Germinal
E >>
Emile Zola >> Germinal
Pages:
1 |
2 |
3 |
4 |
5 |
6 |
7 |
8 |
9 |
10 |
11 |
12 |
13 |
14 |
15 |
16 |
17 |
18 |
19 |
20 |
21 |
22 | 23 |
24 |
25 |
26 |
27 |
28 |
29 |
30 |
31 |
32 |
33 |
34 |
35 |
36 |
37 |
38 |
39 |
40 |
41
Il se tut, mais son bras, toujours tendu dans le vide, designait
l'ennemi, la-bas, il ne savait ou, d'un bout a l'autre de la terre.
Cette fois, la clameur de la foule fut si haute, que les bourgeois de
Montsou l'entendirent et regarderent du cote de Vandame, pris
d'inquietude a l'idee de quelque eboulement formidable. Des oiseaux
de nuit s'elevaient au-dessus des bois, dans le grand ciel clair.
Lui, tout de suite, voulut conclure:
--Camarades, quelle est votre decision?... Votez-vous la continuation
de la greve?
--Oui! oui! hurlerent les voix.
--Et quelles mesures arretez-vous?... Notre defaite est certaine, si
des laches descendent demain.
Les voix reprirent, avec leur souffle de tempete:
--Mort aux laches!
--Vous decidez donc de les rappeler au devoir, a la foi juree...
Voici ce que nous pourrions faire: nous presenter aux fosses, ramener
les traitres par notre presence, montrer a la Compagnie que nous
sommes tous d'accord et que nous mourrons plutot que de ceder.
--C'est cela, aux fosses! aux fosses!
Depuis qu'il parlait, Etienne avait cherche Catherine, parmi les tetes
pales, grondantes devant lui. Elle n'y etait decidement pas. Mais il
voyait toujours Chaval, qui affectait de ricaner en haussant les
epaules, devore de jalousie, pret a se vendre pour un peu de cette
popularite.
--Et, s'il y a des mouchards parmi nous, camarades, continua Etienne,
qu'ils se mefient, on les connait... Oui, je vois des charbonniers de
Vandame, qui n'ont pas quitte leur fosse...
--C'est pour moi que tu dis ca? demanda Chaval d'un air de bravade.
--Pour toi ou pour un autre... Mais, puisque tu parles, tu devrais
comprendre que ceux qui mangent n'ont rien a faire avec ceux qui ont
faim. Tu travailles a Jean-Bart...
Une voix gouailleuse interrompit:
--Oh! il travaille... Il a une femme qui travaille pour lui.
Chaval jura, le sang au visage.
--Nom de Dieu! c'est defendu de travailler, alors?
--Oui! cria Etienne, quand les camarades endurent la misere pour le
bien de tous, c'est defendu de se mettre en egoiste et en cafard du
cote des patrons. Si la greve etait generale, il y a longtemps que
nous serions les maitres... Est-ce qu'un seul homme de Vandame aurait
du descendre, lorsque Montsou a chome? Le grand coup, ce serait que le
travail s'arretat dans le pays entier, chez monsieur Deneulin comme
ici. Entends-tu? Il n'y a que des traitres aux tailles de Jean-Bart,
vous etes tous des traitres!
Autour de Chaval, la foule devenait menacante, des poings se levaient,
des cris: A mort! a mort! commencaient a gronder. Il avait blemi.
Mais, dans sa rage de triompher d'Etienne, une idee le redressa.
--Ecoutez-moi donc! Venez demain a Jean-Bart, et vous verrez si je
travaille!... Nous sommes des votres, on m'a envoye vous dire ca.
Faut eteindre les feux, faut que les machineurs, eux aussi, se mettent
en greve. Tant mieux si les pompes s'arretent! l'eau crevera les
fosses, tout sera foutu!
On l'applaudit furieusement a son tour, et des lors Etienne lui-meme
fut deborde. Des orateurs se succedaient sur le tronc d'arbre,
gesticulant dans le bruit, lancant des propositions farouches.
