Germinal
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Emile Zola >> Germinal
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Le monsieur et la dame se taisaient, douillettement allonges, peu a
peu ennuyes et pris de malaise, devant l'etalage de cette misere.
Elle craignit de les avoir blesses, elle ajouta de son air juste et
calme de femme pratique:
--Oh! ce n'est pas pour me plaindre. Les choses sont ainsi, il faut
les accepter; d'autant plus que nous aurions beau nous debattre, nous
ne changerions sans doute rien... Le mieux encore, n'est-ce pas?
Monsieur et Madame, c'est de tacher de faire honnetement ses affaires,
dans l'endroit ou le bon Dieu vous a mis.
M. Gregoire l'approuva beaucoup.
--Avec de tels sentiments, ma brave femme, on est au-dessus de
l'infortune.
Honorine et Melanie apportaient enfin le paquet. Ce fut Cecile qui le
deballa et qui sortit les deux robes. Elle y joignit des fichus, meme
des bas et des mitaines. Tout cela irait a merveille, elle se hatait,
faisait envelopper par les bonnes les vetements choisis; car sa
maitresse de piano venait d'arriver, et elle poussait la mere et les
enfants vers la porte.
--Nous sommes bien a court, begaya la Maheude, si nous avions une
piece de cent sous seulement...
La phrase s'etrangla, car les Maheu etaient fiers et ne mendiaient
point. Cecile, inquiete, regarda son pere; mais celui-ci refusa
nettement, d'un air de devoir.
--Non, ce n'est pas dans nos habitudes. Nous ne pouvons pas.
Alors, la jeune fille, emue de la figure bouleversee de la mere,
voulut combler les enfants. Ils regardaient toujours fixement la
brioche, elle en coupa deux parts, qu'elle leur distribua.
--Tenez! c'est pour vous.
Puis, elle les reprit, demanda un vieux journal.
--Attendez, vous partagerez avec vos freres et vos soeurs.
Et, sous les regards attendris de ses parents, elle acheva de les
pousser dehors. Les pauvres mioches, qui n'avaient pas de pain, s'en
allerent, en tenant cette brioche respectueusement, dans leurs
menottes gourdes de froid.
La Maheude tirait ses enfants sur le pave, ne voyait plus ni les
champs deserts, ni la boue noire, ni le grand ciel livide qui
tournait. Lorsqu'elle retraversa Montsou, elle entra resolument chez
Maigrat et le supplia si fort, qu'elle finit par emporter deux pains,
du cafe, du beurre, et meme sa piece de cent sous, car l'homme pretait
aussi a la petite semaine. Ce n'etait pas d'elle qu'il voulait,
c'etait de Catherine: elle le comprit, quand il lui recommanda
d'envoyer sa fille chercher les provisions. On verrait ca. Catherine
le giflerait, s'il lui soufflait de trop pres sous le nez.
III
Onze heures sonnaient a la petite eglise du coron des
Deux-Cent-Quarante, une chapelle de briques, ou l'abbe Joire venait
dire la messe, le dimanche. A cote, dans l'ecole, egalement en
briques, on entendait les voix anonnantes des enfants, malgre les
fenetres fermees au froid du dehors. Les larges voies, divisees en
petits jardins adosses, restaient desertes, entre les quatre grands
corps de maisons uniformes; et ces jardins, ravages par l'hiver,
etalaient la tristesse de leur terre marneuse, que bossuaient et
salissaient les derniers legumes. On faisait la soupe, les cheminees
fumaient, une femme apparaissait, de loin en loin le long des facades,
ouvrait une porte, disparaissait. D'un bout a l'autre, sur le
trottoir pave, les tuyaux de descente s'egouttaient dans des tonneaux,
bien qu'il ne plut pas, tant le ciel gris etait charge d'humidite. Et
ce village, bati d'un coup au milieu du vaste plateau, borde de ses
routes noires comme d'un lisere de deuil, n'avait d'autre gaiete que
les bandes regulieres de ses tuiles rouges, sans cesse lavees par les
averses.
