A / B / C / D / E /  F / G / H / I / J /  K / L / M / N / O /  P / R / S / T / UV / W / Z

Annual Bibliography of Commonwealth Literature 2007
This paper argues that discourses of love in Ghanaian market literature for youth offer a view into complex negotiations of agency and empowerment. Drawing on Deborah Durham's notion of youth as "social `shifters'" and Francis Nyamnjoh's conception of the "interconnectedness" of agency, I take Ghanaian market literature as one specific case of how African literature for youth foregrounds questions of continuity and change as African societies enter into increasingly complex global relations. In this literature for youth, received notions of love, often constructed out of impressions from American pop and hip hop music, carry new notions of agency that compete with existing "domesticated" forms. Authors like Ike Tandoh and Evelyn Tay employ discourses of love to offer youth alternative avenues for empowerment in a context of socio-economic disenfranchizement. In a creative process of "straddling", this writing both reveals and reproduces the contradictions that obtain in youth configurations of agency.

Germinal

E >> Emile Zola >> Germinal

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Etienne n'avait pas ete tue. Il attendait toujours, pres de Catherine
tombee de fatigue et d'angoisse, lorsqu'une voix vibrante le fit
tressaillir. C'etait l'abbe Ranvier, qui revenait de dire sa messe,
et qui, les deux bras en l'air, dans une fureur de prophete, appelait
sur les assassins la colere de Dieu. Il annoncait l'ere de justice,
la prochaine extermination de la bourgeoisie par le feu du ciel,
puisqu'elle mettait le comble a ses crimes en faisant massacrer les
travailleurs et les desherites de ce monde.



Septieme partie



I


Les coups de feu de Montsou avaient retenti jusqu'a Paris, en un
formidable echo. Depuis quatre jours, tous les journaux de
l'opposition s'indignaient, etalaient en premiere page des recits
atroces: vingt-cinq blesses, quatorze morts, dont deux enfants et
trois femmes; et il y avait encore les prisonniers, Levaque etait
devenu une sorte de heros, on lui pretait une reponse au juge
d'instruction, d'une grandeur antique. L'empire, atteint en pleine
chair par ces quelques balles, affectait le calme de la
toute-puissance, sans se rendre compte lui-meme de la gravite de sa
blessure. C'etait simplement une collision regrettable, quelque chose
de perdu, la-bas, dans le pays noir, tres loin du pave parisien qui
faisait l'opinion. On oublierait vite, la Compagnie avait recu
l'ordre officieux d'etouffer l'affaire et d'en finir avec cette greve,
dont la duree irritante tournait au peril social.

Aussi, des le mercredi matin, vit-on debarquer a Montsou trois des
regisseurs. La petite ville, qui n'avait ose jusque-la se rejouir du
massacre, le coeur malade, respira et gouta la joie d'etre enfin
sauvee. Justement, le temps s'etait mis au beau, un clair soleil, un
de ces premiers soleils de fevrier dont la tiedeur verdit les pointes
des lilas. On avait rabattu toutes les persiennes de la Regie, le
vaste batiment semblait revivre; et les meilleurs bruits en sortaient,
on disait ces messieurs tres affectes par la catastrophe, accourus
pour ouvrir des bras paternels aux egares des corons. Maintenant que
le coup se trouvait porte, plus fort sans doute qu'ils ne l'eussent
voulu, ils se prodiguaient dans leur besogne de sauveurs, ils
decretaient des mesures tardives et excellentes. D'abord, ils
congedierent les Borains, en menant grand tapage de cette concession
extreme a leurs ouvriers. Puis, ils firent cesser l'occupation
militaire des fosses, que les grevistes ecrases ne menacaient plus.
Ce furent eux encore qui obtinrent le silence, au sujet de la
sentinelle du Voreux disparue: on avait fouille le pays sans retrouver
ni le fusil ni le cadavre, on se decida a porter le soldat deserteur,
bien qu'on eut le soupcon d'un crime. En toutes choses, ils
s'efforcerent ainsi d'attenuer les evenements, tremblant de la peur du
lendemain, jugeant dangereux d'avouer l'irresistible sauvagerie d'une
foule, lachee au travers des charpentes caduques du vieux monde. Et,
d'ailleurs, ce travail de conciliation ne les empechait pas de
conduire a bien les affaires purement administratives; car on avait vu
Deneulin retourner a la Regie, ou il se rencontrait avec M. Hennebeau.
Les pourparlers continuaient pour l'achat de Vandame, on assurait
qu'il allait accepter les offres de ces messieurs.