C'etait le coup de folie de la foi, l'impatience d'une secte
religieuse, qui, lasse d'esperer le miracle attendu, se decidait a le
provoquer enfin. Les tetes, videes par la famine, voyaient rouge,
revaient d'incendie et de sang, au milieu d'une gloire d'apotheose, ou
montait le bonheur universel. Et la lune tranquille baignait cette
houle, la foret profonde ceignait de son grand silence ce cri de
massacre. Seules, les mousses gelees craquaient sous les talons;
tandis que les hetres, debout dans leur force, avec les delicates
ramures de leurs branches, noires sur le ciel blanc, n'apercevaient ni
n'entendaient les etres miserables, qui s'agitaient a leur pied.
Il y eut des poussees, la Maheude se retrouva pres de Maheu, et l'un
et l'autre, sortis de leur bon sens, emportes dans la lente
exasperation dont ils etaient travailles depuis des mois, approuverent
Levaque, qui rencherissait en demandant la tete des ingenieurs.
Pierron avait disparu. Bonnemort et Mouque causaient a la fois,
disaient des choses vagues et violentes, qu'on ne distinguait pas.
Par blague, Zacharie reclama la demolition des eglises, pendant que
Mouquet, sa crosse a la main, en tapait la terre, histoire simplement
d'augmenter le bruit. Les femmes s'enrageaient: la Levaque, les
poings aux hanches, s'empoignait avec Philomene, qu'elle accusait
d'avoir ri; la Mouquette parlait de demonter les gendarmes a coups de
pied quelque part; la Brule, qui venait de gifler Lydie, en la
retrouvant sans panier ni salade, continuait d'allonger des claques
dans le vide, pour tous les patrons qu'elle aurait voulu tenir. Un
instant, Jeanlin etait reste suffoque, Bebert ayant appris par un
galibot que madame Rasseneur les avait vus voler Pologne; mais,
lorsqu'il eut decide qu'il retournerait lacher furtivement la bete, a
la porte de l'Avantage, il hurla plus fort, il ouvrit son couteau
neuf, dont il brandissait la lame, glorieux de la faire luire.
--Camarades! camarades! repetait Etienne epuise, enroue a vouloir
obtenir une minute de silence, pour s'entendre definitivement.
Enfin, on l'ecouta.
--Camarades! demain matin, a Jean-Bart, est-ce convenu?
--Oui, oui, a Jean-Bart! mort aux traitres!
L'ouragan de ces trois mille voix emplit le ciel et s'eteignit dans la
clarte pure de la lune.
Cinquieme partie
I
A quatre heures, la lune s'etait couchee, il faisait une nuit tres
noire. Tout dormait encore chez les Deneulin, la vieille maison de
briques restait muette et sombre, portes et fenetres closes, au bout
du vaste jardin mal tenu qui la separait de la fosse Jean-Bart. Sur
l'autre facade, passait la route deserte de Vandame, un gros bourg,
cache derriere la foret, a trois kilometres environ.
Deneulin, las d'avoir passe, la veille, une partie de la journee au
fond, ronflait, le nez contre le mur, lorsqu'il reva qu'on l'appelait.
Il finit par s'eveiller, entendit reellement une voix, courut ouvrir
la fenetre. C'etait un de ses porions, debout dans le jardin.
--Quoi donc? demanda-t-il.
--Monsieur, c'est une revolte, la moitie des hommes ne veulent plus
travailler et empechent les autres de descendre.
Il comprenait mal, la tete lourde et bourdonnante de sommeil, saisi
par le grand froid, comme par une douche glacee.
--Forcez-les a descendre, sacrebleu! begaya-t-il.
--Voila une heure que ca dure, reprit le porion. Alors, nous avons eu
l'idee de venir vous chercher. Il n'y a que vous qui leur ferez
peut-etre entendre raison.
--C'est bien, j'y vais.
Vivement, il s'habilla, l'esprit net maintenant, tres inquiet. On
aurait pu piller la maison, ni la cuisiniere, ni le domestique n'avait
bouge. Mais, de l'autre cote du palier, des voix alarmees
chuchotaient; et, lorsqu'il sortit, il vit s'ouvrir la porte de ses
filles, qui toutes deux parurent, vetues de peignoirs blancs, passes a
la hate.
