A / B / C / D / E /  F / G / H / I / J /  K / L / M / N / O /  P / R / S / T / UV / W / Z

Annual Bibliography of Commonwealth Literature 2007
This paper argues that discourses of love in Ghanaian market literature for youth offer a view into complex negotiations of agency and empowerment. Drawing on Deborah Durham's notion of youth as "social `shifters'" and Francis Nyamnjoh's conception of the "interconnectedness" of agency, I take Ghanaian market literature as one specific case of how African literature for youth foregrounds questions of continuity and change as African societies enter into increasingly complex global relations. In this literature for youth, received notions of love, often constructed out of impressions from American pop and hip hop music, carry new notions of agency that compete with existing "domesticated" forms. Authors like Ike Tandoh and Evelyn Tay employ discourses of love to offer youth alternative avenues for empowerment in a context of socio-economic disenfranchizement. In a creative process of "straddling", this writing both reveals and reproduces the contradictions that obtain in youth configurations of agency.

Germinal

E >> Emile Zola >> Germinal

Pages:
1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | 10 | 11 | 12 | 13 | 14 | 15 | 16 | 17 | 18 | 19 | 20 | 21 | 22 | 23 | 24 | 25 | 26 | 27 | 28 | 29 | 30 | 31 | 32 | 33 | 34 | 35 | 36 | 37 | 38 | 39 | 40 | 41



--Tiens! je te dois six francs, veux-tu prendre un acompte? moi, je
veux bien, si tu peux encore!

Cette plaisanterie les secoua d'une gaiete terrible. Elles se
montraient le lambeau sanglant, comme une bete mauvaise, dont chacune
avait eu a souffrir, et qu'elles venaient d'ecraser enfin, qu'elles
voyaient la, inerte, en leur pouvoir. Elles crachaient dessus, elles
avancaient leurs machoires, en repetant, dans un furieux eclat de
mepris:

--Il ne peut plus! il ne peut plus!... Ce n'est plus un homme qu'on
va foutre dans la terre... Va donc pourrir, bon a rien!

La Brule, alors, planta tout le paquet au bout de son baton; et, le
portant en l'air, le promenant ainsi qu'un drapeau, elle se lanca sur
la route, suivie de la debandade hurlante des femmes. Des gouttes de
sang pleuvaient, cette chair lamentable pendait, comme un dechet de
viande a l'etal d'un boucher. En haut, a la fenetre, madame Maigrat
ne bougeait toujours pas; mais, sous la derniere lueur du couchant,
les defauts brouilles des vitres deformaient sa face blanche, qui
semblait rire. Battue, trahie a chaque heure, les epaules pliees du
matin au soir sur un registre, peut-etre riait-elle, quand la bande
des femmes galopa, avec la bete mauvaise, la bete ecrasee, au bout du
baton.

Cette mutilation affreuse s'etait accomplie dans une horreur glacee.
Ni Etienne, ni Maheu, ni les autres, n'avaient eu le temps
d'intervenir: ils restaient immobiles, devant ce galop de furies. Sur
la porte de l'estaminet Tison, des tetes se montraient, Rasseneur
bleme de revolte, et Zacharie, et Philomene, stupefies d'avoir vu.
Les deux vieux, Bonnemort et Mouque, tres graves, hochaient la tete.
Seul, Jeanlin rigolait, poussait du coude Bebert, forcait Lydie a
lever le nez. Mais les femmes revenaient deja, tournant sur
elles-memes, passant sous les fenetres de la Direction. Et, derriere
les persiennes, ces dames et ces demoiselles allongeaient le cou.
Elles n'avaient pu apercevoir la scene, cachee par le mur, elles
distinguaient mal, dans la nuit devenue noire.

--Qu'ont-elles donc au bout de ce baton? demanda Cecile, qui s'etait
enhardie jusqu'a regarder.

Lucie et Jeanne declarerent que ce devait etre une peau de lapin.

--Non, non, murmura madame Hennebeau, ils auront pille la charcuterie,
on dirait un debris de porc.

A ce moment, elle tressaillit et elle se tut. Madame Gregoire lui
avait donne un coup de genou. Toutes deux resterent beantes. Ces
demoiselles, tres pales, ne questionnaient plus, suivaient de leurs
grands yeux cette vision rouge, au fond des tenebres.