Quand la Maheude rentra, elle fit un detour pour aller acheter des
pommes de terre, chez la femme d'un surveillant, qui en avait encore
de sa recolte. Derriere un rideau de peupliers malingres, les seuls
arbres de ces terrains plats, se trouvait un groupe de constructions
isolees, des maisons quatre par quatre, entourees de leurs jardins.
Comme la Compagnie reservait aux porions ce nouvel essai, les ouvriers
avaient surnomme ce coin du hameau le coron des Bas-de-Soie; de meme
qu'ils appelaient leur propre coron Paie-tes-Dettes, par une ironie
bonne enfant de leur misere.
--Ouf! nous y voila, dit la Maheude chargee de paquets, en poussant
chez eux Lenore et Henri, boueux, les jambes mortes.
Devant le feu, Estelle hurlait, bercee dans les bras d'Alzire.
Celle-ci, n'ayant plus de sucre, ne sachant comment la faire taire,
s'etait decidee a feindre de lui donner le sein. Ce simulacre,
souvent, reussissait. Mais, cette fois, elle avait beau ecarter sa
robe, lui coller la bouche sur sa poitrine maigre d'infirme de huit
ans, l'enfant s'enrageait de mordre la peau et de n'en rien tirer.
--Passe-la-moi, cria la mere, des qu'elle se trouva debarrassee. Elle
ne nous laissera pas dire un mot.
Lorsqu'elle eut sorti de son corsage un sein lourd comme une outre, et
que la braillarde se fut pendue au goulot, brusquement muette, on put
enfin causer. Du reste, tout allait bien, la petite menagere avait
entretenu le feu, balaye, range la salle. Et, dans le silence, on
entendait en haut ronfler le grand-pere, du meme ronflement rythme,
qui ne s'etait pas arrete un instant.
--En voila des choses! murmura Alzire, en souriant aux provisions. Si
tu veux, maman, je ferai la soupe.
La table etait encombree: un paquet de vetements, deux pains, des
pommes de terre, du beurre, du cafe, de la chicoree et une demi-livre
de fromage de cochon.
--Oh! la soupe! dit la Maheude d'un air de fatigue, il faudrait aller
cueillir de l'oseille et arracher des poireaux... Non, j'en ferai
ensuite pour les hommes... Mets bouillir des pommes de terre, nous
les mangerons avec un peu de beurre... Et du cafe, hein? n'oublie pas
le cafe!
Mais, tout d'un coup, l'idee de la brioche lui revint. Elle regarda
les mains vides de Lenore et d'Henri, qui se battaient par terre, deja
reposes et gaillards. Est-ce que ces gourmands n'avaient pas, en
chemin, mange sournoisement la brioche! Elle les gifla, pendant
qu'Alzire, qui mettait la marmite au feu, tachait de l'apaiser.
--Laisse-les, maman. Si c'est pour moi, tu sais que ca m'est egal, la
brioche. Ils avaient faim, d'etre alles si loin a pied.
Midi sonnerent, on entendit les galoches des gamins qui sortaient de
l'ecole. Les pommes de terre etaient cuites, le cafe, epaissi d'une
bonne moitie de chicoree, passait dans le filtre, avec un bruit
chantant de grosses gouttes. Un coin de la table fut debarrasse; mais
la mere seule y mangea, les trois enfants se contenterent de leurs
genoux; et, tout le temps, le petit garcon, qui etait d'une voracite
muette, se tourna sans rien dire vers le fromage de cochon, dont le
papier gras le surexcitait.
La Maheude buvait son cafe a petits coups, les deux mains autour du
verre pour les rechauffer, lorsque le pere Bonnemort descendit.
D'habitude, il se levait plus tard, son dejeuner l'attendait sur le
feu. Mais, ce jour-la, il se mit a grogner, parce qu'il n'y avait
point de soupe. Puis, quand sa bru lui eut dit qu'on ne faisait pas
toujours comme on voulait, il mangea ses pommes de terre en silence.
