A / B / C / D / E /  F / G / H / I / J /  K / L / M / N / O /  P / R / S / T / UV / W / Z

Annual Bibliography of Commonwealth Literature 2007
This paper argues that discourses of love in Ghanaian market literature for youth offer a view into complex negotiations of agency and empowerment. Drawing on Deborah Durham's notion of youth as "social `shifters'" and Francis Nyamnjoh's conception of the "interconnectedness" of agency, I take Ghanaian market literature as one specific case of how African literature for youth foregrounds questions of continuity and change as African societies enter into increasingly complex global relations. In this literature for youth, received notions of love, often constructed out of impressions from American pop and hip hop music, carry new notions of agency that compete with existing "domesticated" forms. Authors like Ike Tandoh and Evelyn Tay employ discourses of love to offer youth alternative avenues for empowerment in a context of socio-economic disenfranchizement. In a creative process of "straddling", this writing both reveals and reproduces the contradictions that obtain in youth configurations of agency.

Germinal

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Il mentait, il regardait d'un air sombre les enfants se jeter sur la
nourriture. Le pere et la mere, eux aussi, se retenaient, afin d'en
laisser davantage; mais le vieux, goulument, avalait tout. On dut lui
reprendre une pomme de terre pour Alzire.

Alors, Etienne dit qu'il avait appris des nouvelles. La Compagnie,
irritee de l'entetement des grevistes, parlait de rendre leurs livrets
aux mineurs compromis. Elle voulait la guerre, decidement. Et un
bruit plus grave circulait, elle se vantait d'avoir decide un grand
nombre d'ouvriers a redescendre: le lendemain, la Victoire et
Feutry-Cantel devaient etre au complet; meme il y aurait, a Madeleine
et a Mirou, un tiers des hommes. Les Maheu furent exasperes.

--Nom de Dieu! cria le pere, s'il y a des traitres, faut regler leur
compte!

Et, debout, cedant a l'emportement de sa souffrance:

--A demain soir, dans la foret!... Puisqu'on nous empeche de nous
entendre au Bon-Joyeux, c'est dans la foret que nous serons chez nous.

Ce cri avait reveille le vieux Bonnemort, que sa gloutonnerie
assoupissait. C'etait le cri ancien de ralliement, le rendez-vous ou
les mineurs de jadis allaient comploter leur resistance aux soldats du
roi.

--Oui, oui, a Vandame! J'en suis, si l'on va la-bas!

La Maheude eut un geste energique.

--Nous irons tous. Ca finira, ces injustices et ces traitrises!

Etienne decida que le rendez-vous serait donne a tous les corons, pour
le lendemain soir. Mais le feu etait mort, comme chez les Levaque, et
la chandelle brusquement s'eteignit. Il n'y avait plus de houille,
plus de petrole, il fallut se coucher a tatons, dans le grand froid
qui pincait la peau. Les petits pleuraient.



VI


Jeanlin, gueri, marchait a present; mais ses jambes etaient si mal
recollees, qu'il boitait de la droite et de la gauche; et il fallait
le voir filer d'un train de canard, courant aussi fort qu'autrefois,
avec son adresse de bete malfaisante et voleuse.

Ce soir-la, au crepuscule, sur la route de Requillart, Jeanlin,
accompagne de ses inseparables, Bebert et Lydie, faisait le guet. Il
s'etait embusque dans un terrain vague, derriere une palissade, en
face d'une epicerie borgne, plantee de travers a l'encoignure d'un
sentier. Une vieille femme, presque aveugle, y etalait trois ou
quatre sacs de lentilles et de haricots, noirs de poussiere; et
c'etait une antique morue seche, pendue a la porte, chinee de chiures
de mouche, qu'il couvait de ses yeux minces. Deja deux fois, il avait
lance Bebert, pour aller la decrocher. Mais, chaque fois, du monde
avait paru, au coude du chemin. Toujours des geneurs, on ne pouvait
pas faire ses affaires!