Etienne de nouveau brandit la hache. Mais le malaise ne se dissipait
pas, ce cadavre a present barrait la route et protegeait la boutique.
Beaucoup avaient recule. C'etait comme un assouvissement qui les
apaisait tous. Maheu demeurait sombre, lorsqu'il entendit une voix
lui dire a l'oreille de se sauver. Il se retourna, il reconnut
Catherine, toujours dans son vieux paletot d'homme, noire, haletante.
D'un geste, il la repoussa. Il ne voulait pas l'ecouter, il menacait
de la battre. Alors, elle eut un geste de desespoir, elle hesita,
puis courut vers Etienne.

--Sauve-toi, sauve-toi, voila les gendarmes!

Lui aussi la chassait, l'injuriait, en sentant remonter a ses joues le
sang des gifles qu'il avait recues. Mais elle ne se rebutait pas,
elle l'obligeait a jeter la hache, elle l'entrainait par les deux
bras, avec une force irresistible.

--Quand je te dis que voila les gendarmes!... Ecoute-moi donc. C'est
Chaval qui est alle les chercher et qui les amene, si tu veux savoir.
Moi, ca m'a degoutee, je suis venue... Sauve-toi, je ne veux pas
qu'on te prenne.

Et Catherine l'emmena, a l'instant ou un lourd galop ebranlait au loin
le pave. Tout de suite, un cri eclata: <gendarmes!>> Ce fut une debacle, un sauve-qui-peut si eperdu, qu'en
deux minutes la route se trouva libre, absolument nette, comme balayee
par un ouragan. Le cadavre de Maigrat faisait seul une tache d'ombre
sur la terre blanche. Devant l'estaminet Tison, il n'etait reste que
Rasseneur, qui, soulage, la face ouverte, applaudissait a la facile
victoire des sabres; tandis que, dans Montsou desert, eteint, dans le
silence des facades closes, les bourgeois, la sueur a la peau, n'osant
risquer un oeil, claquaient des dents. La plaine se noyait sous
l'epaisse nuit, il n'y avait plus que les hauts fourneaux et les fours
a coke incendies au fond du ciel tragique. Pesamment, le galop des
gendarmes approchait, ils deboucherent sans qu'on les distinguat, en
une masse sombre. Et, derriere eux, confiee a leur garde, la voiture
du patissier de Marchiennes arrivait enfin, une carriole d'ou sauta un
marmiton, qui se mit d'un air tranquille a deballer les croutes des
vol-au-vent.



Sixieme partie



I


La premiere quinzaine de fevrier s'ecoula encore, un froid noir
prolongeait le dur hiver, sans pitie des miserables. De nouveau, les
autorites avaient battu les routes: le prefet de Lille, un procureur,
un general. Et les gendarmes n'avaient pas suffi, de la troupe etait
venue occuper Montsou, tout un regiment, dont les hommes campaient de
Beaugnies a Marchiennes. Des postes armes gardaient les puits, il y
avait des soldats devant chaque machine. L'hotel du directeur, les
Chantiers de la Compagnie, jusqu'aux maisons de certains bourgeois,
s'etaient herisses de baionnettes. On n'entendait plus, le long du
pave, que le passage lent des patrouilles. Sur le terri du Voreux,
continuellement, une sentinelle restait plantee, comme une vigie
au-dessus de la plaine rase, dans le coup de vent glace qui soufflait
la-haut; et, toutes les deux heures, ainsi qu'en pays ennemi,
retentissaient les cris de faction.

--Qui vive?... Avancez au mot de ralliement!

