A / B / C / D / E /  F / G / H / I / J /  K / L / M / N / O /  P / R / S / T / UV / W / Z

Annual Bibliography of Commonwealth Literature 2007
This paper argues that discourses of love in Ghanaian market literature for youth offer a view into complex negotiations of agency and empowerment. Drawing on Deborah Durham's notion of youth as "social `shifters'" and Francis Nyamnjoh's conception of the "interconnectedness" of agency, I take Ghanaian market literature as one specific case of how African literature for youth foregrounds questions of continuity and change as African societies enter into increasingly complex global relations. In this literature for youth, received notions of love, often constructed out of impressions from American pop and hip hop music, carry new notions of agency that compete with existing "domesticated" forms. Authors like Ike Tandoh and Evelyn Tay employ discourses of love to offer youth alternative avenues for empowerment in a context of socio-economic disenfranchizement. In a creative process of "straddling", this writing both reveals and reproduces the contradictions that obtain in youth configurations of agency.

Germinal

E >> Emile Zola >> Germinal

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M. Hennebeau, au bout de cette heure de repit, sentit l'espoir
renaitre. Le mouvement des terrains devait etre termine, on aurait la
chance de sauver la machine et le reste des batiments. Mais il
defendait toujours qu'on s'approchat, il voulait patienter une
demi-heure encore. L'attente devint insupportable, l'esperance
redoublait l'angoisse, tous les coeurs battaient. Une nuee sombre,
grandie a l'horizon, hatait le crepuscule, une tombee de jour sinistre
sur cette epave des tempetes de la terre. Depuis sept heures, on
etait la, sans remuer, sans manger.

Et, brusquement, comme les ingenieurs s'avancaient avec prudence, une
supreme convulsion du sol les mit en fuite. Des detonations
souterraines eclataient, toute une artillerie monstrueuse canonnant le
gouffre. A la surface, les dernieres constructions se culbutaient,
s'ecrasaient. D'abord, une sorte de tourbillon emporta les debris du
criblage et de la salle de recette. Le batiment des chaudieres creva
ensuite, disparut. Puis, ce fut la tourelle carree ou ralait la pompe
d'epuisement, qui tomba sur la face, ainsi qu'un homme fauche par un
boulet. Et l'on vit alors une effrayante chose, on vit la machine,
disloquee sur son massif, les membres ecarteles, lutter contre la
mort: elle marcha, elle detendit sa bielle, son genou de geante, comme
pour se lever; mais elle expirait, broyee, engloutie. Seule, la haute
cheminee de trente metres restait debout, secouee, pareille a un mat
dans l'ouragan. On croyait qu'elle allait s'emietter et voler en
poudre, lorsque, tout d'un coup, elle s'enfonca d'un bloc, bue par la
terre, fondue ainsi qu'un cierge colossal; et rien ne depassait, pas
meme la pointe du paratonnerre. C'etait fini, la bete mauvaise,
accroupie dans ce creux, gorgee de chair humaine, ne soufflait plus de
son haleine grosse et longue. Tout entier, le Voreux venait de couler
a l'abime.

Hurlante, la foule se sauva. Des femmes couraient en se cachant les
yeux. L'epouvante roula des hommes comme un tas de feuilles seches.
On ne voulait pas crier, et on criait, la gorge enflee, les bras en
l'air, devant l'immense trou qui s'etait creuse. Ce cratere de volcan
eteint, profond de quinze metres, s'etendait de la route au canal, sur
une largeur de quarante metres au moins. Tout le carreau de la mine y
avait suivi les batiments, les treteaux gigantesques, les passerelles
avec leurs rails, un train complet de berlines, trois wagons; sans
compter la provision des bois, une futaie de perches coupees, avalees
comme des pailles. Au fond, on ne distinguait plus qu'un gachis de
poutres, de briques, de fer, de platre, d'affreux restes piles,
enchevetres, salis, dans cet enragement de la catastrophe. Et le trou
s'arrondissait, des gercures partaient des bords, gagnaient au loin, a
travers les champs. Une fente montait jusqu'au debit de Rasseneur,
dont la facade avait craque. Est-ce que le coron lui-meme y
passerait? jusqu'ou devait-on fuir, pour etre a l'abri, dans cette fin
de jour abominable, sous cette nuee de plomb, qui elle aussi semblait
vouloir ecraser le monde?

