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Annual Bibliography of Commonwealth Literature 2007
This paper argues that discourses of love in Ghanaian market literature for youth offer a view into complex negotiations of agency and empowerment. Drawing on Deborah Durham's notion of youth as "social `shifters'" and Francis Nyamnjoh's conception of the "interconnectedness" of agency, I take Ghanaian market literature as one specific case of how African literature for youth foregrounds questions of continuity and change as African societies enter into increasingly complex global relations. In this literature for youth, received notions of love, often constructed out of impressions from American pop and hip hop music, carry new notions of agency that compete with existing "domesticated" forms. Authors like Ike Tandoh and Evelyn Tay employ discourses of love to offer youth alternative avenues for empowerment in a context of socio-economic disenfranchizement. In a creative process of "straddling", this writing both reveals and reproduces the contradictions that obtain in youth configurations of agency.

Germinal

E >> Emile Zola >> Germinal

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A la verite, ce n'etait point un chemin commode. Il y avait une
soixantaine de metres, de la taille au plan incline; et la voie, que
les mineurs de la coupe a terre n'avaient pas encore elargie, etait un
veritable boyau, de toit tres inegal, renfle de continuelles bosses: a
certaines places, la berline chargee passait tout juste, le herscheur
devait s'aplatir, pousser sur les genoux, pour ne pas se fendre la
tete. D'ailleurs, les bois pliaient et cassaient deja. On les
voyait, rompus au milieu, en longues dechirures pales, ainsi que des
bequilles trop faibles. Il fallait prendre garde de s'ecorcher a ces
cassures; et, sous le lent ecrasement qui faisait eclater des rondins
de chene gros comme la cuisse, on se coulait a plat ventre, avec la
sourde inquietude d'entendre brusquement craquer son dos.

--Encore! dit Catherine en riant.

La berline d'Etienne venait de derailler, au passage le plus
difficile. Il n'arrivait point a rouler droit, sur ces rails qui se
faussaient dans la terre humide; et il jurait, il s'emportait, se
battait rageusement avec les roues, qu'il ne pouvait, malgre des
efforts exageres, remettre en place.

--Attends donc, reprit la jeune fille. Si tu te faches, jamais ca ne
marchera.

Adroitement, elle s'etait glissee, avait enfonce a reculons le
derriere sous la berline; et, d'une pesee des reins, elle la soulevait
et la replacait. Le poids etait de sept cents kilogrammes. Lui,
surpris, honteux, begayait des excuses.

Il fallut qu'elle lui montrat a ecarter les jambes, a s'arc-bouter les
pieds contre les bois, des deux cotes de la galerie, pour se donner
des points d'appui solides. Le corps devait etre penche, les bras
raidis, de facon a pousser de tous les muscles, des epaules et des
hanches. Pendant un voyage, il la suivit, la regarda filer, la croupe
tendue, les poings si bas, qu'elle semblait trotter a quatre pattes,
ainsi qu'une de ces betes naines qui travaillent dans les cirques.
Elle suait, haletait, craquait des jointures, mais sans une plainte,
avec l'indifference de l'habitude, comme si la commune misere etait
pour tous de vivre ainsi ploye. Et il ne parvenait pas a en faire
autant, ses souliers le genaient, son corps se brisait, a marcher de
la sorte, la tete basse. Au bout de quelques minutes, cette position
devenait un supplice, une angoisse intolerable, si penible, qu'il se
mettait un instant a genoux, pour se redresser et respirer.

Puis, au plan incline, c'etait une corvee nouvelle. Elle lui apprit a
emballer vivement sa berline. En haut et en bas de ce plan, qui
desservait toutes les tailles, d'un accrochage a un autre, se trouvait
un galibot, le freineur en haut, le receveur en bas. Ces vauriens de
douze a quinze ans se criaient des mots abominables; et, pour les
avertir, il fallait en hurler de plus violents. Alors, des qu'il y
avait une berline vide a remonter, le receveur donnait le signal, la
herscheuse emballait sa berline pleine, dont le poids faisait monter
l'autre, quand le freineur desserrait son frein. En bas, dans la
galerie du fond, se formaient les trains que les chevaux roulaient
jusqu'au puits.

