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Annual Bibliography of Commonwealth Literature 2007
This paper argues that discourses of love in Ghanaian market literature for youth offer a view into complex negotiations of agency and empowerment. Drawing on Deborah Durham's notion of youth as "social `shifters'" and Francis Nyamnjoh's conception of the "interconnectedness" of agency, I take Ghanaian market literature as one specific case of how African literature for youth foregrounds questions of continuity and change as African societies enter into increasingly complex global relations. In this literature for youth, received notions of love, often constructed out of impressions from American pop and hip hop music, carry new notions of agency that compete with existing "domesticated" forms. Authors like Ike Tandoh and Evelyn Tay employ discourses of love to offer youth alternative avenues for empowerment in a context of socio-economic disenfranchizement. In a creative process of "straddling", this writing both reveals and reproduces the contradictions that obtain in youth configurations of agency.

Germinal

E >> Emile Zola >> Germinal

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Alors, Catherine tomba. Elle avait crie le nom de Chaval, dans un
appel desespere. Il n'entendit pas, il se battait, il enfoncait les
cotes d'un camarade, a coups de talon, pour etre avant lui. Elle fut
roulee, pietinee. Dans son evanouissement, elle revait: il lui
semblait qu'elle etait une des petites herscheuses de jadis, et qu'un
morceau de charbon, glisse d'un panier, au-dessus d'elle, venait de la
jeter en bas du puits, ainsi qu'un moineau atteint d'un caillou. Cinq
echelles seulement restaient a gravir, on avait mis pres d'une heure.
Jamais elle ne sut comment elle etait arrivee au jour, portee par des
epaules, maintenue par l'etranglement du goyot. Brusquement, elle se
trouva dans un eblouissement de soleil, au milieu d'une foule hurlante
qui la huait.



III


Des le matin, avant le jour, un fremissement avait agite les corons,
ce fremissement qui s'enflait a cette heure par les chemins, dans la
campagne entiere. Mais le depart convenu n'avait pu avoir lieu, une
nouvelle se repandait, des dragons et des gendarmes battaient la
plaine. On racontait qu'ils etaient arrives de Douai pendant la nuit,
on accusait Rasseneur d'avoir vendu les camarades, en prevenant
M. Hennebeau; meme une herscheuse jurait qu'elle avait vu passer le
domestique, qui portait la depeche au telegraphe. Les mineurs
serraient les poings, guettaient les soldats, derriere leurs
persiennes, a la clarte pale du petit jour.

Vers sept heures et demie, comme le soleil se levait, un autre bruit
circula, rassurant les impatients. C'etait une fausse alerte, une
simple promenade militaire, ainsi que le general en ordonnait parfois
depuis la greve, sur le desir du prefet de Lille. Les grevistes
execraient ce fonctionnaire, auquel ils reprochaient de les avoir
trompes par la promesse d'une intervention conciliante, qui se
bornait, tous les huit jours, a faire defiler des troupes dans
Montsou, pour les tenir en respect. Aussi, lorsque les dragons et les
gendarmes reprirent tranquillement le chemin de Marchiennes, apres
s'etre contentes d'assourdir les corons du trot de leurs chevaux sur
la terre dure, les mineurs se moquerent-ils de cet innocent de prefet,
avec ses soldats qui tournaient les talons, quand les choses allaient
chauffer. Jusqu'a neuf heures, ils se firent du bon sang, l'air
paisible, devant les maisons, tandis qu'ils suivaient des yeux, sur le
pave, les dos debonnaires des derniers gendarmes. Au fond de leurs
grands lits, les bourgeois de Montsou dormaient encore, la tete dans
la plume. A la Direction, on venait de voir madame Hennebeau partir
en voiture, laissant M. Hennebeau au travail sans doute, car l'hotel,
clos et muet, semblait mort. Aucune fosse ne se trouvait gardee
militairement, c'etait l'imprevoyance fatale a l'heure du danger, la
betise naturelle des catastrophes, tout ce qu'un gouvernement peut
commettre de fautes, des qu'il s'agit d'avoir l'intelligence des
faits. Et neuf heures sonnaient, lorsque les charbonniers prirent
enfin la route de Vandame, pour se rendre au rendez-vous decide la
veille, dans la foret.