Le travail n'avait repris nulle part. Au contraire, la greve s'etait
aggravee: Crevecoeur, Mirou, Madeleine arretaient l'extraction, comme
le Voreux; Feutry-Cantel et la Victoire perdaient de leur monde chaque
matin; a Saint-Thomas, jusque-la indemne, des hommes manquaient.
C'etait maintenant une obstination muette, en face de ce deploiement
de force, dont s'exasperait l'orgueil des mineurs. Les corons
semblaient deserts, au milieu des champs de betteraves. Pas un
ouvrier ne bougeait, a peine en rencontrait-on un par hasard, isole,
le regard oblique, baissant la tete devant les pantalons rouges. Et,
sous cette grande paix morne, dans cet entetement passif, se butant
contre les fusils, il y avait la douceur menteuse, l'obeissance forcee
et patiente des fauves en cage, les yeux sur le dompteur, prets a lui
manger la nuque, s'il tournait le dos. La Compagnie, que cette mort
du travail ruinait, parlait d'embaucher des mineurs du Borinage, a la
frontiere belge; mais elle n'osait point; de sorte que la bataille en
restait la, entre les charbonniers qui s'enfermaient chez eux, et les
fosses mortes, gardees par la troupe.

Des le lendemain de la journee terrible, cette paix s'etait produite,
d'un coup, cachant une panique telle, qu'on faisait le plus de silence
possible sur les degats et les atrocites. L'enquete ouverte
etablissait que Maigrat etait mort de sa chute, et l'affreuse
mutilation du cadavre demeurait vague, entouree deja d'une legende.
De son cote, la Compagnie n'avouait pas les dommages soufferts, pas
plus que les Gregoire ne se souciaient de compromettre leur fille dans
le scandale d'un proces, ou elle devrait temoigner. Cependant,
quelques arrestations avaient eu lieu, des comparses comme toujours,
imbeciles et ahuris, ne sachant rien. Par erreur, Pierron etait alle,
les menottes aux poignets, jusqu'a Marchiennes, ce dont les camarades
riaient encore. Rasseneur, egalement, avait failli etre emmene entre
deux gendarmes. On se contentait, a la Direction, de dresser des
listes de renvoi, on rendait les livrets en masse: Maheu avait recu le
sien, Levaque aussi, de meme que trente-quatre de leurs camarades, au
seul coron des Deux-Cent-Quarante. Et toute la severite retombait sur
Etienne, disparu depuis le soir de la bagarre, et qu'on cherchait,
sans pouvoir retrouver sa trace. Chaval, dans sa haine, l'avait
denonce, en refusant de nommer les autres, supplie par Catherine qui
voulait sauver ses parents. Les jours se passaient, on sentait que
rien n'etait fini, on attendait la fin, la poitrine oppressee d'un
malaise.

A Montsou, des lors, les bourgeois s'eveillerent en sursaut chaque
nuit, les oreilles bourdonnantes d'un tocsin imaginaire, les narines
hantees d'une puanteur de poudre. Mais ce qui acheva de leur feler le
crane, ce fut un prone de leur nouveau cure, l'abbe Ranvier, ce pretre
maigre aux yeux de braise rouge, qui succedait a l'abbe Joire. Comme
on etait loin de la discretion souriante de celui-ci, de son unique
soin d'homme gras et doux a vivre en paix avec tout le monde! Est-ce
que l'abbe Ranvier ne s'etait pas permis de prendre la defense des
abominables brigands en train de deshonorer la region? Il trouvait des
excuses aux sceleratesses des grevistes, il attaquait violemment la
bourgeoisie, sur laquelle il rejetait toutes les responsabilites.
C'etait la bourgeoisie qui, en depossedant l'Eglise de ses libertes
antiques pour en mesuser elle-meme, avait fait de ce monde un lieu
maudit d'injustice et de souffrance; c'etait elle qui prolongeait les
malentendus, qui poussait a une catastrophe effroyable, par son
atheisme, par son refus d'en revenir aux croyances, aux traditions
fraternelles des premiers chretiens. Et il avait ose menacer les
riches, il les avait avertis que, s'ils s'entetaient davantage a ne
pas ecouter la voix de Dieu, surement Dieu se mettrait du cote des
pauvres: il reprendrait leurs fortunes aux jouisseurs incredules, il
les distribuerait aux humbles de la terre, pour le triomphe de sa
gloire. Les devotes en tremblaient, le notaire declarait qu'il y
avait la du pire socialisme, tous voyaient le cure a la tete d'une
bande, brandissant une croix, demolissant la societe bourgeoise de 89,
a grands coups.

M. Hennebeau, averti, se contenta de dire, avec un haussement
d'epaules:

--S'il nous ennuie trop, l'eveque nous en debarrassera.

