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Annual Bibliography of Commonwealth Literature 2007
This paper argues that discourses of love in Ghanaian market literature for youth offer a view into complex negotiations of agency and empowerment. Drawing on Deborah Durham's notion of youth as "social `shifters'" and Francis Nyamnjoh's conception of the "interconnectedness" of agency, I take Ghanaian market literature as one specific case of how African literature for youth foregrounds questions of continuity and change as African societies enter into increasingly complex global relations. In this literature for youth, received notions of love, often constructed out of impressions from American pop and hip hop music, carry new notions of agency that compete with existing "domesticated" forms. Authors like Ike Tandoh and Evelyn Tay employ discourses of love to offer youth alternative avenues for empowerment in a context of socio-economic disenfranchizement. In a creative process of "straddling", this writing both reveals and reproduces the contradictions that obtain in youth configurations of agency.

Germinal

E >> Emile Zola >> Germinal

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--Oui, c'est moi... Ecoute donc.

C'etait Rasseneur. Une trentaine d'hommes et de femmes, presque tous
du coron des Deux-Cent-Quarante, restes chez eux le matin et venus le
soir aux nouvelles, avaient envahi cet estaminet, a l'approche des
grevistes. Zacharie occupait une table avec sa femme Philomene. Plus
loin, Pierron et la Pierronne, tournant le dos, se cachaient le
visage. D'ailleurs, personne ne buvait, on s'etait abrite,
simplement.

Etienne reconnut Rasseneur, et il s'ecartait, lorsque celui-ci ajouta:

--Ma vue te gene, n'est-ce pas?... Je t'avais prevenu, les
embetements commencent. Maintenant, vous pouvez reclamer du pain,
c'est du plomb qu'on vous donnera.

Alors, il revint, il repondit:

--Ce qui me gene, ce sont les laches qui, les bras croises, nous
regardent risquer notre peau.

--Ton idee est donc de piller en face? demanda Rasseneur.

--Mon idee est de rester jusqu'au bout avec les amis, quitte a crever
tous ensemble.

Desespere, Etienne rentra dans la foule, pret a mourir. Sur la route,
trois enfants lancaient des pierres, et il leur allongea un grand coup
de pied, en criant, pour arreter les camarades, que ca n'avancait a
rien de casser des vitres.

Bebert et Lydie, qui venaient de rejoindre Jeanlin, apprenaient de ce
dernier a manier sa fronde. Ils lancaient chacun un caillou, jouant a
qui ferait le plus gros degat. Lydie, par un coup de maladresse,
avait fele la tete d'une femme, dans la cohue; et les deux garcons se
tenaient les cotes. Derriere eux, Bonnemort et Mouque, assis sur un
banc, les regardaient. Les jambes enflees de Bonnemort le portaient
si mal, qu'il avait eu grand-peine a se trainer jusque-la, sans qu'on
sut quelle curiosite le poussait, car il avait son visage terreux des
jours ou l'on ne pouvait lui tirer une parole.

Personne, du reste, n'obeissait plus a Etienne. Les pierres, malgre
ses ordres, continuaient a greler, et il s'etonnait, il s'effarait
devant ces brutes demuselees par lui, si lentes a s'emouvoir,
terribles ensuite, d'une tenacite feroce dans la colere. Tout le
vieux sang flamand etait la, lourd et placide, mettant des mois a
s'echauffer, se jetant aux sauvageries abominables, sans rien
entendre, jusqu'a ce que la bete fut soule d'atrocites. Dans son
Midi, les foules flambaient plus vite, seulement elles faisaient moins
de besogne. Il dut se battre avec Levaque pour lui arracher sa hache,
il en etait a ne savoir comment contenir les Maheu, qui lancaient les
cailloux des deux mains. Et les femmes surtout l'effrayaient, la
Levaque, la Mouquette et les autres, agitees d'une fureur meurtriere,
les dents et les ongles dehors, aboyantes comme des chiennes, sous les
excitations de la Brule, qui les dominait de sa taille maigre.

