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Annual Bibliography of Commonwealth Literature 2007
This paper argues that discourses of love in Ghanaian market literature for youth offer a view into complex negotiations of agency and empowerment. Drawing on Deborah Durham's notion of youth as "social `shifters'" and Francis Nyamnjoh's conception of the "interconnectedness" of agency, I take Ghanaian market literature as one specific case of how African literature for youth foregrounds questions of continuity and change as African societies enter into increasingly complex global relations. In this literature for youth, received notions of love, often constructed out of impressions from American pop and hip hop music, carry new notions of agency that compete with existing "domesticated" forms. Authors like Ike Tandoh and Evelyn Tay employ discourses of love to offer youth alternative avenues for empowerment in a context of socio-economic disenfranchizement. In a creative process of "straddling", this writing both reveals and reproduces the contradictions that obtain in youth configurations of agency.

Germinal

E >> Emile Zola >> Germinal

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Des exclamations coururent, les hommes poussaient, les femmes
avancerent. Vivement descendu de la passerelle, le porion barrait la
porte, maintenant.

Alors, Maheu voulut intervenir.

--Vieux, c'est notre droit, comment arriverons-nous a ce que la greve
soit generale, si nous ne forcons pas les camarades a etre avec nous?

Le vieux demeura un moment muet. Evidemment, son ignorance en matiere
de coalition egalait celle du haveur. Enfin, il repondit:

--C'est votre droit, je ne dis pas. Mais, moi, je ne connais que la
consigne... Je suis seul, ici. Les hommes sont au fond pour jusqu'a
trois heures, et ils y resteront jusqu'a trois heures.

Les derniers mots se perdirent dans des huees. On le menacait du
poing, deja les femmes l'assourdissaient, lui soufflaient leur haleine
chaude a la face. Mais il tenait bon, la tete haute, avec sa barbiche
et ses cheveux d'un blanc de neige; et le courage enflait tellement sa
voix, qu'on l'entendait distinctement, par-dessus le vacarme.

--Nom de Dieu! vous ne passerez pas!... Aussi vrai que le soleil nous
eclaire, j'aime mieux crever que de laisser toucher aux cables... Ne
poussez donc plus, je me fous dans le puits devant vous!

Il y eut un fremissement, la foule recula, saisie. Lui, continuait:

--Quel est le cochon qui ne comprend pas ca?... Moi, je ne suis qu'un
ouvrier comme vous autres. On m'a dit de garder, je garde.

Et son intelligence n'allait pas plus loin, au pere Quandieu, raidi
dans son entetement du devoir militaire, le crane etroit, l'oeil
eteint par la tristesse noire d'un demi-siecle de fond. Les camarades
le regardaient, remues, ayant quelque part en eux l'echo de ce qu'il
leur disait, cette obeissance du soldat, la fraternite et la
resignation dans le danger. Il crut qu'ils hesitaient encore, il
repeta:

--Je me fous dans le puits devant vous!

Une grande secousse remporta la bande. Tous avaient tourne le dos, la
galopade reprenait sur la route droite, filant a l'infini, au milieu
des terres. De nouveau, les cris s'elevaient:

--A Madeleine! a Crevecoeur! plus de travail! du pain, du pain!

Mais, au centre, dans l'elan de la marche, une bousculade avait lieu.
C'etait Chaval, disait-on, qui avait voulu profiter de l'histoire pour
s'echapper. Etienne venait de l'empoigner par un bras, en menacant de
lui casser les reins, s'il meditait quelque traitrise. Et l'autre se
debattait, protestait rageusement:

--Pourquoi tout ca? est-ce qu'on n'est plus libre?... Moi, je gele
depuis une heure, j'ai besoin de me debarbouiller. Lache-moi!

Il souffrait en effet du charbon colle a sa peau par la sueur, et son
tricot ne le protegeait guere.

--File, ou c'est nous qui te debarbouillerons, repondait Etienne.
Fallait pas rencherir en demandant du sang.