De temps a autre, il se levait, allait cracher dans les cendres, par
proprete; et, tasse ensuite sur sa chaise, il roulait la nourriture au
fond de sa bouche, la tete basse, les yeux eteints.
--Ah! j'ai oublie, maman, dit Alzire, la voisine est venue...
Sa mere l'interrompit.
--Elle m'embete!
C'etait une sourde rancune contre la Levaque, qui avait pleure misere,
la veille, pour ne rien lui preter; et elle la savait justement a son
aise, en ce moment-la, le logeur Bouteloup ayant avance sa quinzaine.
Dans le coron, on ne se pretait guere de menage a menage.
--Tiens! tu me fais songer, reprit la Maheude, enveloppe donc un
moulin de cafe... Je le reporterai a la Pierronne, a qui je le dois
d'avant-hier.
Et, quand sa fille eut prepare le paquet, elle ajouta qu'elle
rentrerait tout de suite mettre la soupe des hommes sur le feu. Puis,
elle sortit avec Estelle dans les bras, laissant le vieux Bonnemort
broyer lentement ses pommes de terre, tandis que Lenore et Henri se
battaient pour manger les pelures tombees.
La Maheude, au lieu de faire le tour, coupa tout droit, a travers les
jardins, de peur que la Levaque ne l'appelat. Justement, son jardin
s'adossait a celui des Pierron; et il y avait, dans le treillage
delabre qui les separait, un trou par lequel on voisinait. Le puits
commun etait la, desservant quatre menages. A cote, derriere un
bouquet de lilas chetifs, se trouvait le carin, une remise basse,
pleine de vieux outils, et ou l'on elevait, un a un, les lapins qu'on
mangeait les jours de fete. Une heure sonna, c'etait l'heure du cafe,
pas une ame ne se montrait aux portes ni aux fenetres. Seul, un
ouvrier de la coupe a terre, en attendant la descente, bechait son
coin de legumes, sans lever la tete. Mais, comme la Maheude arrivait
en face, a l'autre corps de batiment, elle fut surprise de voir
paraitre, devant l'eglise, un monsieur et deux dames. Elle s'arreta
une seconde, elle les reconnut: c'etait madame Hennebeau, qui faisait
visiter le coron a ses invites, le monsieur decore et la dame en
manteau de fourrure.
--Oh! pourquoi as-tu pris cette peine? s'ecria la Pierronne, lorsque
la Maheude lui eut rendu son cafe. Ca ne pressait pas.
Elle avait vingt-huit ans, elle passait pour la jolie femme du coron,
brune, le front bas, les yeux grands, la bouche etroite; et coquette
avec ca, d'une proprete de chatte, la gorge restee belle, car elle
n'avait pas eu d'enfant. Sa mere, la Brule, veuve d'un haveur mort a
la mine, apres avoir envoye sa fille travailler dans une fabrique, en
jurant qu'elle n'epouserait jamais un charbonnier, ne decolerait plus,
depuis que celle-ci s'etait mariee sur le tard avec Pierron, un veuf
encore, qui avait une gamine de huit ans. Cependant, le menage vivait
tres heureux, au milieu des bavardages, des histoires qui couraient
sur les complaisances du mari et sur les amants de la femme: pas une
dette, deux fois de la viande par semaine, une maison si nettement
tenue, qu'on se serait mire dans les casseroles. Pour surcroit de
chance, grace a des protections, la Compagnie l'avait autorisee a
vendre des bonbons et des biscuits, dont elle etalait les bocaux sur
deux planches, derriere les vitres de la fenetre. C'etaient six ou
sept sous de gain par jour, quelquefois douze le dimanche. Et, dans
ce bonheur, il n'y avait que la mere Brule qui hurlat avec son
enragement de vieille revolutionnaire, ayant a venger la mort de son
homme contre les patrons, et que la petite Lydie qui empochat en
gifles trop frequentes les vivacites de la famille.
--Comme elle est grosse deja! reprit la Pierronne, en faisant des
risettes a Estelle.
