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Annual Bibliography of Commonwealth Literature 2007
This paper argues that discourses of love in Ghanaian market literature for youth offer a view into complex negotiations of agency and empowerment. Drawing on Deborah Durham's notion of youth as "social `shifters'" and Francis Nyamnjoh's conception of the "interconnectedness" of agency, I take Ghanaian market literature as one specific case of how African literature for youth foregrounds questions of continuity and change as African societies enter into increasingly complex global relations. In this literature for youth, received notions of love, often constructed out of impressions from American pop and hip hop music, carry new notions of agency that compete with existing "domesticated" forms. Authors like Ike Tandoh and Evelyn Tay employ discourses of love to offer youth alternative avenues for empowerment in a context of socio-economic disenfranchizement. In a creative process of "straddling", this writing both reveals and reproduces the contradictions that obtain in youth configurations of agency.

Germinal

E >> Emile Zola >> Germinal

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En effet, l'eau montait, on l'entendait clapoter. La retraite se
trouvait coupee deja. Et il avait raison, c'etait une souriciere, un
bout de galerie que des affaissements considerables obstruaient en
arriere et en avant. Pas une issue, tous trois etaient mures.

--Alors, tu restes? ajouta Chaval goguenard. Va, c'est ce que tu
feras de mieux, et si tu me fiches la paix, moi je ne te parlerai
seulement pas. Il y a encore ici de la place pour deux hommes...
Nous verrons bientot lequel crevera le premier, a moins qu'on ne
vienne, ce qui me semble difficile.

Le jeune homme reprit:

--Si nous tapions, on nous entendrait peut-etre.

--J'en suis las, de taper... Tiens! essaie toi-meme avec cette
pierre.

Etienne ramassa le morceau de gres, que l'autre avait emiette deja, et
il battit contre la veine, au fond, le rappel des mineurs, le
roulement prolonge, dont les ouvriers en peril signalent leur
presence. Puis, il colla son oreille, pour ecouter. A vingt
reprises, il s'enteta. Aucun bruit ne repondait.

Pendant ce temps, Chaval affecta de faire froidement son petit menage.
D'abord, il rangea ses trois lampes contre le mur: une seule brulait,
les autres serviraient plus tard. Ensuite, il posa sur une piece du
boisage les deux tartines qu'il avait encore. C'etait le buffet, il
irait bien deux jours avec ca, s'il etait raisonnable. Il se tourna,
en disant:

--Tu sais, Catherine, il y en aura la moitie pour toi, quand tu auras
trop faim.

La jeune fille se taisait. Cela comblait son malheur, de se retrouver
entre ces deux hommes.

Et l'affreuse vie commenca. Ni Chaval ni Etienne n'ouvraient la
bouche, assis par terre, a quelques pas. Sur la remarque du premier,
le second eteignit sa lampe, un luxe de lumiere inutile; puis, ils
retomberent dans leur silence. Catherine s'etait couchee pres du
jeune homme, inquiete des regards que son ancien galant lui jetait.
Les heures s'ecoulaient, on entendait le petit murmure de l'eau
montant sans cesse; tandis que, de temps a autre, des secousses
profondes, des retentissements lointains, annoncaient les derniers
tassements de la mine. Quand la lampe se vida et qu'il fallut en
ouvrir une autre, pour l'allumer, la peur du grisou les agita un
instant; mais ils aimaient mieux sauter tout de suite, que de durer
dans les tenebres; et rien ne sauta, il n'y avait pas de grisou. Ils
s'etaient allonges de nouveau, les heures se remirent a couler.

Un bruit emotionna Etienne et Catherine, qui leverent la tete. Chaval
se decidait a manger: il avait coupe la moitie d'une tartine, il
machait longuement, pour ne pas etre tente d'avaler tout. Eux, que la
faim torturait, le regarderent.

--Vrai, tu refuses? dit-il a la herscheuse, de son air provocant. Tu
as tort.

