A / B / C / D / E /  F / G / H / I / J /  K / L / M / N / O /  P / R / S / T / UV / W / Z

Annual Bibliography of Commonwealth Literature 2007
This paper argues that discourses of love in Ghanaian market literature for youth offer a view into complex negotiations of agency and empowerment. Drawing on Deborah Durham's notion of youth as "social `shifters'" and Francis Nyamnjoh's conception of the "interconnectedness" of agency, I take Ghanaian market literature as one specific case of how African literature for youth foregrounds questions of continuity and change as African societies enter into increasingly complex global relations. In this literature for youth, received notions of love, often constructed out of impressions from American pop and hip hop music, carry new notions of agency that compete with existing "domesticated" forms. Authors like Ike Tandoh and Evelyn Tay employ discourses of love to offer youth alternative avenues for empowerment in a context of socio-economic disenfranchizement. In a creative process of "straddling", this writing both reveals and reproduces the contradictions that obtain in youth configurations of agency.

Germinal

E >> Emile Zola >> Germinal

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Pourtant, la cage avait franchi l'obstacle. Elle descendait
maintenant sous une pluie d'orage, si violente, que les ouvriers
ecoutaient avec inquietude ce ruissellement. Il s'etait donc declare
bien des fuites, dans le brandissage des joints?

Pierron, interroge, lui qui travaillait depuis plusieurs jours, ne
voulut pas montrer sa peur, qui pouvait etre consideree comme une
attaque a la Direction; et il repondit:

--Oh! pas de danger! C'est toujours comme ca. Sans doute qu'on n'a
pas eu le temps de brandir les pichoux.

Le torrent ronflait sur leurs tetes, ils arriverent au fond, au
dernier accrochage, sous une veritable trombe d'eau. Pas un porion
n'avait eu l'idee de monter par les echelles, pour se rendre compte.
La pompe suffirait, les brandisseurs visiteraient les joints, la nuit
suivante. Dans les galeries, la reorganisation du travail donnait
assez de mal. Avant de laisser les haveurs retourner a leur chantier
d'abattage, l'ingenieur avait decide que, pendant les cinq premiers
jours, tous les hommes executeraient certains travaux de
consolidation, d'une urgence absolue. Des eboulements menacaient
partout, les voies avaient tellement souffert, qu'il fallait
raccommoder les boisages sur des longueurs de plusieurs centaines de
metres. En bas, on formait donc des equipes de dix hommes, chacune
sous la conduite d'un porion; puis, on les mettait a la besogne, aux
endroits les plus endommages. Quand la descente fut finie, on compta
que trois cent vingt-deux mineurs etaient descendus, environ la moitie
du nombre qui travaillait, lorsque la fosse se trouvait en pleine
exploitation.

Justement, Chaval completa l'equipe dont Catherine et Etienne
faisaient partie; et il n'y eut pas la un hasard, il s'etait cache
d'abord derriere les camarades, puis il avait force la main au porion.
Cette equipe-la s'en alla deblayer, dans le bout de la galerie nord, a
pres de trois kilometres, un eboulement qui bouchait une voie de la
veine Dix-Huit-Pouces. On attaqua les roches eboulees a la pioche et
a la pelle. Etienne, Chaval et cinq autres deblayaient, tandis que
Catherine, avec deux galibots, roulaient les terres au plan incline.
Les paroles etaient rares, le porion ne les quittait pas. Cependant,
les deux galants de la herscheuse furent sur le point de s'allonger
des gifles. Tout en grognant qu'il n'en voulait plus, de cette
trainee, l'ancien s'occupait d'elle, la bousculait sournoisement, si
bien que le nouveau l'avait menace d'une danse, s'il ne la laissait
pas tranquille. Leurs yeux se mangeaient, on dut les separer.

Vers huit heures, Dansaert passa donner un coup d'oeil au travail. Il
paraissait d'une humeur execrable, il s'emporta contre le porion: rien
ne marchait, les bois demandaient a etre remplaces au fur et a mesure,
est-ce que c'etait fichu, de la besogne pareille! Et il partit, en
annoncant qu'il reviendrait avec l'ingenieur. Il attendait Negrel
depuis le matin, sans comprendre la cause de ce retard.

