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Annual Bibliography of Commonwealth Literature 2007
This paper argues that discourses of love in Ghanaian market literature for youth offer a view into complex negotiations of agency and empowerment. Drawing on Deborah Durham's notion of youth as "social `shifters'" and Francis Nyamnjoh's conception of the "interconnectedness" of agency, I take Ghanaian market literature as one specific case of how African literature for youth foregrounds questions of continuity and change as African societies enter into increasingly complex global relations. In this literature for youth, received notions of love, often constructed out of impressions from American pop and hip hop music, carry new notions of agency that compete with existing "domesticated" forms. Authors like Ike Tandoh and Evelyn Tay employ discourses of love to offer youth alternative avenues for empowerment in a context of socio-economic disenfranchizement. In a creative process of "straddling", this writing both reveals and reproduces the contradictions that obtain in youth configurations of agency.
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Germinal
E >> Emile Zola >> Germinal Pages: 1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | 10 | 11 | 12 | 13 | 14 | 15 | 16 | 17 | 18 | 19 | 20 | 21 | 22 | 23 | 24 | 25 | 26 | 27 | 28 | 29 | 30 | 31 | 32 | 33 | 34 | 35 | 36 | 37 | 38 | 39 | 40 | 41
--C'est Trompette, n'est-ce pas? c'est Trompette.
C'etait Trompette, en effet. Depuis sa descente, jamais il n'avait pu
s'acclimater. Il restait morne, sans gout a la besogne, comme torture
du regret de la lumiere. Vainement, Bataille, le doyen de la mine, le
frottait amicalement de ses cotes, lui mordillait le cou, pour lui
donner un peu de la resignation de ses dix annees de fond. Ces
caresses redoublaient sa melancolie, son poil fremissait sous les
confidences du camarade vieilli dans les tenebres; et tous deux,
chaque fois qu'ils se rencontraient et qu'ils s'ebrouaient ensemble,
avaient l'air de se lamenter, le vieux d'en etre a ne plus se
souvenir, le jeune de ne pouvoir oublier. A l'ecurie, voisins de
mangeoire, ils vivaient la tete basse, se soufflant aux naseaux,
echangeant leur continuel reve du jour, des visions d'herbes vertes,
de routes blanches, de clartes jaunes, a l'infini. Puis, quand
Trompette, trempe de sueur, avait agonise sur sa litiere, Bataille
s'etait mis a le flairer desesperement, avec des reniflements courts,
pareils a des sanglots. Il le sentait devenir froid, la mine lui
prenait sa joie derniere, cet ami tombe d'en haut, frais de bonnes
odeurs, qui lui rappelaient sa jeunesse au plein air. Et il avait
casse sa longe, hennissant de peur, lorsqu'il s'etait apercu que
l'autre ne remuait plus.
Mouque, du reste, avertissait depuis huit jours le maitre-porion.
Mais on s'inquietait bien d'un cheval malade, en ce moment-la! Ces
messieurs n'aimaient guere deplacer les chevaux. Maintenant, il
fallait pourtant se decider a le sortir. La veille, le palefrenier
avait passe une heure avec deux hommes, ficelant Trompette. On attela
Bataille, pour l'amener jusqu'au puits. Lentement, le vieux cheval
tirait, trainait le camarade mort, par une galerie si etroite, qu'il
devait donner des secousses, au risque de l'ecorcher; et, harasse, il
branlait la tete, en ecoutant le long frolement de cette masse
attendue chez l'equarrisseur. A l'accrochage, quand on l'eut detele,
il suivit de son oeil morne les preparatifs de la remonte, le corps
pousse sur des traverses, au-dessus du puisard, le filet attache sous
une cage. Enfin, les chargeurs sonnerent a la viande, il leva le cou
pour le regarder partir, d'abord doucement, puis tout de suite noye de
tenebres, envole a jamais en haut de ce trou noir. Et il demeurait le
cou allonge, sa memoire vacillante de bete se souvenait peut-etre des
choses de la terre. Mais c'etait fini, le camarade ne verrait plus
rien, lui-meme serait ainsi ficele en un paquet pitoyable, le jour ou
il remonterait par la. Ses pattes se mirent a trembler, le grand air
qui venait des campagnes lointaines l'etouffait; et il etait comme
ivre, quand il rentra pesamment a l'ecurie.