Mais il y eut un brusque arret, la surprise d'une minute determinait
un peu du calme que les supplications d'Etienne ne pouvaient obtenir.
C'etaient simplement les Gregoire qui se decidaient a prendre conge du
notaire, pour se rendre en face, chez le directeur; et ils semblaient
si paisibles, ils avaient si bien l'air de croire a une pure
plaisanterie de la part de leurs braves mineurs, dont la resignation
les nourrissait depuis un siecle, que ceux-ci, etonnes, avaient en
effet cesse de jeter des pierres, de peur d'atteindre ce vieux
monsieur et cette vieille dame, tombes du ciel. Ils les laisserent
entrer dans le jardin, monter le perron, sonner a la porte barricadee,
qu'on ne se pressait pas de leur ouvrir. Justement, la femme de
chambre, Rose, rentrait de sa sortie, en riant aux ouvriers furieux,
qu'elle connaissait tous, car elle etait de Montsou. Et ce fut elle
qui, a coups de poing dans la porte, finit par forcer Hippolyte a
l'entrebailler. Il etait temps, les Gregoire disparaissaient, lorsque
la grele des pierres recommenca. Revenue de son etonnement, la foule
clamait plus fort:

--A mort les bourgeois! vive la sociale!

Rose continuait a rire, dans le vestibule de l'hotel, comme egayee de
l'aventure, repetant au domestique terrifie:

--Ils ne sont pas mechants, je les connais.

M. Gregoire accrocha methodiquement son chapeau. Puis, lorsqu'il eut
aide madame Gregoire a retirer sa mante de gros drap, il dit a son
tour:

--Sans doute, ils n'ont pas de malice au fond. Lorsqu'ils auront bien
crie, ils iront souper avec plus d'appetit.

A ce moment, M. Hennebeau descendait du second etage. Il avait vu la
scene, et il venait recevoir ses invites, de son air habituel, froid
et poli. Seule, la paleur de son visage disait les larmes qui
l'avaient secoue. L'homme etait dompte, il ne restait en lui que
l'administrateur correct, resolu a remplir son devoir.

--Vous savez, dit-il, que ces dames ne sont pas rentrees encore.

Pour la premiere fois, une inquietude emotionna les Gregoire. Cecile
pas rentree! comment rentrerait-elle, si la plaisanterie de ces
mineurs se prolongeait?

--J'ai songe a faire degager la maison, ajouta M. Hennebeau. Le
malheur est que je suis seul ici, et que je ne sais d'ailleurs ou
envoyer mon domestique, pour me ramener quatre hommes et un caporal,
qui me nettoieraient cette canaille.

Rose, demeuree la, osa murmurer de nouveau:

--Oh! Monsieur, ils ne sont pas mechants.

Le directeur hocha la tete, pendant que le tumulte croissait au-dehors
et qu'on entendait le sourd ecrasement des pierres contre la facade.

--Je ne leur en veux pas, je les excuse meme, il faut etre betes comme
eux pour croire que nous nous acharnons a leur malheur. Seulement, je
reponds de la tranquillite... Dire qu'il y a des gendarmes par les
routes, a ce qu'on m'affirme, et que, depuis ce matin, je n'ai pu en
avoir un seul!

Il s'interrompit, il s'effaca devant madame Gregoire, en disant:

--Je vous en prie, madame, ne restez pas la, entrez dans le salon.

Mais la cuisiniere, qui montait du sous-sol, exasperee, les retint
dans le vestibule quelques minutes encore. Elle declara qu'elle
n'acceptait plus la responsabilite du diner, car elle attendait, de
chez le patissier de Marchiennes, des croutes de vol-au-vent, qu'elle
avait demandees pour quatre heures. Evidemment, le patissier s'etait
egare en chemin, pris de la peur de ces bandits. Peut-etre meme
avait-on pille ses mannes. Elle voyait les vol-au-vent bloques
derriere un buisson, assieges, gonflant les ventres des trois mille
miserables qui demandaient du pain. En tout cas, Monsieur etait
prevenu, elle preferait flanquer son diner au feu, si elle le ratait,
a cause de la revolution.

--Un peu de patience, dit M. Hennebeau. Rien n'est perdu, le
patissier peut venir.

