Germinal
E >>
Emile Zola >> Germinal
Pages:
1 |
2 |
3 |
4 |
5 |
6 |
7 |
8 |
9 |
10 |
11 |
12 |
13 |
14 |
15 |
16 |
17 |
18 |
19 |
20 |
21 |
22 |
23 |
24 |
25 |
26 |
27 |
28 |
29 |
30 |
31 |
32 |
33 |
34 |
35 |
36 |
37 |
38 |
39 | 40 |
41
Etienne ressentit une secousse. Des voix grondaient, des roches
roulaient jusqu'a ses pieds. Quand il apercut une lampe, il pleura.
Ses yeux clignotants suivaient la lumiere, il ne se lassait pas de la
voir, en extase devant ce point rougeatre qui tachait a peine les
tenebres. Mais des camarades l'emportaient, il les laissa introduire,
entre ses dents serrees, des cuillerees de bouillon. Ce fut seulement
dans la galerie de Requillart qu'il reconnut quelqu'un, l'ingenieur
Negrel, debout devant lui; et ces deux hommes qui se meprisaient,
l'ouvrier revolte, le chef sceptique, se jeterent au cou l'un de
l'autre, sangloterent a gros sanglots, dans le bouleversement profond
de toute l'humanite qui etait en eux. C'etait une tristesse immense,
la misere des generations, l'exces de douleur ou peut tomber la vie.
Au jour, la Maheude, abattue pres de Catherine morte, jeta un cri,
puis un autre, puis un autre, de grandes plaintes tres longues,
incessantes. Plusieurs cadavres etaient deja remontes et alignes par
terre: Chaval que l'on crut assomme sous un eboulement, un galibot et
deux haveurs egalement fracasses, le crane vide de cervelle, le ventre
gonfle d'eau. Des femmes, dans la foule, perdaient la raison,
dechiraient leurs jupes, s'egratignaient la face. Lorsqu'on le sortit
enfin, apres l'avoir habitue aux lampes et nourri un peu, Etienne
apparut decharne, les cheveux tout blancs; et on s'ecartait, on
fremissait devant ce vieillard. La Maheude s'arreta de crier, pour le
regarder stupidement, de ses grands yeux fixes.
VI
Il etait quatre heures du matin. La fraiche nuit d'avril
s'attiedissait de l'approche du jour. Dans le ciel limpide, les
etoiles vacillaient, tandis qu'une clarte d'aurore empourprait
l'orient. Et la campagne noire, assoupie, avait a peine un frisson,
cette vague rumeur qui precede le reveil.
Etienne, a longues enjambees, suivait le chemin de Vandame. Il venait
de passer six semaines a Montsou, dans un lit de l'hopital. Jaune
encore et tres maigre, il s'etait senti la force de partir, et il
partait. La Compagnie, tremblant toujours pour ses fosses, procedant
a des renvois successifs, l'avait averti qu'elle ne pourrait le
garder. Elle lui offrait d'ailleurs un secours de cent francs, avec
le conseil paternel de quitter le travail des mines, trop dur pour lui
desormais. Mais il avait refuse les cent francs. Deja, une reponse
de Pluchart, une lettre ou se trouvait l'argent du voyage, l'appelait
a Paris. C'etait son ancien reve realise. La veille, en sortant de
l'hopital, il avait couche au Bon-Joyeux, chez la veuve Desir. Et il
se levait de grand matin, une seule envie lui restait, dire adieu aux
camarades, avant d'aller prendre le train de huit heures, a
Marchiennes.
Un instant, sur le chemin qui devenait rose, Etienne s'arreta. Il
faisait bon respirer cet air si pur du printemps precoce. La matinee
s'annoncait superbe. Lentement, le jour grandissait, la vie de la
terre montait avec le soleil. Et il se remit en marche, tapant
fortement son baton de cornouiller, regardant au loin la plaine sortir
des vapeurs de la nuit. Il n'avait revu personne, la Maheude etait
venue une seule fois a l'hopital, puis n'avait pu revenir sans doute.
Mais il savait que tout le coron des Deux-Cent-Quarante descendait a
Jean-Bart maintenant, et qu'elle-meme y avait repris du travail.
Peu a peu, les chemins deserts se peuplaient, des charbonniers
passaient continuellement pres d'Etienne, la face bleme, silencieux.
