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Annual Bibliography of Commonwealth Literature 2007
This paper argues that discourses of love in Ghanaian market literature for youth offer a view into complex negotiations of agency and empowerment. Drawing on Deborah Durham's notion of youth as "social `shifters'" and Francis Nyamnjoh's conception of the "interconnectedness" of agency, I take Ghanaian market literature as one specific case of how African literature for youth foregrounds questions of continuity and change as African societies enter into increasingly complex global relations. In this literature for youth, received notions of love, often constructed out of impressions from American pop and hip hop music, carry new notions of agency that compete with existing "domesticated" forms. Authors like Ike Tandoh and Evelyn Tay employ discourses of love to offer youth alternative avenues for empowerment in a context of socio-economic disenfranchizement. In a creative process of "straddling", this writing both reveals and reproduces the contradictions that obtain in youth configurations of agency.

Germinal

E >> Emile Zola >> Germinal

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La face large de Rasseneur exprima subitement une grande defiance. Il
examina d'un coup d'oeil Etienne et repondit, sans se donner la peine
de temoigner un regret:

--Mes deux chambres sont prises. Pas possible.

Le jeune homme s'attendait a ce refus; et il en souffrit pourtant, il
s'etonna du brusque ennui qu'il eprouvait a s'eloigner. N'importe, il
s'en irait, quand il aurait ses trente sous. Le mineur qui buvait a
une table etait parti. D'autres, un a un, entraient toujours se
decrasser la gorge, puis se remettaient en marche du meme pas
dehanche. C'etait un simple lavage, sans joie ni passion, le muet
contentement d'un besoin.

--Alors, il n'y a rien? demanda d'un ton particulier Rasseneur a
Maheu, qui achevait sa biere a petits coups.

Celui-ci tourna la tete et vit qu'Etienne seul etait la.

--Il y a qu'on s'est chamaille encore... Oui, pour le boisage.

Il conta l'affaire. La face du cabaretier avait rougi, une emotion
sanguine la gonflait, lui sortait en flammes de la peau et des yeux.
Enfin, il eclata.

--Ah bien! s'ils s'avisent de baisser les prix, ils sont fichus.

Etienne le genait. Cependant, il continua, en lui lancant des regards
obliques. Et il avait des reticences, des sous-entendus, il parlait
du directeur, M. Hennebeau, de sa femme, de son neveu le petit Negrel,
sans les nommer, repetant que ca ne pouvait pas continuer ainsi, que
ca devait casser un de ces quatre matins. La misere etait trop
grande, il cita les usines qui fermaient, les ouvriers qui s'en
allaient. Depuis un mois, il donnait plus de six livres de pain par
jour. On lui avait dit, la veille, que M. Deneulin, le proprietaire
d'une fosse voisine, ne savait comment tenir le coup. Du reste, il
venait de recevoir une lettre de Lille, pleine de details inquietants.

--Tu sais, murmura-t-il, ca vient de cette personne que tu as vue ici
un soir.

Mais il fut interrompu. Sa femme entrait a son tour, une grande femme
maigre et ardente, le nez long, les pommettes violacees. Elle etait
en politique beaucoup plus radicale que son mari.

--La lettre de Pluchart, dit-elle. Ah! s'il etait le maitre,
celui-la, ca ne tarderait pas a mieux aller!

Etienne ecoutait depuis un instant, comprenait, se passionnait, a ces
idees de misere et de revanche.

Ce nom, jete brusquement, le fit tressaillir. Il dit tout haut, comme
malgre lui:

--Je le connais, Pluchart.

On le regardait, il dut ajouter:

--Oui, je suis machineur, il a ete mon contremaitre, a Lille... Un
homme capable, j'ai cause souvent avec lui.

Rasseneur l'examinait de nouveau; et il y eut, sur son visage, un
changement rapide, une sympathie soudaine. Enfin, il dit a sa femme:

--C'est Maheu qui m'amene Monsieur, un herscheur a lui, pour voir s'il
n'y a pas une chambre en haut, et si nous ne pourrions pas faire
credit d'une quinzaine.