Une heure encore s'ecoula. Le porion avait arrete le deblaiement,
pour employer tout son monde a etayer le toit. Meme la herscheuse et
les deux galibots ne roulaient plus, preparaient et apportaient les
pieces du boisage. Dans ce fond de galerie, l'equipe se trouvait
comme aux avant-postes, perdue a une extremite de la mine, sans
communication desormais avec les autres chantiers. Trois ou quatre
fois, des bruits etranges, de lointains galops firent bien tourner la
tete aux travailleurs: qu'etait-ce donc? on aurait dit que les voies
se vidaient, que les camarades remontaient deja, et au pas de course.
Mais la rumeur se perdait dans le profond silence, ils se remettaient
a caler les bois, etourdis par les grands coups de marteau. Enfin, on
reprit le deblaiement, le roulage recommenca.

Des le premier voyage, Catherine, effrayee, revint en disant qu'il n'y
avait plus personne au plan incline.

--J'ai appele, on n'a pas repondu. Tous ont fichu le camp.

Le saisissement fut tel, que les dix hommes jeterent leurs outils pour
galoper. Cette idee, d'etre abandonnes, seuls au fond de la fosse, si
loin de l'accrochage, les affolait. Ils n'avaient garde que leur
lampe, ils couraient a la file, les hommes, les enfants, la
herscheuse; et le porion lui-meme perdait la tete, jetait des appels,
de plus en plus effraye du silence, de ce desert des galeries qui
s'etendait sans fin. Qu'arrivait-il, pour qu'on ne rencontrat pas une
ame? Quel accident avait pu emporter ainsi les camarades? Leur terreur
s'accroissait de l'incertitude du danger, de cette menace qu'ils
sentaient la, sans la connaitre.

Enfin, comme ils approchaient de l'accrochage, un torrent leur barra
la route. Ils eurent tout de suite de l'eau jusqu'aux genoux; et ils
ne pouvaient plus courir, ils fendaient peniblement le flot, avec la
pensee qu'une minute de retard allait etre la mort.

--Nom de Dieu! c'est le cuvelage qui a creve, cria Etienne. Je le
disais bien que nous y resterions!

Depuis la descente, Pierron, tres inquiet, voyait augmenter le deluge
qui tombait du puits. Tout en embarquant les berlines avec deux
autres, il levait la tete, la face trempee des grosses gouttes, les
oreilles bourdonnantes du ronflement de la tempete, la-haut. Mais il
trembla surtout, quand il s'apercut que, sous lui, le puisard, le
bougnou profond de dix metres, s'emplissait: deja, l'eau jaillissait
du plancher, debordait sur les dalles de fonte; et c'etait une preuve
que la pompe ne suffisait plus a epuiser les fuites. Il l'entendait
s'essouffler, avec un hoquet de fatigue. Alors, il avertit Dansaert,
qui jura de colere, en repondant qu'il fallait attendre l'ingenieur.
Deux fois, il revint a la charge, sans tirer de lui autre chose que
des haussements d'epaules exasperes. Eh bien! l'eau montait, que
pouvait-il y faire?

Mouque parut avec Bataille, qu'il conduisait a la corvee; et il dut le
tenir des deux mains, le vieux cheval somnolent s'etait brusquement
cabre, la tete allongee vers le puits, hennissant a la mort.

--Quoi donc, philosophe? qu'est-ce qui t'inquiete?... Ah! c'est parce
qu'il pleut. Viens donc, ca ne te regarde pas.

Mais la bete frissonnait de tout son poil, il la traina de force au
roulage.

Presque au meme instant, comme Mouque et Bataille disparaissaient au
fond d'une galerie, un craquement eut lieu en l'air, suivi d'un
vacarme prolonge de chute. C'etait une piece du cuvelage qui se
detachait, qui tombait de cent quatre-vingts metres, en rebondissant
contre les parois. Pierron et les autres chargeurs purent se garer,
la planche de chene broya seulement une berline vide. En meme temps,
un paquet d'eau, le flot jaillissant d'une digue crevee, ruisselait.
Dansaert voulut monter voir; mais il parlait encore, qu'une seconde
piece deboula. Et, devant la catastrophe menacante, effare, il
n'hesita plus, il donna l'ordre de la remonte, lanca des porions pour
avertir les hommes, dans les chantiers.