D'ailleurs, Etienne comprit tout de suite qu'il n'aurait point,
la-bas, a Jean-Bart, les trois mille camarades sur lesquels il
comptait. Beaucoup croyaient la manifestation remise, et le pis etait
que deux ou trois bandes, deja en chemin, allaient compromettre la
cause, s'il ne se mettait pas quand meme a leur tete. Pres d'une
centaine, partis avant le jour, avaient du se refugier sous les hetres
de la foret, en attendant les autres. Souvarine, que le jeune homme
monta consulter, haussa les epaules: dix gaillards resolus faisaient
plus de besogne qu'une foule; et il se replongea dans un livre ouvert
devant lui, il refusa d'en etre. Cela menacait de tourner encore au
sentiment, lorsqu'il aurait suffi de bruler Montsou, ce qui etait tres
simple. Comme Etienne sortait par l'allee de la maison, il apercut
Rasseneur assis devant la cheminee de fonte, tres pale, tandis que sa
femme, grandie dans son eternelle robe noire, l'invectivait en paroles
tranchantes et polies.

Maheu fut d'avis qu'on devait tenir sa parole. Un pareil rendez-vous
etait sacre. Cependant, la nuit avait calme leur fievre a tous; lui,
maintenant, craignait un malheur; et il expliquait que leur devoir
etait de se trouver la-bas, pour maintenir les camarades dans le bon
droit. La Maheude approuva d'un signe. Etienne repetait avec
complaisance qu'il fallait agir revolutionnairement, sans attenter a
la vie des personnes. Avant de partir, il refusa sa part d'un pain,
qu'on lui avait donne la veille, avec une bouteille de genievre; mais
il but coup sur coup trois petits verres, histoire simplement de
combattre le froid; meme il en emporta une gourde pleine. Alzire
garderait les enfants. Le vieux Bonnemort, les jambes malades d'avoir
trop couru la veille, etait reste au lit.

On ne s'en alla point ensemble, par prudence. Depuis longtemps,
Jeanlin avait disparu. Maheu et la Maheude filerent de leur cote,
obliquant vers Montsou, tandis qu'Etienne se dirigea vers la foret, ou
il voulait rejoindre les camarades. En route, il rattrapa une bande
de femmes, parmi lesquelles il reconnut la Brule et la Levaque: elles
mangeaient en marchant des chataignes que la Mouquette avait
apportees, elles en avalaient les pelures pour que ca leur tint
davantage a l'estomac. Mais, dans la foret, il ne trouva personne,
les camarades deja etaient a Jean-Bart. Alors, il prit sa course, il
arriva devant la fosse, au moment ou Levaque et une centaine d'autres
penetraient sur le carreau. De partout, des mineurs debouchaient, les
Maheu par la grande route, les femmes a travers champs, tous debandes,
sans chefs, sans armes, coulant naturellement la, ainsi qu'une eau
debordee qui suit les pentes. Etienne apercut Jeanlin, grimpe sur une
passerelle, installe comme au spectacle. Il courut plus fort, il
entra avec les premiers. On etait a peine trois cents.

Il y eut une hesitation, lorsque Deneulin se montra en haut de
l'escalier qui conduisait a la recette.

--Que voulez-vous? demanda-t-il d'une voix forte.

Apres avoir vu disparaitre la caleche, d'ou ses filles lui riaient
encore, il etait revenu a la fosse, repris d'une vague inquietude.
Tout pourtant s'y trouvait en bon ordre, la descente avait eu lieu,
l'extraction fonctionnait, et il se rassurait de nouveau, il causait
avec le maitre-porion, lorsqu'on lui avait signale l'approche des
grevistes. Vivement, il s'etait poste a une fenetre du criblage; et,
devant ce flot grossissant qui envahissait le carreau, il avait eu la
conscience immediate de son impuissance. Comment defendre ces
batiments ouverts de toutes parts? A peine aurait-il pu grouper une
vingtaine de ses ouvriers autour de lui. Il etait perdu.