Alors, l'affaire fut conclue en quatre paroles. Il y avait une
chambre, le locataire etait parti le matin. Et le cabaretier, tres
excite, se livra davantage, tout en repetant qu'il demandait seulement
le possible aux patrons, sans exiger, comme tant d'autres, des choses
trop dures a obtenir. Sa femme haussait les epaules, voulait son
droit, absolument.

--Bonsoir, interrompit Maheu. Tout ca n'empechera pas qu'on descende,
et tant qu'on descendra, il y aura du monde qui en crevera...
Regarde, te voila gaillard, depuis trois ans que tu en es sorti.

--Oui, je me suis beaucoup refait, declara Rasseneur complaisamment.

Etienne alla jusqu'a la porte, remerciant le mineur qui partait; mais
celui-ci hochait la tete, sans ajouter un mot, et le jeune homme le
regarda monter peniblement le chemin du coron. Madame Rasseneur, en
train de servir des clients, venait de le prier d'attendre une minute,
pour qu'elle le conduisit a sa chambre, ou il se debarbouillerait.
Devait-il rester? Une hesitation l'avait repris, un malaise qui lui
faisait regretter la liberte des grandes routes, la faim au soleil,
soufferte avec la joie d'etre son maitre. Il lui semblait qu'il avait
vecu la des annees, depuis son arrivee sur le terri, au milieu des
bourrasques, jusqu'aux heures passees sous la terre, a plat ventre
dans les galeries noires. Et il lui repugnait de recommencer, c'etait
injuste et trop dur, son orgueil d'homme se revoltait, a l'idee d'etre
une bete qu'on aveugle et qu'on ecrase.

Pendant qu'Etienne se debattait ainsi, ses yeux, qui erraient sur la
plaine immense, peu a peu l'apercurent. Il s'etonna, il ne s'etait
pas figure l'horizon de la sorte, lorsque le vieux Bonnemort le lui
avait indique du geste, au fond des tenebres. Devant lui, il
retrouvait bien le Voreux, dans un pli de terrain, avec ses batiments
de bois et de briques, le criblage goudronne, le beffroi couvert
d'ardoises, la salle de la machine et la haute cheminee d'un rouge
pale, tout cela tasse, l'air mauvais. Mais, autour des batiments, le
carreau s'etendait, et il ne se l'imaginait pas si large, change en un
lac d'encre par les vagues montantes du stock de charbon, herisse des
hauts chevalets qui portaient les rails des passerelles, encombre dans
un coin de la provision des bois, pareille a la moisson d'une foret
fauchee. Vers la droite, le terri barrait la vue, colossal comme une
barricade de geants, deja couvert d'herbe dans sa partie ancienne,
consume a l'autre bout par un feu interieur qui brulait depuis un an,
avec une fumee epaisse, en laissant a la surface, au milieu du gris
blafard des schistes et des gres, de longues trainees de rouille
sanglante. Puis, les champs se deroulaient, des champs sans fin de
ble et de betteraves, nus a cette epoque de l'annee, des marais aux
vegetations dures, coupes de quelques saules rabougris, des prairies
lointaines, que separaient des files maigres de peupliers. Tres loin,
de petites taches blanches indiquaient des villes, Marchiennes au
nord, Montsou au midi; tandis que la foret de Vandame, a l'est,
bordait l'horizon de la ligne violatre de ses arbres depouilles. Et,
sous le ciel livide, dans le jour bas de cet apres-midi d'hiver, il
semblait que tout le noir du Voreux, toute la poussiere volante de la
houille se fut abattue sur la plaine, poudrant les arbres, sablant les
routes, ensemencant la terre.

