La Bete Humaine
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Emile Zola >> La Bete Humaine
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This is #17 in Zola's "Les Rougon-Macquart" series.
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LES ROUGON-MACQUART
Histoire naturelle et sociale d'une famille sous le second empire
LA BETE HUMAINE
EMILE ZOLA
I
En entrant dans la chambre, Roubaud posa sur la table le pain
d'une livre, le pate et la bouteille de vin blanc. Mais, le
matin, avant de descendre a son poste, la mere Victoire avait du
couvrir le feu de son poele, d'un tel poussier, que la chaleur
etait suffocante. Et le sous-chef de gare, ayant ouvert une
fenetre, s'y accouda.
C'etait impasse d'Amsterdam, dans la derniere maison de droite,
une haute maison ou la Compagnie de l'Ouest logeait certains de
ses employes. La fenetre, au cinquieme, a l'angle du toit
mansarde qui faisait retour, donnait sur la gare, cette tranchee
large trouant le quartier de l'Europe, tout un deroulement
brusque de l'horizon, que semblait agrandir encore, cet
apres-midi-la, un ciel gris du milieu de fevrier, d'un gris
humide et tiede, traverse de soleil.
En face, sous ce poudroiement de rayons, les maisons de la rue de
Rome se brouillaient, s'effacaient, legeres. A gauche, les
marquises des halles couvertes ouvraient leurs porches geants,
aux vitrages enfumes, celle des grandes lignes, immense, ou
l'oeil plongeait, et que les batiments de la poste et de la
bouillotterie separaient des autres, plus petites, celles
d'Argenteuil, de Versailles et de la Ceinture; tandis que le pont
de l'Europe, a droite, coupait de son etoile de fer la tranchee,
que l'on voyait reparaitre et filer au-dela, jusqu'au tunnel des
Batignolles. Et, en bas de la fenetre meme, occupant tout le
vaste champ, les trois doubles voies qui sortaient du pont, se
ramifiaient, s'ecartaient en un eventail dont les branches de
metal, multipliees, innombrables, allaient se perdre sous les
marquises. Les trois postes d'aiguilleur, en avant des arches,
montraient leurs petits jardins nus. Dans l'effacement confus
des wagons et des machines encombrant les rails, un grand signal
rouge tachait le jour pale.
Pendant un instant, Roubaud s'interessa, comparant, songeant a sa
gare du Havre. Chaque fois qu'il venait de la sorte passer un
jour a Paris, et qu'il descendait chez la mere Victoire, le
metier le reprenait. Sous la marquise des grandes lignes,
l'arrivee d'un train de Mantes avait anime les quais; et il
suivit des yeux la machine de manoeuvre, une petite
machine-tender, aux trois roues basses et couplees, qui
commencait le debranchement du train, alerte besogneuse,
emmenant, refoulant les wagons sur les voies de remisage. Une
autre machine, puissante celle-la, une machine d'express, aux
deux grandes roues devorantes, stationnait seule, lachait par sa
cheminee une grosse fumee noire, montant droit, tres lente dans
l'air calme. Mais toute son attention fut prise par le train de
trois heures vingt-cinq, a destination de Caen, empli deja de ses
voyageurs, et qui attendait sa machine. Il n'apercevait pas
celle-ci, arretee au-dela du pont de l'Europe; il l'entendait
seulement demander la voie, a legers coups de sifflet presses, en
personne que l'impatience gagne. Un ordre fut crie, elle
repondit par un coup bref qu'elle avait compris. Puis, avant la
mise en marche, il y eut un silence, les purgeurs furent ouverts,
la vapeur siffla au ras du sol, en un jet assourdissant. Et il
vit alors deborder du pont cette blancheur qui foisonnait,
tourbillonnante comme un duvet de neige, envolee a travers les
charpentes de fer. Tout un coin de l'espace en etait blanchi,
tandis que les fumees accrues de l'autre machine elargissaient
leur voile noir. Derriere, s'etouffaient des sons prolonges de
trompe, des cris de commandement, des secousses de plaques
tournantes. Une dechirure se produisit, il distingua, au fond,
un train de Versailles et un train d'Auteuil, l'un montant,
l'autre descendant, qui se croisaient.