On galopait toujours, il finit par se tourner vers Catherine, qui
tenait bon. Cela le desesperait, de la sentir pres de lui, si
miserable, grelottante sous sa vieille veste d'homme, avec sa culotte
boueuse. Elle devait etre morte de fatigue, elle courait tout de meme
pourtant.

--Tu peux t'en aller, toi, dit-il enfin.

Catherine parut ne pas entendre. Ses yeux, en rencontrant ceux
d'Etienne, avaient eu seulement une courte flamme de reproche. Et
elle ne s'arretait point. Pourquoi voulait-il qu'elle abandonnat son
homme? Chaval n'etait guere gentil, bien sur; meme il la battait, des
fois. Mais c'etait son homme, celui qui l'avait eue le premier; et
cela l'enrageait qu'on se jetat a plus de mille contre lui. Elle
l'aurait defendu, sans tendresse, pour l'orgueil.

--Va-t'en! repeta violemment Maheu.

Cet ordre de son pere ralentit un instant sa course. Elle tremblait,
des larmes gonflaient ses paupieres. Puis, malgre sa peur, elle
revint, elle reprit sa place, toujours courant. Alors, on la laissa.

La bande traversa la route de Joiselle, suivit un instant celle de
Cron, remonta ensuite vers Cougny. De ce cote, des cheminees d'usine
rayaient l'horizon plat, des hangars de bois, des ateliers de briques,
aux larges baies poussiereuses, defilaient le long du pave. On passa
coup sur coup pres des maisons basses de deux corons, celui des
Cent-Quatre-Vingts, puis celui des Soixante-Seize; et, de chacun, a
l'appel de la corne, a la clameur jetee par toutes les bouches, des
familles sortirent, des hommes, des femmes, des enfants, galopant eux
aussi, se joignant a la queue des camarades. Quand on arriva devant
Madeleine, on etait bien quinze cents. La route devalait en pente
douce, le flot grondant des grevistes dut tourner le terri, avant de
se repandre sur le carreau de la mine.

A ce moment, il n'etait guere plus de deux heures. Mais les porions,
avertis, venaient de hater la remonte; et, comme la bande arrivait, la
sortie s'achevait, il restait au fond une vingtaine d'hommes, qui
debarquerent de la cage. Ils s'enfuirent, on les poursuivit a coups
de pierres. Deux furent battus, un autre y laissa une manche de sa
veste. Cette chasse a l'homme sauva le materiel, on ne toucha ni aux
cables ni aux chaudieres. Deja le flot s'eloignait, roulait sur la
fosse voisine.

Celle-ci, Crevecoeur, ne se trouvait qu'a cinq cents metres de
Madeleine. La, egalement, la bande tomba au milieu de la sortie. Une
herscheuse y fut prise et fouettee par les femmes, la culotte fendue,
les fesses a l'air, devant les hommes qui riaient. Les galibots
recevaient des gifles, des haveurs se sauverent, les cotes bleues de
coups, le nez en sang. Et, dans cette ferocite croissante, dans cet
ancien besoin de revanche dont la folie detraquait toutes les tetes,
les cris continuaient, s'etranglaient, la mort des traitres, la haine
du travail mal paye, le rugissement du ventre voulant du pain. On se
mit a couper les cables, mais la lime ne mordait pas, c'etait trop
long, maintenant qu'on avait la fievre d'aller en avant, toujours en
avant. Aux chaudieres, un robinet fut casse; tandis que l'eau, jetee
a pleins seaux dans les foyers, faisait eclater les grilles de fonte.

