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Annual Bibliography of Commonwealth Literature 2007
This paper argues that discourses of love in Ghanaian market literature for youth offer a view into complex negotiations of agency and empowerment. Drawing on Deborah Durham's notion of youth as "social `shifters'" and Francis Nyamnjoh's conception of the "interconnectedness" of agency, I take Ghanaian market literature as one specific case of how African literature for youth foregrounds questions of continuity and change as African societies enter into increasingly complex global relations. In this literature for youth, received notions of love, often constructed out of impressions from American pop and hip hop music, carry new notions of agency that compete with existing "domesticated" forms. Authors like Ike Tandoh and Evelyn Tay employ discourses of love to offer youth alternative avenues for empowerment in a context of socio-economic disenfranchizement. In a creative process of "straddling", this writing both reveals and reproduces the contradictions that obtain in youth configurations of agency.

Germinal

E >> Emile Zola >> Germinal

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--Oui, de mes dix doigts, je les ecorcherais... En voila assez,
peut-etre! notre tour est venu, tu le disais toi-meme... Quand je
pense que le pere, le grand-pere, le pere du grand-pere, tous ceux
d'auparavant, ont souffert ce que nous souffrons, et que nos fils, les
fils de nos fils le souffriront encore, ca me rend folle, je prendrais
un couteau... L'autre jour, nous n'en avons pas fait assez. Nous
aurions du foutre Montsou par terre, jusqu'a la derniere brique. Et,
tu ne sais pas? je n'ai qu'un regret, c'est de n'avoir pas laisse le
vieux etrangler la fille de la Piolaine... On laisse bien la faim
etrangler mes petits, a moi!

Ses paroles tombaient comme des coups de hache, dans la nuit.
L'horizon ferme n'avait pas voulu s'ouvrir, l'ideal impossible
tournait en poison, au fond de ce crane fele par la douleur.

--Vous m'avez mal compris, put enfin dire Etienne, qui battait en
retraite. On devrait arriver a une entente avec la Compagnie: je sais
que les puits souffrent beaucoup, sans doute elle consentirait a un
arrangement.

--Non, rien du tout! hurla-t-elle.

Justement, Lenore et Henri, qui rentraient, arrivaient les mains
vides. Un monsieur leur avait bien donne deux sous; mais, comme la
soeur allongeait toujours des coups de pied au petit frere, les deux
sous etaient tombes dans la neige; et, Jeanlin s'etant mis a les
chercher avec eux, on ne les avait plus retrouves.

--Ou est-il, Jeanlin?

--Maman, il a file, il a dit qu'il avait des affaires.

Etienne ecoutait, le coeur fendu. Jadis, elle menacait de les tuer,
s'ils tendaient jamais la main. Aujourd'hui, elle les envoyait
elle-meme sur les routes, elle parlait d'y aller tous, les dix mille
charbonniers de Montsou, prenant le baton et la besace des vieux
pauvres, battant le pays epouvante.

Alors, l'angoisse grandit encore, dans la piece noire. Les mioches
rentraient avec la faim, ils voulaient manger, pourquoi ne mangeait-on
pas? et ils grognerent, se trainerent, finirent par ecraser les pieds
de leur soeur mourante, qui eut un gemissement. Hors d'elle, la mere
les gifla, au hasard des tenebres. Puis, comme ils criaient plus fort
en demandant du pain, elle fondit en larmes, tomba assise sur le
carreau, les saisit d'une seule etreinte, eux et la petite infirme;
et, longuement, ses pleurs coulerent, dans une detente nerveuse qui la
laissait molle, aneantie, begayant a vingt reprises la meme phrase,
appelant la mort: <Dieu, prenez-nous par pitie, pour en finir!>> Le grand-pere gardait son
immobilite de vieil arbre tordu sous la pluie et le vent, tandis que
le pere marchait de la cheminee au buffet, sans tourner la tete.

Mais la porte s'ouvrit, et cette fois c'etait le docteur Vanderhaghen.

--Diable! dit-il, la chandelle ne vous abimera pas la vue...
Depechons, je suis presse.

