Germinal
E >>
Emile Zola >> Germinal
Pages:
1 |
2 |
3 |
4 |
5 |
6 |
7 |
8 |
9 |
10 |
11 |
12 |
13 |
14 |
15 |
16 |
17 |
18 |
19 |
20 |
21 |
22 |
23 |
24 |
25 |
26 |
27 |
28 |
29 |
30 |
31 | 32 |
33 |
34 |
35 |
36 |
37 |
38 |
39 |
40 |
41
Etienne, embarrasse de cette femme qu'on lui donnait, ne trouvait rien
a dire, dans son malaise. L'idee de la prendre et de la cacher avec
lui, a Requillart, lui semblait absurde. Il avait voulu la conduire
au coron, chez ses parents; mais elle s'y etait refusee, d'un air de
terreur: non, non, tout plutot que de se remettre a leur charge, apres
les avoir quittes si vilainement! Et ni l'un ni l'autre ne parlaient
plus, ils pietinaient au hasard, par les chemins qui se changeaient en
fleuves de boue. D'abord, ils etaient descendus vers le Voreux; puis
ils tournerent a droite, ils passerent entre le terri et le canal.
--Il faut pourtant que tu couches quelque part, dit-il enfin. Moi, si
j'avais seulement une chambre, je t'emmenerais bien...
Mais un acces de timidite singuliere l'interrompit. Leur passe lui
revenait, leurs gros desirs d'autrefois, et les delicatesses, et les
hontes qui les avaient empeches d'aller ensemble. Est-ce qu'il
voulait toujours d'elle, pour se sentir si trouble, peu a peu chauffe
au coeur d'une envie nouvelle?
Le souvenir des gifles qu'elle lui avait allongees, a Gaston-Marie,
l'excitait maintenant, au lieu de l'emplir de rancune. Et il restait
surpris, l'idee de la prendre a Requillart devenait toute naturelle et
d'une execution facile.
--Voyons, decide-toi, ou veux-tu que je te mene?... Tu me detestes
donc bien, que tu refuses de te mettre avec moi?
Elle le suivait lentement, retardee par les glissades penibles de ses
sabots dans les ornieres; et, sans lever la tete, elle murmura:
--J'ai assez de peine, mon Dieu! ne m'en fais pas davantage. A quoi
ca nous avancerait-il, ce que tu demandes, aujourd'hui que j'ai un
galant et que tu as toi-meme une femme?
C'etait de la Mouquette dont elle parlait. Elle le croyait avec cette
fille, comme le bruit en courait depuis quinze jours; et, quand il lui
jura que non, elle hocha la tete, elle rappela le soir ou elle les
avait vus se baiser a pleine bouche.
--Est-ce dommage, toutes ces betises? reprit-il a demi-voix, en
s'arretant. Nous nous serions si bien entendus!
Elle eut un petit frisson, elle repondit:
--Va, ne regrette rien, tu ne perds pas grand-chose, si tu savais
quelle patraque je suis, guere plus grosse que deux sous de beurre, si
mal fichue que je ne deviendrai jamais une femme, bien sur!
Et elle continua librement, elle s'accusait comme d'une faute de ce
long retard de sa puberte. Cela, malgre l'homme qu'elle avait eu, la
diminuait, la releguait parmi les gamines. On a une excuse encore,
lorsqu'on peut faire un enfant.
--Ma pauvre petite! dit tout bas Etienne, saisi d'une grande pitie.
Ils etaient au pied du terri, caches dans l'ombre du tas enorme. Un
nuage d'encre passait justement sur la lune, ils ne distinguaient meme
plus leurs visages, et leurs souffles se melaient, leurs levres se
cherchaient, pour ce baiser dont le desir les avait tourmentes pendant
des mois. Mais, brusquement, la lune reparut, ils virent au-dessus
d'eux, en haut des roches blanches de lumiere, la sentinelle detachee
du Voreux, toute droite. Et, sans qu'ils se fussent baises enfin, une
pudeur les separa, cette pudeur ancienne ou il y avait de la colere,
une vague repugnance et beaucoup d'amitie. Ils repartirent pesamment,
dans le gachis jusqu'aux chevilles.
--C'est decide, tu ne veux pas? demanda Etienne.