Elle avait baisse les yeux, craignant de ceder, l'estomac dechire
d'une telle crampe, que des larmes gonflaient ses paupieres. Mais
elle comprenait ce qu'il demandait; deja, le matin, il lui avait
souffle sur le cou; il etait repris d'une de ses anciennes fureurs de
desir, en la voyant pres de l'autre. Les regards dont il l'appelait
avaient une flamme qu'elle connaissait bien, la flamme de ses crises
jalouses, quand il tombait sur elle a coups de poing, en l'accusant
d'abominations avec le logeur de sa mere. Et elle ne voulait pas,
elle tremblait, en retournant a lui, de jeter ces deux hommes l'un sur
l'autre, dans cette cave etroite ou ils agonisaient. Mon Dieu! est-ce
qu'on ne pouvait finir en bonne amitie!

Etienne serait mort d'inanition, plutot que de mendier a Chaval une
bouchee de pain. Le silence s'alourdissait, une eternite encore parut
se prolonger, avec la lenteur des minutes monotones, qui passaient une
a une, sans espoir. Il y avait un jour qu'ils etaient enfermes
ensemble. La deuxieme lampe palissait, ils allumerent la troisieme.

Chaval entama son autre tartine, et il grogna:

--Viens donc, bete!

Catherine eut un frisson. Pour la laisser libre, Etienne s'etait
detourne. Puis, comme elle ne bougeait pas, il lui dit a voix basse:

--Va, mon enfant.

Les larmes qu'elle etouffait ruisselerent alors. Elle pleurait
longuement, ne trouvant meme pas la force de se lever, ne sachant plus
si elle avait faim, souffrant d'une douleur qui la tenait dans tout le
corps. Lui, s'etait mis debout, allait et venait, battait vainement
le rappel des mineurs, enrage de ce reste de vie qu'on l'obligeait a
vivre la, colle au rival qu'il execrait. Pas meme assez de place pour
crever loin l'un de l'autre! Des qu'il avait fait dix pas, il devait
revenir et se cogner contre cet homme. Et elle, la triste fille,
qu'ils se disputaient jusque dans la terre! Elle serait au dernier
vivant, cet homme la lui volerait encore, si lui partait le premier.
Ca n'en finissait pas, les heures suivaient les heures, la revoltante
promiscuite s'aggravait, avec l'empoisonnement des haleines, l'ordure
des besoins satisfaits en commun. Deux fois, il se rua sur les
roches, comme pour les ouvrir a coups de poing.

Une nouvelle journee s'achevait, et Chaval s'etait assis pres de
Catherine, partageant avec elle sa derniere moitie de tartine. Elle
machait les bouchees peniblement, il les lui faisait payer chacune
d'une caresse, dans son entetement de jaloux qui ne voulait pas mourir
sans la ravoir, devant l'autre. Epuisee, elle s'abandonnait. Mais,
lorsqu'il tacha de la prendre, elle se plaignit.

--Oh! laisse, tu me casses les os.

Etienne, fremissant, avait pose son front contre les bois, pour ne pas
voir. Il revint d'un bond, affole.

--Laisse-la, nom de Dieu!

--Est-ce que ca te regarde? dit Chaval. C'est ma femme, elle est a
moi peut-etre!

Et il la reprit, et il la serra, par bravade, lui ecrasant sur la
bouche ses moustaches rouges, continuant:

--Fiche-nous la paix, hein! Fais-nous le plaisir de voir la-bas si
nous y sommes.

Mais Etienne, les levres blanches, criait:

--Si tu ne la laches pas, je t'etrangle!

Vivement, l'autre se mit debout, car il avait compris, au sifflement
de la voix, que le camarade allait en finir. La mort leur semblait
trop lente, il fallait que, tout de suite, l'un des deux cedat la
place. C'etait l'ancienne bataille qui recommencait, dans la terre ou
ils dormiraient bientot cote a cote; et ils avaient si peu d'espace,
qu'ils ne pouvaient brandir leurs poings sans les ecorcher.

--Mefie-toi, gronda Chaval. Cette fois, je te mange.

Etienne, a ce moment, devint fou. Ses yeux se noyerent d'une vapeur
rouge, sa gorge s'etait congestionnee d'un flot de sang. Le besoin de
tuer le prenait, irresistible, un besoin physique, l'excitation
sanguine d'une muqueuse qui determine un violent acces de toux. Cela
monta, eclata en dehors de sa volonte, sous la poussee de la lesion
hereditaire. Il avait empoigne, dans le mur, une feuille de schiste,
et il l'ebranlait, et il l'arrachait, tres large, tres lourde. Puis,
a deux mains, avec une force decuplee, il l'abattit sur le crane de
Chaval.