--Ah! le mal que ca donne, ne m'en parle pas! dit la Maheude. Tu es
heureuse de n'en pas avoir. Au moins, tu peux tenir propre.
Bien que, chez elle, tout fut en ordre, et qu'elle lavat chaque
samedi, elle jetait un coup d'oeil de menagere jalouse sur cette salle
si claire, ou il y avait meme de la coquetterie, des vases dores sur
le buffet, une glace, trois gravures encadrees.
Cependant, la Pierronne etait en train de boire seule son cafe, tout
son monde se trouvant a la fosse.
--Tu vas en prendre un verre avec moi, dit-elle.
--Non, merci, je sors d'avaler le mien.
--Qu'est-ce que ca fait?
En effet, ca ne faisait rien. Et toutes deux burent lentement. Entre
les bocaux de biscuits et de bonbons, leurs regards s'etaient arretes
sur les maisons d'en face, qui alignaient, aux fenetres, leurs petits
rideaux, dont le plus ou le moins de blancheur disait les vertus des
menageres. Ceux des Levaque etaient tres sales, de veritables
torchons, qui semblaient avoir essuye le cul des marmites.
--S'il est possible de vivre dans une pareille ordure! murmura la
Pierronne.
Alors, la Maheude partit et ne s'arreta plus. Ah! si elle avait eu un
logeur comme ce Bouteloup, c'etait elle qui aurait voulu faire marcher
son menage! Quand on savait s'y prendre, un logeur devenait une
excellente affaire. Seulement, il ne fallait pas coucher avec. Et
puis, le mari buvait, battait sa femme, courait les chanteuses des
cafes-concerts de Montsou.
La Pierronne prit un air profondement degoute. Ces chanteuses, ca
donnait toutes les maladies. Il y en avait une, a Joiselle, qui avait
empoisonne une fosse.
--Ce qui m'etonne, c'est que tu aies laisse aller ton fils avec leur
fille.
--Ah! oui, empeche donc ca!... Leur jardin est contre le notre.
L'ete, Zacharie etait toujours avec Philomene derriere les lilas, et
ils ne se genaient guere sur le carin, on ne pouvait tirer de l'eau au
puits sans les surprendre.
C'etait la commune histoire des promiscuites du coron, les garcons et
les filles pourrissant ensemble, se jetant a cul, comme ils disaient,
sur la toiture basse et en pente du carin, des la nuit tombee. Toutes
les herscheuses faisaient la leur premier enfant, quand elles ne
prenaient pas la peine d'aller le faire a Requillart ou dans les bles.
Ca ne tirait pas a consequence, on se mariait ensuite, les meres
seules se fachaient, lorsque les garcons commencaient trop tot, car un
garcon qui se mariait ne rapportait plus a la famille.
--A ta place, j'aimerais mieux en finir, reprit la Pierronne sagement.
Ton Zacharie l'a deja emplie deux fois, et ils iront plus loin se
coller... De toute facon, l'argent est fichu.
La Maheude, furieuse, etendit les mains.
--Ecoute ca: je les maudis, s'ils se collent... Est-ce que Zacharie
ne nous doit pas du respect? Il nous a coute, n'est-ce pas? eh bien!
il faut qu'il nous rende, avant de s'embarrasser d'une femme...
Qu'est-ce que nous deviendrions, dis? si nos enfants travaillaient
tout de suite pour les autres? Autant crever alors!
Cependant, elle se calma.
--Je parle en general, on verra plus tard... Il est joliment fort,
ton cafe: tu mets ce qu'il faut.
Et, apres un quart d'heure d'autres histoires, elle se sauva, criant
que la soupe de ses hommes n'etait pas faite. Dehors, les enfants
retournaient a l'ecole, quelques femmes se montraient sur les portes,
regardaient madame Hennebeau, qui longeait une des facades, en
expliquant du doigt le coron a ses invites. Cette visite commencait a
remuer le village. L'homme de la coupe a terre s'arreta un moment de
becher, deux poules inquietes s'effaroucherent dans les jardins.