--Ohe! sacrees rosses! criait Catherine dans le plan, entierement
boise, long d'une centaine de metres, qui resonnait comme un
porte-voix gigantesque.

Les galibots devaient se reposer, car ils ne repondaient ni l'un ni
l'autre. A tous les etages, le roulage s'arreta. Une voix grele de
fillette finit par dire:

--Y en a un sur la Mouquette, bien sur!

Des rires enormes gronderent, les herscheuses de toute la veine se
tenaient le ventre.

--Qui est-ce? demanda Etienne a Catherine.

Cette derniere lui nomma la petite Lydie, une galopine qui en savait
plus long et qui poussait sa berline aussi raide qu'une femme, malgre
ses bras de poupee. Quant a la Mouquette, elle etait bien capable
d'etre avec les deux galibots a la fois.

Mais la voix du receveur monta, criant d'emballer. Sans doute, un
porion passait en bas. Le roulage reprit aux neuf etages, on
n'entendit plus que les appels reguliers des galibots et que
l'ebrouement des herscheuses arrivant au plan, fumantes comme des
juments trop chargees. C'etait le coup de bestialite qui soufflait
dans la fosse, le desir subit du male, lorsqu'un mineur rencontrait
une de ces filles a quatre pattes, les reins en l'air, crevant de ses
hanches sa culotte de garcon.

Et, a chaque voyage, Etienne retrouvait au fond l'etouffement de la
taille, la cadence sourde et brisee des rivelaines, les grands soupirs
douloureux des haveurs s'obstinant a leur besogne. Tous les quatre
s'etaient mis nus, confondus dans la houille, trempes d'une boue noire
jusqu'au beguin. Un moment, il avait fallu degager Maheu qui ralait,
oter les planches pour faire glisser le charbon sur la voie. Zacharie
et Levaque s'emportaient contre la veine, qui devenait dure,
disaient-ils, ce qui allait rendre les conditions de leur marchandage
desastreuses. Chaval se tournait, restait un instant sur le dos, a
injurier Etienne, dont la presence, decidement, l'exasperait.

--Espece de couleuvre! ca n'a pas la force d'une fille!... Et veux-tu
remplir ta berline! Hein? c'est pour menager tes bras... Nom de Dieu!
je te retiens les dix sous, si tu nous en fais refuser une!

Le jeune homme evitait de repondre, trop heureux jusque-la d'avoir
trouve ce travail de bagne, acceptant la brutale hierarchie du
manoeuvre et du maitre ouvrier. Mais il n'allait plus, les pieds en
sang, les membres tordus de crampes atroces, le tronc serre dans une
ceinture de fer. Heureusement, il etait dix heures, le chantier se
decida a dejeuner.

Maheu avait une montre qu'il ne regarda meme pas. Au fond de cette
nuit sans astres, jamais il ne se trompait de cinq minutes. Tous
remirent leur chemise et leur veste. Puis, descendus de la taille,
ils s'accroupirent, les coudes aux flancs, les fesses sur leurs
talons, dans cette posture si habituelle aux mineurs, qu'ils la
gardent meme hors de la mine, sans eprouver le besoin d'un pave ou
d'une poutre pour s'asseoir. Et chacun, ayant sorti son briquet,
mordait gravement a l'epaisse tranche, en lachant de rares paroles sur
le travail de la matinee. Catherine, demeuree debout, finit par
rejoindre Etienne, qui s'etait allonge plus loin, en travers des
rails, le dos contre les bois. Il y avait la une place a peu pres
seche.

--Tu ne manges pas? demanda-t-elle, la bouche pleine, son briquet a la
main.

Puis, elle se rappela ce garcon errant dans la nuit, sans un sou, sans
un morceau de pain peut-etre.

--Veux-tu partager avec moi?

Et, comme il refusait, en jurant qu'il n'avait pas faim, la voix
tremblante du dechirement de son estomac, elle continua gaiement:

--Ah! si tu es degoute!... Mais, tiens! je n'ai mordu que de ce
cote-ci, je vais te donner celui-la.