Celui-ci n'eut pas le temps de sauter en arriere. Il tomba, la face
broyee, le crane fendu. La cervelle avait eclabousse le toit de la
galerie, un jet pourpre coulait de la plaie, pareil au jet continu
d'une source. Tout de suite, il y eut une mare, ou l'etoile fumeuse
de la lampe se refleta. L'ombre envahissait ce caveau mure, le corps
semblait, par terre, la bosse noire d'un tas d'escaillage.

Et, penche, l'oeil elargi, Etienne le regardait. C'etait donc fait,
il avait tue. Confusement, toutes ses luttes lui revenaient a la
memoire, cet inutile combat contre le poison qui dormait dans ses
muscles, l'alcool lentement accumule de sa race. Pourtant, il n'etait
ivre que de faim, l'ivresse lointaine des parents avait suffi. Ses
cheveux se dressaient devant l'horreur de ce meurtre, et malgre la
revolte de son education, une allegresse faisait battre son coeur, la
joie animale d'un appetit enfin satisfait. Il eut ensuite un orgueil,
l'orgueil du plus fort. Le petit soldat lui etait apparu, la gorge
trouee d'un couteau, tue par un enfant. Lui aussi, avait tue.

Mais Catherine, toute droite, poussait un grand cri.

--Mon Dieu! il est mort!

--Tu le regrettes? demanda Etienne farouche.

Elle suffoquait, elle balbutiait. Puis, chancelante, elle se jeta
dans ses bras.

--Ah! tue-moi aussi, ah! mourons tous les deux!

D'une etreinte, elle s'attachait a ses epaules, et il l'etreignait
egalement, et ils espererent qu'ils allaient mourir. Mais la mort
n'avait pas de hate, ils denouerent leurs bras. Puis, tandis qu'elle
se cachait les yeux, il traina le miserable, il le jeta dans le plan
incline, pour l'oter de l'espace etroit ou il fallait vivre encore.
La vie n'aurait plus ete possible, avec ce cadavre sous les pieds. Et
ils s'epouvanterent, lorsqu'ils l'entendirent plonger, au milieu d'un
rejaillissement d'ecume. L'eau avait donc empli deja ce trou? Ils
l'apercurent, elle deborda dans la galerie.

Alors, ce fut une lutte nouvelle. Ils avaient allume la derniere
lampe, elle s'epuisait en eclairant la crue, dont la hausse reguliere,
entetee, ne s'arretait pas. Ils eurent d'abord de l'eau aux
chevilles, puis elle leur mouilla les genoux. La voie montait, ils se
refugierent au fond, ce qui leur donna un repit de quelques heures.
Mais le flot les rattrapa, ils baignerent jusqu'a la ceinture.
Debout, accules, l'echine collee contre la roche, ils la regardaient
croitre, toujours, toujours. Quand elle atteindrait leur bouche, ce
serait fini. La lampe, qu'ils avaient accrochee, jaunissait la houle
rapide des petites ondes; elle palit, ils ne distinguerent plus qu'un
demi-cercle diminuant sans cesse, comme mange par l'ombre qui semblait
grandir avec le flux; et, brusquement, l'ombre les enveloppa, la lampe
venait de s'eteindre, apres avoir crache sa derniere goutte d'huile.
C'etait la nuit complete, absolue, cette nuit de la terre qu'ils
dormiraient, sans jamais rouvrir leurs yeux a la clarte du soleil.

--Nom de Dieu! jura sourdement Etienne.

Catherine, comme si elle eut senti les tenebres la saisir, s'etait
abritee contre lui. Elle repeta le mot des mineurs, a voix basse:

--La mort souffle la lampe.