Mais Negrel eut un cri de douleur. M. Hennebeau, qui avait recule,
pleura. Le desastre n'etait pas complet, une berge se rompit, et le
canal se versa d'un coup, en une nappe bouillonnante, dans une des
gercures. Il y disparaissait, il y tombait comme une cataracte dans
une vallee profonde. La mine buvait cette riviere, l'inondation
maintenant submergeait les galeries pour des annees. Bientot, le
cratere s'emplit, un lac d'eau boueuse occupa la place ou etait
naguere le Voreux, pareil a ces lacs sous lesquels dorment des villes
maudites. Un silence terrifie s'etait fait, on n'entendait plus que
la chute de cette eau, ronflant dans les entrailles de la terre.

Alors, sur le terri ebranle, Souvarine se leva. Il avait reconnu la
Maheude et Zacharie, sanglotant en face de cet effondrement, dont le
poids pesait si lourd sur les tetes des miserables qui agonisaient au
fond. Et il jeta sa derniere cigarette, il s'eloigna sans un regard
en arriere, dans la nuit devenue noire. Au loin, son ombre diminua,
se fondit avec l'ombre. C'etait la-bas qu'il allait, a l'inconnu. Il
allait, de son air tranquille, a l'extermination, partout ou il y
aurait de la dynamite, pour faire sauter les villes et les hommes. Ce
sera lui, sans doute, quand la bourgeoisie agonisante entendra, sous
elle, a chacun de ses pas, eclater le pave des rues.



IV


Dans la nuit meme qui avait suivi l'ecroulement du Voreux,
M. Hennebeau etait parti pour Paris, voulant en personne renseigner
les regisseurs, avant que les journaux pussent meme donner la
nouvelle. Et, quand il fut de retour, le lendemain, on le trouva tres
calme, avec son air de gerant correct. Il avait evidemment degage sa
responsabilite, sa faveur ne parut pas decroitre, au contraire le
decret qui le nommait officier de la Legion d'honneur fut signe
vingt-quatre heures apres.

Mais, si le directeur restait sauf, la Compagnie chancelait sous le
coup terrible. Ce n'etaient point les quelques millions perdus,
c'etait la blessure au flanc, la frayeur sourde et incessante du
lendemain, en face de l'egorgement d'un de ses puits. Elle fut si
frappee, qu'une fois encore elle sentit le besoin du silence. A quoi
bon remuer cette abomination? Pourquoi, si l'on decouvrait le bandit,
faire un martyr, dont l'effroyable heroisme detraquerait d'autres
tetes, enfanterait toute une lignee d'incendiaires et d'assassins?
D'ailleurs, elle ne soupconna pas le vrai coupable, elle finissait par
croire a une armee de complices, ne pouvant admettre qu'un seul homme
eut trouve l'audace et la force d'une telle besogne; et la, justement,
etait la pensee qui l'obsedait, cette pensee d'une menace desormais
grandissante autour de ses fosses. Le directeur avait recu l'ordre
d'organiser un vaste systeme d'espionnage, puis de congedier un a un,
sans bruit, les hommes dangereux, soupconnes d'avoir trempe dans le
crime. On se contenta de cette epuration, d'une haute prudence
politique.

Il n'y eut qu'un renvoi immediat, celui de Dansaert, le maitre-porion.
Depuis le scandale chez la Pierronne, il etait devenu impossible. Et
l'on pretexta son attitude dans le danger, cette lachete du capitaine
abandonnant ses hommes. D'autre part, c'etait une avance discrete aux
mineurs, qui l'execraient.