Ainsi qu'a l'ordinaire, il grondait, ereinte de besogne. Il avait
heureusement des allumettes, le pere dut en enflammer six, une a une,
et les tenir, pour qu'il put examiner la malade. Deballee de sa
couverture, elle grelottait sous cette lueur vacillante, d'une
maigreur d'oiseau agonisant dans la neige, si chetive qu'on ne voyait
plus que sa bosse. Elle souriait pourtant, d'un sourire egare de
moribonde, les yeux tres grands, tandis que ses pauvres mains se
crispaient sur sa poitrine creuse. Et, comme la mere, suffoquee,
demandait si c'etait raisonnable de prendre, avant elle, la seule
enfant qui l'aidat au menage, si intelligente, si douce, le docteur se
facha.

--Tiens! la voila qui passe... Elle est morte de faim, ta sacree
gamine. Et elle n'est pas la seule, j'en ai vu une autre, a cote...
Vous m'appelez tous, je n'y peux rien, c'est de la viande qu'il faut
pour vous guerir.

Maheu, les doigts brules, avait lache l'allumette; et les tenebres
retomberent sur le petit cadavre encore chaud. Le medecin etait
reparti en courant. Etienne n'entendait plus dans la piece noire que
les sanglots de la Maheude, qui repetait son appel de mort, cette
lamentation lugubre et sans fin:

--Mon Dieu, c'est mon tour, prenez-moi!... Mon Dieu, prenez mon
homme, prenez les autres, par pitie, pour en finir!



III


Ce dimanche-la, des huit heures, Souvarine resta seul dans la salle de
l'Avantage, a sa place accoutumee, la tete contre le mur. Plus un
charbonnier ne savait ou prendre les deux sous d'une chope, jamais les
debits n'avaient eu moins de clients. Aussi madame Rasseneur,
immobile au comptoir, gardait-elle un silence irrite; pendant que
Rasseneur, debout devant la cheminee de fonte, semblait suivre, d'un
air reflechi, la fumee rousse du charbon.

Brusquement, dans cette paix lourde des pieces trop chauffees, trois
petits coups secs, tapes contre une vitre de la fenetre, firent
tourner la tete a Souvarine. Il se leva, il avait reconnu le signal
dont plusieurs fois deja Etienne s'etait servi pour l'appeler,
lorsqu'il le voyait du dehors fumant sa cigarette, assis a une table
vide. Mais, avant que le machineur eut gagne la porte, Rasseneur
l'avait ouverte; et, reconnaissant l'homme qui etait la, dans la
clarte de la fenetre, il lui disait:

--Est-ce que tu as peur que je ne te vende?... Vous serez mieux pour
causer ici que sur la route.

Etienne entra. Madame Rasseneur lui offrit poliment une chope, qu'il
refusa d'un geste. Le cabaretier ajoutait:

--Il y a longtemps que j'ai devine ou tu te caches. Si j'etais un
mouchard comme tes amis le disent, je t'aurais depuis huit jours
envoye les gendarmes.

--Tu n'as pas besoin de te defendre, repondit le jeune homme, je sais
que tu n'as jamais mange de ce pain-la... On peut ne pas avoir les
memes idees et s'estimer tout de meme.

Et le silence regna de nouveau. Souvarine avait repris sa chaise, le
dos a la muraille, les yeux perdus sur la fumee de sa cigarette; mais
ses doigts febriles etaient agites d'une inquietude, il les promenait
le long de ses genoux, cherchant le poil tiede de Pologne, absente ce
soir-la; et c'etait un malaise inconscient, une chose qui lui
manquait, sans qu'il sut au juste laquelle.

Assis de l'autre cote de la table, Etienne dit enfin:

--C'est demain que le travail reprend au Voreux. Les Belges sont
arrives avec le petit Negrel.

--Oui, on les a debarques a la nuit tombee, murmura Rasseneur reste
debout. Pourvu qu'on ne se tue pas encore!

Puis, haussant la voix:

--Non, vois-tu, je ne veux pas recommencer a nous disputer, seulement
ca finira par du vilain, si vous vous entetez davantage... Tiens!
votre histoire est tout a fait celle de ton Internationale. J'ai
rencontre Pluchart avant-hier a Lille, ou j'avais des affaires. Ca se
detraque, sa machine, parait-il.

