A / B / C / D / E /  F / G / H / I / J /  K / L / M / N / O /  P / R / S / T / UV / W / Z

Annual Bibliography of Commonwealth Literature 2007
This paper argues that discourses of love in Ghanaian market literature for youth offer a view into complex negotiations of agency and empowerment. Drawing on Deborah Durham's notion of youth as "social `shifters'" and Francis Nyamnjoh's conception of the "interconnectedness" of agency, I take Ghanaian market literature as one specific case of how African literature for youth foregrounds questions of continuity and change as African societies enter into increasingly complex global relations. In this literature for youth, received notions of love, often constructed out of impressions from American pop and hip hop music, carry new notions of agency that compete with existing "domesticated" forms. Authors like Ike Tandoh and Evelyn Tay employ discourses of love to offer youth alternative avenues for empowerment in a context of socio-economic disenfranchizement. In a creative process of "straddling", this writing both reveals and reproduces the contradictions that obtain in youth configurations of agency.

Germinal

E >> Emile Zola >> Germinal

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--Le fait est que ca n'a rien de joli.

Les deux ingenieurs se mirent a rire. Ils tacherent d'interesser les
visiteurs, en les promenant partout, en leur expliquant le jeu des
pompes et la manoeuvre du pilon qui enfoncait les pieux. Mais ces
dames devenaient inquietes. Elles frissonnerent, lorsqu'elles surent
que les pompes fonctionneraient des annees, six, sept ans peut-etre,
avant que le puits fut reconstruit et que l'on eut epuise toute l'eau
de la fosse. Non, elles aimaient mieux penser a autre chose, ces
bouleversements-la n'etaient bons qu'a donner de vilains reves.

--Partons, dit madame Hennebeau, en se dirigeant vers sa voiture.

Jeanne et Lucie se recrierent. Comment, si vite! Et le dessin qui
n'etait pas fini! Elles voulurent rester, leur pere les amenerait au
diner, le soir. M. Hennebeau prit seul place avec sa femme dans la
caleche, car lui aussi desirait questionner Negrel.

--Eh bien! allez en avant, dit M. Gregoire. Nous vous suivons, nous
avons une petite visite de cinq minutes a faire, la, dans le coron...
Allez, allez, nous serons a Requillart en meme temps que vous.

Il remonta derriere madame Gregoire et Cecile; et, tandis que l'autre
voiture filait le long du canal, la leur gravit doucement la pente.

C'etait une pensee charitable, qui devait completer l'excursion. La
mort de Zacharie les avait emplis de pitie pour cette tragique famille
des Maheu, dont tout le pays causait. Ils ne plaignaient pas le pere,
ce brigand, ce tueur de soldats qu'il avait fallu abattre comme un
loup. Seulement, la mere les touchait, cette pauvre femme qui venait
de perdre son fils, apres avoir perdu son mari, et dont la fille
n'etait peut-etre plus qu'un cadavre, sous la terre; sans compter
qu'on parlait encore d'un grand-pere infirme, d'un enfant boiteux a la
suite d'un eboulement, d'une petite fille morte de faim, pendant la
greve. Aussi, bien que cette famille eut merite en partie ses
malheurs, par son esprit detestable, avaient-ils resolu d'affirmer la
largeur de leur charite, leur desir d'oubli et de conciliation, en lui
portant eux-memes une aumone. Deux paquets, soigneusement enveloppes,
se trouvaient sous une banquette de la voiture.

Une vieille femme indiqua au cocher la maison des Maheu, le numero 16
du deuxieme corps. Mais, quand les Gregoire furent descendus, avec
les paquets, ils frapperent vainement, ils finirent par taper a coups
de poing dans la porte, sans obtenir davantage de reponse: la maison
resonnait lugubre, ainsi qu'une demeure videe par le deuil, glacee et
noire, abandonnee depuis longtemps.

--Il n'y a personne, dit Cecile desappointee. Est-ce ennuyeux!
qu'est-ce que nous allons faire de tout ca?

Brusquement, la porte d'a cote s'ouvrit, et la Levaque parut.