Alors, commenca une effroyable bousculade. De chaque galerie, des
files d'ouvriers arrivaient au galop, se ruaient a l'assaut des cages.
On s'ecrasait, on se tuait pour etre remonte tout de suite.
Quelques-uns, qui avaient eu l'idee de prendre le goyot des echelles,
redescendirent en criant que le passage y etait bouche deja. C'etait
l'epouvante de tous, apres chaque depart d'une cage: celle-la venait
de passer, mais qui savait si la suivante passerait encore, au milieu
des obstacles dont le puits s'obstruait? En haut, la debacle devait
continuer, on entendait une serie de sourdes detonations, les bois qui
se fendaient, qui eclataient dans le grondement continu et croissant
de l'averse. Une cage bientot fut hors d'usage, defoncee, ne glissant
plus entre les guides, rompues sans doute. L'autre frottait
tellement, que le cable allait casser bien sur. Et il restait une
centaine d'hommes a sortir, tous ralaient, se cramponnaient,
ensanglantes, noyes. Deux furent tues par des chutes de planches. Un
troisieme, qui avait empoigne la cage, retomba de cinquante metres et
disparut dans le bougnou.

Dansaert, cependant, tachait de mettre de l'ordre. Arme d'une
rivelaine, il menacait d'ouvrir le crane au premier qui n'obeirait
pas; et il voulait les ranger a la file, il criait que les chargeurs
sortiraient les derniers, apres avoir emballe les camarades. On ne
l'ecoutait pas, il avait empeche Pierron, lache et bleme, de filer un
des premiers. A chaque depart, il devait l'ecarter d'une gifle. Mais
lui-meme claquait des dents, une minute de plus, et il etait englouti:
tout crevait la-haut, c'etait un fleuve deborde, une pluie meurtriere
de charpentes. Quelques ouvriers accouraient encore, lorsque, fou de
peur, il sauta dans une berline, en laissant Pierron y sauter derriere
lui. La cage monta.

A ce moment, l'equipe d'Etienne et de Chaval debouchait dans
l'accrochage. Ils virent la cage disparaitre, ils se precipiterent;
mais il leur fallut reculer, sous l'ecroulement final du cuvelage: le
puits se bouchait, la cage ne redescendrait pas. Catherine
sanglotait, Chaval s'etranglait a crier des jurons. On etait une
vingtaine, est-ce que ces cochons de chefs les abandonneraient ainsi?
Le pere Mouque, qui avait ramene Bataille, sans hate, le tenait encore
par la bride, tous les deux stupefies, le vieux et la bete, devant la
hausse rapide de l'inondation. L'eau deja montait aux cuisses.
Etienne muet, les dents serrees, souleva Catherine entre ses bras. Et
les vingt hurlaient, la face en l'air, les vingt s'entetaient,
imbeciles, a regarder le puits, ce trou eboule qui crachait un fleuve,
et d'ou ne pouvait plus leur venir aucun secours.

Au jour, Dansaert, en debarquant, apercut Negrel qui accourait.
Madame Hennebeau, par une fatalite, l'avait, ce matin-la, au saut du
lit, retenu a feuilleter des catalogues, pour l'achat de la corbeille.
Il etait dix heures.

--Eh bien! qu'arrive-t-il donc? cria-t-il de loin.

--La fosse est perdue, repondit le maitre-porion.

Et il conta la catastrophe, en begayant, tandis que l'ingenieur,
incredule, haussait les epaules: allons donc! est-ce qu'un cuvelage se
demolissait comme ca? On exagerait, il fallait voir.

--Personne n'est reste au fond, n'est-ce pas?

Dansaert se troublait. Non, personne. Il l'esperait du moins.
Pourtant, des ouvriers avaient pu s'attarder.

--Mais, nom d'un chien! dit Negrel, pourquoi etes-vous sorti, alors?
Est-ce qu'on lache ses hommes!