--Non, dit-elle. Toi, apres Chaval, hein? et, apres toi, un autre...
Non, ca me degoute, je n'y ai aucun plaisir, pour quoi faire alors?
Ils se turent, marcherent une centaine de pas, sans echanger un mot.
--Sais-tu ou tu vas au moins? reprit-il. Je ne puis te laisser dehors
par une nuit pareille.
Elle repondit simplement:
--Je rentre, Chaval est mon homme, je n'ai pas a coucher ailleurs que
chez lui.
--Mais il t'assommera de coups!
Le silence recommenca. Elle avait eu un haussement d'epaules resigne.
Il la battrait, et quand il serait las de la battre, il s'arreterait:
ne valait-il pas mieux ca, que de rouler les chemins comme une gueuse?
Puis, elle s'habituait aux gifles, elle disait, pour se consoler, que,
sur dix filles, huit ne tombaient pas mieux qu'elle. Si son galant
l'epousait un jour, ce serait tout de meme bien gentil de sa part.
Etienne et Catherine s'etaient diriges machinalement vers Montsou, et
a mesure qu'ils s'en approchaient, leurs silences devenaient plus
longs. C'etait comme s'ils n'avaient deja plus ete ensemble. Lui, ne
trouvait rien pour la convaincre, malgre le gros chagrin qu'il
eprouvait a la voir retourner avec Chaval. Son coeur se brisait, il
n'avait guere mieux a offrir, une existence de misere et de fuite, une
nuit sans lendemain, si la balle d'un soldat lui cassait la tete.
Peut-etre, en effet, etait-ce plus sage de souffrir ce qu'on
souffrait, sans tenter une autre souffrance. Et il la reconduisait
chez son galant, la tete basse, et il n'eut pas de protestation,
lorsque, sur la grande route, elle l'arreta au coin des Chantiers, a
vingt metres de l'estaminet Piquette, en disant:
--Ne viens pas plus loin. S'il te voyait, ca ferait encore du vilain.
Onze heures sonnaient a l'eglise, l'estaminet etait ferme, mais des
lueurs passaient par les fentes.
--Adieu, murmura-t-elle.
Elle lui avait donne sa main, il la gardait, et elle dut la retirer
peniblement, d'un lent effort, pour le quitter. Sans retourner la
tete, elle rentra par la petite porte, avec sa loquette. Mais lui ne
s'eloignait point, debout a la meme place, les yeux sur la maison,
anxieux de ce qui se passait la. Il tendait l'oreille, il tremblait
d'entendre des hurlements de femme battue. La maison demeurait noire
et silencieuse, il vit seulement s'eclairer une fenetre du premier
etage; et, comme cette fenetre s'ouvrait et qu'il reconnaissait
l'ombre mince qui se penchait sur la route, il s'avanca.
Catherine, alors, souffla d'une voix tres basse:
--Il n'est pas rentre, je me couche... Je t'en supplie, va-t'en!
Etienne s'en alla. Le degel augmentait, un ruissellement d'averse
tombait des toitures, une sueur d'humidite coulait des murailles, des
palissades, de toutes les masses confuses de ce faubourg industriel,
perdues dans la nuit. D'abord, il se dirigea vers Requillart, malade
de fatigue et de tristesse, n'ayant plus que le besoin de disparaitre
sous la terre, de s'y aneantir. Puis, l'idee du Voreux le reprit, il
songeait aux ouvriers belges qui allaient descendre, aux camarades du
coron exasperes contre les soldats, resolus a ne pas tolerer des
etrangers dans leur fosse. Et il longea de nouveau le canal, au
milieu des flaques de neige fondue.
Comme il se retrouvait pres du terri, la lune se montra tres claire.
Il leva les yeux, regarda le ciel, ou passait le galop des nuages,
sous les coups de fouet du grand vent qui soufflait la-haut; mais ils
blanchissaient, ils s'effiloquaient, plus minces, d'une transparence
brouillee d'eau trouble sur la face de la lune; et ils se succedaient
si rapides que l'astre, voile par moments, reparaissait sans cesse
dans sa limpidite.