--Oh! monsieur et madame, mille pardons! excusez-moi, mademoiselle!...
C'est la voisine que vous voulez. Elle n'y est pas, elle est a
Requillart...

Dans un flux de paroles, elle leur racontait l'histoire, leur repetait
qu'il fallait bien s'entraider, qu'elle gardait chez elle Lenore et
Henri, pour permettre a la mere d'aller attendre, la-bas. Ses regards
etaient tombes sur les paquets, elle en arrivait a parler de sa pauvre
fille devenue veuve, a etaler sa propre misere, avec des yeux luisants
de convoitise. Puis, d'un air hesitant, elle murmura:

--J'ai la clef. Si monsieur et madame y tiennent absolument... Le
grand-pere est la.

Les Gregoire, stupefaits, la regarderent. Comment! le grand-pere
etait la! mais personne ne repondait. Il dormait donc? Et, lorsque
la Levaque se fut decidee a ouvrir la porte, ce qu'ils virent les
arreta sur le seuil.

Bonnemort etait la, seul, les yeux larges et fixes, cloue sur une
chaise, devant la cheminee froide. Autour de lui, la salle paraissait
plus grande, sans le coucou, sans les meubles de sapin verni, qui
l'animaient autrefois; et il ne restait, dans la crudite verdatre des
murs, que les portraits de l'Empereur et de l'Imperatrice, dont les
levres roses souriaient avec une bienveillance officielle. Le vieux
ne bougeait pas, ne clignait pas les paupieres sous le coup de lumiere
de la porte, l'air imbecile, comme s'il n'avait pas meme vu entrer
tout ce monde. A ses pieds, se trouvait son plat garni de cendre,
ainsi qu'on en met aux chats, pour leurs ordures.

--Ne faites pas attention, s'il n'est guere poli, dit la Levaque
obligeamment. Parait qu'il s'est casse quelque chose dans la
cervelle. Voila une quinzaine qu'il n'en raconte pas davantage.

Mais une secousse agitait Bonnemort, un raclement profond qui semblait
lui monter du ventre; et il cracha dans le plat, un epais crachat
noir. La cendre en etait trempee, une boue de charbon, tout le
charbon de la mine qu'il se tirait de la gorge. Deja, il avait repris
son immobilite. Il ne remuait plus, de loin en loin, que pour
cracher.

Troubles, le coeur leve de degout, les Gregoire tachaient cependant de
prononcer quelques paroles amicales et encourageantes.

--Eh bien! mon brave homme, dit le pere, vous etes donc enrhume?

Le vieux, les yeux au mur, ne tourna pas la tete. Et le silence
retomba, lourdement.

--On devrait vous faire un peu de tisane, ajouta la mere.

Il garda sa raideur muette.

--Dis donc, papa, murmura Cecile, on nous avait bien raconte qu'il
etait infirme; seulement, nous n'y avons plus songe ensuite...

Elle s'interrompit, tres embarrassee. Apres avoir pose sur la table
un pot-au-feu et deux bouteilles de vin, elle defaisait le deuxieme
paquet, elle en tirait une paire de souliers enormes. C'etait le
cadeau destine au grand-pere, et elle tenait un soulier a chaque main,
interdite, en contemplant les pieds enfles du pauvre homme, qui ne
marcherait jamais plus.

--Hein? ils viennent un peu tard, n'est-ce pas, mon brave? reprit
M. Gregoire, pour egayer la situation. Ca ne fait rien, ca sert
toujours.

Bonnemort n'entendit pas, ne repondit pas, avec son effrayant visage,
d'une froideur et d'une durete de pierre.

Alors, Cecile, furtivement, posa les souliers contre le mur. Mais
elle eut beau y mettre des precautions, les clous sonnerent; et ces
chaussures enormes resterent genantes dans la piece.

--Allez, il ne dira pas merci! s'ecria la Levaque, qui avait jete sur
les souliers un coup d'oeil de profonde envie. Autant donner une
paire de lunettes a un canard, sauf votre respect.

Elle continua, elle travailla pour entrainer les Gregoire chez elle,
comptant les y apitoyer. Enfin, elle imagina un pretexte, elle leur
vanta Henri et Lenore, qui etaient bien gentils, bien mignons; et si
intelligents, repondant comme des anges aux questions qu'on leur
posait! Ceux-la diraient tout ce que monsieur et madame desireraient
savoir.