Et, comme il se retournait vers madame Gregoire, en ouvrant lui-meme
la porte du salon, il fut tres surpris d'apercevoir, assis sur la
banquette du vestibule, un homme qu'il n'avait pas distingue
jusque-la, dans l'ombre croissante.

--Tiens! c'est vous, Maigrat, qu'y a-t-il donc?

Maigrat s'etait leve, et son visage apparut, gras et bleme, decompose
par l'epouvante. Il n'avait plus sa carrure de gros homme calme, il
expliqua humblement qu'il s'etait glisse chez monsieur le directeur,
pour reclamer aide et protection, si les brigands s'attaquaient a son
magasin.

--Vous voyez que je suis menace moi-meme et que je n'ai personne,
repondit M. Hennebeau. Vous auriez mieux fait de rester chez vous, a
garder vos marchandises.

--Oh! j'ai mis les barres de fer, puis j'ai laisse ma femme.

Le directeur s'impatienta, sans cacher son mepris. Une belle garde,
que cette creature chetive, maigrie de coups!

--Enfin, je n'y peux rien, tachez de vous defendre. Et je vous
conseille de rentrer tout de suite, car les voila qui demandent encore
du pain... Ecoutez...

En effet, le tumulte reprenait, et Maigrat crut entendre son nom, au
milieu des cris. Rentrer, ce n'etait plus possible, on l'aurait
echarpe. D'autre part, l'idee de sa ruine le bouleversait. Il colla
son visage au panneau vitre de la porte, suant, tremblant, guettant le
desastre; tandis que les Gregoire se decidaient a passer dans le
salon.

Tranquillement, M. Hennebeau affectait de faire les honneurs de chez
lui. Mais il priait en vain ses invites de s'asseoir, la piece close,
barricadee, eclairee de deux lampes avant la tombee du jour,
s'emplissait d'effroi, a chaque nouvelle clameur du dehors. Dans
l'etouffement des tentures, la colere de la foule ronflait, plus
inquietante, d'une menace vague et terrible. On causa pourtant, sans
cesse ramene a cette inconcevable revolte. Lui, s'etonnait de n'avoir
rien prevu; et sa police etait si mal faite, qu'il s'emportait surtout
contre Rasseneur, dont il disait reconnaitre l'influence detestable.
Du reste, les gendarmes allaient venir, il etait impossible qu'on
l'abandonnat de la sorte. Quant aux Gregoire, ils ne pensaient qu'a
leur fille: la pauvre cherie qui s'effrayait si vite! peut-etre,
devant le peril, la voiture etait-elle retournee a Marchiennes.
Pendant un quart d'heure encore, l'attente dura, enervee par le
vacarme de la route, par le bruit des pierres tapant de temps a autre
dans les volets fermes, qui sonnaient ainsi que des tambours. Cette
situation n'etait plus tolerable, M. Hennebeau parlait de sortir, de
chasser a lui seul les braillards et d'aller au-devant de la voiture,
lorsque Hippolyte parut en criant:

--Monsieur! Monsieur! voici Madame, on tue Madame!

La voiture n'ayant pu depasser la ruelle de Requillart, au milieu des
groupes menacants, Negrel avait suivi son idee, faire a pied les cent
metres qui les separaient de l'hotel, puis frapper a la petite porte
donnant sur le jardin, pres des communs: le jardinier les entendrait,
il y aurait bien toujours la quelqu'un pour ouvrir. Et, d'abord, les
choses avaient marche parfaitement, deja madame Hennebeau et ces
demoiselles frappaient, lorsque des femmes, prevenues, se jeterent
dans la ruelle. Alors, tout se gata. On n'ouvrait pas la porte,
Negrel avait tache vainement de l'enfoncer a coups d'epaule. Le flot
des femmes croissait, il craignit d'etre deborde, il prit le parti
desespere de pousser devant lui sa tante et les jeunes filles, pour
gagner le perron, au travers des assiegeants. Mais cette manoeuvre
amena une bousculade: on ne les lachait pas, une bande hurlante les
traquait, tandis que la foule refluait de droite et de gauche, sans
comprendre encore, etonnee seulement de ces dames en toilette, perdues
dans la bataille. A cette minute, la confusion devint telle, qu'il se
produisit un de ces faits d'affolement qui restent inexplicables.
Lucie et Jeanne, arrivees au perron, s'etaient glissees par la porte
que la femme de chambre entrebaillait; madame Hennebeau avait reussi a
les suivre; et, derriere elles, Negrel entra enfin, remit les verrous,
persuade qu'il avait vu Cecile passer la premiere. Elle n'etait plus
la, disparue en route, emportee par une telle peur, qu'elle avait
tourne le dos a la maison, et s'etait jetee d'elle-meme en plein
danger.