Le regard empli de cette clarte pure, Etienne baissait la tete,
lorsqu'un spectacle, au sommet du terri, l'arreta. La sentinelle,
raidie par le froid, s'y promenait maintenant, faisait vingt-cinq pas
tournee vers Marchiennes, puis revenait tournee vers Montsou. On
voyait la flamme blanche de la baionnette, au-dessus de cette
silhouette noire, qui se decoupait nettement dans la paleur du ciel.
Et ce qui interessait le jeune homme, c'etait, derriere la cabane ou
s'abritait Bonnemort pendant les nuits de tempete, une ombre mouvante,
une bete rampante et aux aguets, qu'il reconnut tout de suite pour
Jeanlin, a son echine de fouine, longue et desossee. La sentinelle ne
pouvait l'apercevoir, ce brigand d'enfant preparait a coup sur une
farce, car il ne decolerait pas contre les soldats, il demandait quand
on serait debarrasse de ces assassins, qu'on envoyait avec des fusils
tuer le monde.
Un instant, Etienne hesita a l'appeler, pour l'empecher de faire
quelque betise. La lune s'etait cachee, il l'avait vu se ramasser sur
lui-meme, pret a bondir; mais la lune reparaissait, et l'enfant
restait accroupi. A chaque tour, la sentinelle s'avancait jusqu'a la
cabane, puis tournait le dos et repartait. Et, brusquement, comme un
nuage jetait ses tenebres, Jeanlin sauta sur les epaules du soldat,
d'un bond enorme de chat sauvage, s'y agrippa de ses griffes, lui
enfonca dans la gorge son couteau grand ouvert. Le col de crin
resistait, il dut appuyer des deux mains sur le manche, s'y pendre de
tout le poids de son corps. Souvent, il avait saigne des poulets,
qu'il surprenait derriere les fermes. Cela fut si rapide, qu'il y eut
seulement dans la nuit un cri etouffe, pendant que le fusil tombait
avec un bruit de ferraille. Deja, la lune, tres blanche, luisait.
Immobile de stupeur, Etienne regardait toujours. L'appel s'etranglait
au fond de sa poitrine. En haut, le terri etait vide, aucune ombre ne
se detachait plus sur la fuite effaree des nuages. Et il monta au pas
de course, il trouva Jeanlin a quatre pattes, devant le cadavre, etale
en arriere, les bras elargis. Dans la neige, sous la clarte limpide,
le pantalon rouge et la capote grise tranchaient durement. Pas une
goutte de sang n'avait coule, le couteau etait encore dans la gorge,
jusqu'au manche.
D'un coup de poing irraisonne, furieux, il abattit l'enfant pres du
corps.
--Pourquoi as-tu fait ca? begayait-il eperdu.
Jeanlin se ramassa, se traina sur les mains, avec le renflement felin
de sa maigre echine; et ses larges oreilles, ses yeux verts, ses
machoires saillantes, fremissaient et flambaient, dans la secousse de
son mauvais coup.
--Nom de Dieu! pourquoi as-tu fait ca?
--Je ne sais pas, j'en avais envie.
Il se buta a cette reponse. Depuis trois jours, il en avait envie.
Ca le tourmentait, la tete lui en faisait du mal, la, derriere les
oreilles, tellement il y pensait. Est-ce qu'on avait a se gener, avec
ces cochons de soldats qui embetaient les charbonniers chez eux? Des
discours violents dans la foret, des cris de devastation et de mort
hurles au travers des fosses, cinq ou six mots lui etaient restes,
qu'il repetait en gamin jouant a la revolution. Et il n'en savait pas
davantage, personne ne l'avait pousse, ca lui etait venu tout seul,
comme lui venait l'envie de voler des oignons dans un champ.
Etienne, epouvante de cette vegetation sourde du crime au fond de ce
crane d'enfant, le chassa encore, d'un coup de pied, ainsi qu'une bete
inconsciente. Il tremblait que le poste du Voreux n'eut entendu le
cri etouffe de la sentinelle, il jetait un regard vers la fosse,
chaque fois que la lune se decouvrait. Mais rien n'avait bouge, et il
se pencha, il tata les mains peu a peu glacees, il ecouta le coeur,
arrete sous la capote. On ne voyait, du couteau, que le manche d'os,
ou la devise galante, ce mot simple: <
>, etait gravee en lettres
noires.