Etienne regardait, et ce qui le surprenait surtout, c'etait un canal,
la riviere de la Scarpe canalisee, qu'il n'avait pas vu dans la nuit.
Du Voreux a Marchiennes, ce canal allait droit, un ruban d'argent mat
de deux lieues, une avenue bordee de grands arbres, elevee au-dessus
des bas terrains, filant a l'infini avec la perspective de ses berges
vertes, de son eau pale ou glissait l'arriere vermillonne des
peniches. Pres de la fosse, il y avait un embarcadere, des bateaux
amarres, que les berlines des passerelles emplissaient directement.
Ensuite, le canal faisait un coude, coupait de biais les marais; et
toute l'ame de cette plaine rase paraissait etre la, dans cette eau
geometrique qui la traversait comme une grande route, charriant la
houille et le fer.

Les regards d'Etienne remontaient du canal au coron, bati sur le
plateau, et dont il distinguait seulement les tuiles rouges. Puis,
ils revenaient vers le Voreux, s'arretaient, en bas de la pente
argileuse, a deux enormes tas de briques, fabriquees et cuites sur
place. Un embranchement du chemin de fer de la Compagnie passait
derriere une palissade, desservant la fosse. On devait descendre les
derniers mineurs de la coupe a terre. Seul, un wagon que poussaient
des hommes, jetait un cri aigu. Ce n'etait plus l'inconnu des
tenebres, les tonnerres inexplicables, les flamboiements d'astres
ignores. Au loin, les hauts fourneaux et les fours a coke avaient
pali avec l'aube. Il ne restait la, sans un arret, que l'echappement
de la pompe, soufflant toujours de la meme haleine grosse et longue,
l'haleine d'un ogre dont il distinguait la buee grise maintenant, et
que rien ne pouvait repaitre.

Alors, Etienne, brusquement, se decida. Peut-etre avait-il cru revoir
les yeux clairs de Catherine, la-haut, a l'entree du coron. Peut-etre
etait-ce plutot un vent de revolte, qui venait du Voreux. Il ne
savait pas, il voulait redescendre dans la mine pour souffrir et se
battre, il songeait violemment a ces gens dont parlait Bonnemort, a ce
dieu repu et accroupi, auquel dix mille affames donnaient leur chair,
sans le connaitre.




Deuxieme partie



I


La propriete des Gregoire, la Piolaine, se trouvait a deux kilometres
de Montsou, vers l'est, sur la route de Joiselle. C'etait une grande
maison carree, sans style, batie au commencement du siecle dernier.
Des vastes terres qui en dependaient d'abord, il ne restait qu'une
trentaine d'hectares, clos de murs, d'un facile entretien. On citait
surtout le verger et le potager, celebres par leurs fruits et leurs
legumes, les plus beaux du pays. D'ailleurs, le parc manquait, un
petit bois en tenait lieu. L'avenue de vieux tilleuls, une voute de
feuillage de trois cents metres, plantee de la grille au perron, etait
une des curiosites de cette plaine rase, ou l'on comptait les grands
arbres, de Marchiennes a Beaugnies.

Ce matin-la, les Gregoire s'etaient leves a huit heures. D'habitude,
ils ne bougeaient guere qu'une heure plus tard, dormant beaucoup, avec
passion; mais la tempete de la nuit les avait enerves. Et, pendant
que son mari etait alle voir tout de suite si le vent n'avait pas fait
de degats, madame Gregoire venait de descendre a la cuisine, en
pantoufles et en peignoir de flanelle. Courte, grasse, agee deja de
cinquante-huit ans, elle gardait une grosse figure poupine et etonnee,
sous la blancheur eclatante de ses cheveux.

--Melanie, dit-elle a la cuisiniere, si vous faisiez la brioche ce
matin, puisque la pate est prete. Mademoiselle ne se levera pas avant
une demi-heure, et elle en mangerait avec son chocolat... Hein! ce
serait une surprise.

La cuisiniere, vieille femme maigre qui les servait depuis trente ans,
se mit a rire.

--Ca, c'est vrai, la surprise serait fameuse... Mon fourneau est
allume, le four doit etre chaud; et puis, Honorine va m'aider un peu.

Honorine, une fille d'une vingtaine d'annees, recueillie enfant et
elevee a la maison, servait maintenant de femme de chambre. Pour tout
personnel, outre ces deux femmes, il n'y avait que le cocher, Francis,
charge des gros ouvrages. Un jardinier et une jardiniere s'occupaient
des legumes, des fruits, des fleurs et de la basse-cour. Et, comme le
service etait patriarcal, d'une douceur familiere, ce petit monde
vivait en bonne amitie.