--Viens-tu un instant, fillette? demanda le pere, heureux de sortir.

--Oui, je vous suis, repondit-elle.

Cecile demeura seule avec Bonnemort. Ce qui la retenait la,
tremblante et fascinee, c'etait qu'elle croyait reconnaitre ce vieux:
ou avait-elle donc rencontre cette face carree, livide, tatouee de
charbon? et brusquement elle se rappela, elle revit un flot de peuple
hurlant qui l'entourait, elle sentit des mains froides qui la
serraient au cou. C'etait lui, elle retrouvait l'homme, elle
regardait les mains posees sur les genoux, des mains d'ouvrier
accroupi dont toute la force est dans les poignets, solides encore
malgre l'age. Peu a peu, Bonnemort avait paru s'eveiller, et il
l'apercevait, et il l'examinait lui aussi, de son air beant. Une
flamme montait a ses joues, une secousse nerveuse tirait sa bouche,
d'ou coulait un mince filet de salive noire. Attires, tous deux
restaient l'un devant l'autre, elle florissante, grasse et fraiche des
longues paresses et du bien-etre repu de sa race, lui gonfle d'eau,
d'une laideur lamentable de bete fourbue, detruit de pere en fils par
cent annees de travail et de faim.

Au bout de dix minutes, lorsque les Gregoire, surpris de ne pas voir
Cecile, rentrerent chez les Maheu, ils pousserent un cri terrible.
Par terre, leur fille gisait, la face bleue, etranglee. A son cou,
les doigts avaient laisse l'empreinte rouge d'une poigne de geant.
Bonnemort, chancelant sur ses jambes mortes, etait tombe pres d'elle,
sans pouvoir se relever. Il avait ses mains crochues encore, il
regardait le monde de son air imbecile, les yeux grands ouverts. Et,
dans sa chute, il venait de casser son plat, la cendre s'etait
repandue, la boue des crachats noirs avait eclabousse la piece; tandis
que la paire de gros souliers s'alignait, saine et sauve, contre le
mur.

Jamais il ne fut possible de retablir exactement les faits. Pourquoi
Cecile s'etait-elle approchee? comment Bonnemort, cloue sur sa chaise,
avait-il pu la prendre a la gorge? Evidemment, lorsqu'il l'avait
tenue, il devait s'etre acharne, serrant toujours, etouffant ses cris,
culbutant avec elle, jusqu'au dernier rale. Pas un bruit, pas une
plainte, n'avait traverse la mince cloison de la maison voisine. Il
fallut croire a un coup de brusque demence, a une tentation
inexplicable de meurtre, devant ce cou blanc de fille. Une telle
sauvagerie stupefia, chez le vieil infirme qui avait vecu en brave
homme, en brute obeissante, contraire aux idees nouvelles. Quelle
rancune, inconnue de lui-meme, lentement empoisonnee, etait-elle donc
montee de ses entrailles a son crane? L'horreur fit conclure a
l'inconscience, c'etait le crime d'un idiot.

Cependant, les Gregoire, a genoux, sanglotaient, suffoquaient de
douleur. Leur fille adoree, cette fille desiree si longtemps, comblee
ensuite de tous leurs biens, qu'ils allaient regarder dormir sur la
pointe des pieds, qu'ils ne trouvaient jamais assez bien nourrie,
jamais assez grasse! Et c'etait l'effondrement meme de leur vie, a
quoi bon vivre, maintenant qu'ils vivraient sans elle?

La Levaque, eperdue, criait:

--Ah! le vieux bougre, qu'est-ce qu'il a fait la? Si l'on pouvait
s'attendre a une chose pareille!... Et la Maheude qui ne reviendra
que ce soir! Dites donc, si je courais la chercher.

Aneantis, le pere et la mere ne repondaient pas.

--Hein? ca vaudrait mieux... J'y vais.