--Pere, qu'y a-t-il?
L'ainee, Lucie, avait vingt-deux ans deja, grande, brune, l'air
superbe; tandis que Jeanne, la cadette, agee de dix-neuf ans a peine,
etait petite, les cheveux dores, d'une grace caressante.
--Rien de grave, repondit-il pour les rassurer. Il parait que des
tapageurs font du bruit, la-bas. Je vais voir.
Mais elles se recrierent, elles ne voulaient pas le laisser partir
sans qu'il prit quelque chose de chaud. Autrement, il leur rentrerait
malade, l'estomac delabre, comme toujours. Lui, se debattait, donnait
sa parole d'honneur qu'il etait trop presse.
--Ecoute, finit par dire Jeanne en se pendant a son cou, tu vas boire
un petit verre de rhum et manger deux biscuits; ou je reste comme ca,
tu es oblige de m'emporter avec toi.
Il dut se resigner, en jurant que les biscuits l'etoufferaient. Deja,
elles descendaient devant lui, chacune avec son bougeoir. En bas,
dans la salle a manger, elles s'empresserent de le servir, l'une
versant le rhum, l'autre courant a l'office chercher un paquet de
biscuits. Ayant perdu leur mere tres jeunes, elles s'etaient elevees
toutes seules, assez mal, gatees par leur pere, l'ainee hantee du reve
de chanter sur les theatres, la cadette folle de peinture, d'une
hardiesse de gout qui la singularisait. Mais, lorsque le train avait
du etre diminue, a la suite de gros embarras d'affaires, il etait
brusquement pousse, chez ces filles d'air extravagant, des menageres
tres sages et tres rusees, dont l'oeil decouvrait les erreurs de
centimes, dans les comptes. Aujourd'hui, avec leurs allures
garconnieres d'artistes, elles tenaient la bourse, rognaient sur les
sous, querellaient les fournisseurs, retapaient sans cesse leurs
toilettes, arrivaient enfin a rendre decente la gene croissante de la
maison.
--Mange, papa, repetait Lucie.
Puis, remarquant la preoccupation ou il retombait, silencieux,
assombri, elle fut reprise de peur.
--C'est donc grave, que tu nous fais cette grimace?... Dis donc, nous
restons avec toi, on se passera de nous a ce dejeuner.
Elle parlait d'une partie projetee pour le matin. Madame Hennebeau
devait aller, avec sa caleche, chercher d'abord Cecile, chez les
Gregoire; ensuite, elle viendrait les prendre, et l'on irait toutes a
Marchiennes, dejeuner aux Forges, ou la femme du directeur les avait
invitees. C'etait une occasion pour visiter les ateliers, les hauts
fourneaux et les fours a coke.
--Bien sur, nous restons, declara Jeanne a son tour.
Mais il se fachait.
--En voila une idee! Je vous repete que ce n'est rien... Faites-moi
le plaisir de vous refourrer dans vos lits, et habillez-vous pour neuf
heures, comme c'est convenu.
Il les embrassa, il se hata de partir. On entendit le bruit de ses
bottes qui se perdait sur la terre gelee du jardin.
Jeanne enfonca soigneusement le bouchon du rhum, tandis que Lucie
mettait les biscuits sous clef. La piece avait la proprete froide des
salles ou la table est maigrement servie. Et toutes deux profitaient
de cette descente matinale pour voir si rien, la veille, n'etait reste
a la debandade. Une serviette trainait, le domestique serait gronde.
Enfin, elles remonterent.
Pendant qu'il coupait au plus court, par les allees etroites de son
potager, Deneulin songeait a sa fortune compromise, a ce denier de
Montsou, ce million qu'il avait realise en revant de le decupler, et
qui courait aujourd'hui de si grands risques. C'etait une suite
ininterrompue de mauvaises chances, des reparations enormes et
imprevues, des conditions d'exploitation ruineuses, puis le desastre
de cette crise industrielle, juste a l'heure ou les benefices
commencaient. Si la greve eclatait chez lui, il etait par terre. Il
poussa une petite porte: les batiments de la fosse se devinaient, dans
la nuit noire, a un redoublement d'ombre, etoile de quelques
lanternes.
