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Annual Bibliography of Commonwealth Literature 2007
This paper argues that discourses of love in Ghanaian market literature for youth offer a view into complex negotiations of agency and empowerment. Drawing on Deborah Durham's notion of youth as "social `shifters'" and Francis Nyamnjoh's conception of the "interconnectedness" of agency, I take Ghanaian market literature as one specific case of how African literature for youth foregrounds questions of continuity and change as African societies enter into increasingly complex global relations. In this literature for youth, received notions of love, often constructed out of impressions from American pop and hip hop music, carry new notions of agency that compete with existing "domesticated" forms. Authors like Ike Tandoh and Evelyn Tay employ discourses of love to offer youth alternative avenues for empowerment in a context of socio-economic disenfranchizement. In a creative process of "straddling", this writing both reveals and reproduces the contradictions that obtain in youth configurations of agency.

Germinal

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Il s'apercut alors qu'il montait sur le terri, la tete bourdonnante de
ces reflexions. Pourquoi ne causerait-il pas avec ce soldat? Il
saurait la couleur de ses idees. D'un air indifferent, il continuait
de s'approcher, comme s'il eut glane les vieux bois, restes dans les
deblais. La sentinelle demeurait immobile.

--Hein? camarade, un fichu temps! dit enfin Etienne. Je crois que
nous allons avoir de la neige.

C'etait un petit soldat, tres blond, avec une douce figure pale,
criblee de taches de rousseur. Il avait, dans sa capote, l'embarras
d'une recrue.

--Oui, tout de meme, je crois, murmura-t-il.

Et, de ses yeux bleus, il regardait longuement le ciel livide, cette
aube enfumee, dont la suie pesait comme du plomb, au loin, sur la
plaine.

--Qu'ils sont betes, de vous planter la, a vous geler les os! continua
Etienne. Si l'on ne dirait pas que l'on attend les Cosaques!... Avec
ca, il souffle toujours un vent, ici!

Le petit soldat grelottait sans se plaindre. Il y avait bien une
cabane en pierres seches, ou le vieux Bonnemort s'abritait, par les
nuits d'ouragan; mais, la consigne etant de ne pas quitter le sommet
du terri, le soldat n'en bougeait pas, les mains si raides de froid,
qu'il ne sentait plus son arme. Il appartenait au poste de soixante
hommes qui gardait le Voreux; et, comme cette cruelle faction revenait
frequemment, il avait deja failli y rester, les pieds morts. Le
metier voulait ca, une obeissance passive achevait de l'engourdir, il
repondait aux questions par des mots begayes d'enfant qui sommeille.

Vainement, pendant un quart d'heure, Etienne tacha de le faire parler
sur la politique. Il disait oui, il disait non, sans avoir l'air de
comprendre; des camarades racontaient que le capitaine etait
republicain; quant a lui, il n'avait pas d'idee, ca lui etait egal.
Si on lui commandait de tirer, il tirerait, pour n'etre pas puni.
L'ouvrier l'ecoutait, saisi de la haine du peuple contre l'armee,
contre ces freres dont on changeait le coeur, en leur collant un
pantalon rouge au derriere.

--Alors, vous vous nommez?

--Jules.

--Et d'ou etes-vous?

--De Plogof, la-bas.

Au hasard, il avait allonge le bras. C'etait en Bretagne, il n'en
savait pas davantage. Sa petite figure pale s'animait, il se mit a
rire, rechauffe.

--J'ai ma mere et ma soeur. Elles m'attendent bien sur. Ah! ce ne
sera pas pour demain... Quand je suis parti, elles m'ont accompagne
jusqu'a Pont-l'Abbe. Nous avions pris le cheval aux Lepalmec, il a
failli se casser les jambes en bas de la descente d'Audierne. Le
cousin Charles nous attendait avec des saucisses, mais les femmes
pleuraient trop, ca nous restait dans la gorge... Ah! mon Dieu! ah!
mon Dieu! comme c'est loin, chez nous!

Ses yeux se mouillaient, sans qu'il cessat de rire. La lande deserte
de Plogof, cette sauvage pointe du Raz battue des tempetes, lui
apparaissait dans un eblouissement de soleil, a la saison rose des
bruyeres.