Il donna des details. L'Association, apres avoir conquis les ouvriers
du monde entier, dans un elan de propagande, dont la bourgeoisie
frissonnait encore, etait maintenant devoree, detruite un peu chaque
jour, par la bataille interieure des vanites et des ambitions. Depuis
que les anarchistes y triomphaient, chassant les evolutionnistes de la
premiere heure, tout craquait, le but primitif, la reforme du
salariat, se noyait au milieu du tiraillement des sectes, les cadres
savants se desorganisaient dans la haine de la discipline. Et deja
l'on pouvait prevoir l'avortement final de cette levee en masse, qui
avait menace un instant d'emporter d'une haleine la vieille societe
pourrie.

--Pluchart en est malade, poursuivit Rasseneur. Avec ca, il n'a plus
de voix du tout. Pourtant, il parle quand meme, il veut aller parler
a Paris... Et il m'a repete a trois reprises que notre greve etait
fichue.

Etienne, les yeux a terre, le laissait tout dire, sans l'interrompre.
La veille, il avait cause avec des camarades, il sentait passer sur
lui des souffles de rancune et de soupcon, ces premiers souffles de
l'impopularite, qui annoncent la defaite. Et il demeurait sombre, il
ne voulait pas avouer son abattement, en face d'un homme qui lui avait
predit que la foule le huerait a son tour, le jour ou elle aurait a se
venger d'un mecompte.

--Sans doute la greve est fichue, je le sais aussi bien que Pluchart,
reprit-il. Mais c'etait prevu, ca. Nous l'avons acceptee a
contrecoeur, cette greve, nous ne comptions pas en finir avec la
Compagnie... Seulement, on se grise, on se met a esperer des choses,
et quand ca tourne mal, on oublie qu'on devait s'y attendre, on se
lamente et on se dispute comme devant une catastrophe tombee du ciel.

--Alors, demanda Rasseneur, si tu crois la partie perdue, pourquoi ne
fais-tu pas entendre raison aux camarades?

Le jeune homme le regarda fixement.

--Ecoute, en voila assez... Tu as tes idees, j'ai les miennes. Je
suis entre chez toi, pour te montrer que je t'estime quand meme. Mais
je pense toujours que, si nous crevons a la peine, nos carcasses
d'affames serviront plus la cause du peuple que toute ta politique
d'homme sage... Ah! si un de ces cochons de soldats pouvait me loger
une balle en plein coeur, comme ce serait crane de finir ainsi!

Ses yeux s'etaient mouilles, dans ce cri ou eclatait le secret desir
du vaincu, le refuge ou il aurait voulu perdre a jamais son tourment.

--Bien dit! declara madame Rasseneur, qui, d'un regard, jetait a son
mari tout le dedain de ses opinions radicales.

Souvarine, les yeux noyes, tatonnant de ses mains nerveuses, ne
semblait pas avoir entendu. Sa face blonde de fille, au nez mince,
aux petites dents pointues, s'ensauvageait dans une reverie mystique,
ou passaient des visions sanglantes. Et il s'etait mis a rever tout
haut, il repondait a une parole de Rasseneur sur l'Internationale,
saisie au milieu de la conversation.

--Tous sont des laches, il n'y avait qu'un homme pour faire de leur
machine l'instrument terrible de la destruction. Mais il faudrait
vouloir, personne ne veut, et c'est pourquoi la revolution avortera
une fois encore.

Il continua, d'une voix de degout, a se lamenter sur l'imbecillite des
hommes, pendant que les deux autres restaient troubles de ces
confidences de somnambule, faites aux tenebres. En Russie, rien ne
marchait, il etait desespere des nouvelles qu'il avait recues. Ses
anciens camarades tournaient tous aux politiciens, les fameux
nihilistes dont l'Europe tremblait, des fils de pope, des petits
bourgeois, des marchands, ne s'elevaient pas au-dela de la liberation
nationale, semblaient croire a la delivrance du monde, quand ils
auraient tue le despote; et, des qu'il leur parlait de raser la
vieille humanite comme une moisson mure, des qu'il prononcait meme le
mot enfantin de republique, il se sentait incompris, inquietant,
declasse desormais, enrole parmi les princes rates du cosmopolitisme
revolutionnaire. Son coeur de patriote se debattait pourtant, c'etait
avec une amertume douloureuse qu'il repetait son mot favori:

--Des betises!... Jamais ils n'en sortiront, avec leurs betises!