Comme la Maheude rentrait, elle buta dans la Levaque, qui etait sortie
pour sauter au passage sur le docteur Vanderhaghen, un medecin de la
Compagnie, petit homme presse, ecrase de besogne, qui donnait ses
consultations en courant.
--Monsieur, disait-elle, je ne dors plus, j'ai mal partout...
Faudrait en causer cependant.
Il les tutoyait toutes, il repondit sans s'arreter:
--Fiche-moi la paix! tu bois trop de cafe.
--Et mon mari, Monsieur, dit a son tour la Maheude, vous deviez venir
le voir... Il a toujours ses douleurs aux jambes.
--C'est toi qui l'esquintes, fiche-moi la paix!
Les deux femmes resterent plantees, regardant fuir le dos du docteur.
--Entre donc, reprit la Levaque, quand elle eut echange avec sa
voisine un haussement d'epaules desespere. Tu sais qu'il y a du
nouveau... Et tu prendras bien un peu de cafe. Il est tout frais.
La Maheude, qui se debattait, fut sans force. Allons! une goutte tout
de meme, pour ne pas la desobliger. Et elle entra.
La salle etait d'une salete noire, le carreau et les murs taches de
graisse, le buffet et la table poisses de crasse; et une puanteur de
menage mal tenu prenait a la gorge. Pres du feu, les deux coudes sur
la table, le nez enfonce dans son assiette, Bouteloup, jeune encore
pour ses trente-cinq ans, achevait un restant de bouilli, avec sa
carrure epaisse de gros garcon placide; tandis que, debout contre lui,
le petit Achille, le premier-ne de Philomene, qui entrait dans ses
trois ans deja, le regardait de l'air suppliant et muet d'une bete
gourmande. Le logeur, tres tendre sous une grande barbe brune, lui
fourrait de temps a autre un morceau de sa viande au fond de la
bouche.
--Attends que je le sucre, disait la Levaque, en mettant la cassonade
d'avance dans la cafetiere.
Elle, plus vieille que lui de six ans, etait affreuse, usee, la gorge
sur le ventre et le ventre sur les cuisses, avec un mufle aplati aux
poils grisatres, toujours depeignee. Il l'avait prise naturellement,
sans l'eplucher davantage que sa soupe, ou il trouvait des cheveux, et
que son lit, dont les draps servaient trois mois. Elle entrait dans
la pension, le mari aimait a repeter que les bons comptes font les
bons amis.
--Alors, c'etait pour te dire, continua-t-elle, qu'on a vu hier soir
la Pierronne roder du cote des Bas-de-Soie. Le monsieur que tu sais
l'attendait derriere Rasseneur, et ils ont file ensemble le long du
canal... Hein? c'est du propre, une femme mariee!
--Dame! dit la Maheude, Pierron avant de l'epouser donnait des lapins
au porion, maintenant ca lui coute moins cher de preter sa femme.
Bouteloup eclata d'un rire enorme et jeta une mie de pain saucee dans
la bouche d'Achille. Les deux femmes achevaient de se soulager sur le
compte de la Pierronne, une coquette pas plus belle qu'une autre, mais
toujours occupee a se visiter les trous de la peau, a se laver, a se
mettre de la pommade. Enfin, ca regardait le mari, s'il aimait ce
pain-la. Il y avait des hommes si ambitieux qu'ils auraient torche
les chefs, pour les entendre seulement dire merci. Et elles ne furent
interrompues que par l'arrivee d'une voisine qui rapportait une mioche
de neuf mois, Desiree, la derniere de Philomene: celle-ci, dejeunant
au criblage, s'entendait pour qu'on lui amenat la-bas sa petite, et
elle la faisait teter, assise un instant dans le charbon.
--La mienne, je ne peux pas la quitter une minute, elle gueule tout de
suite, dit la Maheude en regardant Estelle, qui s'etait endormie sur
ses bras.
Mais elle ne reussit point a eviter la mise en demeure qu'elle lisait
depuis un moment dans les yeux de la Levaque.