Mais, avant de sortir, la Levaque avisa les souliers. Tout le coron
s'agitait, une foule se bousculait deja. Peut-etre bien qu'on les
volerait. Et puis, il n'y avait plus d'homme chez les Maheu pour les
mettre. Doucement, elle les emporta. Ca devait etre juste le pied de
Bouteloup.

A Requillart, les Hennebeau attendirent longtemps les Gregoire, en
compagnie de Negrel. Celui-ci, remonte de la fosse, donnait des
details: on esperait communiquer le soir meme avec les prisonniers;
mais on ne retirerait certainement que des cadavres, car le silence de
mort continuait. Derriere l'ingenieur, la Maheude, assise sur la
poutre, ecoutait toute blanche, lorsque la Levaque arriva lui conter
le beau coup de son vieux. Et elle n'eut qu'un grand geste
d'impatience et d'irritation. Pourtant, elle la suivit.

Madame Hennebeau defaillait. Quelle abomination! cette pauvre Cecile,
si gaie ce jour-la, si vivante une heure plus tot! Il fallut que
Hennebeau fit entrer un instant sa femme dans la masure du vieux
Mouque. De ses mains maladroites, il la degrafait, trouble par
l'odeur de musc qu'exhalait le corsage ouvert. Et, comme, ruisselante
de larmes, elle etreignait Negrel, effare de cette mort qui coupait
court au mariage, le mari les regarda se lamenter ensemble, delivre
d'une inquietude. Ce malheur arrangeait tout, il preferait garder son
neveu, dans la crainte de son cocher.



V


En bas du puits, les miserables abandonnes hurlaient de terreur.
Maintenant, ils avaient de l'eau jusqu'au ventre. Le bruit du torrent
les etourdissait, les dernieres chutes du cuvelage leur faisaient
croire a un craquement supreme du monde; et ce qui achevait de les
affoler, c'etaient les hennissements des chevaux enfermes dans
l'ecurie, un cri de mort, terrible, inoubliable, d'animal qu'on
egorge.

Mouque avait lache Bataille. Le vieux cheval etait la, tremblant,
l'oeil dilate et fixe sur cette eau qui montait toujours. Rapidement,
la salle de l'accrochage s'emplissait, on voyait grandir la crue
verdatre, a la lueur rouge des trois lampes, brulant encore sous la
voute. Et, brusquement, quand il sentit cette glace lui tremper le
poil, il partit des quatre fers, dans un galop furieux, il s'engouffra
et se perdit au fond d'une des galeries de roulage.

Alors, ce fut un sauve-qui-peut, les hommes suivirent cette bete.

--Plus rien a foutre ici! criait Mouque. Faut voir par Requillart.

Cette idee qu'ils pourraient sortir par la vieille fosse voisine,
s'ils y arrivaient avant que le passage fut coupe, les emportait
maintenant. Les vingt se bousculaient a la file, tenant leurs lampes
en l'air, pour que l'eau ne les eteignit pas. Heureusement, la
galerie s'elevait d'une pente insensible, ils allerent pendant deux
cents metres, luttant contre le flot, sans etre gagnes davantage. Des
croyances endormies se reveillaient dans ces ames eperdues, ils
invoquaient la terre, c'etait la terre qui se vengeait, qui lachait
ainsi le sang de la veine, parce qu'on lui avait tranche une artere.
Un vieux begayait des prieres oubliees, en pliant ses pouces en
dehors, pour apaiser les mauvais esprits de la mine.

Mais, au premier carrefour, un desaccord eclata. Le palefrenier
voulait passer a gauche, d'autres juraient qu'on raccourcirait, si
l'on prenait a droite. Une minute fut perdue.

--Eh! laissez-y la peau, qu'est-ce que ca me fiche! s'ecria
brutalement Chaval. Moi, je file par la.

Il prit la droite, deux camarades le suivirent. Les autres
continuerent a galoper derriere le pere Mouque, qui avait grandi au
fond de Requillart. Pourtant, il hesitait lui-meme, ne savait par ou
tourner. Les tetes s'egaraient, les anciens ne reconnaissaient plus
les voies, dont l'echeveau s'etait comme embrouille devant eux. A
chaque bifurcation, une incertitude les arretait court, et il fallait
se decider pourtant.