Dehors, on parla de marcher sur Saint-Thomas. Cette fosse etait la
mieux disciplinee, la greve ne l'avait pas atteinte, pres de sept
cents hommes devaient y etre descendus; et cela exasperait, on les
attendrait a coups de trique, en bataille rangee, pour voir un peu qui
resterait par terre. Mais la rumeur courut qu'il y avait des
gendarmes a Saint-Thomas, les gendarmes du matin, dont on s'etait
moque. Comment le savait-on? personne ne pouvait le dire. N'importe!
la peur les prenait, ils se deciderent pour Feutry-Cantel. Et le
vertige les remporta, tous se retrouverent sur la route, claquant des
sabots, se ruant: a Feutry-Cantel! a Feutry-Cantel! les laches y
etaient bien encore quatre cents, on allait rire! Situee a trois
kilometres, la fosse se cachait dans un pli de terrain, pres de la
Scarpe. Deja, l'on montait la pente des Platrieres, au-dela du chemin
de Beaugnies, lorsqu'une voix, demeuree inconnue, lanca l'idee que les
dragons etaient peut-etre la-bas, a Feutry-Cantel. Alors, d'un bout a
l'autre de la colonne, on repeta que les dragons y etaient. Une
hesitation ralentit la marche, la panique peu a peu soufflait, dans ce
pays endormi par le chomage, qu'ils battaient depuis des heures.
Pourquoi n'avaient-ils pas bute contre des soldats? Cette impunite les
troublait, a la pensee de la repression qu'ils sentaient venir.

Sans qu'on sut d'ou il partait, un nouveau mot d'ordre les lanca sur
une autre fosse.

--A la Victoire! a la Victoire!

Il n'y avait donc ni dragons ni gendarmes, a la Victoire? On
l'ignorait. Tous semblaient rassures. Et, faisant volte-face, ils
descendirent du cote de Beaumont, ils couperent a travers champs, pour
rattraper la route de Joiselle. La voie du chemin de fer leur barrait
le passage, ils la traverserent en renversant les clotures.
Maintenant, ils se rapprochaient de Montsou, l'ondulation lente des
terrains s'abaissait, elargissait la mer des pieces de betteraves,
tres loin, jusqu'aux maisons noires de Marchiennes.

C'etait, cette fois, une course de cinq grands kilometres. Un elan
tel les charriait, qu'ils ne sentaient pas la fatigue atroce, leurs
pieds brises et meurtris. Toujours la queue s'allongeait,
s'augmentait des camarades racoles en chemin, dans les corons. Quand
ils eurent passe le canal au pont Magache, et qu'ils se presenterent
devant la Victoire, ils etaient deux mille. Mais trois heures avaient
sonne, la sortie etait faite, plus un homme ne restait au fond. Leur
deception s'exhala en menaces vaines, ils ne purent que recevoir a
coups de briques cassees les ouvriers de la coupe a terre, qui
arrivaient prendre leur service. Il y eut une debandade, la fosse
deserte leur appartint. Et, dans leur rage de n'avoir pas une face de
traitre a gifler, ils s'attaquerent aux choses. Une poche de rancune
crevait en eux, une poche empoisonnee, grossie lentement. Des annees
et des annees de faim les torturaient d'une fringale de massacre et de
destruction.

Derriere un hangar, Etienne apercut des chargeurs qui remplissaient un
tombereau de charbon.

--Voulez-vous foutre le camp! cria-t-il. Pas un morceau ne sortira!

Sous ses ordres, une centaine de grevistes accouraient; et les
chargeurs n'eurent que le temps de s'eloigner. Des hommes detelerent
les chevaux qui s'effarerent et partirent, piques aux cuisses; tandis
que d'autres, en renversant le tombereau, cassaient les brancards.

Levaque, a violents coups de hache, s'etait jete sur les treteaux,
pour abattre les passerelles. Ils resistaient, et il eut l'idee
d'arracher les rails, de couper la voie, d'un bout a l'autre du
carreau. Bientot, la bande entiere se mit a cette besogne. Maheu fit
sauter des coussinets de fonte, arme de sa barre de fer, dont il se
servait comme d'un levier. Pendant ce temps, la Brule, entrainant les
femmes, envahissait la lampisterie, ou les batons, a la volee,
couvrirent le sol d'un carnage de lampes. La Maheude, hors d'elle,
tapait aussi fort que la Levaque. Toutes se tremperent d'huile, la
Mouquette s'essuyait les mains a son jupon, en riant d'etre si sale.
Pour rigoler, Jeanlin lui avait vide une lampe dans le cou.

Mais ces vengeances ne donnaient pas a manger. Les ventres criaient
plus haut. Et la grande lamentation domina encore:

--Du pain! du pain! du pain!

