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Annual Bibliography of Commonwealth Literature 2007
This paper argues that discourses of love in Ghanaian market literature for youth offer a view into complex negotiations of agency and empowerment. Drawing on Deborah Durham's notion of youth as "social `shifters'" and Francis Nyamnjoh's conception of the "interconnectedness" of agency, I take Ghanaian market literature as one specific case of how African literature for youth foregrounds questions of continuity and change as African societies enter into increasingly complex global relations. In this literature for youth, received notions of love, often constructed out of impressions from American pop and hip hop music, carry new notions of agency that compete with existing "domesticated" forms. Authors like Ike Tandoh and Evelyn Tay employ discourses of love to offer youth alternative avenues for empowerment in a context of socio-economic disenfranchizement. In a creative process of "straddling", this writing both reveals and reproduces the contradictions that obtain in youth configurations of agency.

Germinal

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M. Gregoire achevait son chocolat, sans hate. Il repondit
paisiblement:

--Jamais!... Tu sais bien que je ne veux pas speculer. Je vis
tranquille, ce serait trop bete, de me casser la tete avec des soucis
d'affaires. Et, quant a Montsou, ca peut continuer a baisser, nous en
aurons toujours notre suffisance. Il ne faut pas etre si gourmand,
que diable! Puis, ecoute, c'est toi qui te mordras les doigts un jour,
car Montsou remontera, les enfants des enfants de Cecile en tireront
encore leur pain blanc.

Deneulin l'ecoutait avec un sourire gene.

--Alors, murmura-t-il, si je te disais de mettre cent mille francs
dans mon affaire, tu refuserais?

Mais, devant les faces inquietes des Gregoire, il regretta d'etre alle
si vite, il renvoya son idee d'emprunt a plus tard, la reservant pour
un cas desespere.

--Oh! je n'en suis pas la! C'est une plaisanterie... Mon Dieu! tu as
peut-etre raison: l'argent que vous gagnent les autres, est celui dont
on engraisse le plus surement.

On changea d'entretien. Cecile revint sur ses cousines, dont les
gouts la preoccupaient, tout en la choquant. Madame Gregoire promit
de mener sa fille voir ces cheres petites, des le premier jour de
soleil. Cependant, M. Gregoire, l'air distrait, n'etait pas a la
conversation. Il ajouta tout haut:

--Moi, si j'etais a ta place, je ne m'enteterais pas davantage, je
traiterais avec Montsou... Ils en ont une belle envie, tu
retrouverais ton argent.

Il faisait allusion a la vieille haine qui existait entre la
concession de Montsou et celle de Vandame. Malgre la faible
importance de cette derniere, sa puissante voisine enrageait de voir,
enclavee dans ses soixante-sept communes, cette lieue carree qui ne
lui appartenait pas; et, apres avoir essaye vainement de la tuer, elle
complotait de l'acheter a bas prix, lorsqu'elle ralerait. La guerre
continuait sans treve, chaque exploitation arretait ses galeries a
deux cents metres les unes des autres, c'etait un duel au dernier
sang, bien que les directeurs et les ingenieurs eussent entre eux des
relations polies.

Les yeux de Deneulin avaient flambe.

--Jamais! cria-t-il a son tour. Tant que je serai vivant, Montsou
n'aura pas Vandame... J'ai dine jeudi chez Hennebeau, et je l'ai bien
vu tourner autour de moi. Deja, l'automne dernier, quand les gros
bonnets sont venus a la Regie, ils m'ont fait toutes sortes de
mamours... Oui, oui, je les connais, ces marquis et ces ducs, ces
generaux et ces ministres! des brigands qui vous enleveraient jusqu'a
votre chemise, a la corne d'un bois!

Il ne tarissait plus. D'ailleurs, M. Gregoire ne defendait pas la
Regie de Montsou, les six regisseurs institues par le traite de 1760,
qui gouvernaient despotiquement la Compagnie, et dont les cinq
survivants, a chaque deces, choisissaient le nouveau membre parmi les
actionnaires puissants et riches. L'opinion du proprietaire de la
Piolaine, de gouts si raisonnables, etait que ces messieurs manquaient
parfois de mesure, dans leur amour exagere de l'argent.