Etienne courait le dernier, retenu par Catherine, que paralysaient la
fatigue et la peur. Lui, aurait file a droite, avec Chaval, car il le
croyait dans la bonne route; mais il l'avait lache, quitte a rester au
fond. D'ailleurs, la debandade continuait, des camarades avaient
encore tire de leur cote, ils n'etaient plus que sept derriere le
vieux Mouque.

--Pends-toi a mon cou, je te porterai, dit Etienne a la jeune fille,
en la voyant faiblir.

--Non, laisse, murmura-t-elle, je ne peux plus, j'aime mieux mourir
tout de suite.

Ils s'attardaient, de cinquante metres en arriere, et il la soulevait
malgre sa resistance, lorsque la galerie brusquement se boucha: un
bloc enorme qui s'effondrait et les separait des autres. L'inondation
detrempait deja les roches, des eboulements se produisaient de tous
cotes. Ils durent revenir sur leurs pas. Puis, ils ne surent plus
dans quel sens ils marchaient. C'etait fini, il fallait abandonner
l'idee de remonter par Requillart. Leur unique espoir etait de gagner
les tailles superieures, ou l'on viendrait peut-etre les delivrer, si
les eaux baissaient.

Etienne reconnut enfin la veine Guillaume.

--Bon! dit-il, je sais ou nous sommes. Nom de Dieu! nous etions dans
le vrai chemin; mais va te faire fiche, maintenant!... Ecoute, allons
tout droit, nous grimperons par la cheminee.

Le flot battait leur poitrine, ils marchaient tres lentement. Tant
qu'ils auraient de la lumiere, ils ne desespereraient pas; et ils
soufflerent l'une des lampes, pour en economiser l'huile, avec la
pensee de la vider dans l'autre. Ils atteignaient la cheminee,
lorsqu'un bruit, derriere eux, les fit se tourner. Etaient-ce donc
les camarades, barres a leur tour, qui revenaient? Un souffle ronflait
au loin, ils ne s'expliquaient pas cette tempete qui se rapprochait,
dans un eclaboussement d'ecume. Et ils crierent, quand ils virent une
masse geante, blanchatre, sortir de l'ombre et lutter pour les
rejoindre, entre les boisages trop etroits, ou elle s'ecrasait.

C'etait Bataille. En partant de l'accrochage, il avait galope le long
des galeries noires, eperdument. Il semblait connaitre son chemin,
dans cette ville souterraine, qu'il habitait depuis onze annees; et
ses yeux voyaient clair, au fond de l'eternelle nuit ou il avait vecu.
Il galopait, il galopait, pliant la tete, ramassant les pieds, filant
par ces boyaux minces de la terre, emplis de son grand corps. Les
rues se succedaient, les carrefours ouvraient leur fourche, sans qu'il
hesitat. Ou allait-il? la-bas peut-etre, a cette vision de sa
jeunesse, au moulin ou il etait ne, sur le bord de la Scarpe, au
souvenir confus du soleil, brulant en l'air comme une grosse lampe.
Il voulait vivre, sa memoire de bete s'eveillait, l'envie de respirer
encore l'air des plaines le poussait droit devant lui, jusqu'a ce
qu'il eut decouvert le trou, la sortie sous le ciel chaud, dans la
lumiere. Et une revolte emportait sa resignation ancienne, cette
fosse l'assassinait, apres l'avoir aveugle. L'eau qui le poursuivait,
le fouettait aux cuisses, le mordait a la croupe. Mais, a mesure
qu'il s'enfoncait, les galeries devenaient plus etroites, abaissant le
toit, renflant le mur. Il galopait quand meme, il s'ecorchait,
laissait aux boisages des lambeaux de ses membres. De toutes parts,
la mine semblait se resserrer sur lui, pour le prendre et l'etouffer.