Ses yeux allerent de la gorge au visage. Brusquement, il reconnut le
petit soldat: c'etait Jules, la recrue, avec qui il avait cause, un
matin. Et une grande pitie le saisit, en face de cette douce figure
blonde, criblee de taches de rousseur. Les yeux bleus, largement
ouverts, regardaient le ciel, de ce regard fixe dont il lui avait vu
chercher a l'horizon le pays natal. Ou se trouvait-il, ce Plogof, qui
lui apparaissait dans un eblouissement de soleil? La-bas, la-bas. La
mer hurlait au loin, par cette nuit d'ouragan. Ce vent qui passait si
haut, avait peut-etre souffle sur la lande. Deux femmes etaient
debout, la mere, la soeur, tenant leurs coiffes emportees, regardant,
elles aussi, comme si elles avaient pu voir ce que faisait a cette
heure le petit, au-dela des lieues qui les separaient. Elles
l'attendraient toujours, maintenant. Quelle abominable chose, de se
tuer entre pauvres diables, pour les riches!
Mais il fallait faire disparaitre ce cadavre, Etienne songea d'abord a
le jeter dans le canal. La certitude qu'on l'y trouverait, l'en
detourna. Alors, son anxiete devint extreme, les minutes pressaient,
quelle decision prendre? Il eut une soudaine inspiration: s'il
pouvait porter le corps jusqu'a Requillart, il saurait l'y enfouir a
jamais.
--Viens ici, dit-il a Jeanlin.
L'enfant se mefiait.
--Non, tu veux me battre. Et puis, j'ai des affaires. Bonsoir.
En effet, il avait donne rendez-vous a Bebert et a Lydie, dans une
cachette, un trou menage sous la provision des bois, au Voreux.
C'etait toute une grosse partie, de decoucher, pour en etre, si l'on
cassait les os des Belges a coups de pierres, quand ils descendraient.
--Ecoute, repeta Etienne, viens ici, ou j'appelle les soldats, qui te
couperont la tete.
Et, comme Jeanlin se decidait, il roula son mouchoir, en banda
fortement le cou du soldat, sans retirer le couteau, qui empechait le
sang de couler. La neige fondait, il n'y avait, sur le sol, ni flaque
rouge, ni pietinement de lutte.
--Prends les jambes.
Jeanlin prit les jambes, Etienne empoigna les epaules, apres avoir
attache le fusil derriere son dos; et tous deux, lentement,
descendirent le terri, en tachant de ne pas faire debouler les roches.
Heureusement, la lune s'etait voilee. Mais, comme ils filaient le
long du canal, elle reparut tres claire: ce fut miracle si le poste ne
les vit pas. Silencieux, ils se hataient, genes par le ballottement
du cadavre, obliges de le poser a terre tous les cent metres. Au coin
de la ruelle de Requillart, un bruit les glaca, ils n'eurent que le
temps de se cacher derriere un mur, pour eviter une patrouille. Plus
loin, un homme les surprit, mais il etait ivre, il s'eloigna en les
injuriant. Et ils arriverent enfin a l'ancienne fosse, couverts de
sueur, si bouleverses, que leurs dents claquaient.
Etienne s'etait bien doute qu'il ne serait pas commode de faire passer
le soldat par le goyot des echelles. Ce fut une besogne atroce.
D'abord, il fallut que Jeanlin, reste en haut, laissat glisser le
corps, pendant que lui, pendu aux broussailles, l'accompagnait, pour
l'aider a franchir les deux premiers paliers, ou des echelons se
trouvaient rompus. Ensuite, a chaque echelle, il dut recommencer la
meme manoeuvre, descendre en avant, puis le recevoir dans ses bras; et
il eut ainsi trente echelles, deux cent dix metres, a le sentir tomber
continuellement sur lui. Le fusil raclait son echine, il n'avait pas
voulu que l'enfant allat chercher le bout de chandelle, qu'il gardait
en avare. A quoi bon? la lumiere les embarrasserait, dans ce boyau
etroit. Pourtant, lorsqu'ils furent arrives a la salle d'accrochage,
hors d'haleine, il envoya le petit prendre la chandelle. Il s'etait
assis, il l'attendait au milieu des tenebres, pres du corps, le coeur
battant a grands coups.