Aussitot, le cri s'eleva:

--Vive la sociale! a mort les bourgeois! a mort!

Quelques-uns, de loin, sous la voilette qui lui cachait le visage, la
prenaient pour madame Hennebeau. D'autres nommaient une amie de la
directrice, la jeune femme d'un usinier voisin, execre de ses
ouvriers. Et, d'ailleurs, peu importait, c'etaient sa robe de soie,
son manteau de fourrure, jusqu'a la plume blanche de son chapeau, qui
exasperaient. Elle sentait le parfum, elle avait une montre, elle
avait une peau fine de faineante qui ne touchait pas au charbon.

--Attends! cria la Brule, on va t'en mettre au cul, de la dentelle!

--C'est a nous que ces salopes volent ca, reprit la Levaque. Elles se
collent du poil sur la peau, lorsque nous crevons de froid...
Foutez-moi-la donc toute nue, pour lui apprendre a vivre!

Du coup, la Mouquette s'elanca.

--Oui, oui, faut la fouetter.

Et les femmes, dans cette rivalite sauvage, s'etouffaient,
allongeaient leurs guenilles, voulaient chacune un morceau de cette
fille de riche. Sans doute qu'elle n'avait pas le derriere mieux fait
qu'une autre. Plus d'une meme etait pourrie, sous ses fanfreluches.
Voila assez longtemps que l'injustice durait, on les forcerait bien
toutes a s'habiller comme des ouvrieres, ces catins qui osaient
depenser cinquante sous pour le blanchissage d'un jupon!

Au milieu de ces furies, Cecile grelottait, les jambes paralysees,
begayant a vingt reprises la meme phrase:

--Mesdames, je vous en prie, mesdames, ne me faites pas du mal.

Mais elle eut un cri rauque: des mains froides venaient de la prendre
au cou. C'etait le vieux Bonnemort, pres duquel le flot l'avait
poussee, et qui l'empoignait. Il semblait ivre de faim, hebete par sa
longue misere, sorti brusquement de sa resignation d'un demi-siecle,
sans qu'il fut possible de savoir sous quelle poussee de rancune.
Apres avoir, en sa vie, sauve de la mort une douzaine de camarades,
risquant ses os dans le grisou et dans les eboulements, il cedait a
des choses qu'il n'aurait pu dire, a un besoin de faire ca, a la
fascination de ce cou blanc de jeune fille. Et, comme ce jour-la il
avait perdu sa langue, il serrait les doigts, de son air de vieille
bete infirme, en train de ruminer des souvenirs.

--Non! non! hurlaient les femmes, le cul a l'air! le cul a l'air!

Dans l'hotel, des qu'on s'etait apercu de l'aventure, Negrel et
M. Hennebeau avaient rouvert la porte, bravement, pour courir au
secours de Cecile. Mais la foule, maintenant, se jetait contre la
grille du jardin, et il n'etait plus facile de sortir. Une lutte
s'engageait la, pendant que les Gregoire, epouvantes, apparaissaient
sur le perron.

--Laissez-la donc, vieux! c'est la demoiselle de la Piolaine! cria la
Maheude au grand-pere, en reconnaissant Cecile, dont une femme avait
dechire la voilette.

De son cote, Etienne, bouleverse de ces represailles contre une
enfant, s'efforcait de faire lacher prise a la bande. Il eut une
inspiration, il brandit la hache qu'il avait arrachee des poings de
Levaque.

--Chez Maigrat, nom de Dieu!... Il y a du pain, la-dedans. Foutons
la baraque a Maigrat par terre!