--Dites donc, demanda-t-il, si je n'ai pas de punitions, est-ce que
vous croyez qu'on me donnera une permission d'un mois, dans deux ans?

Alors, Etienne parla de la Provence, qu'il avait quittee tout petit.
Le jour grandissait, des flocons de neige commencaient a voler dans le
ciel terreux. Et il finit par etre pris d'inquietude, en apercevant
Jeanlin qui rodait au milieu des ronces, l'air stupefait de le voir
la-haut. D'un geste, l'enfant le helait. A quoi bon ce reve de
fraterniser avec les soldats? Il faudrait des annees et des annees
encore, sa tentative inutile le desolait, comme s'il avait compte
reussir. Mais, brusquement, il comprit le geste de Jeanlin: on venait
relever la sentinelle; et il s'en alla, il rentra en courant se terrer
a Requillart, le coeur creve une fois de plus par la certitude de la
defaite; pendant que le gamin, galopant pres de lui, accusait cette
sale rosse de troupier d'avoir appele le poste pour tirer sur eux.

Au sommet du terri, Jules etait reste immobile, les regards perdus
dans la neige qui tombait. Le sergent s'approchait avec ses hommes,
les cris reglementaires furent echanges.

--Qui vive?... Avancez au mot de ralliement!

Et l'on entendit les pas lourds repartir, sonnant comme en pays
conquis. Malgre le jour grandissant, rien ne bougeait dans les
corons, les charbonniers se taisaient et s'enrageaient, sous la botte
militaire.



II


Depuis deux jours, la neige tombait; elle avait cesse le matin, une
gelee intense glacait l'immense nappe; et ce pays noir, aux routes
d'encre, aux murs et aux arbres poudres des poussieres de la houille,
etait tout blanc, d'une blancheur unique, a l'infini. Sous la neige,
le coron des Deux-Cent-Quarante gisait, comme disparu. Pas une fumee
ne sortait des toitures. Les maisons sans feu, aussi froides que les
pierres des chemins, ne fondaient pas l'epaisse couche des tuiles. Ce
n'etait plus qu'une carriere de dalles blanches, dans la plaine
blanche, une vision de village mort, drape de son linceul. Le long
des rues, les patrouilles qui passaient avaient seules laisse le
gachis boueux de leur pietinement.

Chez les Maheu, la derniere pelletee d'escarbilles etait brulee depuis
la veille; et il ne fallait plus songer a la glane sur le terri, par
ce terrible temps, lorsque les moineaux eux-memes ne trouvaient pas un
brin d'herbe. Alzire, pour s'etre entetee, ses pauvres mains
fouillant la neige, se mourait. La Maheude avait du l'envelopper dans
un lambeau de couverture, en attendant le docteur Vanderhaghen, chez
qui elle etait allee deux fois deja, sans pouvoir le rencontrer; la
bonne venait cependant de promettre que Monsieur passerait au coron
avant la nuit, et la mere guettait, debout devant la fenetre, tandis
que la petite malade, qui avait voulu descendre, grelottait sur une
chaise, avec l'illusion qu'il faisait meilleur la, pres du fourneau
refroidi. Le vieux Bonnemort, en face, les jambes reprises, semblait
dormir. Ni Lenore ni Henri n'etaient rentres, battant les routes en
compagnie de Jeanlin, pour demander des sous. Au travers de la piece
nue, Maheu seul marchait pesamment, butait a chaque tour contre le
mur, de l'air stupide d'une bete qui ne voit plus sa cage. Le petrole
aussi etait fini; mais le reflet de la neige, au-dehors, restait si
blanc, qu'il eclairait vaguement la piece, malgre la nuit tombee.

Il y eut un bruit de sabots, et la Levaque poussa la porte en coup de
vent, hors d'elle, criant des le seuil a la Maheude:

--Alors, c'est toi qui as dit que je forcais mon logeur a me donner
vingt sous, quand il couchait avec moi!

L'autre haussa les epaules.

--Tu m'embetes, je n'ai rien dit... D'abord, qui t'a dit ca?

--On m'a dit que tu l'as dit, tu n'as pas besoin de savoir... Meme tu
as dit que tu nous entendais bien faire nos saletes derriere ta
cloison, et que la crasse s'amassait chez nous parce que j'etais
toujours sur le dos... Dis encore que tu ne l'as pas dit, hein!