Des que Jeanlin reparut avec de la lumiere, Etienne le consulta, car
l'enfant avait fouille ces anciens travaux, jusqu'aux fentes ou les
hommes ne pouvaient passer. Ils repartirent, ils trainerent le mort
pres d'un kilometre, par un dedale de galeries en ruine. Enfin, le
toit s'abaissa, ils se trouvaient agenouilles, sous une roche
ebouleuse, que soutenaient des bois a demi rompus. C'etait une sorte
de caisse longue, ou ils coucherent le petit soldat comme dans un
cercueil; ils deposerent le fusil contre son flanc; puis, a grands
coups de talon, ils acheverent de casser les bois, au risque d'y
rester eux-memes. Tout de suite, la roche se fendit, ils eurent a
peine le temps de ramper sur les coudes et sur les genoux. Lorsque
Etienne se retourna, pris du besoin de voir, l'affaissement du toit
continuait, ecrasait lentement le corps, sous la poussee enorme. Et
il n'y eut plus rien, rien que la masse profonde de la terre.
Jeanlin, de retour chez lui, dans son coin de caverne scelerate,
s'etala sur le foin, en murmurant, brise de lassitude:
--Zut! les mioches m'attendront, je vais dormir une heure.
Etienne avait souffle la chandelle, dont il ne restait qu'un petit
bout. Lui aussi etait courbature, mais il n'avait pas sommeil, des
pensees douloureuses de cauchemar tapaient comme des marteaux dans son
crane. Une seule bientot demeura, torturante, le fatiguant d'une
interrogation a laquelle il ne pouvait repondre: pourquoi n'avait-il
pas frappe Chaval, quand il le tenait sous le couteau? et pourquoi cet
enfant venait-il d'egorger un soldat, dont il ignorait meme le nom?
Cela bousculait ses croyances revolutionnaires, le courage de tuer, le
droit de tuer. Etait-ce donc qu'il fut lache? Dans le foin, l'enfant
s'etait mis a ronfler, d'un ronflement d'homme soul, comme s'il eut
cuve l'ivresse de son meurtre. Et, repugne, irrite, Etienne souffrait
de le savoir la, de l'entendre. Tout d'un coup, il tressaillit, le
souffle de la peur lui avait passe sur la face. Un frolement leger,
un sanglot lui semblait etre sorti des profondeurs de la terre.
L'image du petit soldat, couche la-bas avec son fusil, sous les
roches, lui glaca le dos et fit dresser ses cheveux. C'etait
imbecile, toute la mine s'emplissait de voix, il dut rallumer la
chandelle, il ne se calma qu'en revoyant le vide des galeries, a cette
clarte pale.
Pendant un quart d'heure encore, il reflechit, toujours ravage par la
meme lutte, les yeux fixes sur cette meche qui brulait. Mais il y eut
un gresillement, la meche se noyait, et tout retomba aux tenebres. Il
fut repris d'un frisson, il aurait gifle Jeanlin, pour l'empecher de
ronfler si fort. Le voisinage de l'enfant lui devenait si
insupportable, qu'il se sauva, tourmente d'un besoin de grand air, se
hatant par les galeries et par le goyot, comme s'il avait entendu une
ombre s'essouffler derriere ses talons.
En haut, au milieu des decombres de Requillart, Etienne put enfin
respirer largement. Puisqu'il n'osait tuer, c'etait a lui de mourir;
et cette idee de mort, qui l'avait effleure deja, renaissait,
s'enfoncait dans sa tete, comme une esperance derniere. Mourir
cranement, mourir pour la revolution, cela terminerait tout, reglerait
son compte bon ou mauvais, l'empecherait de penser davantage. Si les
camarades attaquaient les Borains, il serait au premier rang, il
aurait bien la chance d'attraper un mauvais coup. Ce fut d'un pas
raffermi qu'il retourna roder autour du Voreux. Deux heures
sonnaient, un gros bruit de voix sortait de la chambre des porions, ou
campait le poste qui gardait la fosse. La disparition de la
sentinelle venait de bouleverser ce poste, on etait alle reveiller le
capitaine, on avait fini par croire a une desertion, apres un examen
attentif des lieux. Et, aux aguets dans l'ombre, Etienne se souvenait
de ce capitaine republicain, dont le petit soldat lui avait parle.