Mais ce qui remua particulierement le pays, ce furent de grandes
affiches jaunes que les regisseurs firent coller a profusion sur les
murs. On y lisait ces quelques lignes, en tres gros caracteres:
<avez vu ces jours derniers les tristes effets privent de leurs moyens
d'existence les ouvriers sages et de bonne volonte. Nous rouvrirons
donc toutes les fosses lundi matin, et lorsque le travail sera repris,
nous examinerons avec soin et bienveillance les situations qu'il
pourrait y avoir lieu d'ameliorer. Nous ferons enfin tout ce qu'il
sera juste et possible de faire.>> En une matinee, les dix mille
charbonniers defilerent devant ces affiches. Pas un ne parlait,
beaucoup hochaient la tete, d'autres s'en allaient de leur pas
trainard, sans qu'un pli de leur visage immobile eut bouge.

Jusque-la, le coron des Deux-Cent-Quarante s'etait obstine dans sa
resistance farouche. Il semblait que le sang des camarades qui avait
rougi la boue de la fosse en barrait le chemin aux autres. Une
dizaine a peine etaient redescendus, Pierron et des cafards de son
espece, qu'on regardait partir et rentrer d'un air sombre, sans un
geste ni une menace. Aussi une sourde mefiance accueillit-elle
l'affiche, collee sur l'eglise. On ne parlait pas des livrets rendus
la-dedans: est-ce que la Compagnie refusait de les reprendre? et la
peur des represailles, l'idee fraternelle de protester contre le
renvoi des plus compromis, les faisaient tous s'enteter encore.
C'etait louche, il fallait voir, on retournerait au puits, quand ces
messieurs voudraient bien s'expliquer franchement. Un silence
ecrasait les maisons basses, la faim elle-meme n'etait plus rien, tous
pouvaient mourir, depuis que la mort violente avait passe sur les
toits.

Mais une maison parmi les autres, celle des Maheu, restait surtout
noire et muette, dans l'accablement de son deuil. Depuis qu'elle
avait accompagne son homme au cimetiere, la Maheude ne desserrait pas
les dents. Apres la bataille, elle avait laisse Etienne ramener chez
eux Catherine, boueuse, a demi morte; et, comme elle la deshabillait
devant le jeune homme, pour la coucher, elle s'etait imaginee un
instant que sa fille, elle aussi, lui revenait avec une balle au
ventre, car la chemise avait de larges taches de sang. Mais elle
comprit bientot, c'etait le flot de la puberte qui crevait enfin, dans
la secousse de cette journee abominable. Ah! une chance encore, cette
blessure! un beau cadeau, de pouvoir faire des enfants, que les
gendarmes, ensuite, egorgeraient! Et elle n'adressait pas la parole a
Catherine, pas plus d'ailleurs qu'elle ne parlait a Etienne. Celui-ci
couchait avec Jeanlin, au risque d'etre arrete, saisi d'une telle
repugnance a l'idee de retourner dans les tenebres de Requillart,
qu'il preferait la prison: un frisson le secouait, l'horreur de la
nuit apres toutes ces morts, la peur inavouee du petit soldat qui
dormait la-bas, sous les roches. D'ailleurs, il revait de la prison
comme d'un refuge, au milieu du tourment de sa defaite; mais on ne
l'inquietait meme pas, il trainait des heures miserables, ne sachant a
quoi fatiguer son corps. Parfois, seulement, la Maheude les regardait
tous les deux, lui et sa fille, d'un air de rancune, en ayant l'air de
leur demander ce qu'ils faisaient chez elle.

