A / B / C / D / E /  F / G / H / I / J /  K / L / M / N / O /  P / R / S / T / UV / W / Z

Annual Bibliography of Commonwealth Literature 2007
This paper argues that discourses of love in Ghanaian market literature for youth offer a view into complex negotiations of agency and empowerment. Drawing on Deborah Durham's notion of youth as "social `shifters'" and Francis Nyamnjoh's conception of the "interconnectedness" of agency, I take Ghanaian market literature as one specific case of how African literature for youth foregrounds questions of continuity and change as African societies enter into increasingly complex global relations. In this literature for youth, received notions of love, often constructed out of impressions from American pop and hip hop music, carry new notions of agency that compete with existing "domesticated" forms. Authors like Ike Tandoh and Evelyn Tay employ discourses of love to offer youth alternative avenues for empowerment in a context of socio-economic disenfranchizement. In a creative process of "straddling", this writing both reveals and reproduces the contradictions that obtain in youth configurations of agency.

Germinal

E >> Emile Zola >> Germinal

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V


Une autre quinzaine s'ecoula. On etait aux premiers jours de janvier,
par des brumes froides qui engourdissaient l'immense plaine. Et la
misere avait empire encore, les corons agonisaient d'heure en heure,
sous la disette croissante. Quatre mille francs, envoyes de Londres,
par l'Internationale, n'avaient pas donne trois jours de pain. Puis,
rien n'etait venu. Cette grande esperance morte abattait les
courages. Sur qui compter maintenant, puisque leurs freres eux-memes
les abandonnaient? Ils se sentaient perdus au milieu du gros hiver,
isoles du monde.

Le mardi, toute ressource manqua, au coron des Deux-Cent-Quarante.
Etienne s'etait multiplie avec les delegues: on ouvrait des
souscriptions nouvelles, dans les villes voisines, et jusqu'a Paris;
on faisait des quetes, on organisait des conferences. Ces efforts
n'aboutissaient guere, l'opinion, qui s'etait emue d'abord, devenait
indifferente, depuis que la greve s'eternisait, tres calme, sans
drames passionnants. A peine de maigres aumones suffisaient-elles a
soutenir les familles les plus pauvres. Les autres vivaient en
engageant les nippes, en vendant piece a piece le menage. Tout filait
chez les brocanteurs, la laine des matelas, les ustensiles de cuisine,
des meubles meme. Un instant, on s'etait cru sauve, les petits
detaillants de Montsou, tues par Maigrat, avaient offert des credits,
pour tacher de lui reprendre la clientele; et, durant une semaine,
Verdonck l'epicier, les deux boulangers Carouble et Smelten, tinrent
en effet boutique ouverte; mais leurs avances s'epuisaient, les trois
s'arreterent. Des huissiers s'en rejouirent, il n'en resultait qu'un
ecrasement de dettes, qui devait peser longtemps sur les mineurs.
Plus de credit nulle part, plus une vieille casserole a vendre, on
pouvait se coucher dans un coin et crever comme des chiens galeux.

Etienne aurait vendu sa chair. Il avait abandonne ses appointements,
il etait alle a Marchiennes engager son pantalon et sa redingote de
drap, heureux de faire bouillir encore la marmite des Maheu. Seules,
les bottes lui restaient, il les gardait pour avoir les pieds solides,
disait-il. Son desespoir etait que la greve se fut produite trop tot,
lorsque la caisse de prevoyance n'avait pas eu le temps de s'emplir.
Il y voyait la cause unique du desastre, car les ouvriers
triompheraient surement des patrons, le jour ou ils trouveraient dans
l'epargne l'argent necessaire a la resistance. Et il se rappelait les
paroles de Souvarine, accusant la Compagnie de pousser a la greve,
pour detruire les premiers fonds de la caisse.

La vue du coron, de ces pauvres gens sans pain et sans feu, le
bouleversait. Il preferait sortir, se fatiguer en promenades
lointaines. Un soir, comme il rentrait et qu'il passait pres de
Requillart, il avait apercu, au bord de la route, une vieille femme
evanouie. Sans doute, elle se mourait d'inanition; et, apres l'avoir
relevee, il s'etait mis a heler une fille, qu'il voyait de l'autre
cote de la palissade.

--Tiens! c'est toi, dit-il en reconnaissant la Mouquette. Aide-moi
donc, il faudrait lui faire boire quelque chose.

La Mouquette, apitoyee aux larmes, rentra vivement chez elle, dans la
masure branlante que son pere s'etait menagee au milieu des decombres.
Elle en ressortit aussitot avec du genievre et un pain. Le genievre
ressuscita la vieille, qui, sans parler, mordit au pain, goulument.
C'etait la mere d'un mineur, elle habitait un coron, du cote de
Cougny, et elle etait tombee la, en revenant de Joiselle, ou elle
avait tente vainement d'emprunter dix sous a une soeur. Lorsqu'elle
eut mange, elle s'en alla, etourdie.