Madame Gregoire, qui avait medite dans son lit la surprise de la
brioche, resta pour voir mettre la pate au four. La cuisine etait
immense, et on la devinait la piece importante, a sa proprete extreme,
a l'arsenal des casseroles, des ustensiles, des pots qui
l'emplissaient. Cela sentait bon la bonne nourriture. Des provisions
debordaient des rateliers et des armoires.

--Et qu'elle soit bien doree, n'est-ce pas? recommanda madame Gregoire
en passant dans la salle a manger.

Malgre le calorifere qui chauffait toute la maison, un feu de houille
egayait cette salle. Du reste, il n'y avait aucun luxe: la grande
table, les chaises, un buffet d'acajou; et, seuls, deux fauteuils
profonds trahissaient l'amour du bien-etre, les longues digestions
heureuses. On n'allait jamais au salon, on demeurait la, en famille.

Justement, M. Gregoire rentrait, vetu d'un gros veston de futaine,
rose lui aussi pour ses soixante ans, avec de grands traits honnetes
et bons, dans la neige de ses cheveux boucles. Il avait vu le cocher
et le jardinier: aucun degat important, rien qu'un tuyau de cheminee
abattu. Chaque matin, il aimait a donner un coup d'oeil a la
Piolaine, qui n'etait pas assez grande pour lui causer des soucis, et
dont il tirait tous les bonheurs du proprietaire.

--Et Cecile? demanda-t-il, elle ne se leve donc pas, aujourd'hui?

--Je n'y comprends rien, repondit sa femme. Il me semblait l'avoir
entendue remuer.

Le couvert etait mis, trois bols sur la nappe blanche. On envoya
Honorine voir ce que devenait Mademoiselle. Mais elle redescendit
aussitot, retenant des rires, etouffant sa voix, comme si elle eut
parle en haut, dans la chambre.

--Oh! si Monsieur et Madame voyaient Mademoiselle!... Elle dort, oh!
elle dort, ainsi qu'un Jesus... On n'a pas idee de ca, c'est un
plaisir a la regarder.

Le pere et la mere echangeaient des regards attendris. Il dit en
souriant:

--Viens-tu voir?

--Cette pauvre mignonne! murmura-t-elle. J'y vais.

Et ils monterent ensemble. La chambre etait la seule luxueuse de la
maison, tendue de soie bleue, garnie de meubles laques, blancs a
filets bleus, un caprice d'enfant gatee satisfait par les parents.
Dans les blancheurs vagues du lit, sous le demi-jour qui tombait de
l'ecartement d'un rideau, la jeune fille dormait, une joue appuyee sur
son bras nu. Elle n'etait pas jolie, trop saine, trop bien portante,
mure a dix-huit ans; mais elle avait une chair superbe, une fraicheur
de lait, avec ses cheveux chatains, sa face ronde au petit nez
volontaire, noye entre les joues. La couverture avait glisse, et elle
respirait si doucement, que son haleine ne soulevait meme pas sa gorge
deja lourde.

--Ce maudit vent l'aura empechee de fermer les yeux, dit la mere
doucement.

Le pere, d'un geste, lui imposa silence. Tous les deux se penchaient,
regardaient avec adoration, dans sa nudite de vierge, cette fille si
longtemps desiree, qu'ils avaient eue sur le tard, lorsqu'ils ne
l'esperaient plus. Ils la voyaient parfaite, point trop grasse,
jamais assez bien nourrie. Et elle dormait toujours, sans les sentir
pres d'elle, leur visage contre le sien. Pourtant, une onde legere
troubla sa face immobile. Ils tremblerent qu'elle ne s'eveillat, ils
s'en allerent sur la pointe des pieds.

--Chut! dit M. Gregoire a la porte. Si elle n'a pas dormi, il faut la
laisser dormir.

--Tant qu'elle voudra, la mignonne, appuya madame Gregoire. Nous
attendrons.