De nouveau, on ronflait tous en tas, le pere Bonnemort occupait
l'ancien lit des deux mioches, qui dormaient avec Catherine,
maintenant que la pauvre Alzire n'enfoncait plus sa bosse dans les
cotes de sa grande soeur. C'etait en se couchant que la mere sentait
le vide de la maison, au froid de son lit devenu trop large.
Vainement elle prenait Estelle pour combler le trou, ca ne remplacait
pas son homme; et elle pleurait sans bruit pendant des heures. Puis,
les journees recommencaient a couler comme auparavant: toujours pas de
pain, sans qu'on eut pourtant la chance de crever une bonne fois; des
choses ramassees a droite et a gauche, qui rendaient aux miserables le
mauvais service de les faire durer. Il n'y avait rien de change dans
l'existence, il n'y avait que son homme de moins.

L'apres-midi du cinquieme jour, Etienne, que la vue de cette femme
silencieuse desesperait, quitta la salle et marcha lentement, le long
de la rue pavee du coron. L'inaction, qui lui pesait, le poussait a
de continuelles promenades, les bras ballants, la tete basse, torture
par la meme pensee. Il pietinait ainsi depuis une demi-heure,
lorsqu'il sentit, a un redoublement de son malaise, que les camarades
se mettaient sur les portes pour le voir. Le peu qui restait de sa
popularite s'en etait alle au vent de la fusillade, il ne passait plus
sans rencontrer des regards dont la flamme le suivait. Quand il leva
la tete, des hommes menacants etaient la, des femmes ecartaient les
petits rideaux des fenetres; et, sous l'accusation muette encore, sous
la colere contenue de ces grands yeux, elargis par la faim et les
larmes, il devenait maladroit, il ne savait plus marcher. Toujours,
derriere lui, le sourd reproche augmentait. Une telle crainte le prit
d'entendre le coron entier sortir pour lui crier sa misere, qu'il
rentra, fremissant.

Mais, chez les Maheu, la scene qui l'attendait acheva de le
bouleverser. Le vieux Bonnemort etait pres de la cheminee froide,
cloue sur sa chaise, depuis que deux voisins, le jour de la tuerie,
l'avaient trouve par terre, sa canne en morceaux, abattu comme un
vieil arbre foudroye. Et, pendant que Lenore et Henri, pour amuser
leur faim, grattaient avec un bruit assourdissant une vieille
casserole, ou des choux avaient bouilli la veille, la Maheude toute
droite, apres avoir pose Estelle sur la table, menacait du poing
Catherine.

--Repete un peu, nom de Dieu! repete ce que tu viens de dire!

Catherine avait dit son intention de retourner au Voreux. L'idee de
ne pas gagner son pain, d'etre ainsi toleree chez sa mere, comme une
bete encombrante et inutile, lui devenait chaque jour plus
intolerable; et, sans la peur de recevoir quelque mauvais coup de
Chaval, elle serait redescendue des le mardi. Elle reprit en
begayant:

--Qu'est-ce que tu veux? on ne peut pas vivre sans rien faire. Nous
aurions du pain au moins.

La Maheude l'interrompit.

--Ecoute, le premier de vous autres qui travaille, je l'etrangle...
Ah! non, ce serait trop fort, de tuer le pere et de continuer ensuite
a exploiter les enfants! En voila assez, j'aime mieux vous voir tous
emporter entre quatre planches, comme celui qui est parti deja.

Et, furieusement, son long silence creva en un flot de paroles. Une
belle avance, ce que lui apporterait Catherine! a peine trente sous,
auxquels on pouvait ajouter vingt sous, si les chefs voulaient bien
trouver une besogne pour ce bandit de Jeanlin. Cinquante sous, et
sept bouches a nourrir! Les mioches n'etaient bons qu'a engloutir de
la soupe. Quant au grand-pere, il devait s'etre casse quelque chose
dans la cervelle, en tombant, car il semblait imbecile; a moins qu'il
n'eut les sangs tournes, d'avoir vu les soldats tirer sur les
camarades.

--N'est-ce pas? vieux, ils ont acheve de vous demolir. Vous avez beau
avoir la poigne encore solide, vous etes fichu.

Bonnemort la regardait de ses yeux eteints, sans comprendre. Il
restait des heures le regard fixe, il n'avait plus que l'intelligence
de cracher dans un plat rempli de cendre, qu'on mettait a cote de lui,
par proprete.