Tout de suite, il donna l'ordre de compter les lampes. Le matin, on
en avait distribue trois cent vingt-deux; et l'on n'en retrouvait que
deux cent cinquante-cinq; seulement, plusieurs ouvriers avouaient que
la leur etait restee la-bas, tombee de leur main, dans les bousculades
de la panique. On tacha de proceder a un appel, il fut impossible
d'etablir un nombre exact: des mineurs s'etaient sauves, d'autres
n'entendaient plus leur nom. Personne ne tombait d'accord sur les
camarades manquants. Ils etaient peut-etre vingt, peut-etre quarante.
Et, seule, une certitude se faisait pour l'ingenieur: il y avait des
hommes au fond, on distinguait leur hurlement, dans le bruit des eaux,
a travers les charpentes ecroulees, lorsqu'on se penchait a la bouche
du puits.

Le premier soin de Negrel fut d'envoyer chercher M. Hennebeau et de
vouloir fermer la fosse. Mais il etait deja trop tard, les
charbonniers qui avaient galope au coron des Deux-Cent-Quarante, comme
poursuivis par les craquements du cuvelage, venaient d'epouvanter les
familles; et des bandes de femmes, des vieux, des petits, devalaient
en courant, secoues de cris et de sanglots. Il fallut les repousser,
un cordon de surveillants fut charge de les maintenir, car ils
auraient gene les manoeuvres. Beaucoup des ouvriers remontes du puits
demeuraient la, stupides, sans penser a changer de vetements, retenus
par une fascination de la peur, en face de ce trou effrayant ou ils
avaient failli rester. Les femmes, eperdues autour d'eux, les
suppliaient, les interrogeaient, demandaient les noms. Est-ce que
celui-ci en etait? et celui-la? et cet autre? Ils ne savaient pas, ils
balbutiaient, ils avaient de grands frissons et des gestes de fous,
des gestes qui ecartaient une vision abominable, toujours presente.
La foule augmentait rapidement, une lamentation montait des routes.
Et, la-haut, sur le terri, dans la cabane de Bonnemort, il y avait,
assis par terre, un homme, Souvarine, qui ne s'etait pas eloigne, et
qui regardait.

--Les noms! les noms! criaient les femmes, d'une voix etranglee de
larmes.

Negrel parut un instant, jeta ces mots:

--Des que nous saurons les noms, nous les ferons connaitre. Mais rien
n'est perdu, tout le monde sera sauve... Je descends.

Alors, muette d'angoisse, la foule attendit. En effet, avec une
bravoure tranquille, l'ingenieur s'appretait a descendre. Il avait
fait decrocher la cage, en donnant l'ordre de la remplacer, au bout du
cable, par un cuffat; et, comme il se doutait que l'eau eteindrait sa
lampe, il commanda d'en attacher une autre sous le cuffat, qui la
protegerait.

Des porions, tremblants, la face blanche et decomposee, aidaient a ces
preparatifs.

--Vous descendez avec moi, Dansaert, dit Negrel d'une voix breve.

Puis, quand il les vit tous sans courage, quand il vit le
maitre-porion chanceler, ivre d'epouvante, il l'ecarta d'un geste de
mepris.

--Non, vous m'embarrasseriez... J'aime mieux etre seul.

Deja, il etait dans l'etroit baquet, qui vacillait a l'extremite du
cable; et, tenant d'une main sa lampe, serrant de l'autre la corde du
signal, il cria lui-meme au machineur:

--Doucement!

La machine mit en branle les bobines, Negrel disparut dans le gouffre,
d'ou montait toujours le hurlement des miserables.