Chaque jour, des querelles eclataient, a la suite du continuel
bavardage des femmes. Entre les menages surtout qui logeaient porte a
porte, les brouilles et les reconciliations etaient quotidiennes.
Mais jamais une mechancete si aigre ne les avait jetes les uns sur les
autres. Depuis la greve, la faim exasperait les rancunes, on avait le
besoin de cogner: une explication entre deux commeres finissait par
une tuerie entre les deux hommes.

Justement, Levaque arrivait a son tour, en amenant de force Bouteloup.

--Voici le camarade, qu'il dise un peu s'il a donne vingt sous a ma
femme, pour coucher avec.

Le logeur, cachant sa douceur effaree dans sa grande barbe,
protestait, begayait.

--Oh! ca, non, jamais rien, jamais!

Du coup, Levaque devint menacant, le poing sous le nez de Maheu.

--Tu sais, ca ne me va pas. Quand on a une femme comme ca, on lui
casse les reins... C'est donc que tu crois ce qu'elle a dit?

--Mais, nom de Dieu! s'ecria Maheu, furieux d'etre tire de son
accablement, qu'est-ce que c'est encore que tous ces potins? Est-ce
qu'on n'a pas assez de ses miseres? Fous-moi la paix ou je tape!...
Et, d'abord, qui a dit que ma femme l'avait dit?

--Qui l'a dit?... C'est la Pierronne qui l'a dit.

La Maheude eclata d'un rire aigu; et, revenant vers la Levaque:

--Ah! c'est la Pierronne... Eh bien! je puis te dire ce qu'elle m'a
dit, a moi. Oui! elle m'a dit que tu couchais avec tes deux hommes,
l'un dessous et l'autre dessus!

Des lors, il ne fut plus possible de s'entendre. Tous se fachaient,
les Levaque renvoyaient comme reponse aux Maheu que la Pierronne en
avait dit bien d'autres sur leur compte, et qu'ils avaient vendu
Catherine, et qu'ils s'etaient pourris ensemble, jusqu'aux petits,
avec une salete prise par Etienne au Volcan.

--Elle a dit ca, elle a dit ca, hurla Maheu. C'est bon! j'y vais,
moi, et si elle dit qu'elle l'a dit, je lui colle ma main sur la
gueule.

Il s'etait elance dehors, les Levaque le suivirent pour temoigner,
tandis que Bouteloup, ayant horreur des disputes, rentrait
furtivement. Allumee par l'explication, la Maheude sortait aussi,
lorsqu'une plainte d'Alzire la retint. Elle croisa les bouts de la
couverture sur le corps frissonnant de la petite, elle retourna se
planter devant la fenetre, les yeux perdus. Et ce medecin qui
n'arrivait pas!

A la porte des Pierron, Maheu et les Levaque rencontrerent Lydie, qui
pietinait dans la neige. La maison etait close, un filet de lumiere
passait par la fente d'un volet; et l'enfant repondit d'abord avec
gene aux questions: non, son papa n'y etait pas, il etait alle au
lavoir rejoindre la mere Brule, pour rapporter le paquet de linge.
Elle se troubla ensuite, refusa de dire ce que sa maman faisait.
Enfin, elle lacha tout, dans un rire sournois de rancune: sa maman
l'avait flanquee a la porte, parce que M. Dansaert etait la, et
qu'elle les empechait de causer. Celui-ci, depuis le matin, se
promenait dans le coron, avec deux gendarmes, tachant de racoler des
ouvriers, pesant sur les faibles, annoncant partout que, si l'on ne
descendait pas le lundi au Voreux, la Compagnie etait decidee a
embaucher des Borains. Et, comme la nuit tombait, il avait renvoye
les gendarmes, en trouvant la Pierronne seule; puis, il etait reste
chez elle a boire un verre de genievre, devant le bon feu.

--Chut! taisez-vous, faut les voir! murmura Levaque, avec un rire de
paillardise. On s'expliquera tout a l'heure... Va-t'en, toi, petite
garce!