Jean-Bart n'avait pas l'importance du Voreux, mais l'installation
rajeunie en faisait une jolie fosse, selon le mot des ingenieurs. On
ne s'etait pas contente d'elargir le puits d'un metre cinquante et de
le creuser jusqu'a sept cent huit metres de profondeur, on l'avait
equipe a neuf, machine neuve, cages neuves, tout un materiel neuf,
etabli d'apres les derniers perfectionnements de la science; et meme
une recherche d'elegance se retrouvait jusque dans les constructions,
un hangar de criblage a lambrequin decoupe, un beffroi orne d'une
horloge, une salle de recette et une chambre de machine, arrondies en
chevet de chapelle renaissance, que la cheminee surmontait d'une
spirale de mosaique, faite de briques noires et de briques rouges. La
pompe etait placee sur l'autre puits de la concession, a la vieille
fosse Gaston-Marie, uniquement reservee pour l'epuisement. Jean-Bart,
a droite et a gauche de l'extraction, n'avait que deux goyots, celui
d'un ventilateur a vapeur et celui des echelles.
Le matin, des trois heures, Chaval etait arrive le premier, debauchant
les camarades, les convainquant qu'il fallait imiter ceux de Montsou
et demander une augmentation de cinq centimes par berline. Bientot,
les quatre cents ouvriers du fond avaient deborde de la baraque dans
la salle de recette, au milieu d'un tumulte de gestes et de cris.
Ceux qui voulaient travailler, tenaient leur lampe, pieds nus, la
pelle ou la rivelaine sous le bras; tandis que les autres, encore en
sabots, le paletot sur les epaules a cause du grand froid, barraient
le puits; et les porions s'etaient enroues a vouloir mettre de
l'ordre, a les supplier d'etre raisonnables, de ne pas empecher de
descendre ceux qui en avaient la bonne volonte.
Mais Chaval s'emporta, quand il apercut Catherine en culotte et en
veste, la tete serree dans le beguin bleu. Il lui avait, en se
levant, signifie brutalement de rester couchee. Elle, desesperee de
cet arret du travail, l'avait suivi tout de meme, car il ne lui
donnait jamais d'argent, elle devait souvent payer pour elle et pour
lui; et qu'allait-elle devenir, si elle ne gagnait plus rien? Une peur
l'obsedait, la peur d'une maison publique de Marchiennes, ou
finissaient les herscheuses sans pain et sans gite.
--Nom de Dieu! cria Chaval, qu'est-ce que tu viens foutre ici?
Elle begaya qu'elle n'avait pas des rentes et qu'elle voulait
travailler.
--Alors, tu te mets contre moi, garce!... Rentre tout de suite, ou je
te raccompagne a coups de sabot dans le derriere!
Peureusement, elle recula, mais elle ne partit point, resolue a voir
comment tourneraient les choses.
Deneulin arrivait par l'escalier du criblage. Malgre la faible clarte
des lanternes, d'un vif regard il embrassa la scene, cette cohue noyee
d'ombre, dont il connaissait chaque face, les haveurs, les chargeurs,
les moulineurs, les herscheuses, jusqu'aux galibots. Dans la nef,
neuve et encore propre, la besogne arretee attendait: la machine, sous
pression, avait de legers sifflements de vapeur; les cages demeuraient
pendues aux cables immobiles; les berlines, abandonnees en route,
encombraient les dalles de fonte. On venait de prendre a peine
quatre-vingts lampes, les autres flambaient dans la lampisterie. Mais
un mot de lui suffirait sans doute, et toute la vie du travail
recommencerait.
--Eh bien! que se passe-t-il donc, mes enfants? demanda-t-il a pleine
voix. Qu'est-ce qui vous fache? Expliquez-moi ca, nous allons nous
entendre.