Sur le carreau, les charbonniers restaient sombres, devant le cadavre
de Trompette. Une femme dit a demi-voix:
--Encore un homme, ca descend si ca veut!
Mais un nouveau flot arrivait du coron, et Levaque qui marchait en
tete, suivi de la Levaque et de Bouteloup, criait:
--A mort, les Borains! pas d'etrangers chez nous! a mort! a mort!
Tous se ruaient, il fallut qu'Etienne les arretat. Il s'etait
approche du capitaine, un grand jeune homme mince, de vingt-huit ans a
peine, a la face desesperee et resolue; et il lui expliquait les
choses, il tachait de le gagner, guettant l'effet de ses paroles. A
quoi bon risquer un massacre inutile? est-ce que la justice ne se
trouvait pas du cote des mineurs? On etait tous freres, on devait
s'entendre. Au mot de republique, le capitaine avait eu un geste
nerveux. Il gardait une raideur militaire, il dit brusquement:
--Au large! ne me forcez pas a faire mon devoir.
Trois fois, Etienne recommenca. Derriere lui, les camarades
grondaient. Le bruit courait que M. Hennebeau etait a la fosse, et on
parlait de le descendre par le cou, pour voir s'il abattrait son
charbon lui-meme. Mais c'etait un faux bruit, il n'y avait la que
Negrel et Dansaert, qui tous deux se montrerent un instant a une
fenetre de la recette: le maitre-porion se tenait en arriere,
decontenance depuis son aventure avec la Pierronne; tandis que
l'ingenieur, bravement, promenait sur la foule ses petits yeux vifs,
souriant du mepris goguenard dont il enveloppait les hommes et les
choses. Des huees s'eleverent, ils disparurent. Et, a leur place, on
ne vit plus que la face blonde de Souvarine. Il etait justement de
service, il n'avait pas quitte sa machine un seul jour, depuis le
commencement de la greve, ne parlant plus, absorbe peu a peu dans une
idee fixe, dont le clou d'acier semblait luire au fond de ses yeux
pales.
--Au large! repeta tres haut le capitaine. Je n'ai rien a entendre,
j'ai l'ordre de garder le puits, je le garderai... Et ne vous poussez
pas sur mes hommes, ou je saurai vous faire reculer.
Malgre sa voix ferme, une inquietude croissante le palissait, a la vue
du flot toujours montant des mineurs. On devait le relever a midi;
mais, craignant de ne pouvoir tenir jusque-la, il venait d'envoyer a
Montsou un galibot de la fosse, pour demander du renfort.
Des vociferations lui avaient repondu.
--A mort les etrangers! a mort les Borains!... Nous voulons etre les
maitres chez nous!
Etienne recula, desole. C'etait la fin, il n'y avait plus qu'a se
battre et a mourir. Et il cessa de retenir les camarades, la bande
roula jusqu'a la petite troupe. Ils etaient pres de quatre cents, les
corons du voisinage se vidaient, arrivaient au pas de course. Tous
jetaient le meme cri, Maheu et Levaque disaient furieusement aux
soldats:
--Allez-vous-en! nous n'avons rien contre vous, allez-vous-en!
--Ca ne vous regarde pas, reprenait la Maheude. Laissez-nous faire
nos affaires.
Et, derriere elle, la Levaque ajoutait, plus violente:
--Est-ce qu'il faudra vous manger pour passer? On vous prie de foutre
le camp!
Meme on entendit la voix grele de Lydie, qui s'etait fourree au plus
epais avec Bebert, dire sur un ton aigu:
--En voila des andouilles de lignards!
Catherine, a quelques pas, regardait, ecoutait, l'air hebete par ces
nouvelles violences, au milieu desquelles le mauvais sort la faisait
tomber. Est-ce qu'elle ne souffrait pas trop deja? quelle faute
avait-elle donc commise, pour que le malheur ne lui laissat pas de
repos? La veille encore, elle ne comprenait rien aux coleres de la
greve, elle pensait que, lorsqu'on a sa part de gifles, il est inutile
d'en chercher davantage; et, a cette heure, son coeur se gonflait d'un
besoin de haine, elle se souvenait de ce qu'Etienne racontait
autrefois a la veillee, elle tachait d'entendre ce qu'il disait
maintenant aux soldats. Il les traitait de camarades, il leur
rappelait qu'ils etaient du peuple eux aussi, qu'ils devaient etre
avec le peuple, contre les exploiteurs de la misere.