Melanie etait venue desservir la table. Dehors, les chiens se
remirent a aboyer, et Honorine se dirigeait vers la porte, lorsque
Cecile, que la chaleur et la nourriture etouffaient, quitta la table.

--Non, laisse, ca doit etre pour ma lecon.

Deneulin, lui aussi, s'etait leve. Il regarda sortir la jeune fille,
il demanda en souriant:

--Eh bien! et ce mariage avec le petit Negrel?

--Il n'y a rien de fait, dit madame Gregoire. Une idee en l'air...
Il faut reflechir.

--Sans doute, continua-t-il avec un rire de gaillardise. Je crois que
le neveu et la tante... Ce qui me renverse, c'est que ce soit Madame
Hennebeau qui se jette ainsi au cou de Cecile.

Mais M. Gregoire s'indigna. Une dame si distinguee, et de quatorze
ans plus agee que le jeune homme! C'etait monstrueux, il n'aimait pas
qu'on plaisantat sur des sujets pareils. Deneulin, riant toujours,
lui serra la main et partit.

--Ce n'est pas encore ca, dit Cecile qui revenait. C'est cette femme
avec ses deux enfants, tu sais, maman, la femme de mineur que nous
avons rencontree... Faut-il les faire entrer ici?

On hesita. Etaient-ils tres sales? Non, pas trop, et ils laisseraient
leurs sabots sur le perron. Deja le pere et la mere s'etaient
allonges au fond des grands fauteuils. Ils y digeraient. La crainte
de changer d'air acheva de les decider.

--Faites entrer, Honorine.

Alors, la Maheude et ses petits entrerent, glaces, affames, saisis
d'un effarement peureux, en se voyant dans cette salle ou il faisait
si chaud, et qui sentait si bon la brioche.



II


Dans la chambre, restee close, les persiennes avaient laisse glisser
peu a peu des barres grises de jour, dont l'eventail se deployait au
plafond; et l'air enferme s'alourdissait, tous continuaient leur somme
de la nuit: Lenore et Henri aux bras l'un de l'autre, Alzire la tete
renversee, appuyee sur sa bosse; tandis que le pere Bonnemort, tenant
a lui seul le lit de Zacharie et de Jeanlin, ronflait la bouche
ouverte. Pas un souffle ne venait du cabinet, ou la Maheude s'etait
rendormie en faisant teter Estelle, la gorge coulee de cote, sa fille
en travers du ventre, gorgee de lait, assommee elle aussi, et
s'etouffant dans la chair molle des seins.

Le coucou, en bas, sonna six heures. On entendit, le long des facades
du coron, des bruits de portes, puis des claquements de sabots, sur le
pave des trottoirs: c'etaient les cribleuses qui s'en allaient a la
fosse. Et le silence retomba jusqu'a sept heures. Alors, des
persiennes se rabattirent, des baillements et des toux vinrent a
travers les murs. Longtemps, un moulin a cafe grinca, sans que
personne s'eveillat encore dans la chambre.

Mais, brusquement, un tapage de gifles et de hurlements, au loin, fit
se dresser Alzire. Elle eut conscience de l'heure, elle courut pieds
nus secouer sa mere.

--Maman! maman! il est tard. Toi qui as une course... Prends garde!
tu vas ecraser Estelle.

Et elle sauva l'enfant, a demi etouffee sous la coulee enorme des
seins.

--Sacre bon sort! begayait la Maheude, en se frottant les yeux, on est
si echine qu'on dormirait tout le jour... Habille Lenore et Henri, je
les emmene; et tu garderas Estelle, je ne veux pas la trainer, crainte
qu'elle ne prenne du mal, par ce temps de chien.

Elle se lavait a la hate, elle passa un vieux jupon bleu, son plus
propre, et un caraco de laine grise, auquel elle avait pose deux
pieces la veille.

--Et de la soupe, sacre bon sort! murmura-t-elle de nouveau.