Ils descendirent, s'installerent dans les fauteuils de la salle a
manger; tandis que les bonnes, riant du gros sommeil de Mademoiselle,
tenaient sans grogner le chocolat sur le fourneau. Lui, avait pris un
journal; elle, tricotait un grand couvre-pieds de laine. Il faisait
tres chaud, pas un bruit ne venait de la maison muette.

La fortune des Gregoire, quarante mille francs de rentes environ,
etait tout entiere dans une action des mines de Montsou. Ils en
racontaient avec complaisance l'origine, qui partait de la creation
meme de la Compagnie.

Vers le commencement du dernier siecle, un coup de folie s'etait
declare, de Lille a Valenciennes, pour la recherche de la houille.
Les succes des concessionnaires, qui devaient plus tard former la
Compagnie d'Anzin, avaient exalte toutes les tetes. Dans chaque
commune, on sondait le sol; et les societes se creaient, et les
concessions poussaient en une nuit. Mais, parmi les entetes de
l'epoque, le baron Desrumaux avait certainement laisse la memoire de
l'intelligence la plus heroique. Pendant quarante annees, il s'etait
debattu sans faiblir, au milieu de continuels obstacles: premieres
recherches infructueuses, fosses nouvelles abandonnees au bout de
longs mois de travail, eboulements qui comblaient les trous,
inondations subites qui noyaient les ouvriers, centaines de mille
francs jetes dans la terre; puis, les tracas de l'administration, les
paniques des actionnaires, la lutte avec les seigneurs terriens,
resolus a ne pas reconnaitre les concessions royales, si l'on refusait
de traiter d'abord avec eux. Il venait enfin de fonder la societe
Desrumaux, Fauquenoix et Cie, pour exploiter la concession de Montsou,
et les fosses commencaient a donner de faibles benefices, lorsque deux
concessions voisines, celle de Cougny, appartenant au comte de Cougny,
et celle de Joiselle, appartenant a la societe Cornille et Jenard,
avaient failli l'ecraser sous le terrible assaut de leur concurrence.
Heureusement, le 25 aout 1760, un traite intervenait entre les trois
concessions et les reunissait en une seule. La Compagnie des mines de
Montsou etait creee, telle qu'elle existe encore aujourd'hui. Pour la
repartition, on avait divise, d'apres l'etalon de la monnaie du temps,
la propriete totale en vingt-quatre sous, dont chacun se subdivisait
en douze deniers, ce qui faisait deux cent quatre-vingt-huit deniers;
et, comme le denier etait de dix mille francs, le capital representait
une somme de pres de trois millions. Desrumaux, agonisant, mais
vainqueur, avait eu, dans le partage, six sous et trois deniers.

En ces annees-la, le baron possedait la Piolaine, d'ou dependaient
trois cents hectares, et il avait a son service, comme regisseur,
Honore Gregoire, un garcon de la Picardie, l'arriere-grand-pere de
Leon Gregoire, pere de Cecile. Lors du traite de Montsou, Honore, qui
cachait dans un bas une cinquantaine de mille francs d'economies, ceda
en tremblant a la foi inebranlable de son maitre. Il sortit dix mille
livres de beaux ecus, il prit un denier, avec la terreur de voler ses
enfants de cette somme. Son fils Eugene toucha en effet des
dividendes fort minces; et, comme il s'etait mis bourgeois et qu'il
avait eu la sottise de manger les quarante autres mille francs de
l'heritage paternel dans une association desastreuse, il vecut assez
chichement. Mais les interets du denier montaient peu a peu, la
fortune commenca avec Felicien, qui put realiser un reve dont son
grand-pere, l'ancien regisseur, avait berce son enfance: l'achat de la
Piolaine demembree, qu'il eut comme bien national, pour une somme
derisoire. Cependant, les annees qui suivirent furent mauvaises, il
fallut attendre le denouement des catastrophes revolutionnaires, puis
la chute sanglante de Napoleon. Et ce fut Leon Gregoire qui
beneficia, dans une progression stupefiante, du placement timide et
inquiet de son bisaieul. Ces dix pauvres mille francs grossissaient,
s'elargissaient, avec la prosperite de la Compagnie. Des 1820, ils
rapportaient cent pour cent, dix mille francs. En 1844, ils en
produisaient vingt mille; en 1850, quarante. Il y avait deux ans
enfin, le dividende etait monte au chiffre prodigieux de cinquante
mille francs: la valeur du denier, cote a la Bourse de Lille un
million, avait centuple en un siecle.