Mais il y eut dans la foule une longue secousse, et une vieille femme
deboula. C'etait la Brule, effrayante de maigreur, le cou et les bras
a l'air, accourue d'un tel galop, que des meches de cheveux gris
l'aveuglaient.
--Ah! nom de Dieu, j'en suis! balbutiait-elle, l'haleine coupee. Ce
vendu de Pierron qui m'avait enfermee dans la cave!
Et, sans attendre, elle tomba sur l'armee, la bouche noire, vomissant
l'injure.
--Tas de canailles! tas de crapules! ca leche les bottes de ses
superieurs, ca n'a de courage que contre le pauvre monde!
Alors, les autres se joignirent a elle, ce furent des bordees
d'insultes. Quelques-uns criaient encore: < puits l'officier!>> Mais bientot il n'y eut plus qu'une clameur: <les pantalons rouges!>> Ces hommes qui avaient ecoute, impassibles,
d'un visage immobile et muet, les appels a la fraternite, les
tentatives amicales d'embauchage, gardaient la meme raideur passive,
sous cette grele de gros mots. Derriere eux, le capitaine avait tire
son epee; et, comme la foule les serrait de plus en plus, menacant de
les ecraser contre le mur, il leur commanda de croiser la baionnette.
Ils obeirent, une double rangee de pointes d'acier s'abattit devant
les poitrines des grevistes.
--Ah! les jean-foutre! hurla la Brule, en reculant.
Deja, tous revenaient, dans un mepris exalte de la mort. Des femmes
se precipitaient, la Maheude et la Levaque clamaient:
--Tuez-nous, tuez-nous donc! Nous voulons nos droits.
Levaque, au risque de se couper, avait saisi a pleines mains un paquet
de baionnettes, trois baionnettes, qu'il secouait, qu'il tirait a lui,
pour les arracher; et il les tordait, dans les forces decuplees de sa
colere, tandis que Bouteloup, a l'ecart, ennuye d'avoir suivi le
camarade, le regardait faire tranquillement.
--Allez-y, pour voir, repetait Maheu, allez-y un peu, si vous etes de
bons bougres!
Et il ouvrait sa veste, et il ecartait sa chemise, etalant sa poitrine
nue, sa chair velue et tatouee de charbon. Il se poussait sur les
pointes, il les obligeait a reculer, terrible d'insolence et de
bravoure. Une d'elles l'avait pique au sein, il en etait comme fou et
s'efforcait qu'elle entrat davantage, pour entendre craquer ses cotes.
--Laches, vous n'osez pas... Il y en a dix mille derriere nous. Oui,
vous pouvez nous tuer, il y en aura dix mille a tuer encore.
La position des soldats devenait critique, car ils avaient recu
l'ordre severe de ne se servir de leurs armes qu'a la derniere
extremite. Et comment empecher ces enrages-la de s'embrocher
eux-memes? D'autre part, l'espace diminuait, ils se trouvaient
maintenant accules contre le mur, dans l'impossibilite de reculer
davantage. Leur petite troupe, une poignee d'hommes, en face de la
maree montante des mineurs, tenait bon cependant, executait avec
sang-froid les ordres brefs donnes par le capitaine. Celui-ci, les
yeux clairs, les levres nerveusement amincies, n'avait qu'une peur,
celle de les voir s'emporter sous les injures. Deja, un jeune
sergent, un grand maigre dont les quatre poils de moustaches se
herissaient, battait des paupieres d'une facon inquietante. Pres de
lui, un vieux chevronne, au cuir tanne par vingt campagnes, avait
blemi, quand il avait vu sa baionnette tordue comme une paille. Un
autre, une recrue sans doute, sentant encore le labour, devenait tres
rouge, chaque fois qu'il s'entendait traiter de crapule et de
canaille. Et les violences ne cessaient pas, les poings tendus, les
mots abominables, des pelletees d'accusations et de menaces qui les
souffletaient au visage. Il fallait toute la force de la consigne
pour les tenir ainsi, la face muette, dans le hautain et triste
silence de la discipline militaire.