Pourtant, devant cette menace, leur instinct luttait, une fievre de
vivre les ranima. Lui, violemment, se mit a creuser le schiste avec
le crochet de la lampe, tandis qu'elle l'aidait de ses ongles. Ils
pratiquerent une sorte de banc eleve, et lorsqu'ils s'y furent hisses
tous les deux, ils se trouverent assis, les jambes pendantes, le dos
ploye, car la voute les forcait a baisser la tete. L'eau ne glacait
plus que leurs talons; mais ils ne tarderent pas a en sentir le froid
leur couper les chevilles, les mollets, les genoux, dans un mouvement
invincible et sans treve. Le banc, mal aplani, se trempait d'une
humidite si gluante, qu'ils devaient se tenir fortement pour ne pas
glisser. C'etait la fin, combien attendraient-ils, reduits a cette
niche, ou ils n'osaient risquer un geste, extenues, affames, n'ayant
plus ni pain ni lumiere? Et ils souffraient surtout des tenebres, qui
les empechaient de voir venir la mort. Un grand silence regnait, la
mine gorgee d'eau ne bougeait plus. Ils n'avaient maintenant, sous
eux, que la sensation de cette mer, enflant, du fond des galeries, sa
maree muette.

Les heures se succedaient, toutes egalement noires, sans qu'ils
pussent en mesurer la duree exacte, de plus en plus egares dans le
calcul du temps. Leurs tortures, qui auraient du allonger les
minutes, les emportaient, rapides. Ils croyaient n'etre enfermes que
depuis deux jours et une nuit, lorsqu'en realite la troisieme journee
deja se terminait. Toute esperance de secours s'en etait allee,
personne ne les savait la, personne n'avait le pouvoir d'y descendre,
et la faim les acheverait, si l'inondation leur faisait grace. Une
derniere fois, ils avaient eu la pensee de battre le rappel; mais la
pierre etait restee sous l'eau. D'ailleurs, qui les entendrait?

Catherine, resignee, avait appuye contre la veine sa tete endolorie,
lorsqu'un tressaillement la redressa.

--Ecoute! dit-elle.

D'abord, Etienne crut qu'elle parlait du petit bruit de l'eau montant
toujours. Il mentit, il voulut la tranquilliser.

--C'est moi que tu entends, je remue les jambes.

--Non, non, pas ca... La-bas, ecoute!

Et elle collait son oreille au charbon. Il comprit, il fit comme
elle. Une attente de quelques secondes les etouffa. Puis, tres
lointains, tres faibles, ils entendirent trois coups, largement
espaces. Mais ils doutaient encore, leurs oreilles sonnaient,
c'etaient peut-etre des craquements dans la couche. Et ils ne
savaient avec quoi frapper pour repondre.

Etienne eut une idee.

--Tu as les sabots. Sors les pieds, tape avec les talons.

Elle tapa, elle battit le rappel des mineurs; et ils ecouterent, et
ils distinguerent de nouveau les trois coups, au loin. Vingt fois ils
recommencerent, vingt fois les coups repondirent. Ils pleuraient, ils
s'embrassaient, au risque de perdre l'equilibre. Enfin, les camarades
etaient la, ils arrivaient. C'etait un debordement de joie et d'amour
qui emportait les tourments de l'attente, la rage des appels longtemps
inutiles, comme si les sauveurs n'avaient eu qu'a fendre la roche du
doigt, pour les delivrer.

--Hein! criait-elle gaiement, est-ce une chance que j'aie appuye la
tete!

--Oh! tu as une oreille! disait-il a son tour. Moi, je n'entendais
rien.

Des ce moment, ils se relayerent, toujours l'un d'eux ecoutait, pret a
correspondre, au moindre signal. Ils saisirent bientot des coups de
rivelaine: on commencait les travaux d'approche, on ouvrait une
galerie. Pas un bruit ne leur echappait. Mais leur joie tomba. Ils
avaient beau rire, pour se tromper l'un l'autre, le desespoir les
reprenait peu a peu. D'abord, ils s'etaient repandus en explications:
on arrivait evidemment par Requillart, la galerie descendait dans la
couche, peut-etre en ouvrait-on plusieurs, car il y avait trois hommes
a l'abattage. Puis ils parlerent moins, ils finirent par se taire,
quand ils en vinrent a calculer la masse enorme qui les separait des
camarades. Muets, ils continuaient leurs reflexions, ils comptaient
les journees et les journees qu'un ouvrier mettrait a percer un tel
bloc. Jamais on ne les rejoindrait assez tot, ils seraient morts
vingt fois. Et, mornes, n'osant plus echanger une parole dans ce
redoublement d'angoisse, ils repondaient aux appels d'un roulement de
sabots, sans espoir, en ne gardant que le besoin machinal de dire aux
autres qu'ils vivaient encore.