Alors, Etienne et Catherine, comme il arrivait pres d'eux,
l'apercurent qui s'etranglait entre les roches. Il avait bute, il
s'etait casse les deux jambes de devant. D'un dernier effort, il se
traina quelques metres; mais ses flancs ne passaient plus, il restait
enveloppe, garrotte par la terre. Et sa tete saignante s'allongea,
chercha encore une fente, de ses gros yeux troubles. L'eau le
recouvrait rapidement, il se mit a hennir, du rale prolonge, atroce,
dont les autres chevaux etaient morts deja, dans l'ecurie. Ce fut une
agonie effroyable, cette vieille bete, fracassee, immobilisee, se
debattant a cette profondeur, loin du jour. Son cri de detresse ne
cessait pas, le flot noyait sa criniere, qu'il le poussait plus
rauque, de sa bouche tendue et grande ouverte. Il y eut un dernier
ronflement, le bruit sourd d'un tonneau qui s'emplit. Puis un grand
silence tomba.

--Ah! mon Dieu! emmene-moi, sanglotait Catherine. Ah! mon Dieu! j'ai
peur, je ne veux pas mourir... Emmene-moi! emmene-moi!

Elle avait vu la mort. Le puits ecroule, la fosse inondee, rien ne
lui avait souffle a la face cette epouvante, cette clameur de Bataille
agonisant. Et elle l'entendait toujours, ses oreilles en
bourdonnaient, toute sa chair en frissonnait.

--Emmene-moi! emmene-moi!

Etienne l'avait saisie et l'emportait. D'ailleurs, il etait grand
temps, ils monterent dans la cheminee, trempes jusqu'aux epaules.
Lui, devait l'aider, car elle n'avait plus la force de s'accrocher aux
bois. A trois reprises, il crut qu'elle lui echappait, qu'elle
retombait dans la mer profonde, dont la maree grondait derriere eux.
Cependant, ils purent respirer quelques minutes, quand ils eurent
rencontre la premiere voie, libre encore. L'eau reparut, il fallut se
hisser de nouveau. Et, durant des heures, cette montee continua, la
crue les chassait de voie en voie, les obligeait a s'elever toujours.
Dans la sixieme, un repit les enfievra d'espoir, il leur semblait que
le niveau demeurait stationnaire. Mais une hausse plus forte se
declara, ils durent grimper a la septieme, puis a la huitieme. Une
seule restait, et quand ils y furent, ils regarderent anxieusement
chaque centimetre que l'eau gagnait. Si elle ne s'arretait pas, ils
allaient donc mourir, comme le vieux cheval, ecrases contre le toit,
la gorge emplie par le flot?

Des eboulements retentissaient a chaque instant. La mine entiere
etait ebranlee, d'entrailles trop greles, eclatant de la coulee enorme
qui la gorgeait. Au bout des galeries, l'air refoule s'amassait, se
comprimait, partait en explosions formidables, parmi les roches
fendues et les terrains bouleverses. C'etait le terrifiant vacarme
des cataclysmes interieurs, un coin de la bataille ancienne, lorsque
les deluges retournaient la terre, en abimant les montagnes sous les
plaines.

Et Catherine, secouee, etourdie de cet effondrement continu, joignait
les mains, begayait les memes mots, sans relache:

--Je ne veux pas mourir... Je ne veux pas mourir...

Pour la rassurer, Etienne jurait que l'eau ne bougeait plus. Leur
fuite durait bien depuis six heures, on allait descendre a leur
secours. Et il disait six heures sans savoir, la notion exacte du
temps leur echappait. En realite, un jour entier s'etait ecoule deja,
dans leur montee au travers de la veine Guillaume.

Mouilles, grelottants, ils s'installerent. Elle se deshabilla sans
honte, pour tordre ses vetements; puis, elle remit la culotte et la
veste, qui acheverent de secher sur elle. Comme elle etait pieds nus,
lui, qui avait ses sabots, la forca a les prendre. Ils pouvaient
patienter maintenant, ils avaient baisse la meche de la lampe, ne
gardant qu'une lueur faible de veilleuse. Mais des crampes leur
dechirerent l'estomac, tous deux s'apercurent qu'ils mouraient de
faim. Jusque-la, ils ne s'etaient pas senti vivre. Au moment de la
catastrophe, ils n'avaient point dejeune, et ils venaient de retrouver
leurs tartines, gonflees par l'eau, changees en soupe. Elle dut se
facher pour qu'il voulut bien accepter sa part. Des qu'elle eut
mange, elle s'endormit de lassitude, sur la terre froide. Lui, brule
d'insomnie, la veillait, le front entre les mains, les yeux fixes.