Etienne etait reste dans le champ vague de Requillart, dont les
hangars ecroules disparaissaient sous les ronces.

--Eh bien! tu n'entres pas boire un petit verre? lui demanda la
Mouquette gaiement.

Et, comme il hesitait:

--Alors, tu as toujours peur de moi?

Il la suivit, gagne par son rire. Ce pain qu'elle avait donne de si
grand coeur, l'attendrissait. Elle ne voulut pas le recevoir dans la
chambre du pere, elle l'emmena dans sa chambre a elle, ou elle versa
tout de suite deux petits verres de genievre. Cette chambre etait
tres propre, il lui en fit compliment. D'ailleurs, la famille ne
semblait manquer de rien: le pere continuait son service de
palefrenier, au Voreux; et elle, histoire de ne pas vivre les bras
croises, s'etait mise blanchisseuse, ce qui lui rapportait trente sous
par jour. On a beau rigoler avec les hommes, on n'en est pas plus
faineante pour ca.

--Dis? murmura-t-elle tout d'un coup, en venant le prendre gentiment
par la taille, pourquoi ne veux-tu pas m'aimer?

Il ne put s'empecher de rire, lui aussi, tellement elle avait lance ca
d'un air mignon.

--Mais je t'aime bien, repondit-il.

--Non, non, pas comme je veux... Tu sais que j'en meurs d'envie.
Dis? ca me ferait tant plaisir!

C'etait vrai, elle le lui demandait depuis six mois. Il la regardait
toujours, se collant a lui, l'etreignant de ses deux bras
frissonnants, la face levee dans une telle supplication d'amour, qu'il
en etait tres touche. Sa grosse figure ronde n'avait rien de beau,
avec son teint jauni, mange par le charbon; mais ses yeux luisaient
d'une flamme, il lui sortait de la peau un charme, un tremblement de
desir, qui la rendait rose et toute jeune. Alors, devant ce don si
humble, si ardent, il n'osa plus refuser.

--Oh! tu veux bien, balbutia-t-elle, ravie, oh! tu veux bien!

Et elle se livra dans une maladresse et un evanouissement de vierge,
comme si c'etait la premiere fois, et qu'elle n'eut jamais connu
d'homme. Puis, quand il la quitta, ce fut elle qui deborda de
reconnaissance: elle lui disait merci, elle lui baisait les mains.

Etienne demeura un peu honteux de cette bonne fortune. On ne se
vantait pas d'avoir eu la Mouquette. En s'en allant, il se jura de ne
point recommencer. Et il lui gardait un souvenir amical pourtant,
elle etait une brave fille.

Quand il rentra au coron, d'ailleurs, des choses graves qu'il apprit
lui firent oublier l'aventure. Le bruit courait que la Compagnie
consentirait peut-etre a une concession, si les delegues tentaient une
nouvelle demarche pres du directeur. Du moins, des porions avaient
repandu ce bruit. La verite etait que, dans la lutte engagee, la mine
souffrait plus encore que les mineurs. Des deux cotes, l'obstination
entassait des ruines: tandis que le travail crevait de faim, le
capital se detruisait. Chaque jour de chomage emportait des centaines
de mille francs. Toute machine qui s'arrete est une machine morte.
L'outillage et le materiel s'alteraient, l'argent immobilise fondait,
comme une eau bue par du sable. Depuis que le faible stock de houille
s'epuisait sur le carreau des fosses, la clientele parlait de
s'adresser en Belgique; et il y avait la, pour l'avenir, une menace.
Mais ce qui effrayait surtout la Compagnie, ce qu'elle cachait avec
soin, c'etaient les degats croissants, dans les galeries et les
tailles. Les porions ne suffisaient pas au raccommodage, les bois
cassaient de toutes parts, des eboulements se produisaient a chaque
heure. Bientot, les desastres etaient devenus tels, qu'ils devaient
necessiter de longs mois de reparation, avant que l'abattage put etre
repris. Deja, des histoires couraient la contree: a Crevecoeur, trois
cents metres de voie s'etaient effondres d'un bloc, bouchant l'acces
de la veine Cinq-Paumes; a Madeleine, la veine Maugretout s'emiettait
et s'emplissait d'eau. La Direction refusait d'en convenir, lorsque,
brusquement, deux accidents, l'un sur l'autre, l'avaient forcee
d'avouer. Un matin, pres de la Piolaine, on trouva le sol fendu
au-dessus de la galerie nord de Mirou, eboulee de la veille; et, le
lendemain, ce fut un affaissement interieur du Voreux qui ebranla tout
un coin de faubourg, au point que deux maisons faillirent disparaitre.

Etienne et les delegues hesitaient a risquer une demarche, sans
connaitre les intentions de la Regie. Dansaert, qu'ils interrogerent,
evita de repondre: certainement, on deplorait le malentendu, on ferait
tout au monde afin d'amener une entente; mais il ne precisait pas.
Ils finirent par decider qu'ils se rendraient pres de M. Hennebeau,
pour mettre la raison de leur cote; car ils ne voulaient pas qu'on les
accusat plus tard d'avoir refuse a la Compagnie une occasion de
reconnaitre ses torts. Seulement, ils jurerent de ne ceder sur rien,
de maintenir quand meme leurs conditions, qui etaient les seules
justes.