Pendant que sa mere descendait, bousculant tout, Alzire retourna dans
la chambre, ou elle emporta Estelle qui s'etait mise a hurler. Mais
elle etait habituee aux rages de la petite, elle avait, a huit ans,
des ruses tendres de femme, pour la calmer et la distraire.
Doucement, elle la coucha dans son lit encore chaud, elle la rendormit
en lui donnant a sucer un doigt. Il etait temps, car un autre vacarme
eclatait; et elle dut mettre aussitot la paix entre Lenore et Henri,
qui s'eveillaient enfin. Ces enfants ne s'entendaient guere, ne se
prenaient gentiment au cou, que lorsqu'ils dormaient. La fille, agee
de six ans, tombait des son lever sur le garcon, son cadet de deux
annees, qui recevait les gifles sans les rendre.

Tous deux avaient la meme tete trop grosse et comme soufflee,
ebouriffee de cheveux jaunes. Il fallut qu'Alzire tirat sa soeur par
les jambes, en la menacant de lui enlever la peau du derriere. Puis,
ce furent des trepignements pour le debarbouillage, et a chaque
vetement qu'elle leur passait. On evitait d'ouvrir les persiennes,
afin de ne pas troubler le sommeil du pere Bonnemort. Il continuait a
ronfler, dans l'affreux charivari des enfants.

--C'est pret! y etes-vous, la-haut? cria la Maheude.

Elle avait rabattu les volets, secoue le feu, remis du charbon. Son
espoir etait que le vieux n'eut pas englouti toute la soupe. Mais
elle trouva le poelon torche, elle fit cuire une poignee de
vermicelle, qu'elle tenait en reserve depuis trois jours. On
l'avalerait a l'eau, sans beurre; il ne devait rien rester de la
lichette de la veille; et elle fut surprise de voir que Catherine, en
preparant les briquets, avait fait le miracle d'en laisser gros comme
une noix. Seulement, cette fois, le buffet etait bien vide: rien, pas
une croute, pas un fond de provision, pas un os a ronger.
Qu'allaient-ils devenir, si Maigrat s'entetait a leur couper le
credit, et si les bourgeois de la Piolaine ne lui donnaient pas cent
sous? Quand les hommes et la fille reviendraient de la fosse, il
faudrait pourtant manger; car on n'avait pas encore invente de vivre
sans manger, malheureusement.

--Descendez-vous, a la fin! cria-t-elle en se fachant. Je devrais
etre partie.

Lorsque Alzire et les enfants furent la, elle partagea le vermicelle
dans trois petites assiettes. Elle, disait-elle, n'avait pas faim.
Bien que Catherine eut deja passe de l'eau sur le marc de la veille,
elle en remit une seconde fois et avala deux grandes chopes d'un cafe
tellement clair, qu'il ressemblait a de l'eau de rouille. Ca la
soutiendrait tout de meme.

--Ecoute, repetait-elle a Alzire, tu laisseras dormir ton grand-pere,
tu veilleras bien a ce que Estelle ne se casse pas la tete, et si elle
se reveillait, si elle gueulait trop, tiens! voici un morceau de
sucre, tu le ferais fondre, tu lui en donnerais des cuillerees... Je
sais que tu es raisonnable, que tu ne le mangeras pas.

--Et l'ecole, maman?

--L'ecole, eh bien! ce sera pour un autre jour... J'ai besoin de toi.

--Et la soupe, veux-tu que je la fasse, si tu rentres tard?

--La soupe, la soupe... Non, attends-moi.

Alzire, d'une intelligence precoce de fillette infirme, savait tres
bien faire la soupe. Elle dut comprendre, n'insista point.
Maintenant, le coron entier etait reveille, des bandes d'enfants s'en
allaient a l'ecole, avec le bruit trainard de leurs galoches. Huit
heures sonnerent, un murmure croissant de bavardages montait a gauche,
chez la Levaque. La journee des femmes commencait, autour des
cafetieres, les poings sur les hanches, les langues tournant sans
repos, comme les meules d'un moulin. Une tete fletrie, aux grosses
levres, au nez ecrase, vint s'appuyer contre une vitre de la fenetre,
en criant:

--Y a du nouveau, ecoute donc!