Comme Roubaud allait quitter la fenetre, une voix qui prononcait
son nom, le fit se pencher. Et il reconnut, au-dessous, sur la
terrasse du quatrieme, un jeune homme d'une trentaine d'annees,
Henri Dauvergne, conducteur-chef, qui habitait la en compagnie de
son pere, chef adjoint des grandes lignes, et de ses soeurs,
Claire et Sophie, deux blondes de dix-huit et vingt ans,
adorables, menant le menage avec les six mille francs des deux
hommes, au milieu d'un continuel eclat de gaiete. On entendait
l'ainee rire, pendant que la cadette chantait, et qu'une cage,
pleine d'oiseaux des iles, rivalisait de roulades.
--Tiens! monsieur Roubaud, vous etes donc a Paris?... Ah! oui,
pour votre affaire avec le sous-prefet!
De nouveau accoude, le sous-chef de gare expliqua qu'il avait du
quitter Le Havre, le matin meme, par l'express de six heures
quarante. Un ordre du chef de l'exploitation l'appelait a Paris,
on venait de le sermonner d'importance. Heureux encore de n'y
avoir pas laisse sa place.
--Et madame? demanda Henri.
Madame avait voulu venir, elle aussi, pour des emplettes. Son
mari l'attendait la, dans cette chambre dont la mere Victoire
leur remettait la clef, a chacun de leurs voyages, et ou ils
aimaient dejeuner, tranquilles et seuls, pendant que la brave
femme etait retenue en bas, a son poste de la salubrite. Ce
jour-la, ils avaient mange un petit pain a Mantes, voulant se
debarrasser de leurs courses d'abord. Mais trois heures etaient
sonnees, il mourait de faim.
Henri, pour etre aimable, posa encore une question:
--Et vous couchez a Paris?
Non, non! ils retournaient tous deux au Havre le soir, par
l'express de six heures trente. Ah bien! oui, des vacances! On
ne vous derangeait que pour vous flanquer votre paquet, et tout
de suite a la niche!
Un moment, les deux employes se regarderent, en hochant la tete.
Mais ils ne s'entendaient plus, un piano endiable venait
d'eclater en notes sonores. Les deux soeurs devaient taper
dessus ensemble, riant plus haut, excitant les oiseaux des iles.
Alors, le jeune homme, qui s'egayait a son tour, salua, rentra
dans l'appartement; et le sous-chef, seul, demeura un instant les
yeux sur la terrasse, d'ou montait toute cette gaiete de
jeunesse. Puis, les regards leves, il apercut la machine qui
avait ferme ses purgeurs, et que l'aiguilleur envoyait sur le
train de Caen. Les derniers floconnements de vapeur blanche se
perdaient, parmi les gros tourbillons de fumee noire, salissant
le ciel. Et il rentra, lui aussi, dans la chambre.
Devant le coucou qui marquait trois heures vingt, Roubaud eut un
geste desespere. A quoi diable Severine pouvait-elle s'attarder
ainsi? Elle n'en sortait plus, lorsqu'elle etait dans un
magasin. Pour tromper la faim qui lui labourait l'estomac, il
eut l'idee de mettre la table. La vaste piece, a deux fenetres,
lui etait familiere, servant a la fois de chambre a coucher, de
salle a manger et de cuisine, avec ses meubles de noyer, son lit
drape de cotonnade rouge, son buffet a dressoir, sa table ronde,
son armoire normande. Il prit, dans le buffet, des serviettes,
des assiettes, des fourchettes et des couteaux, deux verres.
Tout cela etait d'une proprete extreme, et il s'amusait a ces
soins de menage, comme s'il eut joue a la dinette, heureux de la
blancheur du linge, tres amoureux de sa femme, riant lui-meme du
bon rire frais dont elle allait eclater, en ouvrant la porte.