D'ordinaire, il se montrait paternel pour ses hommes, tout en exigeant
beaucoup de travail. Autoritaire, l'allure brusque, il tachait
d'abord de les conquerir par une bonhomie qui avait des eclats de
clairon; et il se faisait aimer souvent, les ouvriers respectaient
surtout en lui l'homme de courage, sans cesse dans les tailles avec
eux, le premier au danger, des qu'un accident epouvantait la fosse.
Deux fois, apres des coups de grisou, on l'avait descendu, lie par une
corde sous les aisselles, lorsque les plus braves reculaient.
--Voyons, reprit-il, vous n'allez pas me faire repentir d'avoir
repondu de vous. Vous savez que j'ai refuse un poste de gendarmes...
Parlez tranquillement, je vous ecoute.
Tous se taisaient maintenant, genes, s'ecartant de lui; et ce fut
Chaval qui finit par dire:
--Voila, monsieur Deneulin, nous ne pouvons continuer a travailler, il
nous faut cinq centimes de plus par berline.
Il parut surpris.
--Comment! cinq centimes! A propos de quoi cette demande? Moi, je ne
me plains pas de vos boisages, je ne veux pas vous imposer un nouveau
tarif, comme la Regie de Montsou.
--C'est possible, mais les camarades de Montsou sont tout de meme dans
le vrai. Ils repoussent le tarif et ils exigent une augmentation de
cinq centimes, parce qu'il n'y a pas moyen de travailler proprement,
avec les marchandages actuels... Nous voulons cinq centimes de plus,
n'est-ce pas, vous autres?
Des voix approuverent, le bruit reprenait, au milieu de gestes
violents. Peu a peu, tous se rapprochaient en un cercle etroit.
Une flamme alluma les yeux de Deneulin, tandis que sa poigne d'homme
amoureux des gouvernements forts, se serrait, de peur de ceder a la
tentation d'en saisir un par la peau du cou. Il prefera discuter,
parler raison.
--Vous voulez cinq centimes, et j'accorde que la besogne les vaut.
Seulement, je ne puis pas vous les donner. Si je vous les donnais, je
serais simplement fichu... Comprenez donc qu'il faut que je vive, moi
d'abord, pour que vous viviez. Et je suis a bout, la moindre
augmentation du prix de revient me ferait faire la culbute... Il y a
deux ans, rappelez-vous, lors de la derniere greve, j'ai cede, je le
pouvais encore. Mais cette hausse du salaire n'en a pas moins ete
ruineuse, car voici deux annees que je me debats... Aujourd'hui,
j'aimerais mieux lacher la boutique tout de suite, que de ne savoir,
le mois prochain, ou prendre de l'argent pour vous payer.
Chaval avait un mauvais rire, en face de ce maitre qui leur contait si
franchement ses affaires. Les autres baissaient le nez, tetus,
incredules, refusant de s'entrer dans le crane qu'un chef ne gagnat
pas des millions sur ses ouvriers.
Alors, Deneulin insista. Il expliquait sa lutte contre Montsou
toujours aux aguets, pret a le devorer, s'il avait un soir la
maladresse de se casser les reins. C'etait une concurrence sauvage,
qui le forcait aux economies, d'autant plus que la grande profondeur
de Jean-Bart augmentait chez lui le prix de l'extraction, condition
defavorable a peine compensee par la forte epaisseur des couches de
houille. Jamais il n'aurait hausse les salaires, a la suite de la
derniere greve, sans la necessite ou il s'etait trouve d'imiter
Montsou, de peur de voir ses hommes le lacher. Et il les menacait du
lendemain, quel beau resultat pour eux, s'ils l'obligeaient a vendre,
de passer sous le joug terrible de la Regie! Lui, ne tronait pas au
loin, dans un tabernacle ignore; il n'etait pas un de ces actionnaires
qui paient des gerants pour tondre le mineur, et que celui-ci n'a
jamais vus; il etait un patron, il risquait autre chose que son
argent, il risquait son intelligence, sa sante, sa vie. L'arret du
travail allait etre la mort, tout bonnement, car il n'avait pas de
stock, et il fallait pourtant qu'il expediat les commandes. D'autre
part, le capital de son outillage ne pouvait dormir. Comment
tiendrait-il ses engagements? qui paierait le taux des sommes que lui
avaient confiees ses amis? Ce serait la faillite.