--Et ils n'ont pas regle sa pension, poursuivit-elle, et je suis
certaine qu'ils la refuseront, a cause de nos idees... Non! je vous
dis qu'en voila de trop, avec ces gens de malheur!

--Cependant, hasarda Catherine, ils promettent sur l'affiche...

--Veux-tu bien me foutre la paix, avec ton affiche!... Encore de la
glu pour nous prendre et nous manger. Ils peuvent faire les gentils,
a present qu'ils nous ont troue la peau.

--Mais, alors, maman, ou irons-nous? On ne nous gardera pas au coron,
bien sur.

La Maheude eut un geste vague et terrible. Ou ils iraient? elle n'en
savait rien, elle evitait d'y songer, ca la rendait folle. Ils
iraient ailleurs, quelque part. Et, comme le bruit de la casserole
devenait insupportable, elle tomba sur Lenore et Henri, les gifla.
Une chute d'Estelle, qui s'etait trainee a quatre pattes, augmenta le
vacarme. La mere la calma d'une bourrade: quelle bonne affaire, si
elle s'etait tuee du coup! Elle parla d'Alzire, elle souhaitait aux
autres la chance de celle-la. Puis, brusquement, elle eclata en gros
sanglots, la tete contre le mur.

Etienne, debout, n'avait ose intervenir. Il ne comptait plus dans la
maison, les enfants eux-memes se reculaient de lui, avec defiance.
Mais les larmes de cette malheureuse lui retournaient le coeur, il
murmura:

--Voyons, voyons, du courage! on tachera de s'en tirer.

Elle ne parut pas l'entendre, elle se plaignait maintenant, d'une
plainte basse et continue.

--Ah! misere, est-ce possible? Ca marchait encore, avant ces horreurs.
On mangeait son pain sec, mais on etait tous ensemble... Et que
s'est-il donc passe, mon Dieu! qu'est-ce que nous avons donc fait,
pour que nous soyons dans un pareil chagrin, les uns sous la terre,
les autres a n'avoir plus que l'envie d'y etre?... C'est bien vrai
qu'on nous attelait comme des chevaux a la besogne, et ce n'etait
guere juste, dans le partage, d'attraper les coups de baton,
d'arrondir toujours la fortune des riches, sans esperer jamais gouter
aux bonnes choses. Le plaisir de vivre s'en va, lorsque l'espoir s'en
est alle. Oui, ca ne pouvait durer davantage, il fallait respirer un
peu... Si l'on avait su pourtant! Est-ce possible, de s'etre rendu si
malheureux a vouloir la justice!

Des soupirs lui gonflaient la gorge, sa voix s'etranglait dans une
tristesse immense.

--Puis, des malins sont toujours la, pour vous promettre que ca peut
s'arranger, si l'on s'en donne seulement la peine... On se monte la
tete, on souffre tellement de ce qui existe, qu'on demande ce qui
n'existe pas. Moi je revassais deja comme une bete, je voyais une vie
de bonne amitie avec tout le monde, j'etais partie en l'air, ma
parole! dans les nuages. Et l'on se casse les reins, en retombant
dans la crotte... Ce n'etait pas vrai, il n'y avait rien la-bas des
choses qu'on s'imaginait voir. Ce qu'il y avait, c'etait encore de la
misere, ah! de la misere tant qu'on en veut, et des coups de fusil
par-dessus le marche!

Etienne ecoutait cette lamentation dont chaque larme lui donnait un
remords. Il ne savait que dire pour calmer la Maheude, toute brisee
de sa terrible chute, du haut de l'ideal. Elle etait revenue au
milieu de la piece, elle le regardait, maintenant; et, le tutoyant,
dans un dernier cri de rage:

--Et toi, est-ce que tu parles aussi de retourner a la fosse, apres
nous avoir tous foutus dedans?... Je ne te reproche rien. Seulement,
si j'etais a ta place, moi, je serais deja morte de chagrin, d'avoir
fait tant de mal aux camarades.

Il voulut repondre, puis il eut un haussement d'epaules desespere: a
quoi bon donner des explications, qu'elle ne comprendrait pas, dans sa
douleur? Et, souffrant trop, il s'en alla, il reprit dehors sa marche
eperdue.