Cependant, parmi le public, des bruits avaient transpire, et la
Direction dut envoyer une note rectificative a un journal, pour
dementir une version ou l'on parlait d'un baril de poudre, allume par
les grevistes. Deja, apres une rapide enquete, le rapport de
l'ingenieur du gouvernement concluait a une rupture naturelle du
cuvelage, que le tassement des terrains aurait occasionnee; et la
Compagnie avait prefere se taire et accepter le blame d'un manque de
surveillance. Dans la presse, a Paris, des le troisieme jour, la
catastrophe etait allee grossir les faits divers: on ne causait plus
que des ouvriers agonisant au fond de la mine, on lisait avidement les
depeches publiees chaque matin. A Montsou meme, les bourgeois
blemissaient et perdaient la parole au seul nom du Voreux, une legende
se formait, que les plus hardis tremblaient de se raconter a
l'oreille. Tout le pays montrait aussi une grande pitie pour les
victimes, des promenades s'organisaient a la fosse detruite, on y
accourait en famille se donner l'horreur des decombres, pesant si
lourd sur la tete des miserables ensevelis.

Deneulin, nomme ingenieur divisionnaire, venait de tomber au milieu du
desastre, pour son entree en fonction; et son premier soin fut de
refouler le canal dans son lit, car ce torrent d'eau aggravait le
dommage a chaque heure. De grands travaux etaient necessaires, il mit
tout de suite une centaine d'ouvriers a la construction d'une digue.
Deux fois, l'impetuosite du flot emporta les premiers barrages.
Maintenant, on installait des pompes, c'etait une lutte acharnee, une
reprise violente, pas a pas, de ces terrains disparus.

Mais le sauvetage des mineurs engloutis passionnait plus encore.
Negrel restait charge de tenter un effort supreme, et les bras ne lui
manquaient pas, tous les charbonniers accouraient s'offrir, dans un
elan de fraternite. Ils oubliaient la greve, ils ne s'inquietaient
point de la paie; on pouvait ne leur donner rien, ils ne demandaient
qu'a risquer leur peau, du moment ou il y avait des camarades en
danger de mort. Tous etaient la, avec leurs outils, fremissant,
attendant de savoir a quelle place il fallait taper. Beaucoup,
malades de frayeur apres l'accident, agites de tremblements nerveux,
trempes de sueurs froides, dans l'obsession de continuels cauchemars,
se levaient quand meme, se montraient les plus enrages a vouloir se
battre contre la terre, comme s'ils avaient une revanche a prendre.
Malheureusement, l'embarras commencait devant cette question d'une
besogne utile: que faire? comment descendre? par quel cote attaquer
les roches?

L'opinion de Negrel etait que pas un des malheureux ne survivait, les
quinze avaient a coup sur peri, noyes ou asphyxies; seulement, dans
ces catastrophes des mines, la regle est de toujours supposer vivants
les hommes mures au fond; et il raisonnait en ce sens. Le premier
probleme qu'il se posait etait de deduire ou ils avaient pu se
refugier. Les porions, les vieux mineurs consultes par lui, tombaient
d'accord sur ce point: devant la crue, les camarades etaient
certainement montes, de galerie en galerie, jusque dans les tailles
les plus hautes, de sorte qu'ils se trouvaient sans doute accules au
bout de quelque voie superieure. Cela, du reste, s'accordait avec les
renseignements du pere Mouque, dont le recit embrouille donnait meme a
croire que l'affolement de la fuite avait separe la bande en petits
groupes, semant les fuyards en chemin, a tous les etages. Mais les
avis des porions se partageaient ensuite, des qu'on abordait la
discussion des tentatives possibles. Comme les voies les plus proches
du sol etaient a cent cinquante metres, on ne pouvait songer au
foncage d'un puits. Restait Requillart, l'acces unique, le seul point
par lequel on se rapprochait. Le pis etait que la vieille fosse,
inondee elle aussi, ne communiquait plus avec le Voreux, et n'avait de
libre, au-dessus du niveau des eaux, que des troncons de galerie
dependant du premier accrochage. L'epuisement allait demander des
annees, la meilleure decision etait donc de visiter ces galeries, pour
voir si elles n'avoisinaient pas les voies submergees, au bout
desquelles on soupconnait la presence des mineurs en detresse. Avant
d'en arriver la logiquement, on avait beaucoup discute, pour ecarter
une foule de projets impraticables.