Un monsieur a cheval deboucha, et les enfants s'aplatirent au pied de
la palissade, en reconnaissant M. Hennebeau. Souvent, on le voyait
ainsi par les routes, depuis la greve, voyageant seul au milieu des
corons revoltes, mettant un courage tranquille a s'assurer en personne
de l'etat du pays. Et jamais une pierre n'avait siffle a ses
oreilles, il ne rencontrait que des hommes silencieux et lents a le
saluer, il tombait le plus souvent sur des amoureux, qui se moquaient
de la politique et se bourraient de plaisir, dans les coins. Au trot
de sa jument, la tete droite pour ne deranger personne, il passait,
tandis que son coeur se gonflait d'un besoin inassouvi, a travers
cette goinfrerie des amours libres. Il apercut parfaitement les
galopins, les petits sur la petite, en tas. Jusqu'aux marmots qui
deja s'egayaient a frotter leur misere! Ses yeux s'etaient mouilles,
il disparut, raide sur la selle, militairement boutonne dans sa
redingote.

--Foutu sort! dit Jeanlin, ca ne finira pas... Vas-y, Bebert! tire
sur la queue!

Mais deux hommes, de nouveau, arrivaient, et l'enfant etouffa encore
un juron, quand il entendit la voix de son frere Zacharie, en train de
raconter a Mouquet comment il avait decouvert une piece de quarante
sous, cousue dans une jupe de sa femme. Tous deux ricanaient d'aise,
en se tapant sur les epaules. Mouquet eut l'idee d'une grande partie
de crosse pour le lendemain: on partirait a deux heures de l'Avantage,
on irait du cote de Montoire, pres de Marchiennes. Zacharie accepta.
Qu'est-ce qu'on avait a les embeter avec la greve? autant rigoler,
puisqu'on ne fichait rien! Et ils tournaient le coin de la route,
lorsque Etienne, qui venait du canal, les arreta et se mit a causer.

--Est-ce qu'ils vont coucher ici? reprit Jeanlin exaspere. V'la la
nuit, la vieille rentre ses sacs.

Un autre mineur descendait vers Requillart. Etienne s'eloigna avec
lui; et, comme ils passaient devant la palissade, l'enfant les
entendit parler de la foret: on avait du remettre le rendez-vous au
lendemain, par crainte de ne pouvoir avertir en un jour tous les
corons.

--Dites donc, murmura-t-il a ses deux camarades, la grande machine est
pour demain. Faut en etre. Hein? nous filerons, l'apres-midi.

Et, la route enfin etant libre, il lanca Bebert.

--Hardi! tire sur la queue!... Et mefie-toi, la vieille a son balai.

Heureusement, la nuit se faisait noire. Bebert, d'un bond, s'etait
pendu a la morue, dont la ficelle cassa. Il prit sa course, en
l'agitant comme un cerf-volant, suivi par les deux autres, galopant
tous les trois. L'epiciere, etonnee, sortit de sa boutique, sans
comprendre, sans pouvoir distinguer ce troupeau qui se perdait dans
les tenebres.

Ces vauriens finissaient par etre la terreur du pays. Ils l'avaient
envahi peu a peu, ainsi qu'une horde sauvage. D'abord, ils s'etaient
contentes du carreau du Voreux, se culbutant dans le stock de charbon,
d'ou ils sortaient pareils a des negres, faisant des parties de
cache-cache parmi la provision des bois, au travers de laquelle ils se
perdaient, comme au fond d'une foret vierge. Puis, ils avaient pris
d'assaut le terri, ils en descendaient sur leur derriere les parties
nues, bouillantes encore des incendies interieurs, ils se glissaient
parmi les ronces des parties anciennes, caches la journee entiere,
occupes a des petits jeux tranquilles de souris polissonnes. Et ils
elargissaient toujours leurs conquetes, allaient se battre au sang
dans les tas de briques, couraient les pres en mangeant sans pain
toutes sortes d'herbes laiteuses, fouillaient les berges du canal pour
prendre des poissons de vase qu'ils avalaient crus, et poussaient plus
loin, et voyageaient a des kilometres, jusqu'aux futaies de Vandame,
sous lesquelles ils se gorgeaient de fraises au printemps, de
noisettes et de myrtilles en ete. Bientot l'immense plaine leur avait
appartenu.