--Que voulez-vous? repeta-t-il, bleme de colere rentree, faisant un
effort pour accepter courageusement son desastre.

Il y eut des poussees et des grondements dans la foule. Etienne finit
par se detacher, en disant:

--Monsieur, nous ne venons pas vous faire du mal. Mais il faut que le
travail cesse partout.

Deneulin le traita carrement d'imbecile.

--Est-ce que vous croyez que vous allez me faire du bien, si vous
arretez le travail chez moi? C'est comme si vous me tiriez un coup de
fusil dans le dos, a bout portant... Oui, mes hommes sont au fond, et
ils ne remonteront pas, ou il faudra que vous m'assassiniez d'abord!

Cette rudesse de parole souleva une clameur. Maheu dut retenir
Levaque, qui se precipitait, menacant, pendant qu'Etienne parlementait
toujours, cherchant a convaincre Deneulin de la legitimite de leur
action revolutionnaire. Mais celui-ci repondait par le droit au
travail. D'ailleurs, il refusait de discuter ces betises, il voulait
etre le maitre chez lui. Son seul remords etait de n'avoir pas la
quatre gendarmes pour balayer cette canaille.

--Parfaitement, c'est ma faute, je merite ce qui m'arrive. Avec des
gaillards de votre espece, il n'y a que la force. C'est comme le
gouvernement qui s'imagine vous acheter par des concessions. Vous le
flanquerez a bas, voila tout, quand il vous aura fourni des armes.

Etienne, fremissant, se contenait encore. Il baissa la voix.

--Je vous en prie, monsieur, donnez l'ordre qu'on remonte vos
ouvriers. Je ne reponds pas d'etre maitre de mes camarades. Vous
pouvez eviter un malheur.

--Non, fichez-moi la paix! Est-ce que je vous connais? Vous n'etes pas
de mon exploitation, vous n'avez rien a debattre avec moi... Il n'y a
que des brigands qui courent ainsi la campagne pour piller les
maisons.

Des vociferations maintenant couvraient sa voix, les femmes surtout
l'insultaient. Et lui, continuant a leur tenir tete, eprouvait un
soulagement, dans cette franchise qui vidait son coeur d'autoritaire.
Puisque c'etait la ruine de toute facon, il trouvait laches les
platitudes inutiles. Mais leur nombre augmentait toujours, pres de
cinq cents deja se ruaient vers la porte, et il allait se faire
echarper, lorsque son maitre-porion le tira violemment en arriere.

--De grace, Monsieur!... Ca va etre un massacre. A quoi bon faire
tuer des hommes pour rien?

Il se debattait, il protesta, dans un dernier cri, jete a la foule.

--Tas de bandits, vous verrez ca, quand nous serons redevenus les plus
forts!

On l'emmenait, une bousculade venait de jeter les premiers de la bande
contre l'escalier, dont la rampe fut tordue. C'etaient les femmes qui
poussaient, glapissantes, excitant les hommes. La porte ceda tout de
suite, une porte sans serrure, fermee simplement au loquet. Mais
l'escalier etait trop etroit, la cohue, ecrasee, n'aurait pu entrer de
longtemps, si la queue des assiegeants n'avait pris le parti de passer
par les autres ouvertures. Alors, il en deborda de tous cotes, de la
baraque, du criblage, du batiment des chaudieres. En moins de cinq
minutes, la fosse entiere leur appartint, ils en battaient les trois
etages, au milieu d'une fureur de gestes et de cris, emportes dans
l'elan de leur victoire sur ce patron qui resistait.

Maheu, effraye, s'etait elance un des premiers, en disant a Etienne:

--Faut pas qu'ils le tuent!

Celui-ci courait deja; puis, quand il eut compris que Deneulin s'etait
barricade dans la chambre des porions, il repondit:

--Apres? est-ce que ce serait de notre faute? Un enrage pareil!