La Compagnie, disait-on, abusait de son triomphe. Apres deux mois et
demi de greve, vaincus par la faim, lorsqu'ils etaient retournes aux
fosses, ils avaient du accepter le tarif de boisage, cette baisse de
salaire deguisee, execrable a present, ensanglantee du sang des
camarades. On leur volait une heure de travail, on les faisait mentir
a leur serment de ne pas se soumettre, et ce parjure impose leur
restait en travers de la gorge, comme une poche de fiel. Le travail
recommencait partout, a Mirou, a Madeleine, a Crevecoeur, a la
Victoire. Partout, dans la brume du matin, le long des chemins noyes
de tenebres, le troupeau pietinait, des files d'hommes trottant le nez
vers la terre, ainsi que du betail mene a l'abattoir. Ils
grelottaient sous leurs minces vetements de toile, ils croisaient les
bras, roulaient les reins, gonflaient le dos, que le briquet, loge
entre la chemise et la veste, rendait bossu. Et, dans ce retour en
masse, dans ces ombres muettes, toutes noires, sans un rire, sans un
regard de cote, on sentait les dents serrees de colere, le coeur
gonfle de haine, l'unique resignation a la necessite du ventre.
Plus il approchait de la fosse, et plus Etienne voyait leur nombre
s'accroitre. Presque tous marchaient isoles, ceux qui venaient par
groupes se suivaient a la file, ereintes deja, las des autres et
d'eux-memes. Il en apercut un, tres vieux, dont les yeux luisaient,
pareils a des charbons, sous un front livide. Un autre, un jeune,
soufflait, d'un souffle contenu de tempete. Beaucoup avaient leurs
sabots a la main; et l'on entendait a peine sur le sol le bruit mou de
leurs gros bas de laine. C'etait un ruissellement sans fin, une
debacle, une marche forcee d'armee battue, allant toujours la tete
basse, enragee sourdement du besoin de reprendre la lutte et de se
venger.
Lorsque Etienne arriva, Jean-Bart sortait de l'ombre, les lanternes
accrochees aux treteaux brulaient encore, dans l'aube naissante.
Au-dessus des batiments obscurs, un echappement s'elevait comme une
aigrette blanche, delicatement teintee de carmin. Il passa par
l'escalier du criblage, pour se rendre a la recette.
La descente commencait, des ouvriers montaient de la baraque. Un
instant, il resta immobile, dans ce vacarme et cette agitation. Des
roulements de berlines ebranlaient les dalles de fonte, les bobines
tournaient, deroulaient les cables, au milieu des eclats du
porte-voix, de la sonnerie des timbres, des coups de massue sur le
billot du signal; et il retrouvait le monstre avalant sa ration de
chair humaine, les cages emergeant, replongeant, engouffrant des
charges d'hommes, sans un arret, avec le coup de gosier facile d'un
geant vorace. Depuis son accident, il avait une horreur nerveuse de
la mine. Ces cages qui s'enfoncaient, lui tiraient les entrailles.
Il dut tourner la tete, le puits l'exasperait.
Mais, dans la vaste salle encore sombre, que les lanternes epuisees
eclairaient d'une clarte louche, il n'apercevait aucun visage ami.
Les mineurs qui attendaient la, pieds nus, la lampe a la main, le
regardaient de leurs gros yeux inquiets, puis baissaient le front, se
reculaient d'un air de honte. Eux, sans doute, le connaissaient, et
ils n'avaient plus de rancune contre lui, ils semblaient au contraire
le craindre, rougissant a l'idee qu'il leur reprochait d'etre des
laches. Cette attitude lui gonfla le coeur, il oubliait que ces
miserables l'avaient lapide, il recommencait le reve de les changer en
heros, de diriger le peuple, cette force de la nature qui se devorait
elle-meme.
Une cage embarqua des hommes, la fournee disparut, et comme d'autres
arrivaient, il vit enfin un de ses lieutenants de la greve, un brave
qui avait jure de mourir.
--Toi aussi! murmura-t-il, navre.
L'autre palit, les levres tremblantes; puis, avec un geste d'excuse:
--Que veux-tu? j'ai une femme.
Maintenant, dans le nouveau flot monte de la baraque, il les
reconnaissait tous.