Mais, lorsqu'il eut pose le pate sur une assiette, et place, a
cote, la bouteille de vin blanc, il s'inquieta, chercha des yeux.
Puis, vivement, il tira de ses poches deux paquets oublies, une
petite boite de sardines et du fromage de gruyere.
La demie sonna. Roubaud marchait de long en large, tournant, au
moindre bruit, l'oreille vers l'escalier. Dans son attente
desoeuvree, en passant devant la glace, il s'arreta, se regarda.
Il ne vieillissait point, la quarantaine approchait, sans que le
roux ardent de ses cheveux frises eut pali. Sa barbe, qu'il
portait entiere, restait drue, elle aussi, d'un blond de soleil.
Et, de taille moyenne, mais d'une extraordinaire vigueur, il se
plaisait a sa personne, satisfait de sa tete un peu plate, au
front bas, a la nuque epaisse, de sa face ronde et sanguine,
eclairee de deux gros yeux vifs. Ses sourcils se rejoignaient,
embroussaillant son front de la barre des jaloux. Comme il avait
epouse une femme plus jeune que lui de quinze annees, ces coups
d'oeil frequents, donnes aux glaces, le rassuraient.
Il y eut un bruit de pas, Roubaud courut entrebailler la porte.
Mais c'etait une marchande de journaux de la gare, qui rentrait
chez elle, a cote. Il revint, s'interessa a une boite de
coquillages, sur le buffet. Il la connaissait bien, cette boite,
un cadeau de Severine a la mere Victoire, sa nourrice. Et ce
petit objet avait suffi, toute l'histoire de son mariage se
deroulait. Deja trois ans bientot. Ne dans le Midi, a Plassans,
d'un pere charretier, sorti du service avec les galons de
sergent-major, longtemps facteur mixte a la gare de Mantes, il
etait passe facteur chef a celle de Barentin; et c'etait la qu'il
l'avait connue, sa chere femme, lorsqu'elle venait de Doinville,
prendre le train, en compagnie de mademoiselle Berthe, la fille
du president Grandmorin. Severine Aubry n'etait que la cadette
d'un jardinier, mort au service des Grandmorin; mais le
president, son parrain et son tuteur, la gatait tellement,
faisant d'elle la compagne de sa fille, les envoyant toutes deux
au meme pensionnat de Rouen, et elle-meme avait une telle
distinction native, que longtemps Roubaud s'etait contente de la
desirer de loin, avec la passion d'un ouvrier degrossi pour un
bijou delicat, qu'il jugeait precieux. La etait l'unique roman
de son existence. Il l'aurait epousee sans un sou, pour la joie
de l'avoir, et quand il s'etait enhardi enfin, la realisation
avait depasse le reve: outre Severine et une dot de dix mille
francs, le president, aujourd'hui en retraite, membre du conseil
d'administration de la Compagnie de l'Ouest, lui avait donne sa
protection. Des le lendemain du mariage, il etait passe
sous-chef a la gare du Havre. Il avait sans doute pour lui ses
notes de bon employe, solide a son poste, ponctuel, honnete, d'un
esprit borne, mais tres droit, toutes sortes de qualites
excellentes qui pouvaient expliquer l'accueil prompt fait a sa
demande et la rapidite de son avancement. Il preferait croire
qu'il devait tout a sa femme. Il l'adorait.
Lorsqu'il eut ouvert la boite de sardines, Roubaud perdit
decidement patience. Le rendez-vous etait pour trois heures. Ou
pouvait-elle etre? Elle ne lui conterait pas que l'achat d'une
paire de bottines et de six chemises demandait la journee. Et,
comme il passait de nouveau devant la glace, il s'apercut, les
sourcils herisses, le front coupe d'une ligne dure. Jamais au
Havre il ne la soupconnait. A Paris, il s'imaginait toutes
sortes de dangers, des ruses, des fautes. Un flot de sang
montait a son crane, ses poings d'ancien homme d'equipe se
serraient, comme au temps ou il poussait des wagons. Il
redevenait la brute inconsciente de sa force, il l'aurait broyee,
dans un elan de fureur aveugle.