M. Gregoire, auquel on conseillait de vendre, lorsque ce cours d'un
million fut atteint, s'y etait refuse, de son air souriant et paterne.
Six mois plus tard, une crise industrielle eclatait, le denier
retombait a six cent mille francs. Mais il souriait toujours, il ne
regrettait rien, car les Gregoire avaient maintenant une foi obstinee
en leur mine. Ca remonterait, Dieu n'etait pas si solide. Puis, a
cette croyance religieuse, se melait une profonde gratitude pour une
valeur, qui, depuis un siecle, nourrissait la famille a ne rien faire.
C'etait comme une divinite a eux, que leur egoisme entourait d'un
culte, la bienfaitrice du foyer, les bercant dans leur grand lit de
paresse, les engraissant a leur table gourmande. De pere en fils,
cela durait: pourquoi risquer de mecontenter le sort, en doutant de
lui? Et il y avait, au fond de leur fidelite, une terreur
superstitieuse, la crainte que le million du denier ne se fut
brusquement fondu, s'ils l'avaient realise et mis dans un tiroir. Ils
le voyaient plus a l'abri dans la terre, d'ou un peuple de mineurs,
des generations d'affames l'extrayaient pour eux, un peu chaque jour,
selon leurs besoins.

Du reste, les bonheurs pleuvaient sur cette maison. M. Gregoire, tres
jeune, avait epouse la fille d'un pharmacien de Marchiennes, une
demoiselle laide, sans un sou, qu'il adorait et qui lui avait tout
rendu, en felicite. Elle s'etait enfermee dans son menage, extasiee
devant son mari, n'ayant d'autre volonte que la sienne; jamais des
gouts differents ne les separaient, un meme ideal de bien-etre
confondait leurs desirs; et ils vivaient ainsi depuis quarante ans, de
tendresse et de petits soins reciproques. C'etait une existence
reglee, les quarante mille francs manges sans bruit, les economies
depensees pour Cecile, dont la naissance tardive avait un instant
bouleverse le budget. Aujourd'hui encore, ils contentaient chacun de
ses caprices: un second cheval, deux autres voitures, des toilettes
venues de Paris. Mais ils goutaient la une joie de plus, ils ne
trouvaient rien de trop beau pour leur fille, avec une telle horreur
personnelle de l'etalage, qu'ils avaient garde les modes de leur
jeunesse. Toute depense qui ne profitait pas leur semblait stupide.

Brusquement, la porte s'ouvrit, et une voix forte cria:

--Eh bien! quoi donc, on dejeune sans moi!

C'etait Cecile, au saut du lit, les yeux gonfles de sommeil. Elle
avait simplement releve ses cheveux et passe un peignoir de laine
blanche.

--Mais non, dit la mere, tu vois qu'on t'attendait... Hein? ce vent a
du t'empecher de dormir, pauvre mignonne!

La jeune fille la regarda, tres surprise.

--Il a fait du vent?... Je n'en sais rien, je n'ai pas bouge de la
nuit.

Alors, cela leur sembla drole, tous les trois se mirent a rire; et les
bonnes, qui apportaient le dejeuner, eclaterent aussi, tellement
l'idee que Mademoiselle avait dormi d'un trait ses douze heures
egayait la maison. La vue de la brioche acheva d'epanouir les
visages.

--Comment! elle est donc cuite? repetait Cecile. En voila une attrape
qu'on me fait!... C'est ca qui va etre bon, tout chaud, dans le
chocolat!