La encore, il retrouva le coron qui semblait l'attendre, les hommes
sur les portes, les femmes aux fenetres. Des qu'il parut, des
grognements coururent, la foule augmenta. Un souffle de commerages
s'enflait depuis quatre jours, eclatait en une malediction
universelle. Des poings se tendaient vers lui, des meres le
montraient a leurs garcons d'un geste de rancune, des vieux
crachaient, en le regardant. C'etait le revirement des lendemains de
defaite, le revers fatal de la popularite, une execration qui
s'exasperait de toutes les souffrances endurees sans resultat. Il
payait pour la faim et la mort.

Zacharie, qui arrivait avec Philomene, bouscula Etienne, comme
celui-ci sortait. Et il ricana, mechamment.

--Tiens! il engraisse, ca nourrit donc la peau des autres!

Deja, la Levaque s'etait avancee sur sa porte, en compagnie de
Bouteloup. Elle parla de Bebert, son gamin tue d'une balle, elle
cria:

--Oui, il y a des laches qui font massacrer les enfants. Qu'il aille
chercher le mien dans la terre, s'il veut me le rendre!

Elle oubliait son homme prisonnier, le menage ne chomait pas, puisque
Bouteloup restait. Pourtant, l'idee lui en revint, elle continua
d'une voix aigue:

--Va donc! ce sont les coquins qui se promenent, quand les braves gens
sont a l'ombre!

Etienne, pour l'eviter, etait tombe sur la Pierronne, accourue au
travers des jardins. Celle-ci avait accueilli comme une delivrance la
mort de sa mere, dont les violences menacaient de les faire pendre; et
elle ne pleurait guere non plus la petite de Pierron, cette
gourgandine de Lydie, un vrai debarras. Mais elle se mettait avec les
voisines, dans l'idee de se reconcilier.

--Et ma mere, dis? et la fillette? On t'a vu, tu te cachais derriere
elles, quand elles ont gobe du plomb a ta place!

Quoi faire? etrangler la Pierronne et les autres, se battre contre le
coron? Etienne en eut un instant l'envie. Le sang grondait dans sa
tete, il traitait maintenant les camarades de brutes, il s'irritait de
les voir inintelligents et barbares, au point de s'en prendre a lui de
la logique des faits. Etait-ce bete! Un degout lui venait de son
impuissance a les dompter de nouveau; et il se contenta de hater le
pas, comme sourd aux injures. Bientot, ce fut une fuite, chaque
maison le huait au passage, on s'acharnait sur ses talons, tout un
peuple le maudissait d'une voix peu a peu tonnante, dans le
debordement de la haine. C'etait lui, l'exploiteur, l'assassin, la
cause unique de leur malheur. Il sortit du coron, bleme, affole,
galopant, avec cette bande hurlante derriere son dos. Enfin, sur la
route, beaucoup le lacherent; mais quelques-uns s'entetaient, lorsque,
au bas de la pente, devant l'Avantage, il rencontra un autre groupe,
qui sortait du Voreux.

Le vieux Mouque et Chaval etaient la. Depuis la mort de la Mouquette,
sa fille, et de son garcon, Mouquet, le vieux continuait son service
de palefrenier, sans un mot de regret ni de plainte. Brusquement,
quand il apercut Etienne, une fureur le secoua, et des larmes
creverent de ses yeux, et une debacle de gros mots jaillit de sa
bouche noire et saignante, a force de chiquer.

--Salaud! cochon! espece de mufle!... Attends, tu as mes pauvres
bougres d'enfants a me payer, il faut que tu y passes!

Il ramassa une brique, la cassa, en lanca les deux morceaux.

--Oui, oui, nettoyons-le! cria Chaval, qui ricanait, tres excite, ravi
de cette vengeance. Chacun son tour... Te voila colle au mur, sale
crapule!