Puis, baissant encore la voix, en phrases ameres, il dit son ancien
reve de fraternite. Il n'avait renonce a son rang et a sa fortune, il
ne s'etait mis avec les ouvriers, que dans l'espoir de voir se fonder
enfin cette societe nouvelle du travail en commun. Tous les sous de
ses poches avaient longtemps passe aux galopins du coron, il s'etait
montre pour les charbonniers d'une tendresse de frere, souriant a leur
defiance, les conquerant par son air tranquille d'ouvrier exact et peu
causeur. Mais, decidement, la fusion ne se faisait pas, il leur
demeurait etranger, avec son mepris de tous les liens, sa volonte de
se garder brave, en dehors des glorioles et des jouissances. Et il
etait surtout, depuis le matin, exaspere par la lecture d'un fait
divers qui courait les journaux.

Sa voix changea, ses yeux s'eclaircirent, se fixerent sur Etienne, et
il s'adressa directement a lui.

--Comprends-tu ca, toi? ces ouvriers chapeliers de Marseille qui ont
gagne le gros lot de cent mille francs, et qui, tout de suite, ont
achete de la rente, en declarant qu'ils allaient vivre sans rien
faire!... Oui, c'est votre idee, a vous tous, les ouvriers francais,
deterrer un tresor, pour le manger seul ensuite, dans un coin
d'egoisme et de faineantise. Vous avez beau crier contre les riches,
le courage vous manque de rendre aux pauvres l'argent que la fortune
vous envoie... Jamais vous ne serez dignes du bonheur, tant que vous
aurez quelque chose a vous, et que votre haine des bourgeois viendra
uniquement de votre besoin enrage d'etre des bourgeois a leur place.

Rasseneur eclata de rire, l'idee que les deux ouvriers de Marseille
auraient du renoncer au gros lot lui semblait stupide. Mais Souvarine
blemissait, son visage decompose devenait effrayant, dans une de ces
coleres religieuses qui exterminent les peuples. Il cria:

--Vous serez tous fauches, culbutes, jetes a la pourriture. Il
naitra, celui qui aneantira votre race de poltrons et de jouisseurs.
Et, tenez! vous voyez mes mains, si mes mains le pouvaient, elles
prendraient la terre comme ca, elles la secoueraient jusqu'a la casser
en miettes, pour que vous restiez tous sous les decombres.

--Bien dit! repeta madame Rasseneur, de son air poli et convaincu.

Il se fit encore un silence. Puis, Etienne reparla des ouvriers du
Borinage. Il questionnait Souvarine sur les dispositions qu'on avait
prises, au Voreux. Mais le machineur, retombe dans sa preoccupation,
repondait a peine, savait seulement qu'on devait distribuer des
cartouches aux soldats qui gardaient la fosse; et l'inquietude
nerveuse de ses doigts sur ses genoux s'aggravait a un tel point,
qu'il finit par avoir conscience de ce qui leur manquait, le poil doux
et calmant du lapin familier.

--Ou donc est Pologne? demanda-t-il.

Le cabaretier eut un nouveau rire, en regardant sa femme. Apres une
courte gene, il se decida.

--Pologne? elle est au chaud.

Depuis son aventure avec Jeanlin, la grosse lapine, blessee sans
doute, n'avait plus fait que des lapins morts; et, pour ne pas nourrir
une bouche inutile, on s'etait resigne, le jour meme, a l'accommoder
aux pommes de terre.

--Oui, tu en as mange une cuisse ce soir... Hein? tu t'en es leche
les doigts!

Souvarine n'avait pas compris d'abord. Puis, il devint tres pale, une
nausee contracta son menton; tandis que, malgre sa volonte de
stoicisme, deux grosses larmes gonflaient ses paupieres.