Des lors, Negrel remua la poussiere des archives, et quand il eut
decouvert les anciens plans des deux fosses, il les etudia, il
determina les points ou devaient porter les recherches. Peu a peu,
cette chasse l'enflammait, il etait, a son tour, pris d'une fievre de
devouement, malgre son ironique insouciance des hommes et des choses.
On eprouva de premieres difficultes pour descendre, a Requillart: il
fallut deblayer la bouche du puits, abattre le sorbier, raser les
prunelliers et les aubepines; et l'on eut encore a reparer les
echelles. Puis, les tatonnements commencerent. L'ingenieur, descendu
avec dix ouvriers, les faisait taper du fer de leurs outils contre
certaines parties de la veine, qu'il leur designait; et, dans un grand
silence, chacun collait une oreille a la houille, ecoutait si des
coups lointains ne repondaient pas. Mais on parcourut en vain toutes
les galeries praticables, aucun echo ne venait. L'embarras avait
augmente: a quelle place entailler la couche? vers qui marcher,
puisque personne ne paraissait etre la? On s'entetait pourtant, on
cherchait, dans l'enervement d'une anxiete croissante.

Depuis le premier jour, la Maheude arrivait le matin a Requillart.
Elle s'asseyait devant le puits, sur une poutre, elle n'en bougeait
pas jusqu'au soir. Quand un homme ressortait, elle se levait, le
questionnait des yeux: rien? non, rien! et elle se rasseyait, elle
attendait encore, sans une parole, le visage dur et ferme. Jeanlin,
lui aussi, en voyant qu'on envahissait son repaire, avait rode, de
l'air effare d'une bete de proie dont le terrier va denoncer les
rapines: il songeait au petit soldat, couche sous les roches, avec la
peur qu'on n'allat troubler ce bon sommeil; mais ce cote de la mine
etait envahi par les eaux, et d'ailleurs les fouilles se dirigeaient
plus a gauche, dans la galerie ouest. D'abord, Philomene etait venue
egalement, pour accompagner Zacharie, qui faisait partie de l'equipe
de recherches; puis, cela l'avait ennuyee, de prendre froid sans
necessite ni resultat: elle restait au coron, elle trainait ses
journees de femme molle, indifferente, occupee a tousser du matin au
soir. Au contraire, Zacharie ne vivait plus, aurait mange la terre
pour retrouver sa soeur. Il criait la nuit, il la voyait, il
l'entendait, toute maigrie de faim, la gorge crevee a force d'appeler
au secours. Deux fois, il avait voulu creuser sans ordre, disant que
c'etait la, qu'il le sentait bien. L'ingenieur ne le laissait plus
descendre, et il ne s'eloignait pas de ce puits dont on le chassait,
il ne pouvait meme s'asseoir et attendre pres de sa mere, agite d'un
besoin d'agir, tournant sans relache.

On etait au troisieme jour. Negrel, desespere, avait resolu de tout
abandonner le soir. A midi, apres le dejeuner, lorsqu'il revint avec
ses hommes, pour tenter un dernier effort, il fut surpris de voir
Zacharie sortir de la fosse, tres rouge, gesticulant, criant:

--Elle y est! elle m'a repondu! Arrivez, arrivez donc!

Il s'etait glisse par les echelles, malgre le gardien, et il jurait
qu'on avait tape, la-bas, dans la premiere voie de la veine Guillaume.

--Mais nous avons deja passe deux fois ou vous dites, fit remarquer
Negrel incredule. Enfin, nous allons bien voir.

La Maheude s'etait levee; et il fallut l'empecher de descendre. Elle
attendait tout debout, au bord du puits, les regards dans les tenebres
de ce trou.