--Non, non, plus tard! repondit la Maheude. J'ai une course.

Et, de peur de succomber a l'offre d'un verre de cafe chaud, elle
bourra Lenore et Henri, elle partit avec eux. En haut, le pere
Bonnemort ronflait toujours, d'un ronflement rythme qui bercait la
maison.

Dehors, la Maheude s'etonna de voir que le vent ne soufflait plus.
C'etait un degel brusque, le ciel couleur de terre, les murs gluants
d'une humidite verdatre, les routes empoissees de boue, une boue
speciale au pays du charbon, noire comme de la suie delayee, epaisse
et collante a y laisser ses sabots. Tout de suite, elle dut gifler
Lenore, parce que la petite s'amusait a ramasser la crotte sur ses
galoches, ainsi que sur le bout d'une pelle. En quittant le coron,
elle avait longe le terri et suivi le chemin du canal, coupant pour
raccourcir par des rues defoncees, au milieu de terrains vagues,
fermes de palissades moussues. Des hangars se succedaient, de longs
batiments d'usine, de hautes cheminees crachant de la suie, salissant
cette campagne ravagee de faubourg industriel. Derriere un bouquet de
peupliers, la vieille fosse Requillart montrait l'ecroulement de son
beffroi, dont les grosses charpentes restaient seules debout. Et,
tournant a droite, la Maheude se trouva sur la grande route.

--Attends! attends! sale cochon! cria-t-elle, je vas te faire rouler
des boulettes!

Maintenant, c'etait Henri qui avait pris une poignee de boue et qui la
petrissait. Les deux enfants, gifles sans preference, rentrerent dans
l'ordre, en louchant pour voir les patards qu'ils faisaient au milieu
des tas. Ils pataugeaient, deja ereintes de leurs efforts pour
decoller leurs semelles, a chaque enjambee.

Du cote de Marchiennes, la route deroulait ses deux lieues de pave,
qui filaient droit comme un ruban trempe de cambouis, entre les terres
rougeatres. Mais, de l'autre cote, elle descendait en lacet au
travers de Montsou, bati sur la pente d'une large ondulation de la
plaine. Ces routes du Nord, tirees au cordeau entre des villes
manufacturieres, allant avec des courbes douces, des montees lentes,
se batissent peu a peu, tendent a ne faire d'un departement qu'une
cite travailleuse. Les petites maisons de briques, peinturlurees pour
egayer le climat, les unes jaunes, les autres bleues, d'autres noires,
celles-ci sans doute afin d'arriver tout de suite au noir final,
devalaient a droite et a gauche, en serpentant jusqu'au bas de la
pente. Quelques grands pavillons a deux etages, des habitations de
chefs d'usines, trouaient la ligne pressee des etroites facades. Une
eglise, egalement en briques, ressemblait a un nouveau modele de haut
fourneau, avec son clocher carre, sali deja par les poussieres
volantes du charbon. Et, parmi les sucreries, les corderies, les
minoteries, ce qui dominait, c'etaient les bals, les estaminets, les
debits de biere, si nombreux, que, sur mille maisons, il y avait plus
de cinq cents cabarets.

Comme elle approchait des Chantiers de la Compagnie, une vaste serie
de magasins et d'ateliers, la Maheude se decida a prendre Henri et
Lenore par la main, l'un a droite, l'autre a gauche. Au-dela, se
trouvait l'hotel du directeur, M. Hennebeau, une sorte de vaste chalet
separe de la route par une grille, suivi d'un jardin ou vegetaient des
arbres maigres. Justement, une voiture etait arretee devant la porte,
un monsieur decore et une dame en manteau de fourrure, quelque visite
debarquee de Paris a la gare de Marchiennes; car madame Hennebeau, qui
parut dans le demi-jour du vestibule, poussa une exclamation de
surprise et de joie.

--Marchez donc, trainards! gronda la Maheude, en tirant les deux
petits, qui s'abandonnaient dans la boue.