Mais on n'eut pas le temps de remarquer cette emotion, la porte
s'etait brutalement ouverte, et Chaval avait paru, poussant devant lui
Catherine. Apres s'etre grise de biere et de fanfaronnades dans tous
les cabarets de Montsou, l'idee lui etait venue d'aller a l'Avantage
montrer aux anciens amis qu'il n'avait pas peur. Il entra, en disant
a sa maitresse:

--Nom de Dieu! je te dis que tu vas boire une chope la-dedans, je
casse la gueule au premier qui me regarde de travers!

Catherine, a la vue d'Etienne, saisie, restait toute blanche. Quand
il l'eut apercu a son tour, Chaval ricana d'un air mauvais.

--Madame Rasseneur, deux chopes! Nous arrosons la reprise du travail.

Sans une parole, elle versa, en femme qui ne refusait sa biere a
personne. Un silence s'etait fait, ni le cabaretier, ni les deux
autres n'avaient bouge de leur place.

--J'en connais qui ont dit que j'etais un mouchard, reprit Chaval
arrogant, et j'attends que ceux-la me le repetent un peu en face, pour
qu'on s'explique a la fin.

Personne ne repondit, les hommes tournaient la tete, regardaient
vaguement les murs.

--Il y a les feignants, et il y a les pas feignants, continua-t-il
plus haut. Moi je n'ai rien a cacher, j'ai quitte la sale baraque a
Deneulin, je descends demain au Voreux avec douze Belges, qu'on m'a
donnes a conduire, parce qu'on m'estime. Et, si ca contrarie
quelqu'un, il peut le dire, nous en causerons.

Puis, comme le meme silence dedaigneux accueillait ses provocations,
il s'emporta contre Catherine.

--Veux-tu boire, nom de Dieu!... Trinque avec moi a la crevaison de
tous les salauds qui refusent de travailler!

Elle trinqua, mais d'une main si tremblante, qu'on entendit le
tintement leger des deux verres. Lui, maintenant, avait tire de sa
poche une poignee de monnaie blanche, qu'il etalait par une
ostentation d'ivrogne, en disant que c'etait avec sa sueur qu'on
gagnait ca, et qu'il defiait les feignants de montrer dix sous.
L'attitude des camarades l'exasperait, il en arriva aux insultes
directes.

--Alors, c'est la nuit que les taupes sortent? Il faut que les
gendarmes dorment pour qu'on rencontre les brigands?

Etienne s'etait leve, tres calme, resolu.

--Ecoute, tu m'embetes... Oui, tu es un mouchard, ton argent pue
encore quelque traitrise, et ca me degoute de toucher a ta peau de
vendu. N'importe! je suis ton homme, il y a assez longtemps que l'un
des deux doit manger l'autre.

Chaval serra les poings.

--Allons donc! il faut t'en dire pour t'echauffer, bougre de lache!...
Toi tout seul, je veux bien! et tu vas me payer les cochonneries qu'on
m'a faites!

Les bras suppliants, Catherine s'avancait entre eux; mais ils n'eurent
pas la peine de la repousser, elle sentit la necessite de la bataille,
elle recula d'elle-meme, lentement. Debout contre le mur, elle
demeura muette, si paralysee d'angoisse, qu'elle ne frissonnait plus,
les yeux grands ouverts sur ces deux hommes qui allaient se tuer pour
elle.

Madame Rasseneur, simplement, enlevait les chopes de son comptoir, de
peur qu'elles ne fussent cassees. Puis, elle se rassit sur la
banquette, sans temoigner de curiosite malseante. On ne pouvait
pourtant laisser deux anciens camarades s'egorger ainsi, Rasseneur
s'entetait a intervenir, et il fallut que Souvarine le prit par une
epaule, le ramenat pres de la table, en disant:

--Ca ne te regarde pas... Il y en a un de trop, c'est au plus fort de
vivre.