Deja, elle avait rompu les tartines en deux. Le jeune homme, prenant
sa moitie, se retint pour ne pas la devorer d'un coup; et il posait
les bras sur ses cuisses, afin qu'elle n'en vit point le fremissement.
De son air tranquille de bon camarade, elle venait de se coucher pres
de lui, a plat ventre, le menton dans une main, mangeant de l'autre
avec lenteur. Leurs lampes, entre eux, les eclairaient.

Catherine le regarda un moment en silence. Elle devait le trouver
joli, avec son visage fin et ses moustaches noires. Vaguement, elle
souriait de plaisir.

--Alors, tu es machineur, et on t'a renvoye de ton chemin de fer...
Pourquoi?

--Parce que j'avais gifle mon chef.

Elle demeura stupefaite, bouleversee dans ses idees hereditaires de
subordination, d'obeissance passive.

--Je dois dire que j'avais bu, continua-t-il, et quand je bois, cela
me rend fou, je me mangerais et je mangerais les autres... Oui, je ne
peux pas avaler deux petits verres, sans avoir le besoin de manger un
homme... Ensuite, je suis malade pendant deux jours.

--Il ne faut pas boire, dit-elle serieusement.

--Ah! n'aie pas peur, je me connais!

Et il hochait la tete, il avait une haine de l'eau-de-vie, la haine du
dernier enfant d'une race d'ivrognes, qui souffrait dans sa chair de
toute cette ascendance trempee et detraquee d'alcool, au point que la
moindre goutte en etait devenue pour lui un poison.

--C'est a cause de maman que ca m'ennuie d'avoir ete mis a la rue,
dit-il apres avoir avale une bouchee. Maman n'est pas heureuse, et je
lui envoyais de temps a autre une piece de cent sous.

--Ou est-elle donc, ta mere?

--A Paris... Blanchisseuse, rue de la Goutte-d'Or.

Il y eut un silence. Quand il pensait a ces choses, un vacillement
palissait ses yeux noirs, la courte angoisse de la lesion dont il
couvait l'inconnu, dans sa belle sante de jeunesse. Un instant, il
resta les regards noyes au fond des tenebres de la mine; et, a cette
profondeur, sous le poids et l'etouffement de la terre, il revoyait
son enfance, sa mere jolie encore et vaillante, lachee par son pere,
puis reprise apres s'etre mariee a un autre, vivant entre les deux
hommes qui la mangeaient, roulant avec eux au ruisseau, dans le vin,
dans l'ordure. C'etait la-bas, il se rappelait la rue, des details
lui revenaient: le linge sale au milieu de la boutique, et des
ivresses qui empuantissaient la maison, et des gifles a casser les
machoires.

--Maintenant, reprit-il d'une voix lente, ce n'est pas avec trente
sous que je pourrai lui faire des cadeaux... Elle va crever de
misere, c'est sur.

Il eut un haussement d'epaules desespere, il mordit de nouveau dans sa
tartine.

--Veux-tu boire? demanda Catherine qui debouchait sa gourde. Oh!
c'est du cafe, ca ne te fera pas de mal... On etouffe, quand on avale
comme ca.

Mais il refusa: c'etait bien assez de lui avoir pris la moitie de son
pain. Pourtant, elle insistait d'un air de bon coeur, elle finit par
dire:

--Eh bien! je bois avant toi, puisque tu es si poli... Seulement, tu
ne peux plus refuser a present, ce serait vilain.

Et elle lui tendit sa gourde. Elle s'etait relevee sur les genoux, il
la voyait tout pres de lui, eclairee par les deux lampes. Pourquoi
donc l'avait-il trouvee laide? Maintenant qu'elle etait noire, la face
poudree de charbon fin, elle lui semblait d'un charme singulier. Dans
ce visage envahi d'ombre, les dents de la bouche trop grande
eclataient de blancheur, les yeux s'elargissaient, luisaient avec un
reflet verdatre, pareils a des yeux de chatte. Une meche des cheveux
roux, qui s'etait echappee du beguin, lui chatouillait l'oreille et la
faisait rire. Elle ne paraissait plus si jeune, elle pouvait bien
avoir quatorze ans tout de meme.