Et, pendant que la panique soufflait ainsi d'un bout a l'autre de la
plaine, Etienne habitait sous terre, au fond de Requillart, le terrier
a Jeanlin. C'etait la qu'il se cachait, personne ne le croyait si
proche, l'audace tranquille de ce refuge, dans la mine meme, dans
cette voie abandonnee du vieux puits, avait dejoue les recherches. En
haut, les prunelliers et les aubepines, pousses parmi les charpentes
abattues du beffroi, bouchaient le trou; on ne s'y risquait plus, il
fallait connaitre la manoeuvre, se pendre aux racines du sorbier, se
laisser tomber sans peur, pour atteindre les echelons solides encore;
et d'autres obstacles le protegeaient, la chaleur suffocante du goyot,
cent vingt metres d'une descente dangereuse, puis le penible
glissement a plat ventre, d'un quart de lieue, entre les parois
resserrees de la galerie, avant de decouvrir la caverne scelerate,
emplie de rapines. Il y vivait au milieu de l'abondance, il y avait
trouve du genievre, le reste de la morue seche, des provisions de
toutes sortes. Le grand lit de foin etait excellent, on ne sentait
pas un courant d'air, dans cette temperature egale, d'une tiedeur de
bain. Seule, la lumiere menacait de manquer. Jeanlin qui s'etait
fait son pourvoyeur, avec une prudence et une discretion de sauvage
ravi de se moquer des gendarmes, lui apportait jusqu'a de la pommade,
mais ne pouvait arriver a mettre la main sur un paquet de chandelles.

Des le cinquieme jour, Etienne n'alluma plus que pour manger. Les
morceaux ne passaient pas, lorsqu'il les avalait dans la nuit. Cette
nuit interminable, complete, toujours du meme noir, etait sa grande
souffrance. Il avait beau dormir en surete, etre pourvu de pain,
avoir chaud, jamais la nuit n'avait pese si lourdement a son crane.
Elle lui semblait etre comme l'ecrasement meme de ses pensees.
Maintenant, voila qu'il vivait de vols! Malgre ses theories
communistes, les vieux scrupules d'education se soulevaient, il se
contentait de pain sec, rognait sa portion. Mais comment faire? il
fallait bien vivre, sa tache n'etait pas remplie. Une autre honte
l'accablait, le remords de cette ivresse sauvage, du genievre bu dans
le grand froid, l'estomac vide, et qui l'avait jete sur Chaval, arme
d'un couteau. Cela remuait en lui tout un inconnu d'epouvante, le mal
hereditaire, la longue heredite de soulerie, ne tolerant plus une
goutte d'alcool sans tomber a la fureur homicide. Finirait-il donc en
assassin? Lorsqu'il s'etait trouve a l'abri, dans ce calme profond de
la terre, pris d'une satiete de violence, il avait dormi deux jours
d'un sommeil de brute, gorgee, assommee; et l'ecoeurement persistait,
il vivait moulu, la bouche amere, la tete malade, comme a la suite de
quelque terrible noce. Une semaine s'ecoula; les Maheu, avertis, ne
purent envoyer une chandelle: il fallut renoncer a voir clair, meme
pour manger.

Maintenant, durant des heures, Etienne demeurait allonge sur son foin.
Des idees vagues le travaillaient, qu'il ne croyait pas avoir.
C'etait une sensation de superiorite qui le mettait a part des
camarades, une exaltation de sa personne, a mesure qu'il
s'instruisait. Jamais il n'avait tant reflechi, il se demandait
pourquoi son degout, le lendemain de la furieuse course au travers des
fosses; et il n'osait se repondre, des souvenirs le repugnaient, la
bassesse des convoitises, la grossierete des instincts, l'odeur de
toute cette misere secouee au vent. Malgre le tourment des tenebres,
il en arrivait a redouter l'heure ou il rentrerait au coron. Quelle
nausee, ces miserables en tas, vivant au baquet commun! Pas un avec
qui causer politique serieusement, une existence de betail, toujours
le meme air empeste d'oignon ou l'on etouffait! Il voulait leur
elargir le ciel, les elever au bien-etre et aux bonnes manieres de la
bourgeoisie, en faisant d'eux les maitres; mais comme ce serait long!
et il ne se sentait plus le courage d'attendre la victoire, dans ce
bagne de la faim. Lentement, sa vanite d'etre leur chef, sa
preoccupation constante de penser a leur place, le degageaient, lui
soufflaient l'ame d'un de ces bourgeois qu'il execrait.