Une collision semblait fatale, lorsqu'on vit sortir, derriere la
troupe, le porion Richomme, avec sa tete blanche de bon gendarme,
bouleversee d'emotion. Il parlait tout haut.
--Nom de Dieu, c'est bete a la fin! On ne peut pas permettre des
betises pareilles.
Et il se jeta entre les baionnettes et les mineurs.
--Camarades, ecoutez-moi... Vous savez que je suis un vieil ouvrier
et que je n'ai jamais cesse d'etre un des votres. Eh bien! nom de
Dieu! je vous promets que, si l'on n'est pas juste avec vous, ce sera
moi qui dirai aux chefs leurs quatre verites... Mais en voila de
trop, ca n'avance a rien de gueuler des mauvaises paroles a ces braves
gens et de vouloir se faire trouer le ventre.
On ecoutait, on hesitait. En haut, malheureusement, reparut le profil
aigu du petit Negrel. Il craignait sans doute qu'on ne l'accusat
d'envoyer un porion, au lieu de se risquer lui-meme; et il tacha de
parler. Mais sa voix se perdit au milieu d'un tumulte si
epouvantable, qu'il dut quitter de nouveau la fenetre, apres avoir
simplement hausse les epaules. Richomme, des lors, eut beau les
supplier en son nom, repeter que cela devait se passer entre
camarades: on le repoussait, on le suspectait. Mais il s'enteta, il
resta au milieu d'eux.
--Nom de Dieu! qu'on me casse la tete avec vous, mais je ne vous lache
pas, tant que vous serez si betes!
Etienne, qu'il suppliait de l'aider a leur faire entendre raison, eut
un geste d'impuissance. Il etait trop tard, leur nombre maintenant
montait a plus de cinq cents. Et il n'y avait pas que des enrages,
accourus pour chasser les Borains: des curieux stationnaient, des
farceurs qui s'amusaient de la bataille. Au milieu d'un groupe, a
quelque distance, Zacharie et Philomene regardaient comme au
spectacle, si paisibles, qu'ils avaient amene les deux enfants,
Achille et Desiree. Un nouveau flot arrivait de Requillart, dans
lequel se trouvaient Mouquet et la Mouquette: lui, tout de suite, alla
en ricanant taper sur les epaules de son ami Zacharie; tandis qu'elle,
tres allumee, galopait au premier rang des mauvaises tetes.
Cependant, a chaque minute, le capitaine se tournait vers la route de
Montsou. Les renforts demandes n'arrivaient pas, ses soixante hommes
ne pouvaient tenir davantage. Enfin, il eut l'idee de frapper
l'imagination de la foule, il commanda de charger les fusils devant
elle. Les soldats executerent le commandement, mais l'agitation
grandissait, des fanfaronnades et des moqueries.
--Tiens! ces feignants, ils partent pour la cible! ricanaient les
femmes, la Brule, la Levaque et les autres.
La Maheude, la gorge couverte du petit corps d'Estelle, qui s'etait
reveillee et qui pleurait, s'approchait tellement, que le sergent lui
demanda ce qu'elle venait faire, avec ce pauvre mioche.
--Qu'est-ce que ca te fout? repondit-elle. Tire dessus, si tu l'oses.
Les hommes hochaient la tete de mepris. Aucun ne croyait qu'on put
tirer sur eux.
--Il n'y a pas de balles dans leurs cartouches, dit Levaque.
--Est-ce que nous sommes des Cosaques? cria Maheu. On ne tire pas
contre des Francais, nom de Dieu!
D'autres repetaient que, lorsqu'on avait fait la campagne de Crimee,
on ne craignait pas le plomb. Et tous continuaient a se jeter sur les
fusils. Si une decharge avait eu lieu a ce moment, elle aurait fauche
la foule.