--Pour te faire plaisir, dit-il, en buvant et en lui rendant la
gourde.

Elle avala une seconde gorgee, le forca a en prendre une aussi,
voulant partager, disait-elle; et ce goulot mince, qui allait d'une
bouche a l'autre, les amusait. Lui, brusquement, s'etait demande s'il
ne devait pas la saisir dans ses bras, pour la baiser sur les levres.
Elle avait de grosses levres d'un rose pale, avivees par le charbon,
qui le tourmentaient d'une envie croissante. Mais il n'osait pas,
intimide devant elle, n'ayant eu a Lille que des filles, et de
l'espece la plus basse, ignorant comment on devait s'y prendre avec
une ouvriere encore dans sa famille.

--Tu dois avoir quatorze ans alors? demanda-t-il, apres s'etre remis a
son pain.

Elle s'etonna, se facha presque.

--Comment! quatorze! mais j'en ai quinze!... C'est vrai, je ne suis
pas grosse. Les filles, chez nous, ne poussent guere vite.

Il continua a la questionner, elle disait tout, sans effronterie ni
honte. Du reste, elle n'ignorait rien de l'homme ni de la femme, bien
qu'il la sentit vierge de corps, et vierge enfant, retardee dans la
maturite de son sexe par le milieu de mauvais air et de fatigue ou
elle vivait. Quand il revint sur la Mouquette, pour l'embarrasser,
elle conta des histoires epouvantables, la voix paisible, tres egayee.
Ah! celle-la en faisait de belles! Et, comme il desirait savoir si
elle-meme n'avait pas d'amoureux, elle repondit en plaisantant qu'elle
ne voulait pas contrarier sa mere, mais que cela arriverait forcement
un jour. Ses epaules s'etaient courbees, elle grelottait un peu dans
le froid de ses vetements trempes de sueur, la mine resignee et douce,
prete a subir les choses et les hommes.

--C'est qu'on en trouve, des amoureux, quand on vit tous ensemble,
n'est-ce pas?

--Bien sur.

--Et puis, ca ne fait du mal a personne... On ne dit rien au cure.

--Oh! le cure, je m'en fiche!... Mais il y a l'Homme noir.

--Comment, l'Homme noir?

--Le vieux mineur qui revient dans la fosse et qui tord le cou aux
vilaines filles.

Il la regardait, craignant qu'elle ne se moquat de lui.

--Tu crois a ces betises, tu ne sais donc rien?

--Si fait, moi, je sais lire et ecrire... Ca rend service chez nous,
car du temps de papa et de maman, on n'apprenait pas.

Elle etait decidement tres gentille. Quand elle aurait fini sa
tartine, il la prendrait et la baiserait sur ses grosses levres roses.
C'etait une resolution de timide, une pensee de violence qui
etranglait sa voix. Ces vetements de garcon, cette veste et cette
culotte sur cette chair de fille, l'excitaient et le genaient. Lui,
avait avale sa derniere bouchee. Il but a la gourde, la lui rendit
pour qu'elle la vidat. Maintenant, le moment d'agir etait venu, et il
jetait un coup d'oeil inquiet vers les mineurs, au fond, lorsqu'une
ombre boucha la galerie.

Depuis un instant, Chaval, debout, les regardait de loin. Il
s'avanca, s'assura que Maheu ne pouvait le voir; et, comme Catherine
etait restee a terre, sur son seant, il l'empoigna par les epaules,
lui renversa la tete, lui ecrasa la bouche sous un baiser brutal,
tranquillement, en affectant de ne pas se preoccuper d'Etienne. Il y
avait, dans ce baiser, une prise de possession, une sorte de decision
jalouse.

Cependant, la jeune fille s'etait revoltee.

--Laisse-moi, entends-tu!

Il lui maintenait la tete, il la regardait au fond des yeux. Ses
moustaches et sa barbiche rouges flambaient dans son visage noir, au
grand nez en bec d'aigle. Et il la lacha enfin, et il s'en alla, sans
dire un mot.