Combien d'heures s'ecoulerent ainsi? Il n'aurait pu le dire. Ce qu'il
savait, c'etait que devant lui, par le trou de la cheminee, il avait
vu reparaitre le flot noir et mouvant, la bete dont le dos s'enflait
sans cesse pour les atteindre. D'abord, il n'y eut qu'une ligne
mince, un serpent souple qui s'allongea; puis, cela s'elargit en une
echine grouillante, rampante; et bientot ils furent rejoints, les
pieds de la jeune fille endormie tremperent. Anxieux, il hesitait a
la reveiller. N'etait-ce pas cruel de la tirer de ce repos, de
l'ignorance aneantie qui la bercait peut-etre dans un reve de grand
air et de vie au soleil? Par ou fuir, d'ailleurs? Et il cherchait, et
il se rappela que le plan incline, etabli dans cette partie de la
veine, communiquait, bout a bout, avec le plan qui desservait
l'accrochage superieur. C'etait une issue. Il la laissa dormir
encore, le plus longtemps qu'il fut possible, regardant le flot
gagner, attendant qu'il les chassat. Enfin, il la souleva doucement,
et elle eut un grand frisson.

--Ah! mon Dieu! c'est vrai!... Ca recommence, mon Dieu!

Elle se souvenait, elle criait, de retrouver la mort prochaine.

--Non, calme-toi, murmura-t-il. On peut passer, je te jure.

Pour se rendre au plan incline, ils durent marcher ployes en deux, de
nouveau mouilles jusqu'aux epaules. Et la montee recommenca, plus
dangereuse, par ce trou boise entierement, long d'une centaine de
metres. D'abord, ils voulurent tirer le cable, afin de fixer en bas
l'un des chariots; car si l'autre etait descendu, pendant leur
ascension, il les aurait broyes. Mais rien ne bougea, un obstacle
faussait le mecanisme. Ils se risquerent, n'osant se servir de ce
cable qui les genait, s'arrachant les ongles contre les charpentes
lisses. Lui, venait le dernier, la retenait du crane, quand elle
glissait, les mains sanglantes. Brusquement, ils se cognerent contre
des eclats de poutre, qui barraient le plan. Des terres avaient
coule, un eboulement empechait d'aller plus haut. Par bonheur, une
porte s'ouvrait la, et ils deboucherent dans une voie.

Devant eux, la lueur d'une lampe les stupefia. Un homme leur criait
rageusement:

--Encore des malins aussi betes que moi!

Ils reconnurent Chaval, qui se trouvait bloque par l'eboulement, dont
les terres comblaient le plan incline; et les deux camarades, partis
avec lui, etaient meme restes en chemin, la tete fendue. Lui, blesse
au coude, avait eu le courage de retourner sur les genoux prendre
leurs lampes et les fouiller, pour voler leurs tartines. Comme il
s'echappait, un dernier effondrement, derriere son dos, avait bouche
la galerie.

Tout de suite, il se jura de ne point partager ses provisions avec ces
gens qui sortaient de terre. Il les aurait assommes. Puis, il les
reconnut a son tour, et sa colere tomba, il se mit a rire, d'un rire
de joie mauvaise.

--Ah! c'est toi, Catherine! Tu t'es casse le nez, et tu as voulu
rejoindre ton homme. Bon! bon! nous allons la danser ensemble.

Il affectait de ne pas voir Etienne. Ce dernier, bouleverse de la
rencontre, avait eu un geste pour proteger la herscheuse, qui se
serrait contre lui. Pourtant, il fallait bien accepter la situation.
Il demanda simplement au camarade, comme s'ils s'etaient quittes bons
amis, une heure plus tot:

--As-tu regarde au fond? On ne peut donc passer par les tailles?

Chaval ricanait toujours.

--Ah! ouiche! par les tailles! Elles se sont eboulees aussi, nous
sommes entre deux murs, une vraie souriciere... Mais tu peux t'en
retourner par le plan, si tu es un bon plongeur.

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