--Toi aussi! toi aussi! toi aussi!
Et tous fremissaient, begayaient d'une voix etouffee:
--J'ai une mere... J'ai des enfants... Il faut du pain.
La cage ne reparaissait pas, ils l'attendirent, mornes, dans une telle
souffrance de leur defaite, que leurs regards evitaient de se
rencontrer, fixes obstinement sur le puits.
--Et la Maheude? demanda Etienne.
Ils ne repondirent point. Un fit signe qu'elle allait venir.
D'autres leverent leurs bras, tremblants de pitie: ah! la pauvre
femme! quelle misere! Le silence continuait, et quand le camarade leur
tendit la main, pour leur dire adieu, tous la lui serrerent fortement,
tous mirent dans cette etreinte muette la rage d'avoir cede, l'espoir
fievreux de la revanche. La cage etait la, ils s'embarquerent, ils
s'abimerent, manges par le gouffre.
Pierron avait paru, avec la lampe a feu libre des porions, fixee dans
le cuir de sa barrette. Depuis huit jours, il etait chef d'equipe a
l'accrochage, et les ouvriers s'ecartaient, car les honneurs le
rendaient fier. La vue d'Etienne l'ennuya, il s'approcha pourtant,
finit par se rassurer, lorsque le jeune homme lui eut annonce son
depart. Ils causerent. Sa femme tenait maintenant l'estaminet du
Progres, grace a l'appui de tous ces messieurs, qui se montraient si
bons pour elle. Mais, s'interrompant, il s'emporta contre le pere
Mouque, qu'il accusait de n'avoir pas remonte le fumier de ses
chevaux, a l'heure reglementaire. Le vieux l'ecoutait, courbait les
epaules. Puis, avant de descendre, suffoque de cette reprimande, il
donna lui aussi une poignee de main a Etienne, la meme que celle des
autres, longue, chaude de colere rentree, fremissante des rebellions
futures. Et cette vieille main qui tremblait dans la sienne, ce
vieillard qui lui pardonnait ses enfants morts, l'emotionna tellement,
qu'il le regarda disparaitre, sans dire un mot.
--La Maheude ne vient donc pas ce matin? demanda-t-il a Pierron, au
bout d'un instant.
D'abord, ce dernier affecta de n'avoir pas compris, car la mauvaise
chance s'empoignait des fois, rien qu'a en parler. Puis, comme il
s'eloignait, sous pretexte de donner un ordre, il dit enfin:
--Hein? la Maheude... La voici.
En effet, la Maheude arrivait de la baraque, avec sa lampe, vetue de
la culotte et de la veste, la tete serree dans le beguin. C'etait par
une exception charitable que la Compagnie, apitoyee sur le sort de
cette malheureuse, si cruellement frappee, avait bien voulu la laisser
redescendre a l'age de quarante ans; et, comme il semblait difficile
de la remettre au roulage, on l'employait a la manoeuvre d'un petit
ventilateur, qu'on venait d'installer dans la galerie nord, dans ces
regions d'enfer, sous le Tartaret, ou l'aerage ne se faisait pas.
Pendant dix heures, les reins casses, elle tournait sa roue, au fond
d'un boyau ardent, la chair cuite par quarante degres de chaleur.
Elle gagnait trente sous.
Lorsque Etienne l'apercut, lamentable dans ses vetements d'homme, la
gorge et le ventre comme enfles encore de l'humidite des tailles, il
begaya de saisissement, il ne trouvait pas les phrases pour expliquer
qu'il partait et qu'il avait desire lui faire ses adieux.
Elle le regardait sans l'ecouter, elle dit enfin, en le tutoyant:
--Hein? ca t'etonne de me voir... C'est bien vrai que je menacais
d'etrangler le premier des miens qui redescendrait; et voila que je
redescends, je devrais m'etrangler moi-meme, n'est-ce pas?... Ah! va,
ce serait deja fait, s'il n'y avait pas le vieux et les petits a la
maison!
Et elle continua, de sa voix basse et fatiguee. Elle ne s'excusait
pas, elle racontait simplement les choses, qu'ils avaient failli
crever, et qu'elle s'etait decidee, pour qu'on ne les renvoyat pas du
coron.