Elle arrivait chez Maigrat, elle etait tout emotionnee. Maigrat
habitait a cote meme du directeur, un simple mur separait l'hotel de
sa petite maison; et il avait la un entrepot, un long batiment qui
s'ouvrait sur la route en une boutique sans devanture. Il y tenait de
tout, de l'epicerie, de la charcuterie, de la fruiterie, y vendait du
pain, de la biere, des casseroles. Ancien surveillant au Voreux, il
avait debute par une etroite cantine; puis, grace a la protection de
ses chefs, son commerce s'etait elargi, tuant peu a peu le detail de
Montsou. Il centralisait les marchandises, la clientele considerable
des corons lui permettait de vendre moins cher et de faire des credits
plus grands. D'ailleurs, il etait reste dans la main de la Compagnie,
qui lui avait bati sa petite maison et son magasin.

--Me voici encore, monsieur Maigrat, dit la Maheude d'un air humble,
en le trouvant justement debout devant sa porte.

Il la regarda sans repondre. Il etait gros, froid et poli, et il se
piquait de ne jamais revenir sur une decision.

--Voyons, vous ne me renverrez pas comme hier. Faut que nous mangions
du pain d'ici a samedi... Bien sur, nous vous devons soixante francs
depuis deux ans...

Elle s'expliquait, en courtes phrases penibles. C'etait une vieille
dette, contractee pendant la derniere greve. Vingt fois, ils avaient
promis de s'acquitter, mais ils ne le pouvaient pas, ils ne
parvenaient pas a lui donner quarante sous par quinzaine. Avec ca, un
malheur lui etait arrive l'avant-veille, elle avait du payer vingt
francs a un cordonnier, qui menacait de les faire saisir. Et voila
pourquoi ils se trouvaient sans un sou. Autrement, ils seraient alles
jusqu'au samedi, comme les camarades.

Maigrat, le ventre tendu, les bras croises, repondait non de la tete,
a chaque supplication.

--Rien que deux pains, monsieur Maigrat. Je suis raisonnable, je ne
demande pas du cafe... Rien que deux pains de trois livres par jour.

--Non! cria-t-il enfin, de toute sa force.

Sa femme avait paru, une creature chetive qui passait les journees sur
un registre, sans meme oser lever la tete. Elle s'esquiva, effrayee
de voir cette malheureuse tourner vers elle des yeux d'ardente priere.
On racontait qu'elle cedait le lit conjugal aux herscheuses de la
clientele. C'etait un fait connu: quand un mineur voulait une
prolongation de credit, il n'avait qu'a envoyer sa fille ou sa femme,
laides ou belles, pourvu qu'elles fussent complaisantes.

La Maheude, qui suppliait toujours Maigrat du regard, se sentit genee,
sous la clarte pale des petits yeux dont il la deshabillait. Ca la
mit en colere, elle aurait encore compris, avant d'avoir eu sept
enfants, quand elle etait jeune. Et elle partit, elle tira violemment
Lenore et Henri, en train de ramasser des coquilles de noix, jetees au
ruisseau, et qu'ils visitaient.

--Ca ne vous portera pas chance, monsieur Maigrat, rappelez-vous!

Maintenant, il ne lui restait que les bourgeois de la Piolaine. Si
ceux-la ne lachaient pas cent sous, on pouvait tous se coucher et
crever. Elle avait pris a gauche le chemin de Joiselle. La Regie
etait la, dans l'angle de la route, un veritable palais de briques, ou
les gros messieurs de Paris, et des princes, et des generaux, et des
personnages du gouvernement, venaient chaque automne donner de grands
diners. Elle, tout en marchant, depensait deja les cent sous: d'abord
du pain, puis du cafe; ensuite, un quart de beurre, un boisseau de
pommes de terre, pour la soupe du matin et la ratatouille du soir;
enfin, peut-etre un peu de fromage de cochon, car le pere avait besoin
de viande.

Le cure de Montsou, l'abbe Joire, passait en retroussant sa soutane,
avec des delicatesses de gros chat bien nourri, qui craint de mouiller
sa robe. Il etait doux, il affectait de ne s'occuper de rien, pour ne
facher ni les ouvriers ni les patrons.

--Bonjour, monsieur le cure.