Et, a la volee, il donna un premier coup de hache dans la porte de la
boutique. Des camarades l'avaient suivi, Levaque, Maheu et quelques
autres. Mais les femmes s'acharnaient. Cecile etait retombee des
doigts de Bonnemort dans les mains de la Brule. A quatre pattes,
Lydie et Bebert, conduits par Jeanlin, se glissaient entre les jupes,
pour voir le derriere a la dame. Deja, on la tiraillait, ses
vetements craquaient, lorsqu'un homme a cheval parut, poussant sa
bete, cravachant ceux qui ne se rangeaient pas assez vite.

--Ah! canailles, vous en etes a fouetter nos filles!

C'etait Deneulin qui arrivait au rendez-vous, pour le diner.
Vivement, il sauta sur la route, prit Cecile par la taille; et, de
l'autre main, manoeuvrant le cheval avec une adresse et une force
extraordinaires, il s'en servait comme d'un coin vivant, fendait la
foule, qui reculait devant les ruades. A la grille, la bataille
continuait. Pourtant, il passa, ecrasa des membres. Ce secours
imprevu delivra Negrel et M. Hennebeau, en grand danger, au milieu des
jurons et des coups. Et, tandis que le jeune homme rentrait enfin
avec Cecile evanouie, Deneulin, qui couvrait le directeur de son grand
corps, en haut du perron, recut une pierre, dont le choc faillit lui
demonter l'epaule.

--C'est ca, cria-t-il, cassez-moi les os, apres avoir casse mes
machines!

Il repoussa promptement la porte. Une bordee de cailloux s'abattit
dans le bois.

--Quels enrages! reprit-il. Deux secondes de plus, et ils me
crevaient le crane comme une courge vide... On n'a rien a leur dire,
que voulez-vous? Ils ne savent plus, il n'y a qu'a les assommer.

Dans le salon, les Gregoire pleuraient, en voyant Cecile revenir a
elle. Elle n'avait aucun mal, pas meme une egratignure: sa voilette
seule etait perdue. Mais leur effarement augmenta, lorsqu'ils
reconnurent devant eux leur cuisiniere, Melanie, qui contait comment
la bande avait demoli la Piolaine. Folle de peur, elle accourait
avertir ses maitres. Elle etait entree, elle aussi, par la porte
entrebaillee, au moment de la bagarre, sans que personne la remarquat;
et, dans son recit interminable, l'unique pierre de Jeanlin qui avait
brise une seule vitre devenait une canonnade en regle, dont les murs
restaient fendus. Alors, les idees de M. Gregoire furent
bouleversees: on egorgeait sa fille, on rasait sa maison, c'etait donc
vrai que ces mineurs pouvaient lui en vouloir, parce qu'il vivait en
brave homme de leur travail?

La femme de chambre, qui avait apporte une serviette et de l'eau de
Cologne, repeta:

--Tout de meme, c'est drole, ils ne sont pas mechants.

Madame Hennebeau, assise, tres pale, ne se remettait pas de la
secousse de son emotion; et elle retrouva seulement un sourire,
lorsqu'on felicita Negrel. Les parents de Cecile remerciaient surtout
le jeune homme, c'etait maintenant un mariage conclu. M. Hennebeau
regardait en silence, allait de sa femme a cet amant qu'il jurait de
tuer le matin, puis a cette jeune fille qui l'en debarrasserait
bientot sans doute. Il n'avait aucune hate, une seule peur lui
restait, celle de voir sa femme tomber plus bas, a quelque laquais
peut-etre.

--Et vous, mes petites cheries, demanda Deneulin a ses filles, on ne
vous a rien casse?

Lucie et Jeanne avaient eu bien peur, mais elles etaient contentes
d'avoir vu ca. Elles riaient a present.

--Sapristi! continua le pere, voila une bonne journee!... Si vous
voulez une dot, vous ferez bien de la gagner vous-memes; et
attendez-vous encore a etre forcees de me nourrir.

Il plaisantait, la voix tremblante. Ses yeux se gonflerent, quand ses
deux filles se jeterent dans ses bras.