Lydie recula de quelques pas, pendant qu'il mettait un oeil a la fente
du volet. Il etouffa de petits cris, son echine se renflait, dans un
fremissement. A son tour, la Levaque regarda; mais elle dit, comme
prise de coliques, que ca la degoutait. Maheu, qui l'avait poussee,
voulant voir aussi, declara qu'on en avait pour son argent. Et ils
recommencerent, a la file, chacun son coup d'oeil, ainsi qu'a la
comedie. La salle, reluisante de proprete, s'egayait du grand feu; il
y avait des gateaux sur la table, avec une bouteille et des verres;
enfin, une vraie noce. Si bien que ce qu'ils voyaient la-dedans
finissait par exasperer les deux hommes, qui, en d'autres
circonstances, en auraient rigole six mois. Qu'elle se fit bourrer
jusqu'a la gorge, les jupes en l'air, c'etait drole. Mais, nom de
Dieu! est-ce que ce n'etait pas cochon, de se payer ca devant un si
grand feu, et de se donner des forces avec des biscuits, lorsque les
camarades n'avaient ni une lichette de pain, ni une escarbille de
houille?

--V'la papa! cria Lydie en se sauvant.

Pierron revenait tranquillement du lavoir, le paquet de linge sur une
epaule. Tout de suite, Maheu l'interpella.

--Dis donc, on m'a dit que ta femme avait dit que j'avais vendu
Catherine et que nous nous etions tous pourris a la maison... Et,
chez toi, qu'est-ce qu'il te la paie, ta femme, le monsieur qui est en
train de lui user la peau?

Etourdi, Pierron ne comprenait pas, lorsque la Pierronne, prise de
peur en entendant le tumulte des voix, perdit la tete au point
d'entrebailler la porte, pour se rendre compte. On l'apercut toute
rouge, le corsage ouvert, la jupe encore remontee, accrochee a la
ceinture; tandis que, dans le fond, Dansaert se reculottait
eperdument. Le maitre-porion se sauva, disparut, tremblant qu'une
pareille histoire n'arrivat aux oreilles du directeur. Alors, ce fut
un scandale affreux, des rires, des huees, des injures.

--Toi qui dis toujours des autres qu'elles sont sales, criait la
Levaque a la Pierronne, ce n'est pas etonnant que tu sois propre, si
tu te fais recurer par les chefs!

--Ah! ca lui va, de parler! reprenait Levaque. En voila une salope
qui a dit que ma femme couchait avec moi et le logeur, l'un dessous et
l'autre dessus!... Oui, oui, on m'a dit que tu l'as dit.

Mais la Pierronne, calmee, tenait tete aux gros mots, tres meprisante,
dans sa certitude d'etre la plus belle et la plus riche.

--J'ai dit ce que j'ai dit, fichez-moi la paix, hein!... Est-ce que
ca vous regarde, mes affaires, tas de jaloux qui nous en voulez, parce
que nous mettons de l'argent a la caisse d'epargne! Allez, allez, vous
aurez beau dire, mon mari sait bien pourquoi monsieur Dansaert etait
chez nous.

En effet, Pierron s'emportait, defendait sa femme. La querelle
tourna, on le traita de vendu, de mouchard, de chien de la Compagnie,
on l'accusa de s'enfermer pour se gaver des bons morceaux, dont les
chefs lui payaient ses traitrises. Lui, repliquait, pretendait que
Maheu lui avait glisse des menaces sous sa porte, un papier ou se
trouvaient deux os de mort en croix, avec un poignard au-dessus. Et
cela se termina forcement par un massacre entre les hommes, comme
toutes les querelles de femmes, depuis que la faim enrageait les plus
doux. Maheu et Levaque s'etaient rues sur Pierron a coups de poing,
il fallut les separer.

Le sang coulait a flots du nez de son gendre, lorsque la Brule, a son
tour, arriva du lavoir. Mise au courant, elle se contenta de dire:

--Ce cochon-la me deshonore.

La rue redevint deserte, pas une ombre ne tachait la blancheur nue de
la neige; et le coron, retombe a son immobilite de mort, crevait de
faim sous le froid intense.

--Et le medecin? demanda Maheu, en refermant la porte.

--Pas venu, repondit la Maheude, toujours debout devant la fenetre.

--Les petits sont rentres?

--Non, pas rentres.