--Et voila, mes braves! dit-il en terminant. Je voudrais vous
convaincre... On ne demande pas a un homme de s'egorger lui-meme,
n'est-ce pas? et que je vous donne vos cinq centimes ou que je vous
laisse vous mettre en greve, c'est comme si je me coupais le cou.
Il se tut. Des grognements coururent. Une partie des mineurs
semblait hesiter. Plusieurs retournerent pres du puits.
--Au moins, dit un porion, que tout le monde soit libre... Quels sont
ceux qui veulent travailler?
Catherine s'etait avancee une des premieres. Mais Chaval, furieux, la
repoussa, en criant:
--Nous sommes tous d'accord, il n'y a que les jean-foutre qui lachent
les camarades!
Des lors, la conciliation parut impossible. Les cris recommencaient,
des bousculades chassaient les hommes du puits, au risque de les
ecraser contre les murs. Un instant, le directeur, desespere, essaya
de lutter seul, de reduire violemment cette foule; mais c'etait une
folie inutile, il dut se retirer. Et il resta quelques minutes, au
fond du bureau du receveur, essouffle sur une chaise, si eperdu de son
impuissance, que pas une idee ne lui venait. Enfin, il se calma, il
dit a un surveillant d'aller lui chercher Chaval; puis, quand ce
dernier eut consenti a l'entretien, il congedia le monde du geste.
--Laissez-nous.
L'idee de Deneulin etait de voir ce que ce gaillard avait dans le
ventre. Des les premiers mots, il le sentit vaniteux, devore de
passion jalouse. Alors, il le prit par la flatterie, affecta de
s'etonner qu'un ouvrier de son merite compromit de la sorte son
avenir. A l'entendre, il avait depuis longtemps jete les yeux sur lui
pour un avancement rapide; et il termina en offrant carrement de le
nommer porion, plus tard. Chaval l'ecoutait, silencieux, les poings
d'abord serres, puis peu a peu detendus. Tout un travail s'operait au
fond de son crane: s'il s'entetait dans la greve, il n'y serait jamais
que le lieutenant d'Etienne, tandis qu'une autre ambition s'ouvrait,
celle de passer parmi les chefs. Une chaleur d'orgueil lui montait a
la face et le grisait. Du reste, la bande de grevistes, qu'il
attendait depuis le matin, ne viendrait plus a cette heure; quelque
obstacle avait du l'arreter, des gendarmes peut-etre: il n'etait que
temps de se soumettre. Mais il n'en refusait pas moins de la tete, il
faisait l'homme incorruptible, a grandes tapes indignees sur son
coeur. Enfin, sans parler au patron du rendez-vous donne par lui a
ceux de Montsou, il promit de calmer les camarades et de les decider a
descendre.
Deneulin resta cache, les porions eux-memes se tinrent a l'ecart.
Pendant une heure, ils entendirent Chaval perorer, discuter, debout
sur une berline de la recette. Une partie des ouvriers le huaient,
cent vingt s'en allerent, exasperes, s'obstinant dans la resolution
qu'il leur avait fait prendre. Il etait deja plus de sept heures, le
jour se levait, tres clair, un jour gai de grande gelee. Et, tout
d'un coup, le branle de la fosse recommenca, la besogne arretee
continuait. Ce fut d'abord la machine dont la bielle plongea,
deroulant et enroulant les cables des bobines. Puis, au milieu du
vacarme des signaux, la descente se fit, les cages s'emplissaient,
s'engouffraient, remontaient, le puits avalait sa ration de galibots,
de herscheuses et de haveurs; tandis que, sur les dalles de fonte, les
moulineurs poussaient les berlines, dans un roulement de tonnerre.
--Nom de Dieu! qu'est-ce que tu fous la? cria Chaval a Catherine qui
attendait son tour. Veux-tu bien descendre et ne pas flaner!