Jeanlin, un soir, apporta un bout de chandelle, vole dans la lanterne
d'un roulier; et ce fut un grand soulagement pour Etienne. Lorsque
les tenebres finissaient par l'hebeter, par lui peser sur le crane a
le rendre fou, il allumait un instant; puis, des qu'il avait chasse le
cauchemar, il eteignait, avare de cette clarte necessaire a sa vie,
autant que le pain. Le silence bourdonnait a ses oreilles, il
n'entendait que la fuite d'une bande de rats, le craquement des vieux
boisages, le petit bruit d'une araignee filant sa toile. Et les yeux
ouverts dans ce neant tiede, il retournait a son idee fixe, a ce que
les camarades faisaient la-haut. Une defection de sa part lui aurait
paru la derniere des lachetes. S'il se cachait ainsi, c'etait pour
rester libre, pour conseiller et agir. Ses longues songeries avaient
fixe son ambition: en attendant mieux, il aurait voulu etre Pluchart,
lacher le travail, travailler uniquement a la politique, mais seul,
dans une chambre propre, sous le pretexte que les travaux de tete
absorbent la vie entiere et demandent beaucoup de calme.

Au commencement de la seconde semaine, l'enfant lui ayant dit que les
gendarmes le croyaient passe en Belgique, Etienne osa sortir de son
trou, des la nuit tombee. Il desirait se rendre compte de la
situation, voir si l'on devait s'enteter davantage. Lui, pensait la
partie compromise; avant la greve, il doutait du resultat, il avait
simplement cede aux faits; et, maintenant, apres s'etre grise de
rebellion, il revenait a ce premier doute, desesperant de faire ceder
la Compagnie. Mais il ne se l'avouait pas encore, une angoisse le
torturait, lorsqu'il songeait aux miseres de la defaite, a toute cette
lourde responsabilite de souffrance qui peserait sur lui. La fin de
la greve, n'etait-ce pas la fin de son role, son ambition par terre,
son existence retombant a l'abrutissement de la mine et aux degouts du
coron? Et, honnetement, sans bas calculs de mensonge, il s'efforcait
de retrouver sa foi, de se prouver que la resistance restait possible,
que le capital allait se detruire lui-meme, devant l'heroique suicide
du travail.

C'etait en effet, dans le pays entier, un long retentissement de
ruines. La nuit, lorsqu'il errait par la campagne noire, ainsi qu'un
loup hors de son bois, il croyait entendre les effondrements des
faillites, d'un bout de la plaine a l'autre. Il ne longeait plus, au
bord des chemins, que des usines fermees, mortes, dont les batiments
pourrissaient sous le ciel blafard. Les sucreries surtout avaient
souffert; la sucrerie Hoton, la sucrerie Fauvelle, apres avoir reduit
le nombre de leurs ouvriers, venaient de crouler tour a tour. A la
minoterie Dutilleul, la derniere meule s'etait arretee le deuxieme
samedi du mois, et la corderie Bleuze pour les cables de mine se
trouvait definitivement tuee par le chomage. Du cote de Marchiennes,
la situation s'aggravait chaque jour: tous les feux eteints a la
verrerie Gagebois, des renvois continuels aux ateliers de construction
Sonneville, un seul des trois hauts fourneaux des Forges allume, pas
une batterie des fours a coke ne brulant a l'horizon. La greve des
charbonniers de Montsou, nee de la crise industrielle qui empirait
depuis deux ans, l'avait accrue, en precipitant la debacle. Aux
causes de souffrance, l'arret des commandes de l'Amerique,
l'engorgement des capitaux immobilises dans un exces de production, se
joignait maintenant le manque imprevu de la houille, pour les quelques
chaudieres qui chauffaient encore; et, la, etait l'agonie supreme, ce
pain des machines que les puits ne fournissaient plus. Effrayee
devant le malaise general, la Compagnie, en diminuant son extraction
et en affamant ses mineurs, s'etait fatalement trouvee, des la fin de
decembre, sans un morceau de charbon sur le carreau de ses fosses.
Tout se tenait, le fleau soufflait de loin, une chute en entrainait
une autre, les industries se culbutaient en s'ecrasant, dans une serie
si rapide de catastrophes, que les contrecoups retentissaient jusqu'au
fond des cites voisines, Lille, Douai, Valenciennes, ou des banquiers
en fuite ruinaient des familles.