Qui sait si on ne le deciderait pas a passer au peuple? la troupe
mettrait la crosse en l'air, cela pouvait etre le signal du massacre
des bourgeois. Un nouveau reve l'emporta, il ne songea plus a mourir,
il resta des heures, les pieds dans la boue, la bruine du degel sur
les epaules, enfievre par l'espoir d'une victoire encore possible.
Jusqu'a cinq heures, il guetta les Borains. Puis, il s'apercut que la
Compagnie avait eu la malignite de les faire coucher au Voreux. La
descente commencait, les quelques grevistes du coron des
Deux-Cent-Quarante, postes en eclaireurs, hesitaient a prevenir les
camarades. Ce fut lui qui les avertit du bon tour, et ils partirent
en courant, tandis qu'il attendait derriere le terri, sur le chemin de
halage. Six heures sonnerent, le ciel terreux palissait, s'eclairait
d'une aube rougeatre, lorsque l'abbe Ranvier deboucha d'un sentier,
avec sa soutane relevee sur ses maigres jambes. Chaque lundi, il
allait dire une messe matinale a la chapelle d'un couvent, de l'autre
cote de la fosse.
--Bonjour, mon ami, cria-t-il d'une voix forte, apres avoir devisage
le jeune homme de ses yeux de flamme.
Mais Etienne ne repondit pas. Au loin, entre les treteaux du Voreux,
il venait de voir passer une femme, et il s'etait precipite, pris
d'inquietude, car il avait cru reconnaitre Catherine.
Depuis minuit, Catherine battait le degel des routes. Chaval, en
rentrant et en la trouvant couchee, l'avait mise debout d'un soufflet.
Il lui criait de passer tout de suite par la porte, si elle ne voulait
pas sortir par la fenetre; et, pleurante, vetue a peine, meurtrie de
coups de pied dans les jambes, elle avait du descendre, poussee dehors
d'une derniere claque. Cette separation brutale l'etourdissait, elle
s'etait assise sur une borne, regardant la maison, attendant toujours
qu'il la rappelat; car ce n'etait pas possible, il la guettait, il lui
dirait de remonter, quand il la verrait grelotter ainsi, abandonnee,
sans personne pour la recueillir.
Puis, au bout de deux heures, elle se decida, mourant de froid, dans
cette immobilite de chien jete a la rue. Elle sortit de Montsou,
revint sur ses pas, n'osa ni appeler du trottoir ni taper a la porte.
Enfin, elle s'en alla par le pave, sur la grande route droite, avec
l'idee de se rendre au coron, chez ses parents. Mais, quand elle y
fut, une telle honte la saisit, qu'elle galopa le long des jardins,
dans la crainte d'etre reconnue de quelqu'un, malgre le lourd sommeil,
appesanti derriere les persiennes closes. Et, des lors, elle
vagabonda, effaree au moindre bruit, tremblante d'etre ramassee et
conduite, comme une gueuse, a cette maison publique de Marchiennes,
dont la menace la hantait d'un cauchemar depuis des mois. Deux fois,
elle buta contre le Voreux, s'effraya des grosses voix du poste,
courut essoufflee, avec des regards en arriere, pour voir si on ne la
poursuivait pas. La ruelle de Requillart etait toujours pleine
d'hommes souls, elle y retournait pourtant, dans l'espoir vague d'y
rencontrer celui qu'elle avait repousse, quelques heures plus tot.
Chaval, ce matin-la, devait descendre; et cette pensee ramena
Catherine vers la fosse, bien qu'elle sentit l'inutilite de lui
parler: c'etait fini entre eux. On ne travaillait plus a Jean-Bart,
il avait jure de l'etrangler, si elle reprenait du travail au Voreux,
ou il craignait d'etre compromis par elle. Alors, que faire? partir
ailleurs, crever la faim, ceder sous les coups de tous les hommes qui
passeraient? Elle se trainait, chancelait au milieu des ornieres, les
jambes rompues, crottee jusqu'a l'echine. Le degel roulait maintenant
par les chemins en fleuve de fange, elle s'y noyait, marchant
toujours, n'osant chercher une pierre ou s'asseoir.