Cependant, il etait plein d'inquietude, trop calme encore pour ceder a
ce coup de colere. Il souffrait aussi dans son orgueil de chef, en
voyant la bande echapper a son autorite, s'enrager en dehors de la
froide execution des volontes du peuple, telle qu'il l'avait prevue.
Vainement, il reclamait du sang-froid, il criait qu'on ne devait pas
donner raison a leurs ennemis, par des actes de destruction inutile.

--Aux chaudieres! hurlait la Brule. Eteignons les feux!

Levaque, qui avait trouve une lime, l'agitait comme un poignard,
dominant le tumulte d'un cri terrible:

--Coupons les cables! coupons les cables!

Tous le repeterent bientot, seuls, Etienne et Maheu continuaient a
protester, etourdis, parlant dans le tumulte, sans obtenir le silence.
Enfin, le premier put dire:

--Mais il y a des hommes au fond, camarades!

Le vacarme redoubla, des voix partaient de toutes parts.

--Tant pis! fallait pas descendre!... C'est bien fait pour les
traitres!... Oui, oui, qu'ils y restent!... Et puis, ils ont les
echelles!

Alors, quand cette idee des echelles les eut fait s'enteter davantage,
Etienne comprit qu'il devait ceder. Dans la crainte d'un plus grand
desastre, il se precipita vers la machine, voulant au moins remonter
les cages, pour que les cables, scies au-dessus du puits, ne pussent
les broyer de leur poids enorme, en tombant sur elles. Le machineur
avait disparu, ainsi que les quelques ouvriers du jour; et il s'empara
de la barre de mise en train, il manoeuvra, pendant que Levaque et
deux autres grimpaient a la charpente de fonte, qui supportait les
molettes. Les cages etaient a peine fixees sur les verrous, qu'on
entendit le bruit strident de la lime mordant l'acier. Il se fit un
grand silence, ce bruit sembla emplir la fosse entiere, tous levaient
la tete, regardaient, ecoutaient, saisis d'emotion. Au premier rang,
Maheu se sentait gagner d'une joie farouche, comme si les dents de la
lime les eussent delivres du malheur, en mangeant le cable d'un de ces
trous de misere, ou l'on ne descendrait plus.

Mais la Brule avait disparu par l'escalier de la baraque, en hurlant
toujours:

--Faut renverser les feux! aux chaudieres! aux chaudieres!

Des femmes la suivaient. La Maheude se hata pour les empecher de tout
casser, de meme que son homme avait voulu raisonner les camarades.
Elle etait la plus calme, on pouvait exiger son droit, sans faire du
degat chez le monde. Lorsqu'elle entra dans le batiment des
chaudieres, les femmes en chassaient deja les deux chauffeurs, et la
Brule, armee d'une grande pelle, accroupie devant un des foyers, le
vidait violemment, jetait le charbon incandescent sur le carreau de
briques, ou il continuait a bruler avec une fumee noire. Il y avait
dix foyers pour les cinq generateurs. Bientot, les femmes s'y
acharnerent, la Levaque manoeuvrant sa pelle des deux mains, la
Mouquette se retroussant jusqu'aux cuisses afin de ne pas s'allumer,
toutes sanglantes dans le reflet d'incendie, suantes et echevelees de
cette cuisine de sabbat. Les tas de houille montaient, la chaleur
ardente gercait le plafond de la vaste salle.

--Assez donc! cria la Maheude. La cambuse flambe.

--Tant mieux! repondit la Brule. Ce sera de la besogne faite... Ah!
nom de Dieu! je disais bien que je leur ferais payer la mort de mon
homme!

A ce moment, on entendit la voix aigue de Jeanlin.

--Attention! je vas eteindre, moi! je lache tout!

Entre un des premiers, il avait gambille au travers de la cohue,
enchante de cette bagarre, cherchant ce qu'il pourrait faire de mal;
et l'idee lui etait venue de tourner les robinets de decharge, pour
lacher la vapeur. Les jets partirent avec la violence de coups de
feu, les cinq chaudieres se viderent d'un souffle de tempete, sifflant
dans un tel grondement de foudre, que les oreilles en saignaient.
Tout avait disparu au milieu de la vapeur, le charbon palissait, les
femmes n'etaient plus que des ombres aux gestes casses. Seul,
l'enfant apparaissait, monte sur la galerie, derriere les tourbillons
de buee blanche, l'air ravi, la bouche fendue par la joie d'avoir
dechaine cet ouragan.