Justement, a la Victoire, un ancien porion tenait une cantine. Sans
doute il avait pris peur, sa baraque etait abandonnee. Quand les
femmes revinrent et que les hommes eurent acheve de defoncer la voie,
ils assiegerent la cantine, dont les volets cederent tout de suite.
On n'y trouva pas de pain, il n'y avait la que deux morceaux de viande
crue et un sac de pommes de terre. Seulement, dans le pillage, on
decouvrit une cinquantaine de bouteilles de genievre, qui disparurent
comme une goutte d'eau bue par du sable.

Etienne, ayant vide sa gourde, put la remplir. Peu a peu, une ivresse
mauvaise, l'ivresse des affames, ensanglantait ses yeux, faisait
saillir des dents de loup, entre ses levres palies. Et, brusquement,
il s'apercut que Chaval avait file, au milieu du tumulte. Il jura,
des hommes coururent, on empoigna le fugitif, qui se cachait avec
Catherine, derriere la provision des bois.

--Ah! bougre de salaud, tu as peur de te compromettre! hurlait
Etienne. C'est toi, dans la foret, qui demandais la greve des
machineurs, pour arreter les pompes, et tu cherches maintenant a nous
chier du poivre!... Eh bien! nom de Dieu! nous allons retourner a
Gaston-Marie, je veux que tu casses la pompe. Oui, nom de Dieu! tu la
casseras!

Il etait ivre, il lancait lui-meme ses hommes contre cette pompe,
qu'il avait sauvee quelques heures plus tot.

--A Gaston-Marie! a Gaston-Marie!

Tous l'acclamerent, se precipiterent; pendant que Chaval, saisi aux
epaules, entraine, pousse violemment, demandait toujours qu'on le
laissat se laver.

--Va-t'en donc! cria Maheu a Catherine, qui elle aussi avait repris sa
course.

Cette fois, elle ne recula meme pas, elle leva sur son pere des yeux
ardents, et continua de courir.

La bande, de nouveau, sillonna la plaine rase. Elle revenait sur ses
pas, par les longues routes droites, par les terres sans cesse
elargies. Il etait quatre heures, le soleil, qui baissait a
l'horizon, allongeait sur le sol glace les ombres de cette horde, aux
grands gestes furieux.

On evita Montsou, on retomba plus haut dans la route de Joiselle; et,
pour s'epargner le detour de la Fourche-aux-Boeufs, on passa sous les
murs de la Piolaine. Les Gregoire, precisement, venaient d'en sortir,
ayant a rendre une visite au notaire, avant d'aller diner chez les
Hennebeau, ou ils devaient retrouver Cecile. La propriete semblait
dormir, avec son avenue de tilleuls deserte, son potager et son verger
denudes par l'hiver. Rien ne bougeait dans la maison, dont les
fenetres closes se ternissaient de la chaude buee interieure; et, du
profond silence, sortait une impression de bonhomie et de bien-etre,
la sensation patriarcale des bons lits et de la bonne table, du
bonheur sage, ou coulait l'existence des proprietaires.

Sans s'arreter, la bande jetait des regards sombres a travers les
grilles, le long des murs protecteurs, herisses de culs de bouteille.
Le cri recommenca:

--Du pain! du pain! du pain!

Seuls, les chiens repondirent par des abois feroces, une paire de
grands danois au poil fauve, qui se dressaient debout, la gueule
ouverte. Et, derriere une persienne fermee, il n'y avait que les deux
bonnes, Melanie, la cuisiniere, et Honorine, la femme de chambre,
attirees par ce cri, suant la peur, toutes pales de voir defiler ces
sauvages. Elles tomberent a genoux, elles se crurent mortes, en
entendant une pierre, une seule, qui cassait un carreau d'une fenetre
voisine. C'etait une farce de Jeanlin: il avait fabrique une fronde
avec un bout de corde, il laissait en passant un petit bonjour aux
Gregoire. Deja, il s'etait remis a souffler dans sa corne, la bande
se perdait au loin, avec le cri affaibli:

--Du pain! du pain! du pain!