Le jour parut. Catherine venait de reconnaitre le dos de Chaval qui
tournait prudemment le terri, lorsqu'elle apercut Lydie et Bebert,
sortant le nez de leur cachette, sous la provision des bois. Ils y
avaient passe la nuit aux aguets, sans se permettre de rentrer chez
eux, du moment ou l'ordre de Jeanlin etait de l'attendre; et, tandis
que ce dernier, a Requillart, cuvait l'ivresse de son meurtre, les
deux enfants s'etaient pris aux bras l'un de l'autre, pour avoir
chaud. Le vent sifflait entre les perches de chataignier et de chene,
ils se pelotonnaient, comme dans une hutte de bucheron abandonnee.
Lydie n'osait dire a voix haute ses souffrances de petite femme
battue, pas plus que Bebert ne trouvait le courage de se plaindre des
claques dont le capitaine lui enflait les joues; mais, a la fin,
celui-ci abusait trop, risquant leurs os dans des maraudes folles,
refusant ensuite tout partage; et leur coeur se soulevait de revolte,
ils avaient fini par s'embrasser, malgre sa defense, quittes a
recevoir une gifle de l'invisible, ainsi qu'il les en menacait. La
gifle ne venant pas, ils continuaient de se baiser doucement, sans
avoir l'idee d'autre chose, mettant dans cette caresse leur longue
passion combattue, tout ce qu'il y avait en eux de martyrise et
d'attendri. La nuit entiere, ils s'etaient ainsi rechauffes, si
heureux au fond de ce trou perdu, qu'ils ne se rappelaient pas l'avoir
ete davantage, meme a la Sainte-Barbe, quand on mangeait des beignets
et qu'on buvait du vin.
Une brusque sonnerie de clairon fit tressaillir Catherine. Elle se
haussa, elle vit le poste du Voreux qui prenait les armes. Etienne
arrivait au pas de course, Bebert et Lydie avaient saute d'un bond
hors de leur cachette. Et, la-bas, sous le jour grandissant, une
bande d'hommes et de femmes descendaient du coron, avec de grands
gestes de colere.
V
On venait de fermer toutes les ouvertures du Voreux; et les soixante
soldats, l'arme au pied, barraient la seule porte restee libre, celle
qui menait a la recette, par un escalier etroit, ou s'ouvraient la
chambre des porions et la baraque. Le capitaine les avait alignes sur
deux rangs, contre le mur de briques, pour qu'on ne put les attaquer
par-derriere.
D'abord, la bande des mineurs descendue du coron se tint a distance.
Ils etaient une trentaine au plus, ils se concertaient en paroles
violentes et confuses.
La Maheude, arrivee la premiere, depeignee sous un mouchoir noue a la
hate, ayant au bras Estelle endormie, repetait d'une voix fievreuse:
--Que personne n'entre et que personne ne sorte! Faut les pincer tous
la-dedans!
Maheu approuvait, lorsque le pere Mouque, justement, arriva de
Requillart. On voulut l'empecher de passer. Mais il se debattit, il
dit que ses chevaux mangeaient tout de meme leur avoine et se
fichaient de la revolution. D'ailleurs, il y avait un cheval mort, on
l'attendait pour le sortir. Etienne degagea le vieux palefrenier, que
les soldats laisserent monter au puits. Et, un quart d'heure plus
tard, comme la bande des grevistes, peu a peu grossie, devenait
menacante, une large porte se rouvrit au rez-de-chaussee, des hommes
parurent, charriant la bete morte, un paquet lamentable, encore serre
dans le filet de corde, qu'ils abandonnerent au milieu des flaques de
neige fondue. Le saisissement fut tel, qu'on ne les empecha pas de
rentrer et de barricader la porte de nouveau. Tous avaient reconnu le
cheval, a sa tete repliee et raidie contre le flanc. Des
chuchotements coururent.
Pages:
1 |
2 |
3 |
4 |
5 |
6 |
7 |
8 |
9 |
10 |
11 |
12 |
13 |
14 |
15 |
16 |
17 |
18 |
19 |
20 |
21 |
22 |
23 |
24 |
25 |
26 |
27 |
28 |
29 |
30 |
31 | 32 |
33 |
34 |
35 |
36 |
37 |
38 |
39 |
40 |
41