A neuf heures, lorsque madame Hennebeau arriva dans sa voiture, avec
Cecile, elle trouva Lucie et Jeanne toutes pretes, tres elegantes
malgre leurs toilettes vingt fois refaites. Mais Deneulin s'etonna,
en apercevant Negrel qui accompagnait la caleche a cheval. Quoi donc,
les hommes en etaient? Alors, madame Hennebeau expliqua de son air
maternel qu'on l'avait effrayee, que les chemins etaient pleins de
mauvaises figures, disait-on, et qu'elle preferait emmener un
defenseur. Negrel riait, les rassurait: rien d'inquietant, des
menaces de braillards comme toujours, mais pas un qui oserait jeter
une pierre dans une vitre. Encore joyeux de son succes, Deneulin
raconta la revolte reprimee de Jean-Bart. Maintenant, il se disait
bien tranquille. Et, sur la route de Vandame, pendant que ces
demoiselles montaient en voiture, tous s'egayaient de cette journee
superbe, sans deviner au loin, dans la campagne, le long fremissement
qui s'enflait, le peuple en marche dont ils auraient entendu le galop,
s'ils avaient colle l'oreille contre la terre.
--Eh bien! c'est convenu, repeta madame Hennebeau. Ce soir, vous
venez chercher ces demoiselles et vous dinez avec nous... madame
Gregoire m'a egalement promis de venir reprendre Cecile.
--Comptez sur moi, repondit Deneulin.
La caleche partit du cote de Vandame. Jeanne et Lucie s'etaient
penchees, pour rire encore a leur pere, reste debout au bord du
chemin; tandis que Negrel trottait galamment, derriere les roues qui
fuyaient.
On traversa la foret, on prit la route de Vandame a Marchiennes.
Comme on approchait du Tartaret, Jeanne demanda a madame Hennebeau si
elle connaissait la Cote-Verte; et celle-ci, malgre son sejour de cinq
ans deja dans le pays, avoua qu'elle n'etait jamais allee de ce cote.
Alors, on fit un detour. Le Tartaret, a la lisiere du bois, etait une
lande inculte, d'une sterilite volcanique, sous laquelle, depuis des
siecles, brulait une mine de houille incendiee. Cela se perdait dans
la legende, des mineurs du pays racontaient une histoire: le feu du
ciel tombant sur cette Sodome des entrailles de la terre, ou les
herscheuses se souillaient d'abominations; si bien qu'elles n'avaient
pas meme eu le temps de remonter, et qu'aujourd'hui encore, elles
flambaient au fond de cet enfer. Les roches calcinees, rouge sombre,
se couvraient d'une efflorescence d'alun, comme d'une lepre. Du
soufre poussait, en une fleur jaune, au bord des fissures. La nuit,
les braves qui osaient risquer un oeil a ces trous, juraient y voir
des flammes, les ames criminelles en train de gresiller dans la braise
interieure. Des lueurs errantes couraient au ras du sol, des vapeurs
chaudes, empoisonnant l'ordure et la sale cuisine du diable, fumaient
continuellement. Et, ainsi qu'un miracle d'eternel printemps, au
milieu de cette lande maudite du Tartaret, la Cote-Verte se dressait
avec ses gazons toujours verts, ses hetres dont les feuilles se
renouvelaient sans cesse, ses champs ou murissaient jusqu'a trois
recoltes. C'etait une serre naturelle, chauffee par l'incendie des
couches profondes. Jamais la neige n'y sejournait. L'enorme bouquet
de verdure, a cote des arbres depouilles de la foret, s'epanouissait
dans cette journee de decembre, sans que la gelee en eut meme roussi
les bords.
Pages:
1 |
2 |
3 |
4 |
5 |
6 |
7 |
8 |
9 |
10 |
11 |
12 |
13 |
14 |
15 |
16 |
17 |
18 |
19 |
20 |
21 |
22 | 23 |
24 |
25 |
26 |
27 |
28 |
29 |
30 |
31 |
32 |
33 |
34 |
35 |
36 |
37 |
38 |
39 |
40 |
41