Mais ce qui les lancait ainsi, de Montsou a Marchiennes, sans cesse
par les chemins, avec des yeux de jeunes loups, c'etait un besoin
croissant de maraude. Jeanlin restait le capitaine de ces
expeditions, jetant la troupe sur toutes les proies, ravageant les
champs d'oignons, pillant les vergers, attaquant les etalages. Dans
le pays, on accusait les mineurs en greve, on parlait d'une vaste
bande organisee. Un jour meme, il avait force Lydie a voler sa mere,
il s'etait fait apporter par elle deux douzaines de sucres d'orge que
la Pierronne tenait dans un bocal, sur une des planches de sa fenetre;
et la petite, rouee de coups, ne l'avait pas trahi, tellement elle
tremblait devant son autorite. Le pis etait qu'il se taillait la part
du lion. Bebert, egalement, devait lui remettre le butin, heureux si
le capitaine ne le giflait pas, pour garder tout.

Depuis quelque temps, Jeanlin abusait. Il battait Lydie comme on bat
une femme legitime, et il profitait de la credulite de Bebert pour
l'engager dans des aventures desagreables, tres amuse de faire tourner
en bourrique ce gros garcon, plus fort que lui, qui l'aurait assomme
d'un coup de poing. Il les meprisait tous les deux, les traitait en
esclaves, leur racontait qu'il avait pour maitresse une princesse,
devant laquelle ils etaient indignes de se montrer. Et, en effet, il
y avait huit jours qu'il disparaissait brusquement, au bout d'une rue,
au tournant d'un sentier, n'importe ou il se trouvait, apres leur
avoir ordonne, l'air terrible, de rentrer au coron. D'abord, il
empochait le butin.

Ce fut d'ailleurs ce qui arriva, ce soir-la.

--Donne, dit-il en arrachant la morue des mains de son camarade,
lorsqu'ils s'arreterent tous trois, a un coude de la route, pres de
Requillart.

Bebert protesta.

--J'en veux, tu sais. C'est moi qui l'ai prise.

--Hein, quoi? cria-t-il. T'en auras, si je t'en donne, et pas ce
soir, bien sur: demain, s'il en reste.

Il bourra Lydie, il les planta l'un et l'autre sur la meme ligne,
comme des soldats au port d'armes. Puis, passant derriere eux:

--Maintenant, vous allez rester la cinq minutes, sans vous
retourner... Nom de Dieu! si vous vous retournez, il y aura des betes
qui vous mangeront... Et vous rentrerez ensuite tout droit, et si
Bebert touche a Lydie en chemin, je le saurai, je vous ficherai des
claques.

Alors, il s'evanouit au fond de l'ombre, avec une telle legerete,
qu'on n'entendit meme pas le bruit de ses pieds nus. Les deux enfants
demeurerent immobiles durant les cinq minutes, sans regarder en
arriere, par crainte de recevoir une gifle de l'invisible. Lentement,
une grande affection etait nee entre eux, dans leur commune terreur.
Lui, toujours, songeait a la prendre, a la serrer tres fort entre ses
bras, comme il voyait faire aux autres; et elle aussi, aurait bien
voulu, car ca l'aurait changee, d'etre ainsi caressee gentiment. Mais
ni lui ni elle ne se serait permis de desobeir. Quand ils s'en
allerent, bien que la nuit fut tres noire, ils ne s'embrasserent meme
pas, ils marcherent cote a cote, attendris et desesperes, certains
que, s'ils se touchaient, le capitaine par-derriere leur allongerait
des claques.

Etienne, a la meme heure, etait entre a Requillart. La veille,
Mouquette l'avait supplie de revenir, et il revenait, honteux, pris
d'un gout qu'il refusait de s'avouer, pour cette fille qui l'adorait
comme un Jesus. C'etait, d'ailleurs, dans l'intention de rompre. Il
la verrait, il lui expliquerait qu'elle ne devait plus le poursuivre,
a cause des camarades. On n'etait guere a la joie, ca manquait
d'honnetete, de se payer ainsi des douceurs, quand le monde crevait de
faim. Et, ne l'ayant pas trouvee chez elle, il s'etait decide a
l'attendre, il guettait les ombres au passage.