M. Hennebeau avait ecoute cet aveu de ruine. Une pensee vive eclaira
son visage. En effet, Vandame allait etre a Montsou, c'etait la
compensation esperee, le coup de fortune qui le remettrait en faveur,
pres de ces messieurs de la Regie. A chaque desastre de son
existence, il se refugiait dans la stricte execution des ordres recus,
il faisait de la discipline militaire ou il vivait, sa part reduite de
bonheur.

Mais on se calmait, le salon tombait a une paix lasse, avec la lumiere
tranquille des deux lampes et le tiede etouffement des portieres. Que
se passait-il donc, dehors? Les braillards se taisaient, des pierres
ne battaient plus la facade; et l'on entendait seulement de grands
coups sourds, ces coups de cognee qui sonnent au lointain des bois.
On voulut savoir, on retourna dans le vestibule risquer un regard par
le panneau vitre de la porte. Meme ces dames et ces demoiselles
monterent se poster derriere les persiennes du premier etage.

--Voyez-vous ce gredin de Rasseneur, en face, sur le seuil de ce
cabaret? dit M. Hennebeau a Deneulin. Je l'avais flaire, il faut
qu'il en soit.

Pourtant, ce n'etait pas Rasseneur, c'etait Etienne qui enfoncait a
coups de hache le magasin de Maigrat. Et il appelait toujours les
camarades: est-ce que les marchandises, la-dedans, n'appartenaient pas
aux charbonniers? est-ce qu'ils n'avaient pas le droit de reprendre
leur bien a ce voleur qui les exploitait depuis si longtemps, qui les
affamait sur un mot de la Compagnie? Peu a peu, tous lachaient l'hotel
du directeur, accouraient au pillage de la boutique voisine. Le cri:
du pain! du pain! du pain! grondait de nouveau. On en trouverait, du
pain, derriere cette porte. Une rage de faim les soulevait, comme si,
brusquement, ils ne pouvaient attendre davantage, sans expirer sur
cette route. De telles poussees se ruaient dans la porte, qu'Etienne
craignait de blesser quelqu'un, a chaque volee de la hache.

Cependant, Maigrat, qui avait quitte le vestibule de l'hotel, s'etait
d'abord refugie dans la cuisine; mais il n'y entendait rien, il y
revait des attentats abominables contre sa boutique; et il venait de
remonter pour se cacher derriere la pompe, dehors, lorsqu'il distingua
nettement les craquements de la porte, les vociferations de pillage,
ou se melait son nom. Ce n'etait donc pas un cauchemar: s'il ne
voyait pas, il entendait maintenant, il suivait l'attaque, les
oreilles bourdonnantes. Chaque coup de cognee lui entrait en plein
coeur. Un gond avait du sauter, encore cinq minutes, et la boutique
etait prise. Cela se peignait dans son crane en images reelles,
effrayantes, les brigands qui se ruaient, puis les tiroirs forces, les
sacs eventres, tout mange, tout bu, la maison elle-meme emportee, plus
rien, pas meme un baton pour aller mendier au travers des villages.
Non, il ne leur permettrait pas d'achever sa ruine, il preferait y
laisser la peau. Depuis qu'il etait la, il apercevait a une fenetre
de sa maison, sur la facade en retour, la chetive silhouette de sa
femme, pale et brouillee derriere les vitres: sans doute elle
regardait arriver les coups, de son air muet de pauvre etre battu.
Au-dessous, il y avait un hangar, place de telle sorte, que, du jardin
de l'hotel, on pouvait y monter en grimpant au treillage du mur
mitoyen; puis, de la, il etait facile de ramper sur les tuiles,
jusqu'a la fenetre. Et l'idee de rentrer ainsi chez lui le torturait
a present, dans son remords d'en etre sorti. Peut-etre aurait-il le
temps de barricader le magasin avec des meubles; meme il inventait
d'autres defenses heroiques, de l'huile bouillante, du petrole
enflamme, verse d'en haut. Mais cet amour de ses marchandises luttait
contre sa peur, il ralait de lachete combattue. Tout d'un coup, il se
decida, a un retentissement plus profond de la hache. L'avarice
l'emportait, lui et sa femme couvriraient les sacs de leur corps,
plutot que d'abandonner un pain.