Severine poussa la porte, parut toute fraiche, toute joyeuse.
--C'est moi... Hein? tu as du croire que j'etais perdue.
Dans l'eclat de ses vingt-cinq ans, elle semblait grande, mince
et tres souple, grasse pourtant avec de petits os. Elle n'etait
point jolie d'abord, la face longue, la bouche forte, eclairee de
dents admirables. Mais, a la regarder, elle seduisait par le
charme, l'etrangete de ses larges yeux bleus, sous son epaisse
chevelure noire.
Et, comme son mari, sans repondre, continuait a l'examiner, du
regard trouble et vacillant qu'elle connaissait bien, elle
ajouta:
--Oh! j'ai couru... Imagine-toi, impossible d'avoir un omnibus.
Alors, ne voulant pas depenser l'argent d'une voiture, j'ai
couru... Regarde comme j'ai chaud.
--Voyons, dit-il violemment, tu ne me feras pas croire que tu
viens du Bon Marche.
Mais, tout de suite, avec une gentillesse d'enfant, elle se jeta
a son cou, en lui posant, sur la bouche, sa jolie petite main
potelee:
--Vilain, vilain, tais-toi!... Tu sais bien que je t'aime.
Une telle sincerite sortait de toute sa personne, il la sentait
restee si candide, si droite, qu'il la serra eperdument dans ses
bras. Toujours ses soupcons finissaient ainsi. Elle,
s'abandonnait, aimant a se faire cajoler. Il la couvrait de
baisers, qu'elle ne rendait pas; et c'etait meme la son
inquietude obscure, cette grande enfant passive, d'une affection
filiale, ou l'amante ne s'eveillait point.
--Alors, tu as devalise le Bon Marche?
--Oh! oui. Je vais te conter... Mais, auparavant, mangeons.
Ce que j'ai faim!... Ah! ecoute, j'ai un petit cadeau. Dis:
Mon petit cadeau.
Elle lui riait dans le visage, de tout pres. Elle avait fourre
sa main droite dans sa poche, ou elle tenait un objet, qu'elle ne
sortait pas.
--Dis vite: Mon petit cadeau.
Lui, riait aussi, en bon homme. Il se decida.
--Mon petit cadeau.
C'etait un couteau qu'elle venait de lui acheter, pour en
remplacer un qu'il avait perdu et qu'il pleurait, depuis quinze
jours. Il s'exclamait, le trouvait superbe, ce beau couteau
neuf, avec son manche en ivoire et sa lame luisante. Tout de
suite, il allait s'en servir. Elle etait ravie de sa joie; et,
en plaisantant, elle se fit donner un sou, pour que leur amitie
ne fut pas coupee.
--Mangeons, mangeons, repeta-t-elle. Non, non! je t'en prie, ne
ferme pas encore. J'ai si chaud!
Elle l'avait rejoint a la fenetre, elle demeura la quelques
secondes, appuyee a son epaule, regardant le vaste champ de la
gare. Pour le moment, les fumees s'en etaient allees, le disque
cuivre du soleil descendait dans la brume, derriere les maisons
de la rue de Rome. En bas, une machine de manoeuvre amenait,
tout forme, le train de Mantes, qui devait partir a quatre heures
vingt-cinq. Elle le refoula le long du quai, sous la marquise,
fut detelee. Au fond, dans le hangar de la Ceinture, des chocs
de tampons annoncaient l'attelage imprevu de voitures qu'on
ajoutait. Et, seule, au milieu des rails, avec son mecanicien et
son chauffeur, noirs de la poussiere du voyage, une lourde
machine de train omnibus restait immobile, comme lasse et
essoufflee, sans autre vapeur qu'un mince filet sortant d'une
soupape. Elle attendait qu'on lui ouvrit la voie, pour retourner
au depot des Batignolles. Un signal rouge claqua, s'effaca.