Sous le beffroi en ruine, l'ancien puits s'ouvrait, a demi obstrue.
Une poutre toute droite, ou tenait un morceau de toiture, avait un
profil de potence, au-dessus du trou noir; et, dans le muraillement
eclate des margelles, deux arbres poussaient, un sorbier et un
platane, qui semblaient grandir du fond de la terre. C'etait un coin
de sauvage abandon, l'entree herbue et chevelue d'un gouffre,
embarrassee de vieux bois, plantee de prunelliers et d'aubepines, que
les fauvettes peuplaient de leurs nids, au printemps. Voulant eviter
de gros frais d'entretien, la Compagnie, depuis dix ans, se proposait
de combler cette fosse morte; mais elle attendait d'avoir installe au
Voreux un ventilateur, car le foyer d'aerage des deux puits, qui
communiquaient, se trouvait place au pied de Requillart, dont l'ancien
goyot d'epuisement servait de cheminee. On s'etait contente de
consolider le cuvelage du niveau par des etais places en travers,
barrant l'extraction, et on avait delaisse les galeries superieures,
pour ne surveiller que la galerie du fond, dans laquelle flambait le
fourneau d'enfer, l'enorme brasier de houille, au tirage si puissant,
que l'appel d'air faisait souffler le vent en tempete, d'un bout a
l'autre de la fosse voisine. Par prudence, afin qu'on put monter et
descendre encore, l'ordre etait donne d'entretenir le goyot des
echelles; seulement, personne ne s'en occupait, les echelles se
pourrissaient d'humidite, des paliers s'etaient effondres deja. En
haut, une grande ronce bouchait l'entree du goyot; et comme la
premiere echelle avait perdu des echelons, il fallait, pour
l'atteindre, se pendre a une racine du sorbier, puis se laisser tomber
au petit bonheur, dans le noir.

Etienne patientait, cache derriere un buisson, lorsqu'il entendit,
parmi les branches, un long frolement. Il crut a la fuite effrayee
d'une couleuvre. Mais la brusque lueur d'une allumette l'etonna, et
il demeura stupefait, en reconnaissant Jeanlin qui allumait une
chandelle et qui s'abimait dans la terre. Une curiosite si vive le
saisit, qu'il s'approcha du trou: l'enfant avait disparu, une lueur
faible venait du deuxieme palier. Il hesita un instant, puis se
laissa rouler, en se tenant aux racines, pensa faire le saut des cinq
cent vingt-quatre metres que mesurait la fosse, finit pourtant par
sentir un echelon. Et il descendit doucement. Jeanlin n'avait rien
du entendre, Etienne voyait toujours, sous lui, la lumiere s'enfoncer,
tandis que l'ombre du petit, colossale et inquietante, dansait, avec
le dehanchement de ses jambes infirmes. Il gambillait, d'une adresse
de singe a se rattraper des mains, des pieds, du menton, quand des
echelons manquaient. Les echelles, de sept metres, se succedaient,
les unes solides encore, les autres branlantes, craquantes, pres de se
rompre; les paliers etroits defilaient, verdis, pourris tellement,
qu'on marchait comme dans de la mousse; et, a mesure qu'on descendait,
la chaleur etait suffocante, une chaleur de four, qui venait du goyot
de tirage, heureusement peu actif depuis la greve, car en temps de
travail, lorsque le foyer mangeait ses cinq mille kilogrammes de
houille par jour, on n'aurait pu se risquer la, sans se rotir le poil.

--Quel nom de Dieu de crapaud! jurait Etienne etouffe, ou diable
va-t-il?

Deux fois, il avait failli culbuter. Ses pieds glissaient sur le bois
humide. Au moins, s'il avait eu une chandelle comme l'enfant; mais il
se cognait a chaque minute, il n'etait guide que par la lueur vague,
fuyant sous lui. C'etait bien la vingtieme echelle deja, et la
descente continuait. Alors, il les compta: vingt et une, vingt-deux,
vingt-trois, et il s'enfoncait, et il s'enfoncait toujours. Une
cuisson ardente lui enflait la tete, il croyait tomber dans une
fournaise. Enfin, il arriva a un accrochage, et il apercut la
chandelle qui filait au fond d'une galerie. Trente echelles, cela
faisait deux cent dix metres environ.