--Comment se porte le vieux? demanda Etienne.
--Il est toujours bien doux et bien propre. Mais la caboche s'en est
allee completement... On ne l'a pas condamne pour son affaire, tu
sais? Il etait question de le mettre chez les fous, je n'ai pas voulu,
on lui aurait fichu son paquet dans un bouillon... Son histoire nous
a cause tout de meme beaucoup de tort, car il n'aura jamais sa
pension, un de ces messieurs m'a dit que ce serait immoral, si on lui
en donnait une.
--Jeanlin travaille?
--Oui, ces messieurs lui ont trouve de la besogne, au jour. Il gagne
vingt sous... Oh! je ne me plains pas, les chefs se sont montres tres
bons, comme ils me l'ont explique eux-memes... Les vingt sous du
gamin, et mes trente sous a moi, ca fait cinquante sous. Si nous
n'etions pas six, on aurait de quoi manger. Estelle devore
maintenant, et le pis, c'est qu'il faudra attendre quatre ou cinq ans,
avant que Lenore et Henri soient en age de venir a la fosse.
Etienne ne put retenir un geste douloureux.
--Eux aussi!
Une rougeur etait montee aux joues blemes de la Maheude, tandis que
ses yeux s'allumaient. Mais ses epaules s'affaisserent, comme sous
l'ecrasement du destin.
--Que veux-tu? eux apres les autres... Tous y ont laisse la peau,
c'est leur tour.
Elle se tut, des moulineurs qui roulaient des berlines les
derangerent. Par les grandes fenetres poussiereuses, le petit jour
entrait, noyant les lanternes d'une lueur grise; et le branle de la
machine reprenait toutes les trois minutes, les cables se deroulaient,
les cages continuaient a engloutir des hommes.
--Allons, les flaneurs, depechons-nous! cria Pierron. Embarquez,
jamais nous n'en finirons aujourd'hui.
La Maheude, qu'il regardait, ne bougea pas. Elle avait deja laisse
passer trois cages, elle dit, comme se reveillant et se souvenant des
premiers mots d'Etienne:
--Alors, tu pars?
--Oui, ce matin.
--Tu as raison, vaut mieux etre ailleurs, quand on le peut... Et ca
me fait plaisir de t'avoir vu, parce que tu sauras au moins que je
n'ai rien sur le coeur contre toi. Un moment, je t'aurais assomme,
apres toutes ces tueries. Mais on reflechit, n'est-ce pas? on
s'apercoit qu'au bout du compte ce n'est la faute de personne... Non,
non, ce n'est pas ta faute, c'est la faute de tout le monde.
Maintenant, elle causait avec tranquillite de ses morts, de son homme,
de Zacharie, de Catherine; et des larmes parurent seulement dans ses
yeux, lorsqu'elle prononca le nom d'Alzire. Elle etait revenue a son
calme de femme raisonnable, elle jugeait tres sagement les choses. Ca
ne porterait pas chance aux bourgeois, d'avoir tue tant de pauvres
gens. Bien sur qu'ils en seraient punis un jour, car tout se paie.
On n'aurait pas meme besoin de s'en meler, la boutique sauterait
seule, les soldats tireraient sur les patrons, comme ils avaient tire
sur les ouvriers. Et, dans sa resignation seculaire, dans cette
heredite de discipline qui la courbait de nouveau, un travail s'etait
ainsi fait, la certitude que l'injustice ne pouvait durer davantage,
et que, s'il n'y avait plus de bon Dieu il en repousserait un autre,
pour venger les miserables.
Elle parlait bas, avec des regards mefiants. Puis, comme Pierron
s'etait rapproche, elle ajouta tout haut:
--Eh bien! si tu pars, il faut prendre chez nous tes affaires... Il y
a encore deux chemises, trois mouchoirs, une vieille culotte.
Etienne refusa du geste ces quelques nippes, echappees aux
brocanteurs.
--Non, ca n'en vaut pas la peine, ce sera pour les enfants... A
Paris, je m'arrangerai.
Deux cages encore etaient descendues, et Pierron se decida a
interpeller directement la Maheude.
--Dites donc, la-bas, on vous attend! Est-ce bientot fini, cette
causette?