Elle partit.
--Sont-elles gaies, ces petites Dauvergne! dit Roubaud en
quittant la fenetre. Les entends-tu taper sur leur piano?...
Tout a l'heure, j'ai vu Henri, qui m'a dit de te presenter ses
hommages.
--A table, a table! cria Severine.
Et elle se jeta sur les sardines, elle devora. Ah! le petit
pain de Mantes etait loin! Cela la grisait, quand elle venait a
Paris. Elle etait toute vibrante du bonheur d'avoir couru les
trottoirs, elle gardait une fievre de ses achats au Bon Marche.
En un coup, chaque printemps, elle y depensait ses economies de
l'hiver, preferant tout y acheter, disant qu'elle y economisait
son voyage. Aussi, sans perdre une bouchee, ne tarissait-elle
pas. Un peu confuse, rougissante, elle finit par lacher le total
de la somme qu'elle avait depensee, plus de trois cents francs.
--Fichtre! dit Roubaud saisi, tu te mets bien, toi, pour la
femme d'un sous-chef!... Mais tu n'avais a prendre que six
chemises et une paire de bottines?
--Oh! mon ami, des occasions uniques!... Une petite soie a
rayures delicieuses! un chapeau d'un gout, un reve! des jupons
tout faits, avec des volants brodes! Et tout ca pour rien,
j'aurais paye le double au Havre... On va m'expedier, tu verras!
Il avait pris le parti de rire, tant elle etait jolie, dans sa
joie, avec son air de confusion suppliante. Et puis, c'etait si
charmant, cette dinette improvisee, au fond de cette chambre ou
ils etaient seuls, bien mieux qu'au restaurant. Elle, qui
d'ordinaire buvait de l'eau, se laissait aller, vidait son verre
de vin blanc, sans savoir. La boite de sardines etait finie, ils
entamerent le pate avec le beau couteau neuf. Ce fut un
triomphe, tellement il coupait bien.
--Et toi, voyons, ton affaire? demanda-t-elle. Tu me fais
bavarder, tu ne me dis pas comment ca s'est termine, pour le
sous-prefet.
Alors, il conta en detail la facon dont le chef de l'exploitation
l'avait recu. Oh! un lavage de tete en regle! Il s'etait
defendu, avait dit la vraie verite, comment ce petit creve de
sous-prefet s'etait obstine a monter avec son chien dans une
voiture de premiere, lorsqu'il y avait une voiture de seconde,
reservee pour les chasseurs et leurs betes, et la querelle qui
s'en etait suivie, et les mots qu'on avait echanges. En somme,
le chef lui donnait raison d'avoir voulu faire respecter la
consigne; mais le terrible etait la parole qu'il avouait
lui-meme: <
> On le
soupconnait d'etre republicain. Les discussions qui venaient de
marquer l'ouverture de la session de 1869, et la peur sourde des
prochaines elections generales rendaient le gouvernement
ombrageux. Aussi l'aurait-on certainement deplace, sans la bonne
recommandation du president Grandmorin. Encore avait-il du
signer la lettre d'excuse, conseillee et redigee par ce dernier.
Severine l'interrompit, criant:
--Hein? ai-je eu raison de lui ecrire et de lui faire une visite
avec toi, ce matin, avant que tu ailles recevoir ton savon... Je
savais bien qu'il nous tirerait d'affaire.
--Oui, il t'aime beaucoup, reprit Roubaud, et il a le bras long,
dans la Compagnie... Vois donc un peu a quoi ca sert, d'etre un
bon employe. Ah! on ne m'a point menage les eloges: pas
beaucoup d'initiative, mais de la conduite, de l'obeissance, du
courage, enfin tout! Eh bien, ma chere, si tu n'avais pas ete ma
femme, et si Grandmorin n'avait pas plaide ma cause, par amitie
pour toi, j'etais fichu, on m'envoyait en penitence, au fond de
quelque petite station.