Au premier rang, la Mouquette s'etranglait de fureur, en pensant que
des soldats voulaient trouer la peau a des femmes. Elle leur avait
crache tous ses gros mots, elle ne trouvait pas d'injure assez basse,
lorsque, brusquement, n'ayant plus que cette mortelle offense a
bombarder au nez de la troupe, elle montra son cul. Des deux mains,
elle relevait ses jupes, tendait les reins, elargissait la rondeur
enorme.
--Tenez, v'la pour vous! et il est encore trop propre, tas de salauds!
Elle plongeait, culbutait, se tournait pour que chacun en eut sa part,
s'y reprenait a chaque poussee qu'elle envoyait.
--V'la pour l'officier! v'la pour le sergent! v'la pour les
militaires!
Un rire de tempete s'eleva, Bebert et Lydie se tordaient, Etienne
lui-meme, malgre son attente sombre, applaudit a cette nudite
insultante. Tous, les farceurs aussi bien que les forcenes, huaient
les soldats maintenant, comme s'ils les voyaient salis d'un
eclaboussement d'ordure; et il n'y avait que Catherine, a l'ecart,
debout sur d'anciens bois, qui restat muette, le sang a la gorge,
envahie de cette haine dont elle sentait la chaleur monter.
Mais une bousculade se produisit. Le capitaine, pour calmer
l'enervement de ses hommes, se decidait a faire des prisonniers. D'un
saut, la Mouquette s'echappa, en se jetant entre les jambes des
camarades. Trois mineurs, Levaque et deux autres, furent empoignes
dans le tas des plus violents, et gardes a vue, au fond de la chambre
des porions.
D'en haut, Negrel et Dansaert criaient au capitaine de rentrer, de
s'enfermer avec eux. Il refusa, il sentait que ces batiments, aux
portes sans serrure, allaient etre emportes d'assaut, et qu'il y
subirait la honte d'etre desarme. Deja sa petite troupe grondait
d'impatience, on ne pouvait fuir devant ces miserables en sabots. Les
soixante, accules au mur, le fusil charge, firent de nouveau face a la
bande.
Il y eut d'abord un recul, un profond silence. Les grevistes
restaient dans l'etonnement de ce coup de force. Puis, un cri monta,
exigeant les prisonniers, reclamant leur liberte immediate. Des voix
disaient qu'on les egorgeait la-dedans. Et, sans s'etre concertes,
emportes d'un meme elan, d'un meme besoin de revanche, tous coururent
aux tas de briques voisins, a ces briques dont le terrain marneux
fournissait l'argile, et qui etaient cuites sur place. Les enfants
les charriaient une a une, des femmes en emplissaient leurs jupes.
Bientot, chacun eut a ses pieds des munitions, la bataille a coups de
pierres commenca.
Ce fut la Brule qui se campa la premiere. Elle cassait les briques,
sur l'arete maigre de son genou, et de la main droite, et de la main
gauche, elle lachait les deux morceaux. La Levaque se demanchait les
epaules, si grosse, si molle, qu'elle avait du s'approcher pour taper
juste, malgre les supplications de Bouteloup, qui la tirait en
arriere, dans l'espoir de l'emmener, maintenant que le mari etait a
l'ombre. Toutes s'excitaient, la Mouquette, ennuyee de se mettre en
sang, a rompre les briques sur ses cuisses trop grasses, preferait les
lancer entieres. Des gamins eux-memes entraient en ligne, Bebert
montrait a Lydie comment on envoyait ca, par-dessous le coude.
C'etait une grele, des grelons enormes, dont on entendait les
claquements sourds. Et, soudain, au milieu de ces furies, on apercut
Catherine, les poings en l'air, brandissant elle aussi des moities de
brique, les jetant de toute la force de ses petits bras. Elle
n'aurait pu dire pourquoi, elle suffoquait, elle crevait d'une envie
de massacrer le monde. Est-ce que ca n'allait pas etre bientot fini,
cette sacree existence de malheur? Elle en avait assez, d'etre giflee
et chassee par son homme, de patauger ainsi qu'un chien perdu dans la
boue des chemins, sans pouvoir seulement demander une soupe a son
pere, en train d'avaler sa langue comme elle. Jamais ca ne marchait
mieux, ca se gatait au contraire depuis qu'elle se connaissait; et
elle cassait des briques, et elle les jetait devant elle, avec la
seule idee de balayer tout, les yeux si aveugles de sang, qu'elle ne
voyait meme pas a qui elle ecrasait les machoires.