--Est-ce qu'il va me promener longtemps? pensait-il. C'est pour sur
dans l'ecurie qu'il se terre.

Mais, a gauche, la voie qui conduisait a l'ecurie etait barree par un
eboulement. Le voyage recommenca, plus penible et plus dangereux.
Des chauves-souris, effarees, voletaient, se collaient a la voute de
l'accrochage. Il dut se hater pour ne pas perdre de vue la lumiere,
il se jeta dans la meme galerie; seulement, ou l'enfant passait a
l'aise, avec sa souplesse de serpent, lui ne pouvait se glisser sans
meurtrir ses membres. Cette galerie, comme toutes les anciennes
voies, s'etait resserree, se resserrait encore chaque jour, sous la
continuelle poussee des terrains; et il n'y avait plus, a certaines
places, qu'un boyau, qui devait finir par s'effacer lui-meme. Dans ce
travail d'etranglement, les bois eclates, dechires, devenaient un
peril, menacaient de lui scier la chair, de l'enfiler au passage, a la
pointe de leurs echardes, aigues comme des epees. Il n'avancait
qu'avec precaution, a genoux ou sur le ventre, tatant l'ombre devant
lui. Brusquement, une bande de rats le pietina, lui courut de la
nuque aux pieds, dans un galop de fuite.

--Tonnerre de Dieu! y sommes-nous a la fin? gronda-t-il, les reins
casses, hors d'haleine.

On y etait. Au bout d'un kilometre, le boyau s'elargissait, on
tombait dans une partie de voie admirablement conservee. C'etait le
fond de l'ancienne voie de roulage, taillee a travers banc, pareille a
une grotte naturelle. Il avait du s'arreter, il voyait de loin
l'enfant qui venait de poser sa chandelle entre deux pierres, et qui
se mettait a l'aise, l'air tranquille et soulage, en homme heureux de
rentrer chez lui. Une installation complete changeait ce bout de
galerie en une demeure confortable. Par terre, dans un coin, un amas
de foin faisait une couche molle; sur d'anciens bois, plantes en forme
de table, il y avait de tout, du pain, des pommes, des litres de
genievre entames: une vraie caverne scelerate, du butin entasse depuis
des semaines, meme du butin inutile, du savon et du cirage, voles pour
le plaisir du vol. Et le petit, tout seul au milieu de ces rapines,
en jouissait en brigand egoiste.

--Dis donc, est-ce que tu te fous du monde? cria Etienne, lorsqu'il
eut souffle un moment. Tu descends te goberger ici, quand nous
crevons de faim la-haut?

Jeanlin, atterre, tremblait. Mais, en reconnaissant le jeune homme,
il se tranquillisa vite.

--Veux-tu diner avec moi? finit-il par dire. Hein? un morceau de
morue grillee?... Tu vas voir.

Il n'avait pas lache sa morue, et s'etait mis a en gratter proprement
les chiures de mouche, avec un beau couteau neuf, un de ces petits
couteaux-poignards a manche d'os, ou sont inscrites des devises.
Celui-ci portait le mot <>, simplement.

--Tu as un joli couteau, fit remarquer Etienne.

--C'est un cadeau de Lydie, repondit Jeanlin, qui negligea d'ajouter
que Lydie l'avait vole, sur son ordre, a un camelot de Montsou, devant
le debit de la Tete-Coupee.

Puis, comme il grattait toujours, il ajouta d'un air fier:

--N'est-ce pas qu'on est bien chez moi?... On a un peu plus chaud que
la-haut, et ca sent joliment meilleur!