On arriva a Gaston-Marie, en une masse grossie encore, plus de deux
mille cinq cents forcenes, brisant tout, balayant tout, avec la force
accrue du torrent qui roule. Des gendarmes y avaient passe une heure
plus tot, et s'en etaient alles du cote de Saint-Thomas, egares par
des paysans, sans meme avoir la precaution, dans leur hate, de laisser
un poste de quelques hommes, pour garder la fosse. En moins d'un
quart d'heure, les feux furent renverses, les chaudieres videes, les
batiments envahis et devastes. Mais c'etait surtout la pompe qu'on
menacait. Il ne suffisait pas qu'elle s'arretat au dernier souffle
expirant de la vapeur, on se jetait sur elle comme sur une personne
vivante, dont on voulait la vie.

--A toi le premier coup! repetait Etienne, en mettant un marteau au
poing de Chaval. Allons! tu as jure avec les autres!

Chaval tremblait, se reculait; et, dans la bousculade, le marteau
tomba, pendant que les camarades, sans attendre, massacraient la pompe
a coups de barres de fer, a coups de briques, a coups de tout ce
qu'ils rencontraient sous leurs mains. Quelques-uns meme brisaient
sur elle des batons. Les ecrous sautaient, les pieces d'acier et de
cuivre se disloquaient, ainsi que des membres arraches. Un coup de
pioche a toute volee fracassa le corps de fonte, et l'eau s'echappa,
se vida, et il y eut un gargouillement supreme, pareil a un hoquet
d'agonie.

C'etait la fin, la bande se retrouva dehors, folle, s'ecrasant
derriere Etienne, qui ne lachait point Chaval.

--A mort, le traitre! au puits! au puits!

Le miserable, livide, begayait, en revenait, avec l'obstination
imbecile de l'idee fixe, a son besoin de se debarbouiller.

--Attends, si ca te gene, dit la Levaque. Tiens! voila le baquet!

Il y avait la une mare, une infiltration des eaux de la pompe. Elle
etait blanche d'une epaisse couche de glace; et on l'y poussa, on
cassa cette glace, on le forca a tremper sa tete dans cette eau si
froide.

--Plonge donc! repetait la Brule. Nom de Dieu! si tu ne plonges pas,
on te fout dedans... Et, maintenant, tu vas boire un coup, oui, oui!
comme les betes, la gueule dans l'auge!

Il dut boire, a quatre pattes. Tous riaient, d'un rire de cruaute.
Une femme lui tira les oreilles, une autre lui jeta au visage une
poignee de crottin, trouvee fraiche sur la route. Son vieux tricot ne
tenait plus, en lambeaux. Et, hagard, il butait, il donnait des coups
d'echine pour fuir.

Maheu l'avait pousse, la Maheude etait parmi celles qui s'acharnaient,
satisfaisant tous les deux leur rancune ancienne; et la Mouquette
elle-meme, qui restait d'ordinaire la bonne camarade de ses galants,
s'enrageait apres celui-la, le traitait de bon a rien, parlait de le
deculotter, pour voir s'il etait encore un homme.

Etienne la fit taire.

--En voila assez! Il n'y a pas besoin de s'y mettre tous... Si tu
veux, toi, nous allons vider ca ensemble.

Ses poings se fermaient, ses yeux s'allumaient d'une fureur homicide,
l'ivresse se tournait chez lui en un besoin de tuer.

--Es-tu pret? Il faut que l'un de nous deux y reste... Donnez-lui un
couteau. J'ai le mien.

Catherine, epuisee, epouvantee, le regardait. Elle se souvenait de
ses confidences, de son envie de manger un homme, lorsqu'il buvait,
empoisonne des le troisieme verre, tellement ses soulards de parents
lui avaient mis de cette salete dans le corps. Brusquement, elle
s'elanca, le souffleta de ses deux mains de femme, lui cria sous le
nez, etranglee d'indignation:

--Lache! lache! lache!... Ce n'est donc pas de trop, toutes ces
abominations? Tu veux l'assassiner, maintenant qu'il ne tient plus
debout! Elle se tourna vers son pere et sa mere, elle se tourna vers
les autres.