Mais elle tourna le dos. Qu'avait-il a faire du zele, ce vendu? Ca ne
le regardait pas, la descente. Ses hommes l'execraient assez deja, a
son accrochage. Et elle s'entetait, sa lampe aux doigts, glacee dans
les courants d'air, malgre la douceur de la saison.
Ni Etienne, ni elle, ne trouvaient plus une parole. Ils demeuraient
face a face, ils avaient le coeur si gros, qu'ils auraient voulu se
dire encore quelque chose.
Enfin, elle parla pour parler.
--La Levaque est enceinte, Levaque est toujours en prison, c'est
Bouteloup qui le remplace, en attendant.
--Ah! oui, Bouteloup.
--Et, ecoute donc, t'ai-je raconte?... Philomene est partie.
--Comment, partie?
--Oui, partie avec un mineur du Pas-de-Calais. J'ai eu peur qu'elle
ne me laissat les deux mioches. Mais non, elle les a emportes...
Hein? une femme qui crache le sang et qui a l'air continuellement
d'avaler sa langue!
Elle reva un instant, puis elle continua d'une voix lente:
--En a-t-on dit sur mon compte!... Tu te souviens, on disait que je
couchais avec toi. Mon Dieu! apres la mort de mon homme, ca aurait
tres bien pu arriver, si j'avais ete plus jeune, n'est-ce pas? Mais,
aujourd'hui, j'aime mieux que ca ne se soit pas fait, car nous en
aurions du regret pour sur.
--Oui, nous en aurions du regret, repeta Etienne simplement.
Ce fut tout, ils ne parlerent pas davantage. Une cage l'attendait, on
l'appelait avec colere en la menacant d'une amende. Alors, elle se
decida, elle lui serra la main. Tres emu, il la regardait toujours,
si ravagee et finie, avec sa face livide, ses cheveux decolores
debordant du beguin bleu, son corps de bonne bete trop feconde,
deformee sous la culotte et la veste de toile. Et, dans cette poignee
de main derniere, il retrouvait encore celle des camarades, une
etreinte longue, muette, qui lui donnait rendez-vous pour le jour ou
l'on recommencerait. Il comprit parfaitement, elle avait au fond des
yeux sa croyance tranquille. A bientot, et cette fois, ce serait le
grand coup.
--Quelle nom de Dieu de feignante! cria Pierron.
Poussee, bousculee, la Maheude s'entassa au fond d'une berline, avec
quatre autres. On tira la corde du signal pour taper a la viande, la
cage se decrocha, tomba dans la nuit; et il n'y eut plus que la fuite
rapide du cable.
Alors, Etienne quitta la fosse. En bas, sous le hangar du criblage,
il apercut un etre assis par terre, les jambes allongees, au milieu
d'une epaisse couche de charbon. C'etait Jeanlin, employe comme
<
>. Il tenait un bloc de houille entre ses cuisses,
il le debarrassait, a coups de marteau, des fragments de schiste; et
une fine poudre le noyait d'un tel flot de suie, que jamais le jeune
homme ne l'aurait reconnu, si l'enfant n'avait leve son museau de
singe, aux oreilles ecartees, aux petits yeux verdatres. Il eut un
rire de blague, il cassa le bloc d'un dernier coup, disparut dans la
poussiere noire qui montait.
Dehors, Etienne suivit un moment la route, absorbe. Toutes sortes
d'idees bourdonnaient en lui. Mais il eut une sensation de plein air,
de ciel libre, et il respira largement. Le soleil paraissait a
l'horizon glorieux, c'etait un reveil d'allegresse, dans la campagne
entiere. Un flot d'or roulait de l'orient a l'occident, sur la plaine
immense. Cette chaleur de vie gagnait, s'etendait, en un frisson de
jeunesse, ou vibraient les soupirs de la terre, le chant des oiseaux,
tous les murmures des eaux et des bois. Il faisait bon vivre, le
vieux monde voulait vivre un printemps encore.