--Dis donc, il faudrait pourtant songer a en finir.
D'abord, les deux meres, sans avoir besoin d'en causer, etaient
tombees d'accord pour ne pas conclure le mariage. Si la mere de
Zacharie voulait toucher le plus longtemps possible les quinzaines de
son fils, la mere de Philomene s'emportait a l'idee d'abandonner
celles de sa fille. Rien ne pressait, la seconde avait meme prefere
garder le petit, tant qu'il y avait eu un seul enfant; mais, depuis
que celui-ci, grandissant, mangeait du pain, et qu'un autre etait
venu, elle se trouvait en perte, elle poussait furieusement au
mariage, en femme qui n'entend pas y mettre du sien.
--Zacharie a tire au sort, continua-t-elle, plus rien n'arrete...
Voyons, a quand?
--Remettons ca aux beaux jours, repondit la Maheude genee. C'est
ennuyeux, ces affaires! Comme s'ils n'auraient pas pu attendre d'etre
maries, pour aller ensemble!... Parole d'honneur, tiens!
j'etranglerais Catherine, si j'apprenais qu'elle ait fait la betise.
La Levaque haussa les epaules.
--Laisse donc, elle y passera comme les autres!
Bouteloup, avec la tranquillite d'un homme qui est chez lui, fouilla
le buffet, cherchant le pain. Des legumes pour la soupe de Levaque,
des pommes de terre et des poireaux, trainaient sur un coin de la
table, a moitie pelures, repris et abandonnes dix fois, au milieu des
continuels commerages. La femme venait cependant de s'y remettre,
lorsqu'elle les lacha de nouveau, pour se planter devant la fenetre.
--Qu'est-ce que c'est que ca?... Tiens! c'est madame Hennebeau avec
des gens. Les voila qui entrent chez la Pierronne.
Du coup, toutes deux retomberent sur la Pierronne. Oh! ca ne manquait
jamais, des que la Compagnie faisait visiter le coron a des gens, on
les conduisait droit chez celle-la, parce que c'etait propre. Sans
doute qu'on ne leur racontait pas les histoires avec le maitre-porion.
On peut bien etre propre, quand on a des amoureux qui gagnent trois
mille francs, loges, chauffes, sans compter les cadeaux. Si c'etait
propre dessus, ce n'etait guere propre dessous. Et, tout le temps que
les visiteurs resterent en face, elles en degoiserent.
--Les voila qui sortent, dit enfin la Levaque. Ils font le tour...
Regarde donc, ma chere, je crois qu'ils vont chez toi.
La Maheude fut prise de peur. Qui sait si Alzire avait donne un coup
d'eponge a la table? Et sa soupe, a elle aussi, qui n'etait pas prete!
Elle balbutia un <
>, elle se sauva, filant, rentrant, sans un
coup d'oeil de cote.
Mais tout reluisait. Alzire, tres serieuse, un torchon devant elle,
s'etait mise a faire la soupe, en voyant que sa mere ne revenait pas.
Elle avait arrache les derniers poireaux du jardin, cueilli de
l'oseille, et elle nettoyait precisement les legumes, pendant que, sur
le feu, dans un grand chaudron, chauffait l'eau pour le bain des
hommes, quand ils allaient rentrer. Henri et Lenore etaient sages par
hasard, tres occupes a dechirer un vieil almanach. Le pere Bonnemort
fumait silencieusement sa pipe.
Comme la Maheude soufflait, madame Hennebeau frappa.
--Vous permettez, n'est-ce pas? ma brave femme.
Grande, blonde, un peu alourdie dans la maturite superbe de la
quarantaine, elle souriait avec un effort d'affabilite, sans laisser
trop paraitre la crainte de tacher sa toilette de soie bronze, drapee
d'une mante de velours noir.
--Entrez, entrez, repetait-elle a ses invites. Nous ne genons
personne... Hein? est-ce propre encore? et cette brave femme a sept
enfants! Tous nos menages sont comme ca... Je vous expliquais que la
Compagnie leur loue la maison six francs par mois. Une grande salle
au rez-de-chaussee, deux chambres en haut, une cave et un jardin.