En haut, rien n'avait bouge. Il constata le bon etat du cuvelage
superieur. Balance au milieu du puits, il virait, il eclairait les
parois: les fuites, entre les joints, etaient si peu abondantes, que
sa lampe n'en souffrait pas. Mais, a trois cents metres, lorsqu'il
arriva au cuvelage inferieur, elle s'eteignit selon ses previsions, un
jaillissement avait empli le cuffat. Des lors, il n'eut plus pour y
voir que la lampe pendue, qui le precedait dans les tenebres. Et,
malgre sa temerite, un frisson le palit, en face de l'horreur du
desastre. Quelques pieces de bois restaient seules, les autres
s'etaient effondrees avec leurs cadres; derriere, d'enormes cavites se
creusaient, les sables jaunes, d'une finesse de farine, coulaient par
masses considerables; tandis que les eaux du Torrent, de cette mer
souterraine aux tempetes et aux naufrages ignores, s'epanchaient en un
degorgement d'ecluse. Il descendit encore, perdu au centre de ces
vides qui augmentaient sans cesse, battu et tournoyant sous la trombe
des sources, si mal eclaire par l'etoile rouge de la lampe, filant en
bas, qu'il croyait distinguer des rues, des carrefours de ville
detruite, tres loin, dans le jeu des grandes ombres mouvantes. Aucun
travail humain n'etait plus possible. Il ne gardait qu'un espoir,
celui de tenter le sauvetage des hommes en peril. A mesure qu'il
s'enfoncait, il entendait grandir le hurlement; et il lui fallut
s'arreter, un obstacle infranchissable barrait le puits, un amas de
charpentes, les madriers rompus des guides, les cloisons fendues des
goyots, s'enchevetrant avec les guidonnages arraches de la pompe.
Comme il regardait longuement, le coeur serre, le hurlement cessa tout
d'un coup. Sans doute, devant la crue rapide, les miserables venaient
de fuir dans les galeries, si le flot ne leur avait pas deja empli la
bouche.

Negrel dut se resigner a tirer la corde du signal, pour qu'on le
remontat. Puis, il se fit arreter de nouveau. Une stupeur lui
restait, celle de cet accident si brusque, dont il ne comprenait pas
la cause. Il desirait se rendre compte, il examina les quelques
pieces du cuvelage qui tenaient bon. A distance, des dechirures, des
entailles dans le bois, l'avaient surpris. Sa lampe agonisait, noyee
d'humidite, et il toucha de ses doigts, il reconnut tres nettement des
coups de scie, des coups de vilebrequin, tout un travail abominable de
destruction. Evidemment, on avait voulu cette catastrophe. Il
demeurait beant, les pieces craquerent, s'abimerent avec leurs cadres,
dans un dernier glissement qui faillit l'emporter lui-meme. Sa
bravoure s'en etait allee, l'idee de l'homme qui avait fait ca
dressait ses cheveux, le glacait de la peur religieuse du mal, comme
si, mele aux tenebres, l'homme eut encore ete la, enorme, pour son
forfait demesure. Il cria, il agita le signal d'une main furieuse; et
il etait grand temps d'ailleurs, car il s'apercut, cent metres plus
haut, que le cuvelage superieur se mettait a son tour en mouvement:
les joints s'ouvraient, perdaient leur brandissage d'etoupe, lachaient
des ruisseaux. Ce n'etait a present qu'une question d'heures, le
puits acheverait de se decuveler, et s'ecroulerait.

Au jour, M. Hennebeau anxieux attendait Negrel.

--Eh bien! quoi? demanda-t-il.

Mais l'ingenieur, etrangle, ne parlait point. Il defaillait.

--Ce n'est pas possible, jamais on n'a vu ca... As-tu examine?

Oui, il repondait de la tete, avec des regards defiants. Il refusait
de s'expliquer en presence des quelques porions qui ecoutaient, il
emmena son oncle a dix metres, ne se jugea pas assez loin, recula
encore; puis, tres bas, a l'oreille, il lui dit enfin l'attentat, les
planches trouees et sciees, la fosse saignee au cou et ralant. Devenu
bleme, le directeur baissait aussi la voix, dans le besoin instinctif
qui fait le silence sur la monstruosite des grandes debauches et des
grands crimes. Il etait inutile d'avoir l'air de trembler devant les
dix mille ouvriers de Montsou: plus tard, on verrait. Et tous deux
continuaient a chuchoter, atterres qu'un homme eut trouve le courage
de descendre, de se pendre au milieu du vide, de risquer sa vie vingt
fois, pour cette effroyable besogne. Ils ne comprenaient meme pas
cette bravoure folle dans la destruction, ils refusaient de croire
malgre l'evidence, comme on doute de ces histoires d'evasions
celebres, de ces prisonniers envoles par des fenetres, a trente metres
du sol.