Et, penetre de cet espoir, Etienne ralentit sa marche, les yeux perdus
a droite et a gauche, dans cette gaiete de la nouvelle saison. Il
songeait a lui, il se sentait fort, muri par sa dure experience au
fond de la mine. Son education etait finie, il s'en allait arme, en
soldat raisonneur de la revolution, ayant declare la guerre a la
societe, telle qu'il la voyait et telle qu'il la condamnait. La joie
de rejoindre Pluchart, d'etre comme Pluchart un chef ecoute, lui
soufflait des discours, dont il arrangeait les phrases. Il meditait
d'elargir son programme, l'affinement bourgeois qui l'avait hausse
au-dessus de sa classe le jetait a une haine plus grande de la
bourgeoisie. Ces ouvriers dont l'odeur de misere le genait
maintenant, il eprouvait le besoin de les mettre dans une gloire, il
les montrerait comme les seuls grands, les seuls impeccables, comme
l'unique noblesse et l'unique force ou l'humanite put se retremper.
Deja, il se voyait a la tribune, triomphant avec le peuple, si le
peuple ne le devorait pas.
Tres haut, un chant d'alouette lui fit regarder le ciel. De petites
nuees rouges, les dernieres vapeurs de la nuit, se fondaient dans le
bleu limpide; et les figures vagues de Souvarine et de Rasseneur lui
apparurent. Decidement, tout se gatait, lorsque chacun tirait a soi
le pouvoir. Ainsi, cette fameuse Internationale qui aurait du
renouveler le monde, avortait d'impuissance, apres avoir vu son armee
formidable se diviser, s'emietter dans des querelles interieures.
Darwin avait-il donc raison, le monde ne serait-il qu'une bataille,
les forts mangeant les faibles, pour la beaute et la continuite de
l'espece? Cette question le troublait, bien qu'il tranchat, en homme
content de sa science. Mais une idee dissipa ses doutes, l'enchanta,
celle de reprendre son explication ancienne de la theorie, la premiere
fois qu'il parlerait. S'il fallait qu'une classe fut mangee,
n'etait-ce pas le peuple, vivace, neuf encore, qui mangerait la
bourgeoisie epuisee de jouissance? Du sang nouveau ferait la societe
nouvelle. Et, dans cette attente d'un envahissement des barbares,
regenerant les vieilles nations caduques, reparaissait sa foi absolue
a une revolution prochaine, la vraie, celle des travailleurs, dont
l'incendie embraserait la fin du siecle de cette pourpre de soleil
levant, qu'il regardait saigner au ciel.
Il marchait toujours, revassant, battant de sa canne de cornouiller
les cailloux de la route; et, quand il jetait les yeux autour
de lui, il reconnaissait des coins du pays. Justement, a la
Fourche-aux-Boeufs, il se souvint qu'il avait pris la le commandement
de la bande, le matin du saccage des fosses. Aujourd'hui, le travail
de brute, mortel, mal paye, recommencait. Sous la terre, la-bas, a
sept cents metres, il lui semblait entendre des coups sourds,
reguliers, continus: c'etaient les camarades qu'il venait de voir
descendre, les camarades noirs, qui tapaient, dans leur rage
silencieuse. Sans doute ils etaient vaincus, ils y avaient laisse de
l'argent et des morts; mais Paris n'oublierait pas les coups de feu du
Voreux, le sang de l'empire lui aussi coulerait par cette blessure
inguerissable; et, si la crise industrielle tirait a sa fin, si les
usines rouvraient une a une, l'etat de guerre n'en restait pas moins
declare, sans que la paix fut desormais possible. Les charbonniers
s'etaient comptes, ils avaient essaye leur force, secoue de leur cri
de justice les ouvriers de la France entiere. Aussi leur defaite ne
rassurait-elle personne, les bourgeois de Montsou, envahis dans leur
victoire du sourd malaise des lendemains de greve, regardaient
derriere eux si leur fin n'etait pas la quand meme, inevitable, au
fond de ce grand silence. Ils comprenaient que la revolution
renaitrait sans cesse, demain peut-etre, avec la greve generale,
l'entente de tous les travailleurs ayant des caisses de secours,
pouvant tenir pendant des mois, en mangeant du pain. Cette fois
encore, c'etait un coup d'epaule donne a la societe en ruine, et ils
en avaient entendu le craquement sous leurs pas, et ils sentaient
monter d'autres secousses, toujours d'autres, jusqu'a ce que le vieil
edifice, ebranle, s'effondrat, s'engloutit comme le Voreux, coulant a
l'abime.