Cela dura pres d'un quart d'heure. On avait lance quelques seaux
d'eau sur les tas, pour achever de les eteindre: toute menace
d'incendie etait ecartee. Mais la colere de la foule ne tombait pas,
fouettee au contraire. Des hommes descendaient avec des marteaux, les
femmes elles-memes s'armaient de barres de fer; et l'on parlait de
crever les generateurs, de briser les machines, de demolir la fosse.

Etienne, prevenu, se hata d'accourir avec Maheu. Lui-meme se grisait,
emporte dans cette fievre chaude de revanche. Il luttait pourtant, il
les conjurait d'etre calmes, maintenant que les cables coupes, les
feux eteints, les chaudieres videes rendaient le travail impossible.
On ne l'ecoutait toujours pas, il allait etre deborde de nouveau,
lorsque des huees s'eleverent dehors, a une petite porte basse, ou
debouchait le goyot des echelles.

--A bas les traitres!... Oh! les sales gueules de laches!... A bas!
a bas!

C'etait la sortie des ouvriers du fond qui commencait. Les premiers,
aveugles par le grand jour, restaient la, a battre des paupieres.
Puis, ils defilerent, tachant de gagner la route et de fuir.

--A bas les laches! a bas les faux freres!

Toute la bande des grevistes etait accourue. En moins de trois
minutes, il ne resta pas un homme dans les batiments, les cinq cents
de Montsou se rangerent sur deux files, pour forcer a passer entre
cette double haie ceux de Vandame qui avaient eu la traitrise de
descendre. Et, a chaque nouveau mineur apparaissant sur la porte du
goyot, avec les vetements en loques et la boue noire du travail, les
huees redoublaient, des blagues feroces l'accueillaient: oh! celui-la,
trois pouces de jambes, et le cul tout de suite! et celui-ci, le nez
mange par les garces du Volcan! et cet autre, dont les yeux pissaient
de la cire a fournir dix cathedrales! et cet autre, le grand sans
fesses, long comme un careme! Une herscheuse qui deboula, enorme, la
gorge dans le ventre et le ventre dans le derriere, souleva un rire
furieux. On voulait toucher, les plaisanteries s'aggravaient,
tournaient a la cruaute, des coups de poing allaient pleuvoir; pendant
que le defile des pauvres diables continuait, grelottants, silencieux
sous les injures, attendant les coups d'un regard oblique, heureux
quand ils pouvaient enfin galoper hors de la fosse.

--Ah ca! combien sont-ils, la-dedans? demanda Etienne.

Il s'etonnait d'en voir sortir toujours, il s'irritait a l'idee qu'il
ne s'agissait pas de quelques ouvriers, presses par la faim,
terrorises par les porions. On lui avait donc menti, dans la foret?
presque tout Jean-Bart etait descendu. Mais un cri lui echappa, il se
precipita, en apercevant Chaval debout sur le seuil.

--Nom de Dieu! c'est a ce rendez-vous que tu nous fais venir?

Des imprecations eclataient, il y eut une poussee pour se jeter sur le
traitre. Eh quoi! il avait jure avec eux, la veille, et on le
trouvait au fond, en compagnie des autres? C'etait donc pour se foutre
du monde!

--Enlevez-le! au puits! au puits!

Chaval, bleme de peur, begayait, cherchait a s'expliquer. Mais
Etienne lui coupait la parole, hors de lui, pris de la fureur de la
bande.

--Tu as voulu en etre, tu en seras... Allons! en marche, bougre de
mufle!

Une autre clameur couvrit sa voix. Catherine, a son tour, venait de
paraitre, eblouie dans le clair soleil, effaree de tomber au milieu de
ces sauvages. Et, les jambes cassees des cent deux echelles, les
paumes saignantes, elle soufflait, lorsque la Maheude, en la voyant,
s'elanca, la main haute.