Deja, sans attendre l'attaque, Chaval lancait dans le vide ses poings
fermes. Il etait le plus grand, degingande, visant a la figure, par
de furieux coups de taille, des deux bras, l'un apres l'autre, comme
s'il eut manoeuvre une paire de sabres. Et il causait toujours, il
posait pour la galerie, avec des bordees d'injures, qui l'excitaient.

--Ah! sacre marlou, j'aurai ton nez! C'est ton nez que je veux me
foutre quelque part!... Donne donc ta gueule, miroir a putains, que
j'en fasse de la bouillie pour les cochons, et nous verrons apres si
les garces de femmes courent apres toi!

Muet, les dents serrees, Etienne se ramassait dans sa petite taille,
jouant le jeu correct, la poitrine et la face couvertes de ses deux
poings; et il guettait, il les detendait avec une raideur de ressorts,
en terribles coups de pointe.

D'abord, ils ne se firent pas grand mal. Les moulinets tapageurs de
l'un, l'attente froide de l'autre, prolongeaient la lutte. Une chaise
fut renversee, leurs gros souliers ecrasaient le sable blanc, seme sur
les dalles. Mais ils s'essoufflerent a la longue, on entendit le
ronflement de leur haleine, tandis que leur face rouge se gonflait
comme d'un brasier interieur, dont on voyait les flammes, par les
trous clairs de leurs yeux.

--Touche! hurla Chaval, atout sur ta carcasse!

En effet, son poing, pareil a un fleau lance de biais, avait laboure
l'epaule de son adversaire. Celui-ci retint un grognement de douleur,
il n'y eut qu'un bruit mou, la sourde meurtrissure des muscles. Et il
repondit par un coup droit en pleine poitrine, qui aurait defonce
l'autre, s'il ne s'etait gare, dans ses continuels sauts de chevre.
Pourtant, le coup l'atteignit au flanc gauche, si rudement encore,
qu'il chancela, la respiration coupee. Une rage le prit, de sentir
ses bras mollir dans la souffrance, et il rua comme une bete, il visa
le ventre pour le crever du talon.

--Tiens! a tes tripes! begaya-t-il de sa voix etranglee. Faut que je
les devide au soleil!

Etienne evita le coup, si indigne de cette infraction aux regles d'un
combat loyal, qu'il sortit de son silence.

--Tais-toi donc, brute! Et pas les pieds, nom de Dieu! ou je prends
une chaise pour t'assommer!

Alors, la bataille s'aggrava. Rasseneur, revolte, serait intervenu de
nouveau, sans le regard severe de sa femme, qui le maintenait: est-ce
que deux clients n'avaient pas le droit de regler une affaire chez
eux? Il s'etait mis simplement devant la cheminee, car il craignait de
les voir se culbuter dans le feu. Souvarine, de son air paisible,
avait roule une cigarette, qu'il oubliait cependant d'allumer. Contre
le mur, Catherine restait immobile; ses mains seules, inconscientes,
venaient de monter a sa taille; et, la, elles s'etaient tordues, elles
arrachaient l'etoffe de sa robe, dans des crispations regulieres.
Tout son effort etait de ne pas crier, de ne pas en tuer un, en criant
sa preference, si eperdue d'ailleurs, qu'elle ne savait meme plus qui
elle preferait.

Bientot, Chaval s'epuisa, inonde de sueur, tapant au hasard. Malgre
sa colere, Etienne continuait a se couvrir, parait presque tous les
coups, dont quelques-uns l'eraflaient. Il eut l'oreille fendue, un
ongle lui emporta un lambeau du cou, et dans une telle cuisson, qu'il
jura a son tour, en lancant un de ses terribles coups droits. Une
fois encore, Chaval gara sa poitrine d'un saut; mais il s'etait
baisse, le poing l'atteignit au visage, ecrasa le nez, enfonca un
oeil. Tout de suite, un jet de sang partit des narines, l'oeil enfla,
se tumefia, bleuatre. Et le miserable, aveugle par ce flot rouge,
etourdi de l'ebranlement de son crane, battait l'air de ses bras
egares, lorsqu'un autre coup, en pleine poitrine enfin, l'acheva. Il
y eut un craquement, il tomba sur le dos, de la chute lourde d'un sac
de platre qu'on decharge.