Un jour, deux jours, se passerent. Ils etaient au fond depuis six
jours. L'eau, arretee a leurs genoux, ne montait ni ne descendait; et
leurs jambes semblaient fondre, dans ce bain de glace. Pendant une
heure, ils pouvaient bien les retirer; mais la position devenait alors
si incommode, qu'ils etaient tordus de crampes atroces et qu'ils
devaient laisser retomber les talons. Toutes les dix minutes, ils se
remontaient d'un coup de reins, sur la roche glissante. Les cassures
du charbon leur defoncaient l'echine, ils eprouvaient a la nuque une
douleur fixe et intense, d'avoir a la tenir ployee constamment, pour
ne pas se briser le crane. Et l'etouffement croissait, l'air refoule
par l'eau se comprimait dans l'espece de cloche ou ils se trouvaient
enfermes. Leur voix, assourdie, paraissait venir de tres loin. Des
bourdonnements d'oreilles se declarerent, ils entendaient les volees
d'un tocsin furieux, le galop d'un troupeau sous une averse de grele,
interminable.

D'abord, Catherine souffrit horriblement de la faim. Elle portait a
sa gorge ses pauvres mains crispees, elle avait de grands souffles
creux, une plainte continue, dechirante, comme si une tenaille lui eut
arrache l'estomac. Etienne, etrangle par la meme torture, tatonnait
fievreusement dans l'obscurite, lorsque, pres de lui, ses doigts
rencontrerent une piece du boisage, a moitie pourrie, que ses ongles
emiettaient. Et il en donna une poignee a la herscheuse, qui
l'engloutit goulument. Durant deux journees, ils vecurent de ce bois
vermoulu, ils le devorerent tout entier, desesperes de l'avoir fini,
s'ecorchant a vouloir entamer les autres, solides encore, et dont les
fibres resistaient. Leur supplice augmenta, ils s'enrageaient de ne
pouvoir macher la toile de leurs vetements. Une ceinture de cuir qui
le serrait a la taille les soulagea un peu. Il en coupa de petits
morceaux avec les dents, et elle les broyait, s'acharnait a les
avaler. Cela occupait leurs machoires, leur donnait l'illusion qu'ils
mangeaient. Puis, quand la ceinture fut achevee, ils se remirent a la
toile, la sucant pendant des heures.

Mais, bientot, ces crises violentes se calmerent, la faim ne fut plus
qu'une douleur profonde, sourde, l'evanouissement meme, lent et
progressif, de leurs forces. Sans doute, ils auraient succombe, s'ils
n'avaient pas eu de l'eau, tant qu'ils en voulaient. Ils se
baissaient simplement, buvaient dans le creux de leur main; et cela a
vingt reprises, brules d'une telle soif, que toute cette eau ne
pouvait l'etancher.

Le septieme jour, Catherine se penchait pour boire, lorsqu'elle heurta
de la main un corps flottant devant elle.

--Dis donc, regarde... Qu'est-ce que c'est?

Etienne tata dans les tenebres.

--Je ne comprends pas, on dirait la couverture d'une porte d'aerage.

Elle but, mais comme elle puisait une seconde gorgee, le corps revint
battre sa main. Et elle poussa un cri terrible.

--C'est lui, mon Dieu!

--Qui donc?

--Lui, tu sais bien?... J'ai senti ses moustaches.

C'etait le cadavre de Chaval, remonte du plan incline, pousse jusqu'a
eux par la crue. Etienne allongea le bras, sentit aussi les
moustaches, le nez broye; et un frisson de repugnance et de peur le
secoua. Prise d'une nausee abominable, Catherine avait crache l'eau
qui lui restait a la bouche. Elle croyait qu'elle venait de boire du
sang, que toute cette eau profonde, devant elle, etait maintenant le
sang de cet homme.

--Attends, begaya Etienne, je vais le renvoyer.

Il donna un coup de pied au cadavre, qui s'eloigna. Mais, bientot,
ils le sentirent de nouveau qui tapait dans leurs jambes.

--Nom de Dieu! va-t-en donc!