Lorsque M. Hennebeau se rapprocha des porions, un tic nerveux tirait
son visage. Il eut un geste de desespoir, il donna l'ordre d'evacuer
la fosse tout de suite. Ce fut une sortie lugubre d'enterrement, un
abandon muet, avec des coups d'oeil en arriere sur ces grands corps de
briques, vides et encore debout, que rien desormais ne pouvait sauver.

Et, comme le directeur et l'ingenieur descendaient les derniers de la
recette, la foule les accueillit de sa clameur, repetee obstinement.

--Les noms! les noms! dites les noms!

Maintenant, la Maheude etait la, parmi les femmes. Elle se rappelait
le bruit de la nuit, sa fille et le logeur avaient du partir ensemble,
ils se trouvaient pour sur au fond; et, apres avoir crie que c'etait
bien fait, qu'ils meritaient d'y rester, les sans-coeur, les laches,
elle etait accourue, elle se tenait au premier rang, grelottante
d'angoisse. D'ailleurs, elle n'osait plus douter, la discussion qui
s'elevait autour d'elle sur les noms la renseignait. Oui, oui,
Catherine y etait, Etienne aussi, un camarade les avait vus. Mais, au
sujet des autres, l'accord ne se faisait toujours pas. Non, pas
celui-ci, celui-la au contraire, peut-etre Chaval, avec lequel
pourtant un galibot jurait d'etre remonte. La Levaque et la
Pierronne, bien qu'elles n'eussent personne en peril, s'acharnaient,
se lamentaient aussi fort que les autres. Sorti un des premiers,
Zacharie, malgre son air de se moquer de tout, avait embrasse en
pleurant sa femme et sa mere; et, demeure pres de celle-ci, il
grelottait avec elle, montrant pour sa soeur un debordement inattendu
de tendresse, refusant de la croire la-bas, tant que les chefs ne
l'auraient pas constate officiellement.

--Les noms! les noms! de grace les noms!

Negrel, enerve, dit tres haut aux surveillants:

--Mais faites-les donc taire! C'est a mourir de chagrin. Nous ne les
savons pas, les noms.

Deux heures s'etaient passees deja. Dans le premier effarement,
personne n'avait songe a l'autre puits, au vieux puits de Requillart.
M. Hennebeau annoncait qu'on allait tenter le sauvetage de ce cote,
lorsqu'une rumeur courut: cinq ouvriers justement venaient d'echapper
a l'inondation, en remontant par les echelles pourries de l'ancien
goyot hors d'usage; et l'on nommait le pere Mouque, cela causait une
surprise, personne ne le croyait au fond. Mais le recit des cinq
evades redoublait les larmes: quinze camarades n'avaient pu les
suivre, egares, mures par des eboulements, et il n'etait plus possible
de les secourir, car il y avait deja dix metres de crue dans
Requillart. On connaissait tous les noms, l'air s'emplissait d'un
gemissement de peuple egorge.

--Faites-les donc taire! repeta Negrel furieux. Et qu'ils reculent!
Oui, oui, a cent metres! Il y a du danger, repoussez-les,
repoussez-les.

Il fallut se battre contre ces pauvres gens. Ils s'imaginaient
d'autres malheurs, on les chassait pour leur cacher des morts; et les
porions durent leur expliquer que le puits allait manger la fosse.
Cette idee les rendit muets de saisissement, ils finirent par se
laisser refouler pas a pas; mais on fut oblige de doubler les gardiens
qui les contenaient; car, malgre eux, comme attires, ils revenaient
toujours. Un millier de personnes se bousculaient sur la route, on
accourait de tous les corons, de Montsou meme. Et l'homme, en haut,
sur le terri, l'homme blond, a la figure de fille, fumait des
cigarettes pour patienter, sans quitter la fosse de ses yeux clairs.