Elle regardait fixement le vide, elle murmura, comme se parlant a
elle-meme:
--Oh! certainement, c'est un homme qui a le bras long.
Il y eut un silence, et elle restait les yeux elargis, perdus au
loin, cessant de manger. Sans doute elle evoquait les jours de
son enfance, la-bas, au chateau de Doinville, a quatre lieues de
Rouen. Jamais elle n'avait connu sa mere. Quand son pere, le
jardinier Aubry, etait mort, elle entrait dans sa treizieme
annee; et c'etait a cette epoque que le president, deja veuf,
l'avait gardee pres de sa fille Berthe, sous la surveillance de
sa soeur, madame Bonnehon, la femme d'un manufacturier, egalement
veuve, a qui le chateau appartenait aujourd'hui. Berthe, son
ainee de deux ans, mariee six mois apres elle, avait epouse M. de
Lachesnaye, conseiller a la cour de Rouen, un petit homme sec et
jaune. L'annee precedente, le president etait encore a la tete
de cette cour, dans son pays, lorsqu'il avait pris sa retraite,
apres une carriere magnifique. Ne en 1804, substitut a Digne au
lendemain de 1830, puis a Fontainebleau, puis a Paris, ensuite
procureur a Troyes, avocat general a Rennes, enfin premier
president a Rouen. Riche a plusieurs millions, il faisait partie
du conseil general depuis 1855, on l'avait nomme commandeur de la
Legion d'honneur, le jour meme de sa retraite. Et, du plus loin
qu'elle se souvenait, elle le revoyait tel qu'il etait encore,
trapu et solide, blanc de bonne heure, d'un blanc dore d'ancien
blond, les cheveux en brosse, le collier de barbe coupe ras, sans
moustaches, avec une face carree que les yeux d'un bleu dur et le
nez gros rendaient severe. Il avait l'abord rude, il faisait
tout trembler autour de lui.
Roubaud dut elever la voix, repetant a deux reprises:
--Eh bien, a quoi donc penses-tu?
Elle tressaillit, eut un petit frisson, comme surprise et secouee
de peur.
--Mais a rien.
--Tu ne manges plus, tu n'as donc plus faim?
--Oh! si... Tu vas voir.
Severine, ayant vide son verre de vin blanc, acheva la tranche de
pate qu'elle avait dans son assiette. Mais il y eut une alerte:
ils avaient fini le pain d'une livre, pas une bouchee ne restait
pour manger le fromage. Ce furent des cris, puis des rires,
lorsque, bousculant tout, ils decouvrirent, au fond du buffet de
la mere Victoire, un bout de pain rassis. Bien que la fenetre
fut ouverte, il continuait de faire chaud, et la jeune femme, qui
avait le poele derriere elle, ne se rafraichissait guere, plus
rose et plus excitee par l'imprevu de ce dejeuner bavard, dans
cette chambre. A propos de la mere Victoire, Roubaud en etait
revenu a Grandmorin: encore une, celle-la, qui lui devait une
belle chandelle! Fille seduite dont l'enfant etait mort,
nourrice de Severine qui venait de couter la vie a sa mere, plus
tard femme d'un chauffeur de la Compagnie, elle vivait mal, a
Paris, d'un peu de couture, son mari mangeant tout, lorsque la
rencontre de sa fille de lait avait renoue les liens d'autrefois,
en faisant d'elle aussi une protegee du president; et,
aujourd'hui, il lui avait obtenu un poste a la salubrite, la
garde des cabinets de luxe, le cote des dames, ce qu'il y a de
meilleur. La Compagnie ne lui donnait que cent francs par an,
mais elle s'en faisait pres de quatorze, avec la recette, sans
compter le logement, cette chambre ou elle etait meme chauffee.
Enfin, une situation bien agreable. Et Roubaud calculait que, si
Pecqueux, le mari, avait apporte ses deux mille huit cents francs
de chauffeur, tant pour les primes que pour le fixe, au lieu de
nocer aux deux bouts de la ligne, le menage aurait reuni plus de
quatre mille francs, le double de ce que lui, sous-chef de gare,
gagnait au Havre.