Et, la troisieme fois, Etienne dut le laisser. Quelque courant le
ramenait. Chaval ne voulait pas partir, voulait etre avec eux, contre
eux. Ce fut un affreux compagnon, qui acheva d'empoisonner l'air.
Pendant toute cette journee, ils ne burent pas, luttant, aimant mieux
mourir; et, le lendemain seulement, la souffrance les decida: ils
ecartaient le corps a chaque gorgee, ils buvaient quand meme. Ce
n'etait pas la peine de lui casser la tete, pour qu'il revint entre
lui et elle, entete dans sa jalousie. Jusqu'au bout, il serait la,
meme mort, pour les empecher d'etre ensemble.

Encore un jour, et encore un jour. Etienne, a chaque frisson de
l'eau, recevait un leger coup de l'homme qu'il avait tue, le simple
coudoiement d'un voisin qui rappelait sa presence. Et, toutes les
fois, il tressaillait. Continuellement, il le voyait, gonfle, verdi,
avec ses moustaches rouges, dans sa face broyee. Puis, il ne se
souvenait plus, il ne l'avait pas tue, l'autre nageait et allait le
mordre. Catherine, maintenant, etait secouee de crises de larmes,
longues, interminables, apres lesquelles un accablement
l'aneantissait. Elle finit par tomber dans un etat de somnolence
invincible. Il la reveillait, elle begayait des mots, elle se
rendormait tout de suite, sans meme soulever les paupieres; et, de
crainte qu'elle ne se noyat, il lui avait passe un bras a la taille.
C'etait, lui, maintenant, qui repondait aux camarades. Les coups de
rivelaine approchaient, il les entendait derriere son dos. Mais ses
forces diminuaient aussi, il avait perdu tout courage a taper. On les
savait la, pourquoi se fatiguer encore? Cela ne l'interessait plus,
qu'on put venir. Dans l'hebetement de son attente, il en etait,
pendant des heures, a oublier ce qu'il attendait.

Un soulagement les reconforta un peu. L'eau baissait, le corps de
Chaval s'eloigna. Depuis neuf jours, on travaillait a leur
delivrance, et ils faisaient, pour la premiere fois, quelques pas dans
la galerie, lorsqu'une epouvantable commotion les jeta sur le sol.
Ils se chercherent, ils resterent aux bras l'un de l'autre, fous, ne
comprenant pas, croyant que la catastrophe recommencait. Rien ne
remuait plus, le bruit des rivelaines avait cesse.

Dans le coin ou ils se tenaient assis, cote a cote, Catherine eut un
leger rire.

--Il doit faire bon dehors... Viens, sortons d'ici.

Etienne, d'abord, lutta contre cette demence. Mais une contagion
ebranlait sa tete plus solide, il perdit la sensation juste du reel.
Tous leurs sens se faussaient, surtout ceux de Catherine, agitee de
fievre, tourmentee a present d'un besoin de paroles et de gestes. Les
bourdonnements de ses oreilles etaient devenus des murmures d'eau
courante, des chants d'oiseaux; et elle sentait un violent parfum
d'herbes ecrasees, et elle voyait clair, de grandes taches jaunes
volaient devant ses yeux, si larges, qu'elle se croyait dehors, pres
du canal, dans les bles, par une journee de beau soleil.

--Hein? fait-il chaud!... Prends-moi donc, restons ensemble, oh!
toujours, toujours!

Il la serrait, elle se caressait contre lui, longuement, continuant
dans un bavardage de fille heureuse:

--Avons-nous ete betes d'attendre si longtemps! Tout de suite,
j'aurais bien voulu de toi, et tu n'as pas compris, tu as boude...
Puis, tu te rappelles, chez nous, la nuit, quand nous ne dormions pas,
le nez en l'air, a nous ecouter respirer, avec la grosse envie de nous
prendre?

Il fut gagne par sa gaiete, il plaisanta les souvenirs de leur muette
tendresse.

--Tu m'as battu une fois, oui, oui! des soufflets sur les deux joues!

--C'est que je t'aimais, murmura-t-elle. Vois-tu, je me defendais de
songer a toi, je me disais que c'etait bien fini; et, au fond, je
savais qu'un jour ou l'autre nous nous mettrions ensemble... Il ne
fallait qu'une occasion, quelque chance heureuse, n'est-ce pas?

Un frisson le glacait, il voulut secouer ce reve, puis il repeta
lentement:

--Rien n'est jamais fini, il suffit d'un peu de bonheur pour que tout
recommence.

--Alors, tu me gardes, c'est le bon coup, cette fois?