En bas, Negrel tapa lui-meme trois coups, largement espaces; puis, il
appliqua son oreille contre le charbon, en recommandant aux ouvriers
le plus grand silence. Pas un bruit ne lui arriva, il hocha la tete:
evidemment, le pauvre garcon avait reve. Furieux, Zacharie tapa a son
tour; et lui entendait de nouveau, ses yeux brillaient, un tremblement
de joie agitait ses membres. Alors, les autres ouvriers
recommencerent l'experience, les uns apres les autres: tous
s'animaient, percevaient tres bien la lointaine reponse. Ce fut un
etonnement pour l'ingenieur, il colla encore son oreille, il finit par
saisir un bruit d'une legerete aerienne, un roulement rythme a peine
distinct, la cadence connue du rappel des mineurs, qu'ils battent
contre la houille, dans le danger. La houille transmet les sons avec
une limpidite de cristal, tres loin. Un porion qui se trouvait la,
n'estimait pas a moins de cinquante metres le bloc dont l'epaisseur
les separait des camarades. Mais il semblait qu'on put deja leur
tendre la main, une allegresse eclatait. Negrel dut commencer a
l'instant les travaux d'approche.

Quand Zacharie, en haut, revit la Maheude, tous deux s'etreignirent.

--Faut pas vous monter la tete, eut la cruaute de dire la Pierronne,
venue ce jour-la en promenade, par curiosite. Si Catherine ne s'y
trouvait pas, ca vous ferait trop de peine ensuite.

C'etait vrai, Catherine peut-etre se trouvait ailleurs.

--Fous-moi la paix, hein! cria rageusement Zacharie. Elle y est, je
le sais!

La Maheude s'etait assise de nouveau, muette, le visage immobile. Et
elle se remit a attendre.

Des que l'histoire se fut repandue dans Montsou, il arriva un nouveau
flot de monde. On ne voyait rien, et l'on demeurait la quand meme, il
fallut tenir les curieux a distance. En bas, on travaillait jour et
nuit. Par crainte de rencontrer un obstacle, l'ingenieur avait fait
ouvrir, dans la veine, trois galeries descendantes, qui convergeaient
vers le point ou l'on supposait les mineurs enfermes. Un seul haveur
pouvait abattre la houille, sur le front etroit du boyau; on le
relayait de deux heures en deux heures; et le charbon, dont on
chargeait des corbeilles, etait sorti de main en main par une chaine
d'hommes, qui s'allongeait a mesure que le trou se creusait. La
besogne, d'abord, marcha tres vite: on fit six metres en un jour.

Zacharie avait obtenu d'etre parmi les ouvriers d'elite mis a
l'abattage. C'etait un poste d'honneur qu'on se disputait. Et il
s'emportait, lorsqu'on voulait le relayer, apres ses deux heures de
corvee reglementaire. Il volait le tour des camarades, il refusait de
lacher la rivelaine. Sa galerie bientot fut en avance sur les autres,
il s'y battait contre la houille d'un elan si farouche, qu'on
entendait monter du boyau le souffle grondant de sa poitrine, pareil
au ronflement de quelque forge interieure. Quand il en sortait,
boueux et noir, ivre de fatigue, il tombait par terre, on devait
l'envelopper dans une couverture. Puis, chancelant encore, il s'y
replongeait, et la lutte recommencait, les grands coups sourds, les
plaintes etouffees, un enragement victorieux de massacre. Le pis
etait que le charbon devenait dur, il cassa deux fois son outil,
exaspere de ne plus avancer si vite. Il souffrait aussi de la
chaleur, une chaleur qui augmentait a chaque metre d'avancement,
insupportable au fond de cette trouee mince, ou l'air ne pouvait
circuler. Un ventilateur a bras fonctionnait bien, mais l'aerage
s'etablissait mal, on retira a trois reprises des haveurs evanouis,
que l'asphyxie etranglait.