Etienne attendit.

--Releve-toi. Si tu en veux encore, nous allons recommencer.

Sans repondre, Chaval, apres quelques secondes d'hebetement, se remua
par terre, detira ses membres. Il se ramassait avec peine, il resta
un instant sur les genoux, en boule, faisant de sa main, au fond de sa
poche, une besogne qu'on ne voyait pas. Puis, quand il fut debout, il
se rua de nouveau, la gorge gonflee d'un hurlement sauvage.

Mais Catherine avait vu; et, malgre elle, un grand cri lui sortit du
coeur et l'etonna, comme l'aveu d'une preference ignoree d'elle-meme.

--Prends garde! il a son couteau!

Etienne n'avait eu que le temps de parer le premier coup avec son
bras. La laine du tricot fut coupee par l'epaisse lame, une de ces
lames qu'une virole de cuivre fixe dans un manche de buis. Deja, il
avait saisi le poignet de Chaval, une lutte effrayante s'engagea, lui
se sentant perdu s'il lachait, l'autre donnant des secousses, pour se
degager et frapper. L'arme s'abaissait peu a peu, leurs membres
raidis se fatiguaient, deux fois Etienne eut la sensation froide de
l'acier contre sa peau; et il dut faire un effort supreme, il broya le
poignet dans une telle etreinte, que le couteau glissa de la main
ouverte. Tous deux s'etaient jetes par terre, ce fut lui qui le
ramassa, qui le brandit a son tour. Il tenait Chaval renverse sous
son genou, il menacait de lui ouvrir la gorge.

--Ah! nom de Dieu de traitre, tu vas y passer!

Une voix abominable, en lui, l'assourdissait. Cela montait de ses
entrailles, battait dans sa tete a coups de marteau, une brusque folie
du meurtre, un besoin de gouter au sang. Jamais la crise ne l'avait
secoue ainsi. Pourtant, il n'etait pas ivre. Et il luttait contre le
mal hereditaire, avec le frisson desespere d'un furieux d'amour qui se
debat au bord du viol. Il finit par se vaincre, il lanca le couteau
derriere lui, en balbutiant d'une voix rauque:

--Releve-toi, va-t'en!

Cette fois, Rasseneur s'etait precipite, mais sans trop oser se
risquer entre eux, dans la crainte d'attraper un mauvais coup. Il ne
voulait pas qu'on s'assassinat chez lui, il se fachait si fort, que sa
femme, toute droite au comptoir, lui faisait remarquer qu'il criait
toujours trop tot. Souvarine, qui avait failli recevoir le couteau
dans les jambes, se decidait a allumer sa cigarette. C'etait donc
fini? Catherine regardait encore, stupide devant les deux hommes,
vivants l'un et l'autre.

--Va-t'en! repeta Etienne, va-t'en ou je t'acheve!

Chaval se releva, essuya d'un revers de main le sang qui continuait a
lui couler du nez; et, la machoire barbouillee de rouge, l'oeil
meurtri, il s'en alla en trainant les jambes, dans la rage de sa
defaite. Machinalement, Catherine le suivit. Alors, il se redressa,
sa haine eclata en un flot d'ordures.

--Ah! non, ah! non, puisque c'est lui que tu veux, couche avec lui,
sale rosse! Et ne refous pas les pieds chez moi, si tu tiens a ta
peau!

Il fit claquer violemment la porte. Un grand silence regna dans la
salle tiede, ou l'on entendit le petit ronflement de la houille. Par
terre, il ne restait que la chaise renversee et qu'une pluie de sang,
dont le sable des dalles buvait les gouttes.



IV


Quand ils furent sortis de chez Rasseneur, Etienne et Catherine
marcherent en silence. Le degel commencait, un degel froid et lent,
qui salissait la neige sans la fondre. Dans le ciel livide, on
devinait la lune pleine, derriere de grands nuages, des haillons noirs
qu'un vent de tempete roulait furieusement, tres haut; et, sur la
terre, aucune haleine ne soufflait, on n'entendait que l'egouttement
des toitures, d'ou tombaient des paquets blancs, d'une chute molle.

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