Souvent, au coude d'un chemin, Etienne s'arretait, dans la nuit
glacee, pour ecouter pleuvoir les decombres. Il respirait fortement
les tenebres, une joie du neant le prenait, un espoir que le jour se
leverait sur l'extermination du vieux monde, plus une fortune debout,
le niveau egalitaire passe comme une faux, au ras du sol. Mais les
fosses de la Compagnie surtout l'interessaient, dans ce massacre. Il
se remettait en marche, aveugle d'ombre, il les visitait les unes
apres les autres, heureux quand il apprenait quelque nouveau dommage.
Des eboulements continuaient a se produire, d'une gravite croissante,
a mesure que l'abandon des voies se prolongeait. Au-dessus de la
galerie nord de Mirou, l'affaissement du sol gagnait tellement, que la
route de Joiselle, sur un parcours de cent metres, s'etait engloutie,
comme dans la secousse d'un tremblement de terre; et la Compagnie,
sans marchander, payait leurs champs disparus aux proprietaires,
inquiete du bruit souleve autour de ces accidents. Crevecoeur et
Madeleine, de roche tres ebouleuse, se bouchaient de plus en plus. On
parlait de deux porions ensevelis a la Victoire; un coup d'eau avait
inonde Feutry-Cantel; il faudrait murailler un kilometre de galerie a
Saint-Thomas, ou les bois, mal entretenus, cassaient de toutes parts.
C'etaient ainsi, d'heure en heure, des frais enormes, des breches
ouvertes dans les dividendes des actionnaires, une rapide destruction
des fosses, qui devait finir, a la longue, par manger les fameux
deniers de Montsou, centuples en un siecle.

Alors, devant ces coups repetes, l'espoir renaissait chez Etienne, il
finissait par croire qu'un troisieme mois de resistance acheverait le
monstre, la bete lasse et repue, accroupie la-bas comme une idole,
dans l'inconnu de son tabernacle. Il savait qu'a la suite des
troubles de Montsou, une vive emotion s'etait emparee des journaux de
Paris, toute une polemique violente entre les feuilles officieuses et
les feuilles de l'opposition, des recits terrifiants, que l'on
exploitait surtout contre l'Internationale, dont l'empire prenait
peur, apres l'avoir encouragee; et, la Regie n'osant plus faire la
sourde oreille, deux des regisseurs avaient daigne venir pour une
enquete, mais d'un air de regret, sans paraitre s'inquieter du
denouement, si desinteresses, que trois jours apres ils etaient
repartis, en declarant que les choses allaient le mieux du monde.
Pourtant, on lui affirmait d'autre part que ces messieurs, durant leur
sejour, siegeaient en permanence, deployaient une activite febrile,
enfonces dans des affaires dont personne autour d'eux ne soufflait
mot. Et il les accusait de jouer la confiance, il arrivait a traiter
leur depart de fuite affolee, certain maintenant du triomphe, puisque
ces terribles hommes lachaient tout.