Alors, l'attente commenca. Il etait midi, personne n'avait mange, et
personne ne s'eloignait. Dans le ciel brumeux, d'un gris sale,
passaient lentement des nuees couleur de rouille. Un gros chien,
derriere la haie de Rasseneur, aboyait violemment, sans relache,
irrite du souffle vivant de la foule. Et cette foule, peu a peu,
s'etait repandue dans les terres voisines, avait fait le cercle autour
de la fosse, a cent metres. Au centre du grand vide, le Voreux se
dressait. Plus une ame, plus un bruit, un desert; les fenetres et les
portes, restees ouvertes, montraient l'abandon interieur; un chat
rouge, oublie, flairant la menace de cette solitude, sauta d'un
escalier et disparut. Sans doute les foyers des generateurs
s'eteignaient a peine, car la haute cheminee de briques lachait de
legeres fumees, sous les nuages sombres; tandis que la girouette du
beffroi grincait au vent, d'un petit cri aigre, la seule voix
melancolique de ces vastes batiments qui allaient mourir.

A deux heures, rien n'avait bouge. M. Hennebeau, Negrel, d'autres
ingenieurs accourus, formaient un groupe de redingotes et de chapeaux
noirs, en avant du monde; et eux non plus ne s'eloignaient pas, les
jambes rompues de fatigue, fievreux, malades d'assister impuissants a
un pareil desastre, ne chuchotant que de rares paroles, comme au
chevet d'un moribond. Le cuvelage superieur devait achever de
s'effondrer, on entendait de brusques retentissements, des bruits
saccades de chute profonde, auxquels succedaient de grands silences.
C'etait la plaie qui s'agrandissait toujours: l'eboulement, commence
par le bas, montait, se rapprochait de la surface. Une impatience
nerveuse avait pris Negrel, il voulait voir, et il s'avancait deja,
seul dans ce vide effrayant, lorsqu'on s'etait jete a ses epaules. A
quoi bon? il ne pouvait rien empecher. Cependant, un mineur, un
vieux, trompant la surveillance, galopa jusqu'a la baraque; mais il
reparut tranquillement, il etait alle chercher ses sabots.

Trois heures sonnerent. Rien encore. Une averse avait trempe la
foule, sans qu'elle reculat d'un pas. Le chien de Rasseneur s'etait
remis a aboyer. Et ce fut a trois heures vingt minutes seulement,
qu'une premiere secousse ebranla la terre. Le Voreux en fremit,
solide, toujours debout. Mais une seconde suivit aussitot, et un long
cri sortit des bouches ouvertes: le hangar goudronne du criblage,
apres avoir chancele deux fois, venait de s'abattre avec un craquement
terrible. Sous la pression enorme, les charpentes se rompaient et
frottaient si fort, qu'il en jaillissait des gerbes d'etincelles. Des
ce moment, la terre ne cessa de trembler, les secousses se
succedaient, des affaissements souterrains, des grondements de volcan
en eruption. Au loin, le chien n'aboyait plus, il poussait des
hurlements plaintifs, comme s'il eut annonce les oscillations qu'il
sentait venir; et les femmes, les enfants, tout ce peuple qui
regardait, ne pouvait retenir une clameur de detresse, a chacun de ces
bonds qui les soulevaient. En moins de dix minutes, la toiture
ardoisee du beffroi s'ecroula, la salle de recette et la chambre de la
machine se fendirent, se trouerent d'une breche considerable. Puis,
les bruits se turent, l'effondrement s'arreta, il se fit de nouveau un
grand silence.

Pendant une heure, le Voreux resta ainsi, entame, comme bombarde par
une armee de barbares. On ne criait plus, le cercle elargi des
spectateurs regardait. Sous les poutres en tas du criblage, on
distinguait les culbuteurs fracasses, les tremies crevees et tordues.
Mais c'etait surtout a la recette que les debris s'accumulaient, au
milieu de la pluie des briques, parmi des pans de murs entiers tombes
en gravats. La charpente de fer qui portait les molettes avait
flechi, enfoncee a moitie dans la fosse; une cage etait restee pendue,
un bout de cable arrache flottait; puis, il y avait une bouillie de
berlines, de dalles de fonte, d'echelles. Par un hasard, la
lampisterie, demeuree intacte, montrait a gauche les rangees claires
de ses petites lampes. Et, au fond de sa chambre eventree, on
apercevait la machine, assise carrement sur son massif de maconnerie:
les cuivres luisaient, les gros membres d'acier avaient un air de
muscles indestructibles, l'enorme bielle, repliee en l'air,
ressemblait au puissant genou d'un geant, couche et tranquille dans sa
force.

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