Etienne s'etait assis, curieux de le faire causer. Il n'avait plus de
colere, un interet le prenait, pour cette crapule d'enfant, si brave
et si industrieux dans ses vices. Et, en effet, il goutait un
bien-etre, au fond de ce trou: la chaleur n'y etait plus trop forte,
une temperature egale y regnait en dehors des saisons, d'une tiedeur
de bain, pendant que le rude decembre gercait sur la terre la peau des
miserables. En vieillissant, les galeries s'epuraient des gaz
nuisibles, tout le grisou etait parti, on ne sentait la maintenant que
l'odeur des anciens bois fermentes, une odeur subtile d'ether, comme
aiguisee d'une pointe de girofle. Ces bois, du reste, devenaient
amusants a voir, d'une paleur jaunie de marbre, franges de guipures
blanchatres, de vegetations floconneuses qui semblaient les draper
d'une passementerie de soie et de perles. D'autres se herissaient de
champignons. Et il y avait des vols de papillons blancs, des mouches
et des araignees de neige, une population decoloree, a jamais
ignorante du soleil.

--Alors, tu n'as pas peur? demanda Etienne.

Jeanlin le regarda, etonne.

--Peur de quoi? puisque je suis tout seul.

Mais la morue etait grattee enfin. Il alluma un petit feu de bois,
etala le brasier et la fit griller. Puis il coupa un pain en deux.
C'etait un regal terriblement sale, exquis tout de meme pour des
estomacs solides.

Etienne avait accepte sa part.

--Ca ne m'etonne plus, si tu engraisses, pendant que nous maigrissons
tous. Sais-tu que c'est cochon de t'empiffrer!... Et les autres, tu
n'y songes pas?

--Tiens! pourquoi les autres sont-ils trop betes?

--D'ailleurs, tu as raison de te cacher, car si ton pere apprenait que
tu voles, il t'arrangerait.

--Avec ca que les bourgeois ne nous volent pas! C'est toi qui le dis
toujours. Quand j'ai chipe ce pain chez Maigrat, c'etait bien sur un
pain qu'il nous devait.

Le jeune homme se tut, la bouche pleine, trouble. Il le regardait,
avec son museau, ses yeux verts, ses grandes oreilles, dans sa
degenerescence d'avorton a l'intelligence obscure et d'une ruse de
sauvage, lentement repris par l'animalite ancienne. La mine, qui
l'avait fait, venait de l'achever, en lui cassant les jambes.

--Et Lydie, demanda de nouveau Etienne, est-ce que tu l'amenes ici,
des fois?

Jeanlin eut un rire meprisant.

--La petite, ah! non, par exemple!... Les femmes, ca bavarde.

Et il continuait a rire, plein d'un immense dedain pour Lydie et
Bebert. Jamais on n'avait vu des enfants si cruches. L'idee qu'ils
gobaient toutes ses bourdes, et qu'ils s'en allaient les mains vides,
pendant qu'il mangeait la morue, au chaud, lui chatouillait les cotes
d'aise. Puis, il conclut, avec une gravite de petit philosophe:

--Faut mieux etre seul, on est toujours d'accord.

Etienne avait fini son pain. Il but une gorgee de genievre. Un
instant, il s'etait demande s'il n'allait pas mal reconnaitre
l'hospitalite de Jeanlin, en le ramenant au jour par une oreille, et
en lui defendant de marauder davantage, sous la menace de tout dire a
son pere. Mais, en examinant cette retraite profonde, une idee le
travaillait: qui sait s'il n'en aurait pas besoin, pour les camarades
ou pour lui, dans le cas ou les choses se gateraient, la-haut? Il fit
jurer a l'enfant de ne pas decoucher, comme il lui arrivait de le
faire, lorsqu'il s'oubliait dans son foin; et, prenant un bout de
chandelle, il s'en alla le premier, il le laissa ranger tranquillement
son menage.