Il ne s'arreta pas, sourit aux enfants, et la laissa plantee au milieu
de la route. Elle n'avait point de religion, mais elle s'etait
imagine brusquement que ce pretre allait lui donner quelque chose.

Et la course recommenca, dans la boue noire et collante. Il y avait
encore deux kilometres, les petits se faisaient tirer davantage, ne
s'amusant plus, consternes. A droite et a gauche du chemin, se
deroulaient les memes terrains vagues clos de palissades moussues, les
memes corps de fabriques, salis de fumee, herisses de cheminees
hautes. Puis, en pleins champs, les terres plates s'etalerent,
immenses, pareilles a un ocean de mottes brunes, sans la mature d'un
arbre, jusqu'a la ligne violatre de la foret de Vandame.

--Porte-moi, maman.

Elle les porta l'un apres l'autre. Des flaques trouaient la chaussee,
elle se retroussait, avec la peur d'arriver trop sale. Trois fois,
elle faillit tomber, tant ce sacre pave etait gras. Et, comme ils
debouchaient enfin devant le perron, deux chiens enormes se jeterent
sur eux, en aboyant si fort, que les petits hurlaient de peur. Il
avait fallu que le cocher prit un fouet.

--Laissez vos sabots, entrez, repetait Honorine.

Dans la salle a manger, la mere et les enfants se tinrent immobiles,
etourdis par la brusque chaleur, tres genes des regards de ce vieux
monsieur et de cette vieille dame, qui s'allongeaient dans leurs
fauteuils.

--Ma fille, dit cette derniere, remplis ton petit office.

Les Gregoire chargeaient Cecile de leurs aumones. Cela rentrait dans
leur idee d'une belle education. Il fallait etre charitable, ils
disaient eux-memes que leur maison etait la maison du bon Dieu. Du
reste, ils se flattaient de faire la charite avec intelligence,
travailles de la continuelle crainte d'etre trompes et d'encourager le
vice. Ainsi, ils ne donnaient jamais d'argent, jamais! pas dix sous,
pas deux sous, car c'etait un fait connu, des qu'un pauvre avait deux
sous, il les buvait. Leurs aumones etaient donc toujours en nature,
surtout en vetements chauds, distribues pendant l'hiver aux enfants
indigents.

--Oh! les pauvres mignons! s'ecria Cecile, sont-ils palots d'etre
alles au froid!... Honorine, va donc chercher le paquet, dans
l'armoire.

Les bonnes, elles aussi, regardaient ces miserables, avec
l'apitoiement et la pointe d'inquietude de filles qui n'etaient pas en
peine de leur diner. Pendant que la femme de chambre montait, la
cuisiniere s'oubliait, reposait le reste de la brioche sur la table,
pour demeurer la, les mains ballantes.

--Justement, continuait Cecile, j'ai encore deux robes de laine et des
fichus... Vous allez voir, ils auront chaud, les pauvres mignons!

La Maheude, alors, retrouva sa langue, begayant:

--Merci bien, Mademoiselle... Vous etes tous bien bons...

Des larmes lui avaient empli les yeux, elle se croyait sure des cent
sous, elle se preoccupait seulement de la facon dont elle les
demanderait, si on ne les lui offrait pas. La femme de chambre ne
reparaissait plus, il y eut un moment de silence embarrasse. Dans les
jupes de leur mere, les petits ouvraient de grands yeux et
contemplaient la brioche.

--Vous n'avez que ces deux-la? demanda madame Gregoire, pour rompre le
silence.

--Oh! Madame, j'en ai sept.

M. Gregoire, qui s'etait remis a lire son journal, eut un sursaut
indigne.

--Sept enfants, mais pourquoi? bon Dieu!

--C'est imprudent, murmura la vieille dame.

La Maheude eut un geste vague d'excuse. Que voulez-vous? on n'y
songeait point, ca poussait naturellement. Et puis, quand ca
grandissait, ca rapportait, ca faisait aller la maison. Ainsi, chez
eux, ils auraient vecu, s'ils n'avaient pas eu le grand-pere qui
devenait tout raide, et si, dans le tas, deux de ses garcons et sa
fille ainee seulement avaient l'age de descendre a la fosse. Fallait
quand meme nourrir les petits qui ne fichaient rien.