Un frisson avait glace Etienne. C'etait stupide d'avoir attendu.
Certes, non, a present, il ne l'embrasserait pas, car elle croirait
peut-etre qu'il voulait faire comme l'autre. Dans sa vanite blessee,
il eprouvait un veritable desespoir.

--Pourquoi as-tu menti? dit-il a voix basse. C'est ton amoureux.

--Mais non, je te jure! cria-t-elle. Il n'y a pas ca entre nous. Des
fois, il veut rire... Meme qu'il n'est pas d'ici, voila six mois
qu'il est arrive du Pas-de-Calais.

Tous deux s'etaient leves, on allait se remettre au travail. Quand
elle le vit si froid, elle parut chagrine. Sans doute, elle le
trouvait plus joli que l'autre, elle l'aurait prefere peut-etre.
L'idee d'une amabilite, d'une consolation la tracassait; et, comme le
jeune homme, etonne, examinait sa lampe qui brulait bleue, avec une
large collerette pale, elle tenta au moins de le distraire.

--Viens, que je te montre quelque chose, murmura-t-elle d'un air de
bonne amitie.

Lorsqu'elle l'eut mene au fond de la taille, elle lui fit remarquer
une crevasse, dans la houille. Un leger bouillonnement s'en
echappait, un petit bruit, pareil a un sifflement d'oiseau.

--Mets ta main, tu sens le vent... C'est du grisou.

Il resta surpris. Ce n'etait que ca, cette terrible chose qui faisait
tout sauter? Elle riait, elle disait qu'il y en avait beaucoup ce
jour-la, pour que la flamme des lampes fut si bleue.

--Quand vous aurez fini de bavarder, faineants! cria la rude voix de
Maheu.

Catherine et Etienne se haterent de remplir leurs berlines et les
pousserent au plan incline, l'echine raidie, rampant sous le toit
bossue de la voie. Des le second voyage, la sueur les inondait et
leurs os craquaient de nouveau.

Dans la taille, le travail des haveurs avait repris. Souvent, ils
abregeaient le dejeuner, pour ne pas se refroidir; et leurs briquets,
manges ainsi loin du soleil, avec une voracite muette, leur
chargeaient de plomb l'estomac. Allonges sur le flanc, ils tapaient
plus fort, ils n'avaient que l'idee fixe de completer un gros nombre
de berlines. Tout disparaissait dans cette rage du gain dispute si
rudement. Ils cessaient de sentir l'eau qui ruisselait et enflait
leurs membres, les crampes des attitudes forcees, l'etouffement des
tenebres, ou ils blemissaient ainsi que des plantes mises en cave.
Pourtant, a mesure que la journee s'avancait, l'air s'empoisonnait
davantage, se chauffait de la fumee des lampes, de la pestilence des
haleines, de l'asphyxie du grisou, genant sur les yeux comme des
toiles d'araignee, et que devait seul balayer l'aerage de la nuit.
Eux, au fond de leur trou de taupe, sous le poids de la terre, n'ayant
plus de souffle dans leurs poitrines embrasees, tapaient toujours.



V


Maheu, sans regarder a sa montre laissee dans sa veste, s'arreta et
dit:

--Bientot une heure... Zacharie, est-ce fait?

Le jeune homme boisait depuis un instant. Au milieu de sa besogne, il
etait reste sur le dos, les yeux vagues, revassant aux parties de
crosse qu'il avait faites la veille. Il s'eveilla, il repondit:

--Oui, ca suffira, on verra demain.

Et il retourna prendre sa place a la taille. Levaque et Chaval, eux
aussi, lachaient la rivelaine. Il y eut un repos. Tous s'essuyaient
le visage sur leurs bras nus, en regardant la roche du toit, dont les
masses schisteuses se fendillaient. Ils ne causaient guere que de
leur travail.

--Encore une chance, murmura Chaval, d'etre tombe sur des terres qui
deboulent!... Ils n'ont pas tenu compte de ca, dans le marchandage.

--Des filous! grogna Levaque. Ils ne cherchent qu'a nous foutre
dedans.