--Ah! salope, toi aussi!... Quand ta mere creve de faim, tu la trahis
pour ton maquereau!

Maheu retint le bras, empecha la gifle. Mais il secouait sa fille, il
s'enrageait comme sa femme a lui reprocher sa conduite, tous les deux
perdant la tete, criant plus fort que les camarades.

La vue de Catherine avait acheve d'exasperer Etienne. Il repetait:

--En route! aux autres fosses! et tu viens avec nous, sale cochon!

Chaval eut a peine le temps de reprendre ses sabots a la baraque, et
de jeter son tricot de laine sur ses epaules glacees. Tous
l'entrainaient, le forcaient a galoper au milieu d'eux. Eperdue,
Catherine remettait egalement ses sabots, boutonnait a son cou la
vieille veste d'homme dont elle se couvrait depuis le froid; et elle
courut derriere son galant, elle ne voulait pas le quitter, car on
allait le massacrer, bien sur.

Alors, en deux minutes, Jean-Bart se vida. Jeanlin, qui avait trouve
une corne d'appel, soufflait, poussait des sons rauques, comme s'il
avait rassemble des boeufs. Les femmes, la Brule, la Levaque, la
Mouquette relevaient leurs jupes pour courir; tandis que Levaque, une
hache a la main, la manoeuvrait ainsi qu'une canne de tambour-major.
D'autres camarades arrivaient toujours, on etait pres de mille, sans
ordre, coulant de nouveau sur la route en un torrent deborde. La voie
de sortie etait trop etroite, des palissades furent rompues.

--Aux fosses! a bas les traitres! plus de travail!

Et Jean-Bart tomba brusquement a un grand silence. Pas un homme, pas
un souffle. Deneulin sortit de la chambre des porions, et tout seul,
defendant du geste qu'on le suivit, il visita la fosse. Il etait
pale, tres calme. D'abord, il s'arreta devant le puits, leva les
yeux, regarda les cables coupes: les bouts d'acier pendaient inutiles,
la morsure de la lime avait laisse une blessure vive, une plaie
fraiche qui luisait dans le noir des graisses. Ensuite, il monta a la
machine, en contempla la bielle immobile, pareille a l'articulation
d'un membre colossal frappe de paralysie, en toucha le metal refroidi
deja, dont le froid lui donna un frisson, comme s'il avait touche un
mort. Puis, il descendit aux chaudieres, marcha lentement devant les
foyers eteints, beants et inondes, tapa du pied sur les generateurs
qui sonnerent le vide. Allons! c'etait bien fini, sa ruine
s'achevait. Meme s'il raccommodait les cables, s'il rallumait les
feux, ou trouverait-il des hommes? Encore quinze jours de greve, il
etait en faillite. Et, dans cette certitude de son desastre, il
n'avait plus de haine contre les brigands de Montsou, il sentait la
complicite de tous, une faute generale, seculaire. Des brutes sans
doute, mais des brutes qui ne savaient pas lire et qui crevaient de
faim.



IV


Et la bande, par la plaine rase, toute blanche de gelee, sous le pale
soleil d'hiver, s'en allait, debordait de la route, au travers des
champs de betteraves.

Des la Fourche-aux-Boeufs, Etienne en avait pris le commandement.
Sans qu'on s'arretat, il criait des ordres, il organisait la marche.
Jeanlin, en tete, galopait en sonnant dans sa corne une musique
barbare. Puis, aux premiers rangs, les femmes s'avancaient,
quelques-unes armees de batons, la Maheude avec des yeux ensauvages
qui semblaient chercher au loin la cite de justice promise; la Brule,
la Levaque, la Mouquette, allongeant toutes leurs jambes sous leurs
guenilles, comme des soldats partis pour la guerre. En cas de
mauvaise rencontre, on verrait bien si les gendarmes oseraient taper
sur des femmes. Et les hommes suivaient, dans une confusion de
troupeau, en une queue qui s'elargissait, herissee de barres de fer,
dominee par l'unique hache de Levaque, dont le tranchant miroitait au
soleil. Etienne, au centre, ne perdait pas de vue Chaval, qu'il
forcait a marcher devant lui; tandis que Maheu, derriere, l'air
sombre, lancait des coups d'oeil sur Catherine, la seule femme parmi
ces hommes, s'obstinant a trotter pres de son amant, pour qu'on ne lui
fit pas du mal. Des tetes nues s'echevelaient au grand air, on
n'entendait que le claquement des sabots, pareil a un galop de betail
lache, emporte dans la sonnerie sauvage de Jeanlin.