Maheu reprit sa marche lourde, d'un mur a l'autre, de son air de boeuf
assomme. Raidi sur sa chaise, le pere Bonnemort n'avait pas meme leve
la tete. Alzire non plus ne disait rien, tachait de ne pas trembler,
pour leur eviter de la peine; mais, malgre son courage a souffrir,
elle tremblait si fort par moments, qu'on entendait contre la
couverture le frisson de son maigre corps de fillette infirme; pendant
que, de ses grands yeux ouverts, elle regardait au plafond le pale
reflet des jardins tout blancs, qui eclairait la piece d'une lueur de
lune.

C'etait, maintenant, l'agonie derniere, la maison videe, tombee au
denuement final. Les toiles des matelas avaient suivi la laine chez
la brocanteuse; puis, les draps etaient partis, le linge, tout ce qui
pouvait se vendre. Un soir, on avait vendu deux sous un mouchoir du
grand-pere. Des larmes coulaient, a chaque objet du pauvre menage
dont il fallait se separer, et la mere se lamentait encore d'avoir
emporte un jour, dans sa jupe, la boite de carton rose, l'ancien
cadeau de son homme, comme on emporterait un enfant, pour s'en
debarrasser sous une porte. Ils etaient nus, ils n'avaient plus a
vendre que leur peau, si entamee, si compromise, que personne n'en
aurait donne un liard. Aussi ne prenaient-ils meme pas la peine de
chercher, ils savaient qu'il n'y avait rien, que c'etait la fin de
tout, qu'ils ne devaient esperer ni une chandelle, ni un morceau de
charbon, ni une pomme de terre; et ils attendaient d'en mourir, ils ne
se fachaient que pour les enfants, car cette cruaute inutile les
revoltait, d'avoir fichu une maladie a la petite, avant de
l'etrangler.

--Enfin, le voila! dit la Maheude.

Une forme noire passait devant la fenetre. La porte s'ouvrit. Mais
ce n'etait point le docteur Vanderhaghen, ils reconnurent le nouveau
cure, l'abbe Ranvier, qui ne parut pas surpris de tomber dans cette
maison morte, sans lumiere, sans feu, sans pain. Deja, il sortait de
trois autres maisons voisines, allant de famille en famille, racolant
des hommes de bonne volonte, ainsi que Dansaert avec ses gendarmes;
et, tout de suite, il s'expliqua, de sa voix fievreuse de sectaire.

--Pourquoi n'etes-vous pas venus a la messe dimanche, mes enfants?
Vous avez tort, l'Eglise seule peut vous sauver... Voyons,
promettez-moi de venir dimanche prochain.

Maheu, apres l'avoir regarde, s'etait remis en marche, pesamment, sans
une parole. Ce fut la Maheude qui repondit.

--A la messe, monsieur le cure, pour quoi faire? Est-ce que le bon
Dieu ne se moque pas de nous?... Tenez! qu'est-ce que lui a fait ma
petite, qui est la, a trembler la fievre? Nous n'avions pas assez de
misere, n'est-ce pas? il fallait qu'il me la rendit malade, lorsque
je ne puis seulement lui donner une tasse de tisane chaude.

Alors, debout, le pretre parla longuement. Il exploitait la greve,
cette misere affreuse, cette rancune exasperee de la faim, avec
l'ardeur d'un missionnaire qui preche des sauvages, pour la gloire de
sa religion. Il disait que l'Eglise etait avec les pauvres, qu'elle
ferait un jour triompher la justice, en appelant la colere de Dieu sur
les iniquites des riches. Et ce jour luirait bientot, car les riches
avaient pris la place de Dieu, en etaient arrives a gouverner sans
Dieu, dans leur vol impie du pouvoir. Mais, si les ouvriers voulaient
le juste partage des biens de la terre, ils devaient s'en remettre
tout de suite aux mains des pretres, comme a la mort de Jesus les
petits et les humbles s'etaient groupes autour des apotres. Quelle
force aurait le pape, de quelle armee disposerait le clerge, lorsqu'il
commanderait a la foule innombrable des travailleurs! En une semaine,
on purgerait le monde des mechants, on chasserait les maitres
indignes, ce serait enfin le vrai regne de Dieu, chacun recompense
selon ses merites, la loi du travail reglant le bonheur universel.