Etienne, reste devant les soldats, manqua d'avoir le crane fendu. Son
oreille enflait, il se retourna, il tressaillit en comprenant que la
brique etait partie des poings fievreux de Catherine; et, au risque
d'etre tue, il ne s'en allait pas, il la regardait. Beaucoup d'autres
s'oubliaient egalement la, passionnes par la bataille, les mains
ballantes. Mouquet jugeait les coups, comme s'il eut assiste a une
partie de bouchon: oh! celui-la, bien tape! et cet autre, pas de
chance! Il rigolait, il poussait du coude Zacharie, qui se querellait
avec Philomene, parce qu'il avait gifle Achille et Desiree, en
refusant de les prendre sur son dos, pour qu'ils pussent voir. Il y
avait des spectateurs, masses au loin, le long de la route. Et, en
haut de la pente, a l'entree du coron, le vieux Bonnemort venait de
paraitre, se trainant sur une canne, immobile maintenant, droit dans
le ciel couleur de rouille.
Des les premieres briques lancees, le porion Richomme s'etait plante
de nouveau entre les soldats et les mineurs. Il suppliait les uns, il
exhortait les autres, insoucieux du peril, si desespere que de grosses
larmes lui coulaient des yeux. On n'entendait pas ses paroles au
milieu du vacarme, on voyait seulement ses grosses moustaches grises
qui tremblaient.
Mais la grele des briques devenait plus drue, les hommes s'y
mettaient, a l'exemple des femmes.
Alors, la Maheude s'apercut que Maheu demeurait en arriere. Il avait
les mains vides, l'air sombre.
--Qu'est-ce que tu as, dis? cria-t-elle. Est-ce que tu es lache?
est-ce que tu vas laisser conduire tes camarades en prison?... Ah! si
je n'avais pas cette enfant, tu verrais!
Estelle, qui s'etait cramponnee a son cou en hurlant, l'empechait de
se joindre a la Brule et aux autres. Et, comme son homme ne semblait
pas entendre, elle lui poussa du pied des briques dans les jambes.
--Nom de Dieu! veux-tu prendre ca! Faut-il que je te crache a la
figure devant le monde, pour te donner du coeur?
Redevenu tres rouge, il cassa des briques, il les jeta. Elle le
cinglait, l'etourdissait, aboyait derriere lui des paroles de mort, en
etouffant sa fille sur sa gorge, dans ses bras crispes; et il avancait
toujours, il se trouva en face des fusils.
Sous cette rafale de pierres, la petite troupe disparaissait.
Heureusement, elles tapaient trop haut, le mur en etait crible. Que
faire? l'idee de rentrer, de tourner le dos, empourpra un instant le
visage pale du capitaine; mais ce n'etait meme plus possible, on les
echarperait, au moindre mouvement. Une brique venait de briser la
visiere de son kepi, des gouttes de sang coulaient de son front.
Plusieurs de ses hommes etaient blesses; et il les sentait hors d'eux,
dans cet instinct debride de la defense personnelle, ou l'on cesse
d'obeir aux chefs. Le sergent avait lache un nom de Dieu! l'epaule
gauche a moitie demontee, la chair meurtrie par un choc sourd, pareil
a un coup de battoir dans du linge. Eraflee a deux reprises, la
recrue avait un pouce broye, tandis qu'une brulure l'agacait au genou
droit: est-ce qu'on se laisserait embeter longtemps encore? Une pierre
ayant ricoche et atteint le vieux chevronne sous le ventre, ses joues
verdirent, son arme trembla, s'allongea, au bout de ses bras maigres.
Trois fois, le capitaine fut sur le point de commander le feu. Une
angoisse l'etranglait, une lutte interminable de quelques secondes
heurta en lui des idees, des devoirs, toutes ses croyances d'homme et
de soldat. La pluie des briques redoublait, et il ouvrait la bouche,
il allait crier: Feu! lorsque les fusils partirent d'eux-memes, trois
coups d'abord, puis cinq, puis un roulement de peloton, puis un coup
tout seul, longtemps apres, dans le grand silence.