--Vous etes des laches! des laches!... Tuez-moi donc avec lui. Je
vous saute a la figure, moi! si vous le touchez encore. Oh! les
laches!

Et elle s'etait plantee devant son homme, elle le defendait, oubliant
les coups, oubliant la vie de misere, soulevee dans l'idee qu'elle lui
appartenait, puisqu'il l'avait prise, et que c'etait une honte pour
elle, quand on l'abimait ainsi.

Etienne, sous les claques de cette fille, etait devenu bleme. Il
avait failli d'abord l'assommer. Puis, apres s'etre essuye la face,
dans un geste d'homme qui se degrise, il dit a Chaval, au milieu d'un
grand silence:

--Elle a raison, ca suffit... Fous le camp!

Tout de suite, Chaval prit sa course, et Catherine galopa derriere
lui. La foule, saisie, les regardait disparaitre au coude de la
route. Seule, la Maheude murmura:

--Vous avez tort, fallait le garder. Il va pour sur faire quelque
traitrise.

Mais la bande s'etait remise en marche. Cinq heures allaient sonner,
le soleil d'une rougeur de braise, au bord de l'horizon, incendiait la
plaine immense. Un colporteur qui passait, leur apprit que les
dragons descendaient du cote de Crevecoeur. Alors, ils se replierent,
un ordre courut.

--A Montsou! a la Direction!... Du pain! du pain! du pain!



V


M. Hennebeau s'etait mis devant la fenetre de son cabinet, pour voir
partir la caleche qui emmenait sa femme dejeuner a Marchiennes. Il
avait suivi un instant Negrel trottant pres de la portiere; puis, il
etait revenu tranquillement s'asseoir a son bureau. Quand ni sa femme
ni son neveu ne l'animaient du bruit de leur existence, la maison
semblait vide. Justement, ce jour-la, le cocher conduisait Madame;
Rose, la nouvelle femme de chambre, avait conge jusqu'a cinq heures;
et il ne restait qu'Hippolyte, le valet de chambre, se trainant en
pantoufles par les pieces, et que la cuisiniere, occupee depuis l'aube
a se battre avec ses casseroles, tout entiere au diner que ses maitres
donnaient le soir. Aussi, M. Hennebeau se promettait-il une journee
de gros travail, dans ce grand calme de la maison deserte.

Vers neuf heures, bien qu'il eut recu l'ordre de renvoyer tout le
monde, Hippolyte se permit d'annoncer Dansaert, qui apportait des
nouvelles. Le directeur apprit seulement alors la reunion tenue la
veille, dans la foret; et les details etaient d'une telle nettete,
qu'il l'ecoutait en songeant aux amours avec la Pierronne, si connus,
que deux ou trois lettres anonymes par semaine denoncaient les
debordements du maitre-porion: evidemment, le mari avait cause, cette
police-la sentait le traversin. Il saisit meme l'occasion, il laissa
entendre qu'il savait tout, et se contenta de recommander la prudence,
dans la crainte d'un scandale. Effare de ces reproches, au travers de
son rapport, Dansaert niait, begayait des excuses, tandis que son
grand nez avouait le crime, par sa rougeur subite. Du reste, il
n'insista pas, heureux d'en etre quitte a si bon compte; car,
d'ordinaire, le directeur se montrait d'une severite implacable
d'homme pur, des qu'un employe se passait le regal d'une jolie fille,
dans une fosse. L'entretien continua sur la greve, cette reunion de
la foret n'etait encore qu'une fanfaronnade de braillards, rien ne
menacait serieusement. En tout cas, les corons ne bougeraient
surement pas de quelques jours, sous l'impression de peur respectueuse
que la promenade militaire du matin devait avoir produite.