Mais, tout de suite, un nouveau cri s'eleva.

--Du pain! du pain! du pain!

Il etait midi, la faim des six semaines de greve s'eveillait dans les
ventres vides, fouettee par cette course en plein champ. Les croutes
rares du matin, les quelques chataignes de la Mouquette, etaient loin
deja; et les estomacs criaient, et cette souffrance s'ajoutait a la
rage contre les traitres.

--Aux fosses! plus de travail! du pain!

Etienne, qui avait refuse de manger sa part, au coron, eprouvait dans
la poitrine une sensation insupportable d'arrachement. Il ne se
plaignait pas; mais, d'un geste machinal, il prenait sa gourde de
temps a autre, il avalait une gorgee de genievre, si frissonnant,
qu'il croyait avoir besoin de ca pour aller jusqu'au bout. Ses joues
s'echauffaient, une flamme allumait ses yeux. Cependant, il gardait
sa tete, il voulait encore eviter les degats inutiles.

Comme on arrivait au chemin de Joiselle, un haveur de Vandame, qui
s'etait joint a la bande par vengeance contre son patron, jeta les
camarades vers la droite, en hurlant:

--A Gaston-Marie! faut arreter la pompe! faut que les eaux demolissent
Jean-Bart!

La foule entrainee tournait deja, malgre les protestations d'Etienne,
qui les suppliait de laisser epuiser les eaux. A quoi bon detruire
les galeries? cela revoltait son coeur d'ouvrier, malgre son
ressentiment. Maheu, lui aussi, trouvait injuste de s'en prendre a
une machine. Mais le haveur lancait toujours son cri de vengeance, et
il fallut qu'Etienne criat plus fort:

--A Mirou! il y a des traitres au fond!... A Mirou! a Mirou!

D'un geste, il avait refoule la bande sur le chemin de gauche, tandis
que Jeanlin, reprenant la tete, soufflait plus fort. Un grand remous
se produisit. Gaston-Marie, pour cette fois, etait sauve.

Et les quatre kilometres qui les separaient de Mirou furent franchis
en une demi-heure, presque au pas de course, a travers la plaine
interminable. Le canal, de ce cote, la coupait d'un long ruban de
glace. Seuls, les arbres depouilles des berges, changes par la gelee
en candelabres geants, en rompaient l'uniformite plate, prolongee et
perdue dans le ciel de l'horizon, comme dans une mer. Une ondulation
des terrains cachait Montsou et Marchiennes, c'etait l'immensite nue.

Ils arrivaient a la fosse, lorsqu'ils virent un porion se planter sur
une passerelle du criblage, pour les recevoir. Tous connaissaient
bien le pere Quandieu, le doyen des porions de Montsou, un vieux tout
blanc de peau et de poils, qui allait sur ses soixante-dix ans, un
vrai miracle de belle sante dans les mines.

--Qu'est-ce que vous venez fiche par ici, tas de galvaudeux?
cria-t-il.

La bande s'arreta. Ce n'etait plus un patron, c'etait un camarade; et
un respect les retenait devant ce vieil ouvrier.

--Il y a des hommes au fond, dit Etienne. Fais-les sortir.

--Oui, il y a des hommes, reprit le pere Quandieu, il y en a bien six
douzaines, les autres ont eu peur de vous, mechants bougres!... Mais
je vous previens qu'il n'en sortira pas un, ou que vous aurez affaire
a moi!

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