Ils s'attablaient enfin, le chocolat fumait dans les bols, on ne parla
longtemps que de la brioche. Melanie et Honorine restaient, donnaient
des details sur la cuisson, les regardaient se bourrer, les levres
grasses, en disant que c'etait un plaisir de faire un gateau, quand on
voyait les maitres le manger si volontiers.

Mais les chiens aboyerent violemment, on crut qu'ils annoncaient la
maitresse de piano, qui venait de Marchiennes le lundi et le vendredi.
Il venait aussi un professeur de litterature. Toute l'instruction de
la jeune fille s'etait ainsi faite a la Piolaine, dans une ignorance
heureuse, dans des caprices d'enfant, jetant le livre par la fenetre,
des qu'une question l'ennuyait.

--C'est M. Deneulin, dit Honorine en rentrant.

Derriere elle, Deneulin, un cousin de M. Gregoire, parut sans facon,
le verbe haut, le geste vif, avec une allure d'ancien officier de
cavalerie. Bien qu'il eut depasse la cinquantaine, ses cheveux coupes
ras et ses grosses moustaches etaient d'un noir d'encre.

--Oui, c'est moi, bonjour... Ne vous derangez donc pas!

Il s'etait assis, pendant que la famille s'exclamait. Elle finit par
se remettre a son chocolat.

--Est-ce que tu as quelque chose a me dire? demanda M. Gregoire.

--Non, rien du tout, se hata de repondre Deneulin. Je suis sorti a
cheval pour me derouiller un peu, et comme je passais devant votre
porte, j'ai voulu vous donner un petit bonjour.

Cecile le questionna sur Jeanne et sur Lucie, ses filles. Elles
allaient parfaitement, la premiere ne lachait plus la peinture, tandis
que l'autre, l'ainee, cultivait sa voix au piano, du matin au soir.
Et il y avait un tremblement leger dans sa voix, un malaise qu'il
dissimulait, sous les eclats de sa gaiete.

M. Gregoire reprit:

--Et tout marche-t-il bien, a la fosse?

--Dame! je suis bouscule avec les camarades, par cette salete de
crise... Ah! nous payons les annees prosperes! On a trop bati
d'usines, trop construit de voies ferrees, trop immobilise de capitaux
en vue d'une production formidable. Et, aujourd'hui, l'argent dort,
on n'en trouve plus pour faire fonctionner tout ca... Heureusement,
rien n'est desespere, je m'en tirerai quand meme.

Comme son cousin, il avait eu en heritage un denier des mines de
Montsou. Mais lui, ingenieur entreprenant, tourmente du besoin d'une
royale fortune, s'etait hate de vendre, lorsque le denier avait
atteint le million. Depuis des mois, il murissait un plan. Sa femme
tenait d'un oncle la petite concession de Vandame, ou il n'y avait
d'ouvertes que deux fosses, Jean-Bart et Gaston-Marie, dans un tel
etat d'abandon, avec un materiel si defectueux, que l'exploitation en
couvrait a peine les frais. Or, il revait de reparer Jean-Bart, d'en
renouveler la machine et d'elargir le puits afin de pouvoir descendre
davantage, en ne gardant Gaston-Marie que pour l'epuisement. On
devait, disait-il, trouver la de l'or a la pelle. L'idee etait juste.
Seulement, le million y avait passe, et cette damnee crise
industrielle eclatait au moment ou de gros benefices allaient lui
donner raison. Du reste, mauvais administrateur, d'une bonte brusque
avec ses ouvriers, il se laissait piller depuis la mort de sa femme,
lachant aussi la bride a ses filles, dont l'ainee parlait d'entrer au
theatre et dont la cadette s'etait deja fait refuser trois paysages au
Salon, toutes deux rieuses dans la debacle, et chez lesquelles la
misere menacante revelait de tres fines menageres.

--Vois-tu, Leon, continua-t-il, la voix hesitante, tu as eu tort de ne
pas vendre en meme temps que moi. Maintenant, tout degringole, tu
peux courir... Et si tu m'avais confie ton argent, tu aurais vu ce
que nous aurions fait a Vandame, dans notre mine!

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