La Maheude, qui l'ecoutait, croyait entendre Etienne, aux veillees de
l'automne, lorsqu'il leur annoncait la fin de leurs maux. Seulement,
elle s'etait toujours mefiee des soutanes.

--C'est tres bien, ce que vous racontez la, monsieur le cure,
dit-elle. Mais c'est donc que vous ne vous accordez plus avec les
bourgeois... Tous nos autres cures dinaient a la Direction, et nous
menacaient du diable, des que nous demandions du pain.

Il recommenca, il parla du deplorable malentendu entre l'Eglise et le
peuple. Maintenant, en phrases voilees, il frappait sur les cures des
villes, sur les eveques, sur le haut clerge, repu de jouissance, gorge
de domination, pactisant avec la bourgeoisie liberale, dans
l'imbecillite de son aveuglement, sans voir que c'etait cette
bourgeoisie qui le depossedait de l'empire du monde. La delivrance
viendrait des pretres de campagne, tous se leveraient pour retablir le
royaume du Christ, avec l'aide des miserables; et il semblait etre
deja a leur tete, il redressait sa taille osseuse, en chef de bande,
en revolutionnaire de l'Evangile, les yeux emplis d'une telle lumiere,
qu'ils eclairaient la salle obscure. Cette ardente predication
l'emportait en paroles mystiques, depuis longtemps les pauvres gens ne
le comprenaient plus.

--Il n'y a pas besoin de tant de paroles, grogna brusquement Maheu,
vous auriez mieux fait de commencer par nous apporter un pain.

--Venez dimanche a la messe, s'ecria le pretre, Dieu pourvoira a tout!

Et il s'en alla, il entra catechiser les Levaque a leur tour, si haut
dans son reve du triomphe final de l'Eglise, ayant pour les faits un
tel dedain, qu'il courait ainsi les corons, sans aumones, les mains
vides au travers de cette armee mourante de faim, en pauvre diable
lui-meme qui regardait la souffrance comme l'aiguillon du salut.

Maheu marchait toujours, on n'entendait que cet ebranlement regulier,
dont les dalles tremblaient. Il y eut un bruit de poulie mangee de
rouille, le vieux Bonnemort cracha dans la cheminee froide. Puis, la
cadence des pas recommenca. Alzire, assoupie par la fievre, s'etait
mise a delirer a voix basse, riant, croyant qu'il faisait chaud et
qu'elle jouait au soleil.

--Sacre bon sort! murmura la Maheude, apres lui avoir touche les
joues, la voila qui brule a present... Je n'attends plus ce cochon,
les brigands lui auront defendu de venir.

Elle parlait du docteur et de la Compagnie. Pourtant, elle eut une
exclamation de joie, en voyant la porte s'ouvrir de nouveau. Mais ses
bras retomberent, elle resta toute droite, le visage sombre.

--Bonsoir, dit a demi-voix Etienne, lorsqu'il eut soigneusement
referme la porte.

Souvent, il arrivait ainsi, a la nuit noire. Les Maheu, des le second
jour, avaient appris sa retraite. Mais ils gardaient le secret,
personne dans le coron ne savait au juste ce qu'etait devenu le jeune
homme. Cela l'entourait d'une legende. On continuait a croire en
lui, des bruits mysterieux couraient: il allait reparaitre avec une
armee, avec des caisses pleines d'or; et c'etait toujours l'attente
religieuse d'un miracle, l'ideal realise, l'entree brusque dans la
cite de justice qu'il leur avait promise. Les uns disaient l'avoir vu
au fond d'une caleche, en compagnie de trois messieurs, sur la route
de Marchiennes; d'autres affirmaient qu'il etait encore pour deux
jours en Angleterre. A la longue, cependant, la mefiance commencait,
des farceurs l'accusaient de se cacher dans une cave, ou la Mouquette
lui tenait chaud; car cette liaison connue lui avait fait du tort.
C'etait, au milieu de sa popularite, une lente desaffection, la sourde
poussee des convaincus pris de desespoir, et dont le nombre, peu a
peu, devait grossir.