--Sans doute, conclut-il, toutes les femmes ne voudraient pas
tenir les cabinets. Mais il n'y a pas de sot metier.
Cependant, leur grosse faim s'etait apaisee, et ils ne mangeaient
plus que d'un air alangui, coupant le fromage par petits
morceaux, pour faire durer le regal. Leurs paroles aussi se
faisaient lentes.
--A propos, cria-t-il, j'ai oublie de te demander... Pourquoi
as-tu donc refuse au president d'aller passer deux ou trois jours
a Doinville?
Son esprit, dans le bien-etre de la digestion, venait de refaire
leur visite du matin, tout pres de la gare, a l'hotel de la rue
du Rocher; et il s'etait revu dans le grand cabinet severe, il
entendait encore le president leur dire qu'il partait le
lendemain pour Doinville. Puis, comme cedant a une idee
soudaine, il leur avait offert de prendre le soir meme, avec eux,
l'express de six heures trente, et d'emmener ensuite sa filleule
la-bas, chez sa soeur, qui la reclamait depuis longtemps. Mais
la jeune femme avait allegue toutes sortes de raisons, qui
l'empechaient, disait-elle.
--Tu sais, moi, continua Roubaud, je ne voyais pas de mal a ce
petit voyage. Tu aurais pu y rester jusqu'a jeudi, je me serais
arrange... N'est-ce pas? dans notre position, nous avons besoin
d'eux. Ce n'est guere adroit, de refuser leurs politesses;
d'autant plus que ton refus a eu l'air de lui causer une vraie
peine... Aussi n'ai-je cesse de te pousser a accepter, que
lorsque tu m'as tire par mon paletot. Alors, j'ai dit comme toi,
mais sans comprendre... Hein! pourquoi n'as-tu pas voulu?
Severine, les regards vacillants, eut un geste d'impatience.
--Est-ce que je puis te laisser tout seul?
--Ce n'est pas une raison... Depuis notre mariage, en trois ans,
tu es bien allee deux fois a Doinville, passer ainsi une semaine.
Rien ne t'empechait d'y retourner une troisieme.
La gene de la jeune femme croissait, elle avait detourne la tete.
--Enfin, ca ne me disait pas. Tu ne vas pas me forcer a des
choses qui me deplaisent.
Roubaud ouvrit les bras, comme pour declarer qu'il ne la forcait
a rien. Pourtant, il reprit:
--Tiens! tu me caches quelque chose... La derniere fois, est-ce
que madame Bonnehon t'aurait mal recue?
Oh! non, madame Bonnehon l'avait toujours tres bien accueillie.
Elle etait si agreable, grande, forte, avec de magnifiques
cheveux blonds, belle encore malgre ses cinquante-cinq ans!
Depuis son veuvage, et meme du vivant de son mari, on racontait
qu'elle avait eu souvent le coeur occupe. On l'adorait a
Doinville, elle faisait du chateau un lieu de delices, toute la
societe de Rouen y venait en visite, surtout la magistrature.
C'etait dans la magistrature que madame Bonnehon avait eu
beaucoup d'amis.
--Alors, avoue-le, ce sont les Lachesnaye qui t'ont battu froid.
Sans doute, depuis son mariage avec M. de Lachesnaye, Berthe
avait cesse d'etre pour elle ce qu'elle etait autrefois. Elle ne
devenait guere bonne, cette pauvre Berthe, si insignifiante, avec
son nez rouge. A Rouen, les dames vantaient beaucoup sa
distinction. Aussi, un mari comme le sien, laid, dur, avare,
semblait-il plutot fait pour deteindre sur sa femme et la rendre
mauvaise. Mais non, Berthe s'etait montree convenable a l'egard
de son ancienne camarade, celle-ci n'avait aucun reproche precis
a lui adresser.
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