Zacharie se mit a rire. Il se fichait du travail et du reste, mais ca
l'amusait d'entendre empoigner la Compagnie. De son air placide,
Maheu expliqua que la nature des terrains changeait tous les vingt
metres. Il fallait etre juste, on ne pouvait rien prevoir. Puis, les
deux autres continuant a deblaterer contre les chefs, il devint
inquiet, il regarda autour de lui.

--Chut! en voila assez!

--Tu as raison, dit Levaque, qui baissa egalement la voix. C'est
malsain.

Une obsession des mouchards les hantait, meme a cette profondeur,
comme si la houille des actionnaires, encore dans la veine, avait eu
des oreilles.

--N'empeche, ajouta tres haut Chaval d'un air de defi, que si ce
cochon de Dansaert me parle sur le ton de l'autre jour, je lui colle
une brique dans le ventre... Je ne l'empeche pas, moi, de se payer
les blondes qui ont la peau fine.

Cette fois, Zacharie eclata. Les amours du maitre-porion et de la
Pierronne etaient la continuelle plaisanterie de la fosse. Catherine
elle-meme, appuyee sur sa pelle, en bas de la taille, se tint les
cotes et mit d'une phrase Etienne au courant; tandis que Maheu se
fachait, pris d'une peur qu'il ne cachait plus.

--Hein? tu vas te taire!... Attends d'etre tout seul, si tu veux
qu'il t'arrive du mal.

Il parlait encore, lorsqu'un bruit de pas vint de la galerie
superieure. Presque aussitot, l'ingenieur de la fosse, le petit
Negrel, comme les ouvriers le nommaient entre eux, parut en haut de la
taille, accompagne de Dansaert, le maitre-porion.

--Quand je le disais! murmura Maheu. Il y en a toujours la, qui
sortent de la terre.

Paul Negrel, neveu de M. Hennebeau, etait un garcon de vingt-six ans,
mince et joli, avec des cheveux frises et des moustaches brunes. Son
nez pointu, ses yeux vifs, lui donnaient un air de furet aimable,
d'une intelligence sceptique, qui se changeait en une autorite
cassante, dans ses rapports avec les ouvriers. Il etait vetu comme
eux, barbouille comme eux de charbon; et, pour les reduire au respect,
il montrait un courage a se casser les os, passant par les endroits
les plus difficiles, toujours le premier sous les eboulements et dans
les coups de grisou.

--Nous y sommes, n'est-ce pas? Dansaert, demanda-t-il.

Le maitre-porion, un Belge a face epaisse, au gros nez sensuel,
repondit avec une politesse exageree:

--Oui, monsieur Negrel... Voici l'homme qu'on a embauche ce matin.

Tous deux s'etaient laisses glisser au milieu de la taille. On fit
monter Etienne. L'ingenieur leva sa lampe, le regarda, sans le
questionner.

--C'est bon, dit-il enfin. Je n'aime guere qu'on ramasse des inconnus
sur les routes... Surtout, ne recommencez pas.

Et il n'ecouta point les explications qu'on lui donnait, les
necessites du travail, le desir de remplacer les femmes par des
garcons, pour le roulage. Il s'etait mis a etudier le toit, pendant
que les haveurs reprenaient leurs rivelaines. Tout d'un coup, il
s'ecria:

--Dites donc, Maheu, est-ce que vous vous fichez du monde!... Vous
allez tous y rester, nom d'un chien!

--Oh! c'est solide, repondit tranquillement l'ouvrier.

--Comment! solide!... Mais la roche tasse deja, et vous plantez des
bois a plus de deux metres, d'un air de regret! Ah! vous etes bien
tous les memes, vous vous laisseriez aplatir le crane, plutot que de
lacher la veine, pour mettre au boisage le temps voulu!... Je vous
prie de m'etayer ca sur-le-champ. Doublez les bois, entendez-vous!

Et, devant le mauvais vouloir des mineurs qui discutaient, en disant
qu'ils etaient bons juges de leur securite, il s'emporta.