La Mouquette se desesperait a l'attendre, assise sur une poutre,
malgre le grand froid. Quand elle l'apercut, elle lui sauta au cou;
et ce fut comme s'il lui enfoncait un couteau dans le coeur, lorsqu'il
lui dit sa volonte de ne plus la voir. Mon Dieu! pourquoi? est-ce
qu'elle ne l'aimait point assez? Craignant de succomber lui-meme a
l'envie d'entrer chez elle, il l'entrainait vers la route, il lui
expliquait, le plus doucement possible, qu'elle le compromettait aux
yeux des camarades, qu'elle compromettait la cause de la politique.
Elle s'etonna, qu'est-ce que ca pouvait faire a la politique? Enfin,
la pensee lui vint qu'il rougissait de la connaitre; d'ailleurs, elle
n'en etait pas blessee, c'etait tout naturel; et elle lui offrit de
recevoir une gifle devant le monde, pour avoir l'air de rompre. Mais
il la reverrait, rien qu'une petite fois, de temps a autre.
Eperdument, elle le suppliait, elle jurait de se cacher, elle ne le
garderait pas cinq minutes. Lui, tres emu, refusait toujours. Il le
fallait. Alors, en la quittant, il voulut au moins l'embrasser. Pas
a pas, ils etaient arrives aux premieres maisons de Montsou, et ils se
tenaient a pleins bras, sous la lune large et ronde, lorsqu'une femme
passa pres d'eux, avec un brusque sursaut, comme si elle avait bute
contre une pierre.

--Qui est-ce? demanda Etienne inquiet.

--C'est Catherine, repondit la Mouquette. Elle revient de Jean-Bart.

La femme, maintenant, s'en allait, la tete basse, les jambes faibles,
l'air tres las. Et le jeune homme la regardait, desespere d'avoir ete
vu par elle, le coeur creve d'un remords sans cause. Est-ce qu'elle
n'etait pas avec un homme? est-ce qu'elle ne l'avait pas fait souffrir
de la meme souffrance, la, sur ce chemin de Requillart, lorsqu'elle
s'etait donnee a cet homme? Mais cela, malgre tout, le desolait, de
lui avoir rendu la pareille.

--Veux-tu que je te dise? murmura la Mouquette en larmes, quand elle
partit. Si tu ne veux pas de moi, c'est que tu en veux une autre.

Le lendemain, le temps fut superbe, un ciel clair de gelee, une de ces
belles journees d'hiver, ou la terre dure sonne comme un cristal sous
les pieds. Des une heure, Jeanlin avait file; mais il dut attendre
Bebert derriere l'eglise, et ils faillirent partir sans Lydie, que sa
mere avait encore enfermee dans la cave. On venait de l'en faire
sortir et de lui mettre au bras un panier, en lui signifiant que, si
elle ne le rapportait pas plein de pissenlits, on la renfermerait avec
les rats, pour la nuit entiere. Aussi, prise de peur, voulait-elle
tout de suite aller a la salade. Jeanlin l'en detourna: on verrait
plus tard. Depuis longtemps, Pologne, la grosse lapine de Rasseneur,
le tracassait. Il passait devant l'Avantage, lorsque, justement, la
lapine sortit sur la route. Il la saisit d'un bond par les oreilles,
la fourra dans le panier de la petite; et tous les trois galoperent.
On allait joliment s'amuser, a la faire courir comme un chien, jusqu'a
la foret.

Mais ils s'arreterent, pour regarder Zacharie et Mouquet, qui, apres
avoir bu une chope avec deux autres camarades, entamaient leur grande
partie de crosse. L'enjeu etait une casquette neuve et un foulard
rouge, deposes chez Rasseneur. Les quatre joueurs, deux par deux,
mirent au marchandage le premier tour, du Voreux a la ferme Paillot,
pres de trois kilometres; et ce fut Zacharie qui l'emporta, il pariait
en sept coups, tandis que Mouquet en demandait huit. On avait pose la
cholette, le petit oeuf de buis, sur le pave, une pointe en l'air.
Tous tenaient leur crosse, le maillet au fer oblique, au long manche
garni d'une ficelle fortement serree. Deux heures sonnaient comme ils
partaient. Zacharie, magistralement, pour son premier coup compose
d'une serie de trois, lanca la cholette a plus de quatre cents metres,
au travers des champs de betteraves; car il etait defendu de choler
dans les villages et sur les routes, ou l'on avait tue du monde.
Mouquet, solide lui aussi, dechola d'un bras si rude, que son coup
unique ramena la bille de cent cinquante metres en arriere. Et la
partie continua, un camp cholant, l'autre camp decholant, toujours au
pas de course, les pieds meurtris par les aretes gelees des terres de
labour.

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