--Alors, reprit madame Gregoire, vous travaillez depuis longtemps aux
mines?

Un rire muet eclaira le visage bleme de la Maheude.

--Ah! oui, ah! oui... Moi, je suis descendue jusqu'a vingt ans. Le
medecin a dit que j'y resterais, lorsque j'ai accouche la seconde
fois, parce que, parait-il, ca me derangeait des choses dans les os.
D'ailleurs, c'est a ce moment que je me suis mariee, et j'avais assez
de besogne a la maison... Mais, du cote de mon mari, voyez-vous, ils
sont la-dedans depuis des eternites. Ca remonte au grand-pere du
grand-pere, enfin on ne sait pas, tout au commencement, quand on a
donne le premier coup de pioche la-bas, a Requillart.

Reveur, M. Gregoire regardait cette femme et ces enfants pitoyables,
avec leur chair de cire, leurs cheveux decolores, la degenerescence
qui les rapetissait, ronges d'anemie, d'une laideur triste de
meurt-de-faim. Un nouveau silence s'etait fait, on n'entendait plus
que la houille bruler en lachant un jet de gaz. La salle moite avait
cet air alourdi de bien-etre, dont s'endorment les coins de bonheur
bourgeois.

--Que fait-elle donc? s'ecria Cecile, impatientee. Melanie, monte lui
dire que le paquet est en bas de l'armoire, a gauche.

Cependant, M. Gregoire acheva tout haut les reflexions que lui
inspirait la vue de ces affames.

--On a du mal en ce monde, c'est bien vrai; mais, ma brave femme, il
faut dire aussi que les ouvriers ne sont guere sages... Ainsi, au
lieu de mettre des sous de cote comme nos paysans, les mineurs
boivent, font des dettes, finissent par n'avoir plus de quoi nourrir
leur famille.

--Monsieur a raison, repondit posement la Maheude. On n'est pas
toujours dans la bonne route. C'est ce que je repete aux vauriens,
quand ils se plaignent... Moi, je suis bien tombee, mon mari ne boit
pas. Tout de meme, les dimanches de noce, il en prend des fois de
trop; mais ca ne va jamais plus loin. La chose est d'autant plus
gentille de sa part, qu'avant notre mariage, il buvait en vrai cochon,
sauf votre respect... Et voyez, pourtant, ca ne nous avance pas a
grand-chose, qu'il soit raisonnable. Il y a des jours, comme
aujourd'hui, ou vous retourneriez bien tous les tiroirs de la maison,
sans en faire tomber un liard.

Elle voulait leur donner l'idee de la piece de cent sous, elle
continua de sa voix molle, expliquant la dette fatale, timide d'abord,
bientot elargie et devorante. On payait regulierement pendant des
quinzaines. Mais, un jour, on se mettait en retard, et c'etait fini,
ca ne se rattrapait jamais plus. Le trou se creusait, les hommes se
degoutaient du travail, qui ne leur permettait seulement pas de
s'acquitter. Va te faire fiche! on etait dans le petrin jusqu'a la
mort. Du reste, il fallait tout comprendre: un charbonnier avait
besoin d'une chope pour balayer les poussieres. Ca commencait par la,
puis il ne sortait plus du cabaret, quand arrivaient les embetements.
Peut-etre bien, sans se plaindre de personne, que les ouvriers tout de
meme ne gagnaient point assez.

--Je croyais, dit madame Gregoire, que la Compagnie vous donnait le
loyer et le chauffage.

La Maheude eut un coup d'oeil oblique sur la houille flambante de la
cheminee.

--Oui, oui, on nous donne du charbon, pas trop fameux, mais qui brule
pourtant... Quant au loyer, il n'est que de six francs par mois: ca
n'a l'air de rien, et souvent c'est joliment dur a payer... Ainsi,
aujourd'hui, moi, on me couperait en morceaux, qu'on ne me tirerait
pas deux sous. Ou il n'y a rien, il n'y a rien.

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