Ce fut une stupeur. Ils avaient tire, la foule beante restait
immobile, sans le croire encore. Mais des cris dechirants
s'eleverent, tandis que le clairon sonnait la cessation du feu. Et il
y eut une panique folle, un galop de betail mitraille, une fuite
eperdue dans la boue.
Bebert et Lydie s'etaient affaisses l'un sur l'autre, aux trois
premiers coups, la petite frappee a la face, le petit troue au-dessous
de l'epaule gauche. Elle, foudroyee, ne bougeait plus. Mais lui,
remuait, la saisissait a pleins bras, dans les convulsions de
l'agonie, comme s'il eut voulu la reprendre, ainsi qu'il l'avait
prise, au fond de la cachette noire, ou ils venaient de passer leur
nuit derniere. Et Jeanlin, justement, qui accourait enfin de
Requillart, bouffi de sommeil, gambillant au milieu de la fumee, le
regarda etreindre sa petite femme, et mourir.
Les cinq autres coups avaient jete bas la Brule et le porion Richomme.
Atteint dans le dos, au moment ou il suppliait les camarades, il etait
tombe a genoux; et, glisse sur une hanche, il ralait par terre, les
yeux pleins des larmes qu'il avait pleurees. La vieille, la gorge
ouverte, s'etait abattue toute raide et craquante comme un fagot de
bois sec, en begayant un dernier juron dans le gargouillement du sang.
Mais alors le feu de peloton balayait le terrain, fauchait a cent pas
les groupes de curieux qui riaient de la bataille. Une balle entra
dans la bouche de Mouquet, le renversa, fracasse, aux pieds de
Zacharie et de Philomene, dont les deux mioches furent couverts de
gouttes rouges. Au meme instant, la Mouquette recevait deux balles
dans le ventre. Elle avait vu les soldats epauler, elle s'etait
jetee, d'un mouvement instinctif de bonne fille, devant Catherine, en
lui criant de prendre garde; et elle poussa un grand cri, elle s'etala
sur les reins, culbutee par la secousse. Etienne accourut, voulut la
relever, l'emporter; mais, d'un geste, elle disait qu'elle etait
finie. Puis, elle hoqueta, sans cesser de leur sourire a l'un et a
l'autre, comme si elle etait heureuse de les voir ensemble, maintenant
qu'elle s'en allait.
Tout semblait termine, l'ouragan des balles s'etait perdu tres loin,
jusque dans les facades du coron, lorsque le dernier coup partit,
isole, en retard.
Maheu, frappe en plein coeur, vira sur lui-meme et tomba la face dans
une flaque d'eau, noire de charbon.
Stupide, la Maheude se baissa.
--Eh! mon vieux, releve-toi. Ce n'est rien, dis?
Les mains genees par Estelle, elle dut la mettre sous un bras, pour
retourner la tete de son homme.
--Parle donc! ou as-tu mal?
Il avait les yeux vides, la bouche baveuse d'une ecume sanglante.
Elle comprit, il etait mort. Alors, elle resta assise dans la crotte,
sa fille sous le bras comme un paquet, regardant son vieux d'un air
hebete.
La fosse etait libre. De son geste nerveux, le capitaine avait
retire, puis remis son kepi coupe par une pierre; et il gardait sa
raideur bleme devant le desastre de sa vie; pendant que ses hommes,
aux faces muettes, rechargeaient leurs armes. On apercut les visages
effares de Negrel et de Dansaert, a la fenetre de la recette.
Souvarine etait derriere eux, le front barre d'une grande ride, comme
si le clou de son idee fixe se fut imprime la, menacant. De l'autre
cote de l'horizon, au bord du plateau, Bonnemort n'avait pas bouge,
cale d'une main sur sa canne, l'autre main aux sourcils pour mieux
voir, en bas, l'egorgement des siens. Les blesses hurlaient, les
morts se refroidissaient dans des postures cassees, boueux de la boue
liquide du degel, ca et la envases parmi les taches d'encre du
charbon, qui reparaissaient sous les lambeaux salis de la neige. Et,
au milieu de ces cadavres d'hommes, tout petits, l'air pauvre avec
leur maigreur de misere, gisait le cadavre de Trompette, un tas de
chair morte, monstrueux et lamentable.
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