Negrel vivait au fond, avec ses ouvriers. On lui descendait ses
repas, il dormait parfois deux heures, sur une botte de paille, roule
dans un manteau. Ce qui soutenait les courages, c'etait la
supplication des miserables, la-bas, le rappel de plus en plus
distinct qu'ils battaient pour qu'on se hatat d'arriver. A present,
il sonnait tres clair, avec une sonorite musicale, comme frappe sur
les lames d'un harmonica. On se guidait grace a lui, on marchait a ce
bruit cristallin, ainsi qu'on marche au canon dans les batailles.
Chaque fois qu'un haveur etait relaye, Negrel descendait, tapait, puis
collait son oreille; et, chaque fois, jusqu'a present, la reponse
etait venue, rapide et pressante. Aucun doute ne lui restait, on
avancait dans la bonne direction; mais quelle lenteur fatale! Jamais
on n'arriverait assez tot. En deux jours, d'abord, on avait bien
abattu treize metres; seulement, le troisieme jour, on etait tombe a
cinq; puis, le quatrieme, a trois. La houille se serrait, durcissait
a un tel point, que, maintenant, on foncait de deux metres, avec
peine. Le neuvieme jour, apres des efforts surhumains, l'avancement
etait de trente-deux metres, et l'on calculait qu'on en avait devant
soi une vingtaine encore. Pour les prisonniers, c'etait la douzieme
journee qui commencait, douze fois vingt-quatre heures sans pain, sans
feu, dans ces tenebres glaciales! Cette abominable idee mouillait les
paupieres, raidissait les bras a la besogne. Il semblait impossible
que des chretiens vecussent davantage, les coups lointains
s'affaiblissaient depuis la veille, on tremblait a chaque instant de
les entendre s'arreter.

Regulierement, la Maheude venait toujours s'asseoir a la bouche du
puits. Elle amenait, entre ses bras, Estelle qui ne pouvait rester
seule du matin au soir. Heure par heure, elle suivait ainsi le
travail, partageait les esperances et les abattements. C'etait, dans
les groupes qui stationnaient, et jusqu'a Montsou, une attente
febrile, des commentaires sans fin. Tous les coeurs du pays battaient
la-bas, sous la terre.

Le neuvieme jour, a l'heure du dejeuner, Zacharie ne repondit pas,
lorsqu'on l'appela pour le relais. Il etait comme fou, il s'acharnait
avec des jurons. Negrel, sorti un instant, ne put le faire obeir; et
il n'y avait meme la qu'un porion, avec trois mineurs. Sans doute,
Zacharie, mal eclaire, furieux de cette lueur vacillante qui retardait
sa besogne, commit l'imprudence d'ouvrir sa lampe. On avait pourtant
donne des ordres severes, car des fuites de grisou s'etaient
declarees, le gaz sejournait en masse enorme, dans ces couloirs
etroits, prives d'aerage. Brusquement, un coup de foudre eclata, une
trombe de feu sortit du boyau, comme de la gueule d'un canon charge a
mitraille. Tout flambait, l'air s'enflammait ainsi que de la poudre,
d'un bout a l'autre des galeries. Ce torrent de flamme emporta le
porion et les trois ouvriers, remonta le puits, jaillit au grand jour
en une eruption, qui crachait des roches et des debris de charpente.
Les curieux s'enfuirent, la Maheude se leva, serrant contre sa gorge
Estelle epouvantee.

Lorsque Negrel et les ouvriers revinrent, une colere terrible les
secoua. Ils frappaient la terre a coups de talon, comme une maratre
tuant au hasard ses enfants, dans les imbeciles caprices de sa
cruaute. On se devouait, on allait au secours de camarades, et il
fallait encore y laisser des hommes! Apres trois grandes heures
d'efforts et de dangers, quand on penetra enfin dans les galeries, la
remonte des victimes fut lugubre. Ni le porion ni les ouvriers
n'etaient morts, mais des plaies affreuses les couvraient, exhalaient
une odeur de chair grillee; ils avaient bu le feu, les brulures
descendaient jusque dans leur gorge; et ils poussaient un hurlement
continu, suppliant qu'on les achevat. Des trois mineurs, un etait
l'homme qui, pendant la greve, avait creve la pompe de Gaston-Marie
d'un dernier coup de pioche; les deux autres gardaient des cicatrices
aux mains, les doigts ecorches, coupes, a force d'avoir lance des
briques sur les soldats. La foule, toute pale et fremissante, se
decouvrit quand ils passerent.