Etienne prit a gauche le chemin de Joiselle. Il se rappela, il y
avait empeche la bande de se ruer sur Gaston-Marie. Au loin, dans le
soleil clair, il voyait les beffrois de plusieurs fosses, Mirou sur la
droite, Madeleine et Crevecoeur, cote a cote. Le travail grondait
partout, les coups de rivelaine qu'il croyait saisir, au fond de la
terre, tapaient maintenant d'un bout de la plaine a l'autre. Un coup,
et un coup encore, et des coups toujours, sous les champs, les routes,
les villages, qui riaient a la lumiere: tout l'obscur travail du bagne
souterrain, si ecrase par la masse enorme des roches, qu'il fallait le
savoir la-dessous, pour en distinguer le grand soupir douloureux. Et
il songeait a present que la violence peut-etre ne hatait pas les
choses. Des cables coupes, des rails arraches, des lampes cassees,
quelle inutile besogne! Cela valait bien la peine de galoper a trois
mille, en une bande devastatrice! Vaguement, il devinait que la
legalite, un jour, pouvait etre plus terrible. Sa raison murissait,
il avait jete la gourme de ses rancunes. Oui, la Maheude le disait
bien avec son bon sens, ce serait le grand coup: s'enregimenter
tranquillement, se connaitre, se reunir en syndicats, lorsque les lois
le permettraient; puis, le matin ou l'on se sentirait les coudes, ou
l'on se trouverait des millions de travailleurs en face de quelques
milliers de faineants, prendre le pouvoir, etre les maitres. Ah! quel
reveil de verite et de justice! Le dieu repu et accroupi en creverait
sur l'heure, l'idole monstrueuse, cachee au fond de son tabernacle,
dans cet inconnu lointain ou les miserables la nourrissaient de leur
chair, sans l'avoir jamais vue.
Mais Etienne, quittant le chemin de Vandame, debouchait sur le pave.
A droite, il apercevait Montsou qui devalait et se perdait. En face,
il avait les decombres du Voreux, le trou maudit que trois pompes
epuisaient sans relache. Puis, c'etaient les autres fosses a
l'horizon, la Victoire, Saint-Thomas, Feutry-Cantel; tandis que, vers
le nord, les tours elevees des hauts fourneaux et les batteries des
fours a coke fumaient dans l'air transparent du matin. S'il voulait
ne pas manquer le train de huit heures, il devait se hater, car il
avait encore six kilometres a faire.
Et, sous ses pieds, les coups profonds, les coups obstines des
rivelaines continuaient. Les camarades etaient tous la, il les
entendait le suivre a chaque enjambee. N'etait-ce pas la Maheude,
sous cette piece de betteraves, l'echine cassee, dont le souffle
montait si rauque, accompagne par le ronflement du ventilateur? A
gauche, a droite, plus loin, il croyait en reconnaitre d'autres, sous
les bles, les haies vives, les jeunes arbres. Maintenant, en plein
ciel, le soleil d'avril rayonnait dans sa gloire, echauffant la terre
qui enfantait. Du flanc nourricier jaillissait la vie, les bourgeons
crevaient en feuilles vertes, les champs tressaillaient de la poussee
des herbes. De toutes parts, des graines se gonflaient,
s'allongeaient, gercaient la plaine, travaillees d'un besoin de
chaleur et de lumiere. Un debordement de seve coulait avec des voix
chuchotantes, le bruit des germes s'epandait en un grand baiser.
Encore, encore, de plus en plus distinctement, comme s'ils se fussent
rapproches du sol, les camarades tapaient. Aux rayons enflammes de
l'astre, par cette matinee de jeunesse, c'etait de cette rumeur que la
campagne etait grosse. Des hommes poussaient, une armee noire,
vengeresse, qui germait lentement dans les sillons, grandissant pour
les recoltes du siecle futur, et dont la germination allait faire
bientot eclater la terre.
Pages:
1 |
2 |
3 |
4 |
5 |
6 |
7 |
8 |
9 |
10 |
11 |
12 |
13 |
14 |
15 |
16 |
17 |
18 |
19 |
20 |
21 |
22 |
23 |
24 |
25 |
26 |
27 |
28 |
29 |
30 |
31 |
32 |
33 |
34 |
35 |
36 |
37 |
38 |
39 | 40 |
41