Et lui aussi se rua sur Etienne, a coups de pierres. Une clameur
sauvage s'elevait, tous prirent des briques, les casserent, les
jeterent, pour l'eventrer, comme ils avaient voulu eventrer les
soldats. Etourdi, il ne fuyait plus, il leur faisait face, cherchant
a les calmer avec des phrases. Ses anciens discours, si chaudement
acclames jadis, lui remontaient aux levres. Il repetait les mots dont
il les avait grises, a l'epoque ou il les tenait dans sa main, ainsi
qu'un troupeau fidele; mais sa puissance etait morte, des pierres
seules lui repondaient; et il venait d'etre meurtri au bras gauche, il
reculait, en grand peril, lorsqu'il se trouva traque contre la facade
de l'Avantage.

Depuis un instant, Rasseneur etait sur sa porte.

--Entre, dit-il simplement.

Etienne hesitait, cela l'etouffait, de se refugier la.

--Entre donc, je vais leur parler.

Il se resigna, il se cacha au fond de la salle, pendant que le
cabaretier bouchait la porte de ses larges epaules.

--Voyons, mes amis, soyez raisonnables... Vous savez bien que je ne
vous ai jamais trompes, moi. Toujours j'ai ete pour le calme, et si
vous m'aviez ecoute, vous n'en seriez pas, a coup sur, ou vous en
etes.

Dodelinant des epaules et du ventre, il continua longuement, il laissa
couler son eloquence facile, d'une douceur apaisante d'eau tiede. Et
tout son succes d'autrefois lui revenait, il reconquerait sa
popularite sans effort, naturellement, comme si les camarades ne
l'avaient pas hue et traite de lache, un mois plus tot. Des voix
l'approuvaient: tres bien! on etait avec lui! voila comment il fallait
parler! Un tonnerre d'applaudissements eclata.

En arriere, Etienne defaillait, le coeur noye d'amertume. Il se
rappelait la prediction de Rasseneur, dans la foret, lorsque celui-ci
l'avait menace de l'ingratitude des foules. Quelle brutalite
imbecile! quel oubli abominable des services rendus! C'etait une
force aveugle qui se devorait constamment elle-meme. Et, sous sa
colere a voir ces brutes gater leur cause, il y avait le desespoir de
son propre ecroulement, de la fin tragique de son ambition. Eh quoi!
etait-ce fini deja? Il se souvenait d'avoir, sous les hetres, entendu
trois mille poitrines battre a l'echo de la sienne. Ce jour-la, il
avait tenu sa popularite dans ses deux mains, ce peuple lui
appartenait, il s'en etait senti le maitre. Des reves fous le
grisaient alors: Montsou a ses pieds, Paris la-bas, depute peut-etre,
foudroyant les bourgeois d'un discours, le premier discours prononce
par un ouvrier a la tribune d'un parlement. Et c'etait fini! il
s'eveillait miserable et deteste, son peuple venait de le reconduire a
coups de briques.

La voix de Rasseneur s'eleva.

--Jamais la violence n'a reussi, on ne peut pas refaire le monde en un
jour. Ceux qui vous ont promis de tout changer d'un coup, sont des
farceurs ou des coquins!

--Bravo! bravo! cria la foule.

Qui donc etait le coupable? et cette question qu'Etienne se posait,
achevait de l'accabler. En verite, etait-ce sa faute, ce malheur dont
il saignait lui-meme, la misere des uns, l'egorgement des autres, ces
femmes, ces enfants, amaigris et sans pain? Il avait eu cette vision
lamentable, un soir, avant les catastrophes. Mais deja une force le
soulevait, il se trouvait emporte avec les camarades. Jamais,
d'ailleurs, il ne les avait diriges, c'etaient eux qui le menaient,
qui l'obligeaient a faire des choses qu'il n'aurait pas faites, sans
le branle de cette cohue poussant derriere lui. A chaque violence, il
etait reste dans la stupeur des evenements, car il n'en avait prevu ni
voulu aucun. Pouvait-il s'attendre, par exemple, a ce que ses fideles
du coron le lapideraient un jour? Ces enrages-la mentaient, quand ils
l'accusaient de leur avoir promis une existence de mangeaille et de
paresse. Et, dans cette justification, dans les raisonnements dont il
essayait de combattre ses remords, s'agitait la sourde inquietude de
ne pas s'etre montre a la hauteur de sa tache, ce doute du demi-savant
qui le tracassait toujours. Mais il se sentait a bout de courage, il
n'etait meme plus de coeur avec les camarades, il avait peur d'eux, de
cette masse enorme, aveugle et irresistible du peuple, passant comme
une force de la nature, balayant tout, en dehors des regles et des
theories. Une repugnance l'en avait detache peu a peu, le malaise de
ses gouts affines, la montee lente de tout son etre vers une classe
superieure.