Le monsieur decore et la dame en manteau de fourrure, debarques le
matin du train de Paris, ouvraient des yeux vagues, avaient sur la
face l'ahurissement de ces choses brusques, qui les depaysaient.
--Et un jardin, repeta la dame. Mais on y vivrait, c'est charmant!
--Nous leur donnons du charbon plus qu'ils n'en brulent, continuait
madame Hennebeau. Un medecin les visite deux fois par semaine; et,
quand ils sont vieux, ils recoivent des pensions, bien qu'on ne fasse
aucune retenue sur les salaires.
--Une Thebaide! un vrai pays de Cocagne! murmura le monsieur, ravi.
La Maheude s'etait precipitee pour offrir des chaises. Ces dames
refuserent. Deja madame Hennebeau se lassait, heureuse un instant de
se distraire a ce role de montreur de betes, dans l'ennui de son exil,
mais tout de suite repugnee par l'odeur fade de misere, malgre la
proprete choisie des maisons ou elle se risquait. Du reste, elle ne
repetait que des bouts de phrase entendus, sans jamais s'inquieter
davantage de ce peuple d'ouvriers besognant et souffrant pres d'elle.
--Les beaux enfants! murmura la dame, qui les trouvait affreux, avec
leurs tetes trop grosses, embroussaillees de cheveux couleur de
paille.
Et la Maheude dut dire leur age, on lui adressa aussi des questions
sur Estelle, par politesse. Respectueusement, le pere Bonnemort avait
retire sa pipe de la bouche; mais il n'en restait pas moins un sujet
d'inquietude, si ravage par ses quarante annees de fond, les jambes
raides, la carcasse demolie, la face terreuse; et, comme un violent
acces de toux le prenait, il prefera sortir pour cracher dehors, dans
l'idee que son crachat noir allait gener le monde.
Alzire eut tout le succes. Quelle jolie petite menagere, avec son
torchon! On complimenta la mere d'avoir une petite fille deja si
entendue pour son age. Et personne ne parlait de la bosse, des
regards d'une compassion pleine de malaise revenaient toujours vers le
pauvre etre infirme.
--Maintenant, conclut madame Hennebeau, si l'on vous interroge sur nos
corons, a Paris, vous pourrez repondre... Jamais plus de bruit que
ca, moeurs patriarcales, tous heureux et bien portants comme vous
voyez, un endroit ou vous devriez venir vous refaire un peu, a cause
du bon air et de la tranquillite.
--C'est merveilleux, merveilleux! cria le monsieur, dans un elan final
d'enthousiasme.
Ils sortirent de l'air enchante dont on sort d'une baraque de
phenomenes, et la Maheude qui les accompagnait, demeura sur le seuil,
pendant qu'ils repartaient doucement, en causant tres haut. Les rues
s'etaient peuplees, ils devaient traverser des groupes de femmes,
attirees par le bruit de leur visite, qu'elles colportaient de maison
en maison.
Justement, devant sa porte, la Levaque avait arrete la Pierronne,
accourue en curieuse. Toutes deux affectaient une surprise mauvaise.
Eh bien! quoi donc, ces gens voulaient y coucher, chez les Maheu? Ce
n'etait pourtant pas si drole.
--Toujours sans le sou, avec ce qu'ils gagnent! Dame! quand on a des
vices!
--Je viens d'apprendre qu'elle est allee ce matin mendier chez les
bourgeois de la Piolaine, et Maigrat qui leur avait refuse du pain,
lui en a donne... On sait comment il se paie, Maigrat.
--Sur elle, oh! non! faudrait du courage... C'est sur Catherine qu'il
en prend.
--Ah! ecoute donc, est-ce qu'elle n'a pas eu le toupet tout a l'heure
de me dire qu'elle etranglerait Catherine, si elle y passait!...
Comme si le grand Chaval, il y a beau temps, ne l'avait pas mise a cul
sur le carin!
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