Des huees, presque aussitot, eclaterent.

--Regardez! regardez!... Le matou est la-haut! au chat! au chat!

La bande venait d'apercevoir Maigrat, sur la toiture du hangar. Dans
sa fievre, malgre sa lourdeur, il avait monte au treillage avec
agilite, sans se soucier des bois qui cassaient; et, maintenant, il
s'aplatissait le long des tuiles, il s'efforcait d'atteindre la
fenetre. Mais la pente se trouvait tres raide, il etait gene par son
ventre, ses ongles s'arrachaient. Pourtant, il se serait traine
jusqu'en haut, s'il ne s'etait mis a trembler, dans la crainte de
recevoir des pierres; car la foule, qu'il ne voyait plus, continuait a
crier, sous lui:

--Au chat! au chat!... Faut le demolir!

Et, brusquement, ses deux mains lacherent a la fois, il roula comme
une boule, sursauta a la gouttiere, tomba en travers du mur mitoyen,
si malheureusement, qu'il rebondit du cote de la route, ou il s'ouvrit
le crane, a l'angle d'une borne. La cervelle avait jailli. Il etait
mort. Sa femme, en haut, pale et brouillee derriere les vitres,
regardait toujours.

D'abord, ce fut une stupeur. Etienne s'etait arrete, la hache glissee
des poings. Maheu, Levaque, tous les autres, oubliaient la boutique,
les yeux tournes vers le mur, ou coulait lentement un mince filet
rouge. Et les cris avaient cesse, un silence s'elargissait dans
l'ombre croissante.

Tout de suite, les huees recommencerent. C'etaient les femmes qui se
precipitaient, prises de l'ivresse du sang.

--Il y a donc un bon Dieu! Ah! cochon, c'est fini!

Elles entouraient le cadavre encore chaud, elles l'insultaient avec
des rires, traitant de sale gueule sa tete fracassee, hurlant a la
face de la mort la longue rancune de leur vie sans pain.

--Je te devais soixante francs, te voila paye, voleur! dit la Maheude,
enragee parmi les autres. Tu ne me refuseras plus credit... Attends!
Attends! il faut que je t'engraisse encore.

De ses dix doigts, elle grattait la terre, elle en prit deux poignees,
dont elle lui emplit la bouche, violemment.

--Tiens! mange donc!... Tiens! mange, mange, toi qui nous mangeais!

Les injures redoublerent, pendant que le mort, etendu sur le dos,
regardait, immobile, de ses grands yeux fixes, le ciel immense d'ou
tombait la nuit. Cette terre, tassee dans sa bouche, c'etait le pain
qu'il avait refuse. Et il ne mangerait plus que de ce pain-la,
maintenant. Ca ne lui avait guere porte bonheur, d'affamer le pauvre
monde.

Mais les femmes avaient a tirer de lui d'autres vengeances. Elles
tournaient en le flairant, pareilles a des louves. Toutes cherchaient
un outrage, une sauvagerie qui les soulageat.

On entendit la voix aigre de la Brule.

--Faut le couper comme un matou!

--Oui, oui! au chat! au chat!... Il en a trop fait, le salaud!

Deja, la Mouquette le deculottait, tirait le pantalon, tandis que la
Levaque soulevait les jambes. Et la Brule, de ses mains seches de
vieille, ecarta les cuisses nues, empoigna cette virilite morte. Elle
tenait tout, arrachant, dans un effort qui tendait sa maigre echine et
faisait craquer ses grands bras. Les peaux molles resistaient, elle
dut s'y reprendre, elle finit par emporter le lambeau, un paquet de
chair velue et sanglante, qu'elle agita, avec un rire de triomphe:

--Je l'ai! je l'ai!

Des voix aigues saluerent d'imprecations l'abominable trophee.

--Ah! bougre, tu n'empliras plus nos filles!

--Oui, c'est fini de te payer sur la bete, nous n'y passerons plus
toutes, a tendre le derriere pour avoir un pain.

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