--Allons donc! quand vous aurez la tete broyee, est-ce que c'est vous
qui en supporterez les consequences? Pas du tout! ce sera la
Compagnie, qui devra vous faire des pensions, a vous ou a vos
femmes... Je vous repete qu'on vous connait: pour avoir deux berlines
de plus le soir, vous donneriez vos peaux.

Maheu, malgre la colere dont il etait peu a peu gagne, dit encore
posement:

--Si l'on nous payait assez, nous boiserions mieux.

L'ingenieur haussa les epaules, sans repondre. Il avait acheve de
descendre le long de la taille, il conclut seulement d'en bas:

--Il vous reste une heure, mettez-vous tous a la besogne; et je vous
avertis que le chantier a trois francs d'amende.

Un sourd grognement des haveurs accueillit ces paroles. La force de
la hierarchie les retenait seule, cette hierarchie militaire qui, du
galibot au maitre-porion, les courbait les uns sous les autres.
Chaval et Levaque pourtant eurent un geste furieux, tandis que Maheu
les moderait du regard et que Zacharie haussait gouailleusement les
epaules. Mais Etienne etait peut-etre le plus fremissant. Depuis
qu'il se trouvait au fond de cet enfer, une revolte lente le
soulevait. Il regarda Catherine resignee, l'echine basse. Etait-ce
possible qu'on se tuat a une si dure besogne, dans ces tenebres
mortelles, et qu'on n'y gagnat meme pas les quelques sous du pain
quotidien?

Cependant, Negrel s'en allait avec Dansaert, qui s'etait contente
d'approuver d'un mouvement continu de la tete. Et leurs voix, de
nouveau, s'eleverent: ils venaient de s'arreter encore, ils
examinaient le boisage de la galerie, dont les haveurs avaient
l'entretien sur une longueur de dix metres, en arriere de la taille.

--Quand je vous dis qu'ils se fichent du monde! criait l'ingenieur.
Et vous, nom d'un chien! vous ne surveillez donc pas?

--Mais si, mais si, balbutiait le maitre-porion. On est las de leur
repeter les choses.

Negrel appela violemment:

--Maheu! Maheu!

Tous descendirent. Il continuait:

--Voyez ca, est-ce que ca tient?... C'est bati comme quatre sous.
Voila un chapeau que les moutons ne portent deja plus, tellement on
l'a pose a la hate... Pardi! je comprends que le raccommodage nous
coute si cher. N'est-ce pas? pourvu que ca dure tant que vous en avez
la responsabilite! Et puis tout casse, et la Compagnie est forcee
d'avoir une armee de raccommodeurs... Regardez un peu la-bas, c'est
un vrai massacre.

Chaval voulut parler, mais il le fit taire.

--Non, je sais ce que vous allez dire encore. Qu'on vous paie
davantage, hein? Eh bien! je vous previens que vous forcerez la
Direction a faire une chose: oui, on vous paiera le boisage a part, et
l'on reduira proportionnellement le prix de la berline. Nous verrons
si vous y gagnerez... En attendant, reboisez-moi ca tout de suite.
Je passerai demain.

Et, dans le saisissement cause par sa menace, il s'eloigna. Dansaert,
si humble devant lui, resta en arriere quelques secondes, pour dire
brutalement aux ouvriers:

--Vous me faites empoigner, vous autres... Ce n'est pas trois francs
d'amende que je vous flanquerai, moi! Prenez garde!

Alors, quand il fut parti, Maheu eclata a son tour.

--Nom de Dieu! ce qui n'est pas juste n'est pas juste. Moi, j'aime
qu'on soit calme, parce que c'est la seule facon de s'entendre; mais,
a la fin, ils vous rendraient enrages... Avez-vous entendu? la
berline baissee, et le boisage a part! encore une facon de nous payer
moins!... Nom de Dieu de nom de Dieu!

Il cherchait quelqu'un sur qui tomber, lorsqu'il apercut Catherine et
Etienne, les bras ballants.

--Voulez-vous bien me donner des bois! Est-ce que ca vous regarde?...
Je vas vous allonger mon pied quelque part.

Etienne alla se charger, sans rancune de cette rudesse, si furieux
lui-meme contre les chefs, qu'il trouvait les mineurs trop bons
enfants.

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