A ce moment, la voix de Rasseneur se perdit au milieu de vociferations
enthousiastes.

--Vive Rasseneur! il n'y a que lui, bravo, bravo!

Le cabaretier referma la porte, pendant que la bande se dispersait; et
les deux hommes se regarderent en silence. Tous deux hausserent les
epaules. Ils finirent par boire une chope ensemble.

Ce meme jour, il y eut un grand diner a la Piolaine, ou l'on fetait
les fiancailles de Negrel et de Cecile. Les Gregoire, depuis la
veille, faisaient cirer la salle a manger et epousseter le salon.
Melanie regnait dans la cuisine, surveillant les rotis, tournant les
sauces, dont l'odeur montait jusque dans les greniers. On avait
decide que le cocher Francis aiderait Honorine a servir. La
jardiniere devait laver la vaisselle, le jardinier ouvrirait la
grille. Jamais un tel gala n'avait mis en l'air la grande maison
patriarcale et cossue.

Tout se passa le mieux du monde. Madame Hennebeau se montra charmante
pour Cecile, et elle sourit a Negrel, lorsque le notaire de Montsou,
galamment, proposa de boire au bonheur du futur menage. M. Hennebeau
fut aussi tres aimable. Son air riant frappa les convives, le bruit
courait que, rentre en faveur pres de la Regie, il serait bientot fait
officier de la Legion d'honneur, pour la facon energique dont il avait
dompte la greve. On evitait de parler des derniers evenements, mais
il y avait du triomphe dans la joie generale, le diner tournait a la
celebration officielle d'une victoire. Enfin, on etait donc delivre,
on recommencait a manger et a dormir en paix! Une allusion fut
discretement faite aux morts dont la boue du Voreux avait a peine bu
le sang: c'etait une lecon necessaire, et tous s'attendrirent, quand
les Gregoire ajouterent que, maintenant, le devoir de chacun etait
d'aller panser les plaies, dans les corons. Eux, avaient repris leur
placidite bienveillante, excusant leurs braves mineurs, les voyant
deja, au fond des fosses, donner le bon exemple d'une resignation
seculaire. Les notables de Montsou, qui ne tremblaient plus,
convinrent que la question du salariat demandait a etre etudiee
prudemment. Au roti, la victoire devint complete, lorsque
M. Hennebeau lut une lettre de l'eveque, ou celui-ci annoncait le
deplacement de l'abbe Ranvier. Toute la bourgeoisie de la province
commentait avec passion l'histoire de ce pretre, qui traitait les
soldats d'assassins. Et le notaire, comme le dessert paraissait, se
posa tres resolument en libre penseur.

Deneulin etait la, avec ses deux filles. Au milieu de cette
allegresse, il s'efforcait de cacher la melancolie de sa ruine. Le
matin meme, il avait signe la vente de sa concession de Vandame a la
Compagnie de Montsou. Accule, egorge, il s'etait soumis aux exigences
des regisseurs, leur lachant enfin cette proie guettee si longtemps,
leur tirant a peine l'argent necessaire pour payer ses creanciers.
Meme il avait accepte, au dernier moment, comme une chance heureuse,
leur offre de le garder a titre d'ingenieur divisionnaire, resigne a
surveiller ainsi, en simple salarie, cette fosse ou il avait englouti
sa fortune. C'etait le glas des petites entreprises personnelles, la
disparition prochaine des patrons, manges un a un par l'ogre sans
cesse affame du capital, noyes dans le flot montant des grandes
Compagnies. Lui seul payait les frais de la greve, il sentait bien
qu'on buvait a son desastre, en buvant a la rosette de M. Hennebeau;
et il ne se consolait un peu que devant la belle cranerie de Lucie et
de Jeanne, charmantes dans leurs toilettes retapees, riant a la
debacle, en jolies filles garconnieres, dedaigneuses de l'argent.

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