Mais Etienne, la nuit suivante, desespera de nouveau. La Compagnie
avait les reins trop forts pour qu'on les lui cassat si aisement: elle
pouvait perdre des millions, ce serait plus tard sur les ouvriers
qu'elle les rattraperait, en rognant leur pain. Cette nuit-la, ayant
pousse jusqu'a Jean-Bart, il devina la verite, quand un surveillant
lui conta qu'on parlait de ceder Vandame a Montsou. C'etait,
disait-on, chez Deneulin, une misere pitoyable, la misere des riches,
le pere malade d'impuissance, vieilli par le souci de l'argent, les
filles luttant au milieu des fournisseurs, tachant de sauver leurs
chemises. On souffrait moins dans les corons affames que dans cette
maison de bourgeois, ou l'on se cachait pour boire de l'eau. Le
travail n'avait pas repris a Jean-Bart, et il avait fallu remplacer la
pompe de Gaston-Marie; sans compter que, malgre toute la hate mise, un
commencement d'inondation s'etait produit, qui necessitait de grandes
depenses. Deneulin venait de risquer enfin sa demande d'un emprunt de
cent mille francs aux Gregoire, dont le refus, attendu d'ailleurs,
l'avait acheve: s'ils refusaient, c'etait par affection, afin de lui
eviter une lutte impossible; et ils lui donnaient le conseil de
vendre. Il disait toujours non, violemment. Cela l'enrageait de
payer les frais de la greve, il esperait d'abord en mourir, le sang a
la tete, le cou etrangle d'apoplexie. Puis, que faire? il avait
ecoute les offres. On le chicanait, on depreciait cette proie
superbe, ce puits repare, equipe a neuf, ou le manque d'avances
paralysait seul l'exploitation. Bien heureux encore s'il en tirait de
quoi desinteresser ses creanciers. Il s'etait, pendant deux jours,
debattu contre les regisseurs campes a Montsou, furieux de la facon
tranquille dont ils abusaient de ses embarras, leur criant jamais, de
sa voix retentissante. Et l'affaire en restait la, ils etaient
retournes a Paris attendre patiemment son dernier rale. Etienne
flaira cette compensation aux desastres, repris de decouragement
devant la puissance invincible des gros capitaux, si forts dans la
bataille, qu'ils s'engraissaient de la defaite en mangeant les
cadavres des petits, tombes a leur cote.

Le lendemain, heureusement, Jeanlin lui apporta une bonne nouvelle.
Au Voreux, le cuvelage du puits menacait de crever, les eaux
filtraient de tous les joints; et l'on avait du mettre une equipe de
charpentiers a la reparation, en grande hate. ***446***

Jusque-la, Etienne avait evite le Voreux, inquiete par l'eternelle
silhouette noire de la sentinelle, plantee sur le terri, au-dessus de
la plaine. On ne pouvait l'eviter, elle dominait, elle etait, en
l'air, comme le drapeau du regiment. Vers trois heures du matin, le
ciel devint sombre, il se rendit a la fosse, ou des camarades lui
expliquerent le mauvais etat du cuvelage: meme leur idee etait qu'il y
avait urgence a le refaire en entier, ce qui aurait arrete
l'extraction pendant trois mois. Longtemps, il roda ecoutant les
maillets des charpentiers taper dans le puits. Cela lui rejouissait
le coeur, cette plaie qu'il fallait panser.

Au petit jour, lorsqu'il rentra, il retrouva la sentinelle sur le
terri. Cette fois, elle le verrait certainement. Il marchait, en
songeant a ces soldats, pris dans le peuple, et qu'on armait contre le
peuple. Comme le triomphe de la revolution serait devenu facile, si
l'armee s'etait brusquement declaree pour elle! Il suffisait que
l'ouvrier, que le paysan, dans les casernes, se souvint de son
origine. C'etait le peril supreme, la grande epouvante, dont les
dents des bourgeois claquaient, quand ils pensaient a une defection
possible des troupes. En deux heures, ils seraient balayes,
extermines, avec les jouissances et les abominations de leur vie
inique. Deja, l'on disait que des regiments entiers se trouvaient
infectes de socialisme. Etait-ce vrai? la justice allait-elle venir,
grace aux cartouches distribuees par la bourgeoisie? Et, sautant a un
autre espoir, le jeune homme revait que le regiment dont les postes
gardaient les fosses, passait a la greve, fusillait la Compagnie en
bloc et donnait enfin la mine aux mineurs.

Pages:
1 | 2 | 3 | 4 | 5 | 6 | 7 | 8 | 9 | 10 | 11 | 12 | 13 | 14 | 15 | 16 | 17 | 18 | 19 | 20 | 21 | 22 | 23 | 24 | 25 | 26 | 27 | 28 | 29 | 30 | 31 | 32 | 33 | 34 | 35 | 36 | 37 | 38 | 39 | 40 | 41
Copyright (c) 2007. topboookz.com. All rights reserved.