Et, defaillante, elle glissa. Elle etait si faible, que sa voix
assourdie s'eteignait. Effraye, il l'avait retenue sur son coeur.

--Tu souffres?

Elle se redressa, etonnee.

--Non, pas du tout... Pourquoi?

Mais cette question l'avait eveillee de son reve. Elle regarda
eperdument les tenebres, elle tordit ses mains, dans une nouvelle
crise de sanglots.

--Mon Dieu! mon Dieu! qu'il fait noir!

Ce n'etaient plus les bles, ni l'odeur des herbes, ni le chant des
alouettes, ni le grand soleil jaune; c'etaient la mine eboulee,
inondee, la nuit puante, l'egouttement funebre de ce caveau ou ils
ralaient depuis tant de jours. La perversion de ses sens en
augmentait l'horreur maintenant, elle etait reprise des superstitions
de son enfance, elle vit l'Homme noir, le vieux mineur trepasse qui
revenait dans la fosse tordre le cou aux vilaines filles.

--Ecoute, as-tu entendu?

--Non, rien, je n'entends rien.

--Si, l'Homme, tu sais?... Tiens! il est la... La terre a lache tout
le sang de la veine, pour se venger de ce qu'on lui a coupe une
artere; et il est la, tu le vois, regarde! plus noir que la nuit...
Oh! j'ai peur, oh! j'ai peur!

Elle se tut, grelottante. Puis, a voix tres basse, elle continua:

--Non, c'est toujours l'autre.

--Quel autre?

--Celui qui est avec nous, celui qui n'est plus.

L'image de Chaval la hantait, et elle parlait de lui confusement, elle
racontait leur existence de chien, le seul jour ou il s'etait montre
gentil, a Jean-Bart, les autres jours de sottises et de gifles, quand
il la tuait de ses caresses, apres l'avoir rouee de coups.

--Je te dis qu'il vient, qu'il va nous empecher encore d'aller
ensemble!... Ca le reprend, sa jalousie... Oh! renvoie-le, oh!
garde-moi, garde-moi tout entiere!

D'un elan, elle s'etait pendue a lui, elle chercha sa bouche et y
colla passionnement la sienne. Les tenebres s'eclairerent, elle revit
le soleil, elle retrouva un rire calme d'amoureuse. Lui, fremissant
de la sentir ainsi contre sa chair, demi-nue sous la veste et la
culotte en lambeaux, l'empoigna, dans un reveil de sa virilite. Et ce
fut enfin leur nuit de noces, au fond de cette tombe, sur ce lit de
boue, le besoin de ne pas mourir avant d'avoir eu leur bonheur,
l'obstine besoin de vivre, de faire de la vie une derniere fois. Ils
s'aimerent dans le desespoir de tout, dans la mort.

Ensuite, il n'y eut plus rien. Etienne etait assis par terre,
toujours dans le meme coin, et il avait Catherine sur les genoux,
couchee, immobile. Des heures, des heures s'ecoulerent. Il crut
longtemps qu'elle dormait; puis, il la toucha, elle etait tres froide,
elle etait morte. Pourtant, il ne remuait pas, de peur de la
reveiller. L'idee qu'il l'avait eue femme le premier, et qu'elle
pouvait etre grosse, l'attendrissait. D'autres idees, l'envie de
partir avec elle, la joie de ce qu'ils feraient tous les deux plus
tard, revenaient par moments, mais si vagues, qu'elles semblaient
effleurer a peine son front, comme le souffle meme du sommeil. Il
s'affaiblissait, il ne lui restait que la force d'un petit geste, un
lent mouvement de la main, pour s'assurer qu'elle etait bien la, ainsi
qu'une enfant endormie, dans sa raideur glacee. Tout s'aneantissait,
la nuit elle-meme avait sombre, il n'etait nulle part, hors de
l'espace, hors du temps. Quelque chose tapait bien a cote de sa tete,
des coups dont la violence se rapprochait; mais il avait eu d'abord la
paresse d'aller repondre, engourdi d'une fatigue immense; et, a
present, il ne savait plus, il revait seulement qu'elle marchait
devant lui et qu'il entendait le leger claquement de ses sabots. Deux
jours se passerent, elle n'avait pas remue, il la touchait de son
geste machinal, rassure de la sentir si tranquille.

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