Lorsque M. Hennebeau se retrouva seul, il fut pourtant sur le point
d'envoyer une depeche au prefet. La crainte de donner inutilement
cette preuve d'inquietude le retint. Il ne se pardonnait deja pas
d'avoir manque de flair, au point de dire partout, d'ecrire meme a la
Regie, que la greve durerait au plus une quinzaine. Elle s'eternisait
depuis pres de deux mois, a sa grande surprise; et il s'en
desesperait, il se sentait chaque jour diminue, compromis, force
d'imaginer un coup d'eclat, s'il voulait rentrer en grace pres des
regisseurs. Il leur avait justement demande des ordres, dans
l'eventualite d'une bagarre. La reponse tardait, il l'attendait par
le courrier de l'apres-midi. Et il se disait qu'il serait temps alors
de lancer des telegrammes, pour faire occuper militairement les
fosses, si telle etait l'opinion de ces messieurs. Selon lui, ce
serait la bataille, du sang et des morts, a coup sur. Une
responsabilite pareille le troublait, malgre son energie habituelle.

Jusqu'a onze heures, il travailla paisiblement, sans autre bruit, dans
la maison morte, que le baton a cirer d'Hippolyte, qui, tres loin, au
premier etage, frottait une piece. Puis, coup sur coup, il recut deux
depeches, la premiere annoncant l'envahissement de Jean-Bart par la
bande de Montsou, la seconde racontant les cables coupes, les feux
renverses, tout le ravage. Il ne comprit pas. Qu'est-ce que les
grevistes etaient alles faire chez Deneulin, au lieu de s'attaquer a
une fosse de la Compagnie? Du reste, ils pouvaient bien saccager
Vandame, cela murissait le plan de conquete qu'il meditait. Et, a
midi, il dejeuna, seul dans la vaste salle, servi en silence par le
domestique, dont il n'entendait meme pas les pantoufles. Cette
solitude assombrissait encore ses preoccupations, il se sentait froid
au coeur, lorsqu'un porion, venu au pas de course, fut introduit et
lui conta la marche de la bande sur Mirou. Presque aussitot, comme il
achevait son cafe, un telegramme lui apprit que Madeleine et
Crevecoeur etaient menaces a leur tour. Alors, sa perplexite devint
extreme. Il attendait le courrier a deux heures: devait-il tout de
suite demander des troupes? valait-il mieux patienter, de facon a ne
pas agir avant de connaitre les ordres de la Regie? Il retourna dans
son cabinet, il voulut lire une note qu'il avait prie Negrel de
rediger la veille pour le prefet. Mais il ne put mettre la main
dessus, il reflechit que peut-etre le jeune homme l'avait laissee dans
sa chambre, ou il ecrivait souvent la nuit. Et, sans prendre de
decision, poursuivi par l'idee de cette note, il monta vivement la
chercher, dans la chambre.

En entrant, M. Hennebeau eut une surprise: la chambre n'etait pas
faite, sans doute un oubli ou une paresse d'Hippolyte. Il regnait la
une chaleur moite, la chaleur enfermee de toute une nuit, alourdie par
la bouche du calorifere, restee ouverte; et il fut pris aux narines,
il suffoqua dans un parfum penetrant, qu'il crut etre l'odeur des eaux
de toilette, dont la cuvette se trouvait pleine. Un grand desordre
encombrait la piece, des vetements epars, des serviettes mouillees
jetees aux dossiers des sieges, le lit beant, un drap arrache,
trainant jusque sur le tapis. D'ailleurs, il n'eut d'abord qu'un
regard distrait, il s'etait dirige vers une table couverte de papiers,
et il y cherchait la note introuvable. Deux fois, il examina les
papiers un a un, elle n'y etait decidement pas. Ou diable cet
ecervele de Paul avait-il bien pu la fourrer?

Et, comme M. Hennebeau revenait au milieu de la chambre en donnant un
coup d'oeil sur chaque meuble, il apercut, dans le lit ouvert, un
point vif, qui luisait pareil a une etincelle. Il s'approcha
machinalement, envoya la main. C'etait, entre deux plis du drap, un
petit flacon d'or. Tout de suite, il avait reconnu un flacon de
madame Hennebeau, le flacon d'ether qui ne la quittait jamais. Mais
il ne s'expliquait pas la presence de cet objet: comment pouvait-il
etre dans le lit de Paul? Et, soudain, il blemit affreusement. Sa
femme avait couche la.

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