--Quel chien de temps! ajouta-t-il. Et vous, rien de nouveau,
toujours de pire en pire?... On m'a dit que le petit Negrel etait
parti en Belgique chercher des Borains. Ah! nom de Dieu, nous sommes
fichus, si c'est vrai!

Un frisson l'avait saisi, en entrant dans cette piece glacee et
obscure, ou ses yeux durent s'accoutumer pour voir les malheureux,
qu'il y devinait, a un redoublement d'ombre. Il eprouvait cette
repugnance, ce malaise de l'ouvrier sorti de sa classe, affine par
l'etude, travaille par l'ambition. Quelle misere, et l'odeur, et les
corps en tas, et la pitie affreuse qui le serrait a la gorge! Le
spectacle de cette agonie le bouleversait a un tel point, qu'il
cherchait des paroles, pour leur conseiller la soumission.

Mais, violemment, Maheu s'etait plante devant lui, criant:

--Des Borains! ils n'oseront pas, les jean-foutre!... Qu'ils fassent
donc descendre des Borains, s'ils veulent que nous demolissions les
fosses!

D'un air de gene, Etienne expliqua qu'on ne pourrait pas bouger, que
les soldats qui gardaient les fosses protegeraient la descente des
ouvriers belges. Et Maheu serrait les poings, irrite surtout, comme
il disait, d'avoir ces baionnettes dans le dos. Alors, les
charbonniers n'etaient plus les maitres chez eux? on les traitait donc
en galeriens, pour les forcer au travail, le fusil charge? Il aimait
son puits, ca lui faisait une grosse peine de n'y etre pas descendu
depuis deux mois. Aussi voyait-il rouge, a l'idee de cette injure, de
ces etrangers qu'on menacait d'y introduire. Puis, le souvenir qu'on
lui avait rendu son livret lui creva le coeur.

--Je ne sais pas pourquoi je me fache, murmura-t-il. Moi, je n'en
suis plus, de leur baraque... Quand ils m'auront chasse d'ici, je
pourrai bien crever sur la route.

--Laisse donc! dit Etienne. Si tu veux, ils te le reprendront demain,
ton livret. On ne renvoie pas les bons ouvriers.

Il s'interrompit, etonne d'entendre Alzire, qui riait doucement, dans
le delire de sa fievre. Il n'avait encore distingue que l'ombre
raidie du pere Bonnemort, et cette gaiete d'enfant malade l'effrayait.
C'etait trop, cette fois, si les petits se mettaient a en mourir. La
voix tremblante, il se decida.

--Voyons, ca ne peut pas durer, nous sommes foutus... Il faut se
rendre.

La Maheude, immobile et silencieuse jusque-la, eclata tout d'un coup,
lui cria dans la face, en le tutoyant et en jurant comme un homme:

--Qu'est-ce que tu dis? C'est toi qui dis ca, nom de Dieu!

Il voulut donner des raisons, mais elle ne le laissait point parler.

--Ne repete pas, nom de Dieu! ou, toute femme que je suis, je
te flanque ma main sur la figure... Alors, nous aurions creve
pendant deux mois, j'aurais vendu mon menage, mes petits en seraient
tombes malades, et il n'y aurait rien de fait, et l'injustice
recommencerait!... Ah! vois-tu, quand je songe a ca, le sang
m'etouffe. Non! non! moi, je brulerais tout, je tuerais tout
maintenant, plutot que de me rendre.

Elle designa Maheu dans l'obscurite, d'un grand geste menacant.

--Ecoute ca, si mon homme retourne a la fosse, c'est moi qui
l'attendrai sur la route, pour lui cracher au visage et le traiter de
lache!

Etienne ne la voyait pas, mais il sentait une chaleur, comme une
haleine de bete aboyante; et il avait recule, saisi, devant cet
enragement qui etait son oeuvre. Il la trouvait si changee, qu'il ne
la reconnaissait plus, de tant de sagesse autrefois, lui reprochant sa
violence, disant qu'on ne doit souhaiter la mort de personne, puis a
cette heure refusant d'entendre la raison, parlant de tuer le monde.
Ce n'etait plus lui, c'etait elle qui causait politique, qui voulait
balayer d'un coup les bourgeois, qui reclamait la republique et la
guillotine, pour debarrasser la terre de ces voleurs de riches,
engraisses du travail des meurt-de-faim.

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