se consulta un instant, decida enfin qu'elle ferait mieux
de dejeuner tout de suite. Il etait onze heures vingt-cinq, elle
entra dans un bouillon, au coin de la rue Saint-Lazare, ou elle
commanda des oeufs sur le plat et une cotelette. Puis, tout en
mangeant tres lentement, elle retomba dans les reflexions qui la
hantaient depuis des semaines, la face pale et brouillee, n'ayant
plus son docile sourire de seduction.

C'etait la veille, deux jours apres leur interrogatoire a Rouen,
que Roubaud, jugeant dangereux d'attendre, avait resolu de
l'envoyer faire une visite a M. Camy-Lamotte, non pas au
ministere, mais chez lui, rue du Rocher, ou il occupait un hotel,
voisin justement de l'hotel Grandmorin. Elle savait qu'elle l'y
trouverait a une heure, et elle ne se pressait pas, elle
preparait ce qu'elle dirait, tachait de prevoir ce qu'il
repondrait, pour ne se troubler de rien. La veille, une nouvelle
cause d'inquietude venait de hater son voyage: ils avaient
appris, par les commerages de la gare, que madame Lebleu et
Philomene racontaient partout comme quoi la Compagnie allait
renvoyer Roubaud, juge compromettant; et le pis etait que
M. Dabadie, directement interroge, n'avait pas dit non, ce qui
donnait beaucoup de poids a la nouvelle. Il devenait des lors
urgent qu'elle courut a Paris plaider leur cause et surtout
demander la protection du puissant personnage, comme autrefois
celle du president. Mais, sous cette demande, qui servirait tout
au moins a expliquer la visite, il y avait un motif plus
imperieux, un besoin cuisant et insatiable de savoir, ce besoin
qui pousse le criminel a se livrer plutot que d'ignorer.
L'incertitude les tuait, maintenant qu'ils se sentaient
decouverts, depuis que Jacques leur avait dit le soupcon ou
l'accusation semblait etre d'un second assassin. Ils
s'epuisaient a des conjectures, la lettre trouvee, les faits
retablis; ils s'attendaient d'heure en heure a des perquisitions,
a une arrestation; et leur supplice s'aggravait tellement, les
moindres faits autour d'eux prenaient des airs de si inquietante
menace, qu'ils finissaient par preferer la catastrophe a ces
continuelles alarmes. Avoir une certitude, et ne plus souffrir.

Severine acheva sa cotelette, si absorbee, qu'elle se reveilla
comme en sursaut, etonnee du lieu public ou elle se trouvait.
Tout lui devenait amer, les morceaux ne passaient pas, et elle
n'eut pas meme le coeur de prendre du cafe. Mais elle avait eu
beau manger avec lenteur, il etait a peine midi un quart,
lorsqu'elle sortit du restaurant. Encore trois quarts d'heure a
tuer! Elle qui adorait Paris, qui aimait tant a en courir le
pave, librement, les rares fois ou elle y venait, elle s'y
sentait perdue, peureuse, dans une impatience d'en finir et de se
cacher. Les trottoirs sechaient deja, un vent tiede achevait de
balayer les nuages. Elle descendit la rue Tronchet, se trouva au
marche aux fleurs de la Madeleine, un de ces marches de mars, si
fleuris de primeveres et d'azalees, dans les jours pales de
l'hiver finissant. Pendant une demi-heure, elle marcha au milieu
de ce printemps hatif, reprise par des songeries vagues, pensant
a Jacques comme a un ennemi, qu'elle devait desarmer. Il lui
semblait que sa visite rue du Rocher etait faite, que tout allait
bien de ce cote, qu'il lui restait seulement a obtenir le silence
de ce garcon; et c'etait une entreprise compliquee, ou elle se
perdait, la tete travaillee de plans romanesques. Mais cela
etait sans fatigue, sans effroi, d'une douceur bercante. Puis,
brusquement, elle vit l'heure, a l'horloge d'un kiosque: une
heure dix. Sa course n'etait pas faite, elle retombait durement
dans l'angoisse du reel, elle se hata de remonter vers la rue du
Rocher.

L'hotel de M. Camy-Lamotte se trouvait au coin de cette rue et de
la rue de Naples; et Severine dut passer devant l'hotel
Grandmorin, muet, vide, les persiennes closes. Elle leva les
yeux, elle pressa le pas. Le souvenir de sa derniere visite lui
etait revenu, cette grande maison se dressait, terrible. Et,
comme, a quelque distance, elle se retournait d'un mouvement
instinctif, regardant en arriere, ainsi qu'une personne
poursuivie par la voix haute d'une foule, elle apercut, sur le
trottoir d'en face, le juge d'instruction de Rouen, M. Denizet,
qui montait aussi la rue. Elle en resta saisie. L'avait-il
remarquee, jetant un coup d'oeil a la maison? Mais il marchait
tranquillement, elle se laissa devancer, le suivit dans un grand
trouble. Et, de nouveau, elle recut un coup au coeur,
lorsqu'elle le vit sonner, au coin de la rue de Naples, chez
M. Camy-Lamotte.

Une terreur l'avait prise. Jamais elle n'oserait entrer,
maintenant. Elle s'en retourna, enfila la rue d'Edimbourg,
descendit jusqu'au pont de l'Europe. La seulement, elle se crut
a l'abri. Et, ne sachant plus ou aller ni que faire, eperdue,
elle se tint immobile contre une des balustrades, regardant
au-dessous d'elle, a travers les charpentes metalliques, le vaste
champ de la gare, ou des trains evoluaient continuellement. Elle
les suivait de ses yeux effares, elle pensait que, surement, le
juge etait la pour l'affaire, et que les deux hommes causaient
d'elle, que son sort se decidait, a la minute meme. Alors,
envahie d'un desespoir, l'envie la tourmenta, plutot que de
retourner rue du Rocher, de se jeter tout de suite sous un train.
Il en sortait justement un de la marquise des grandes lignes,
qu'elle regardait venir, et qui passa sous elle, en soufflant
jusqu'a sa face un tiede tourbillon de vapeur blanche. Puis,
l'inutilite sotte de son voyage, l'angoisse affreuse qu'elle
remporterait, si elle n'avait pas l'energie d'aller chercher une
certitude, se presenterent a son esprit avec tant de force,
qu'elle se donna cinq minutes pour retrouver son courage. Des
machines sifflaient, elle en suivait une, petite, debranchant un
train de banlieue; et, ses regards s'etant leves vers la gauche,
elle reconnut, au-dessus de la cour des messageries, tout en haut
de la maison de l'impasse d'Amsterdam, la fenetre de la mere
Victoire, cette fenetre ou elle se revoyait accoudee avec son
mari, avant l'abominable scene qui avait cause leur malheur.
Cela evoqua le danger de sa situation, dans un elancement de
souffrance si aigu, qu'elle se sentit prete soudain a tout
affronter, pour en finir. Des sons de trompe, des grondements
prolonges l'assourdissaient, tandis que d'epaisses fumees
barraient l'horizon, envolees sur le grand ciel clair de Paris.
Et elle reprit le chemin de la rue du Rocher, allant la comme on
se suicide, precipitant sa marche, dans la crainte brusque de n'y
plus trouver personne.

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