Debout, la Maheude attendait. Le corps de Zacharie parut enfin. Les
vetements avaient brule, le corps n'etait qu'un charbon noir, calcine,
meconnaissable. Broyee dans l'explosion, la tete n'existait plus.
Et, lorsqu'on eut depose ces restes affreux sur un brancard, la
Maheude les suivit d'un pas machinal, les paupieres ardentes, sans une
larme. Elle tenait dans ses bras Estelle assoupie, elle s'en allait
tragique, les cheveux fouettes par le vent. Au coron, Philomene
demeura stupide, les yeux changes en fontaines, tout de suite
soulagee. Mais deja la mere etait retournee du meme pas a Requillart:
elle avait accompagne son fils, elle revenait attendre sa fille.

Trois jours encore s'ecoulerent. On avait repris les travaux de
sauvetage, au milieu de difficultes inouies. Les galeries d'approche
ne s'etaient heureusement pas eboulees, a la suite du coup de grisou;
seulement, l'air y brulait, si lourd et si vicie, qu'il avait fallu
installer d'autres ventilateurs. Toutes les vingt minutes, les
haveurs se relayaient. On avancait, deux metres a peine les
separaient des camarades. Mais, a present, ils travaillaient le froid
au coeur, tapant dur uniquement par vengeance; car les bruits avaient
cesse, le rappel ne sonnait plus sa petite cadence claire. On etait
au douzieme jour des travaux, au quinzieme de la catastrophe; et,
depuis le matin, un silence de mort s'etait fait.

Le nouvel accident redoubla la curiosite de Montsou, les bourgeois
organisaient des excursions, avec un tel entrain, que les Gregoire se
deciderent a suivre le monde. On arrangea une partie, il fut convenu
qu'ils se rendraient au Voreux dans leur voiture, tandis que madame
Hennebeau y amenerait dans la sienne Lucie et Jeanne. Deneulin leur
ferait visiter son chantier, puis on rentrerait par Requillart, ou ils
sauraient de Negrel a quel point exact en etaient les galeries, et
s'il esperait encore. Enfin, on dinerait ensemble le soir.

Lorsque, vers trois heures, les Gregoire et leur fille Cecile
descendirent devant la fosse effondree, ils y trouverent madame
Hennebeau, arrivee la premiere, en toilette bleu marine, se
garantissant, sous une ombrelle, du pale soleil de fevrier. Le ciel,
tres pur, avait une tiedeur de printemps. Justement, M. Hennebeau
etait la, avec Deneulin; et elle ecoutait d'une oreille distraite les
explications que lui donnait ce dernier sur les efforts qu'on avait du
faire pour endiguer le canal. Jeanne, qui emportait toujours un
album, s'etait mise a crayonner, enthousiasmee par l'horreur du motif;
pendant que Lucie, assise a cote d'elle sur un debris de wagon,
poussait aussi des exclamations d'aise, trouvant ca <>. La
digue, inachevee, laissait passer des fuites nombreuses, dont les
flots d'ecume roulaient, tombaient en cascade dans l'enorme trou de la
fosse engloutie. Pourtant, ce cratere se vidait, l'eau bue par les
terres baissait, decouvrait l'effrayant gachis du fond. Sous l'azur
tendre de la belle journee, c'etait un cloaque, les ruines d'une ville
abimee et fondue dans de la boue.

--Et l'on se derange pour voir ca! s'ecria M. Gregoire, desillusionne.

Cecile, toute rose de sante, heureuse de respirer l'air si pur,
s'egayait, plaisantait, tandis que madame Hennebeau faisait une moue
de repugnance, en murmurant:

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