L'entrevue eut lieu le mardi matin, le jour ou le coron tombait a la
misere noire. Elle fut moins cordiale que la premiere. Maheu parla
encore, expliqua que les camarades les envoyaient demander si ces
messieurs n'avaient rien de nouveau a leur dire. D'abord,
M. Hennebeau affecta la surprise: aucun ordre ne lui etait parvenu,
les choses ne pouvaient changer, tant que les mineurs s'enteteraient
dans leur revolte detestable; et cette raideur autoritaire produisit
l'effet le plus facheux, a tel point que, si les delegues s'etaient
deranges avec des intentions conciliantes, la facon dont on les
recevait aurait suffi a les faire s'obstiner davantage. Ensuite, le
directeur voulut bien chercher un terrain de concessions mutuelles:
ainsi, les ouvriers accepteraient le paiement du boisage a part,
tandis que la Compagnie hausserait ce paiement des deux centimes dont
on l'accusait de profiter. Du reste, il ajoutait qu'il prenait
l'offre sur lui, que rien n'etait resolu, qu'il se flattait pourtant
d'obtenir a Paris cette concession. Mais les delegues refuserent et
repeterent leurs exigences: le maintien de l'ancien systeme, avec une
hausse de cinq centimes par berline. Alors, il avoua qu'il pouvait
traiter tout de suite, il les pressa d'accepter, au nom de leurs
femmes et de leurs petits mourant de faim. Et, les yeux a terre, le
crane dur, ils dirent non, toujours non, d'un branle farouche. On se
separa brutalement. M. Hennebeau faisait claquer les portes.
Etienne, Maheu et les autres s'en allaient, tapant leurs gros talons
sur le pave, dans la rage muette des vaincus pousses a bout.

Vers deux heures, les femmes du coron tenterent, de leur cote, une
demarche pres de Maigrat. Il n'y avait plus que cet espoir, flechir
cet homme, lui arracher une nouvelle semaine de credit. C'etait une
idee de la Maheude, qui comptait souvent trop sur le bon coeur des
gens. Elle decida la Brule et la Levaque a l'accompagner; quant a la
Pierronne, elle s'excusa, elle raconta qu'elle ne pouvait quitter
Pierron, dont la maladie n'en finissait pas de guerir. D'autres
femmes se joignirent a la bande, elles etaient bien une vingtaine.
Lorsque les bourgeois de Montsou les virent arriver, tenant la largeur
de la route, sombres et miserables, ils hocherent la tete
d'inquietude. Des portes se fermerent, une dame cacha son argenterie.
On les rencontrait ainsi pour la premiere fois, et rien n'etait d'un
plus mauvais signe: d'ordinaire, tout se gatait, quand les femmes
battaient ainsi les chemins. Chez Maigrat, il y eut une scene
violente. D'abord, il les avait fait entrer, ricanant, feignant de
croire qu'elles venaient payer leurs dettes: ca, c'etait gentil, de
s'etre entendu, pour apporter l'argent d'un coup. Puis, des que la
Maheude eut pris la parole, il affecta de s'emporter. Est-ce qu'elles
se fichaient du monde? Encore du credit, elles revaient donc de le
mettre sur la paille? Non, plus une pomme de terre, plus une miette de
pain! Et il les renvoyait a l'epicier Verdonck, aux boulangers
Carouble et Smelten, puisqu'elles se servaient chez eux, maintenant.
Les femmes l'ecoutaient d'un air d'humilite peureuse, s'excusaient,
guettaient dans ses yeux s'il se laissait attendrir. Il recommenca a
dire des farces, il offrit sa boutique a la Brule, si elle le prenait
pour galant. Une telle lachete les tenait toutes, qu'elles en rirent;
et la Levaque rencherit, declara qu'elle voulait bien, elle. Mais il
fut aussitot grossier, il les poussa vers la porte. Comme elles
insistaient, suppliantes, il en brutalisa une. Les autres, sur le
trottoir, le traiterent de vendu, tandis que la Maheude, les deux bras
en l'air dans un elan d'indignation vengeresse, appelait la mort, en
criant qu'un homme pareil ne meritait pas de manger.

Le retour au coron fut lugubre. Quand les femmes rentrerent les mains
vides, les hommes les regarderent, puis baisserent la tete. C'etait
fini, la journee s'acheverait sans une cuilleree de soupe; et les
autres journees s'etendaient dans une ombre glacee, ou ne luisait pas
un espoir. Ils avaient voulu cela, aucun ne parlait de se rendre.
Cet exces de misere les faisait s'enteter davantage, muets, comme des
betes traquees, resolues a mourir au fond de leur trou, plutot que
d'en sortir. Qui aurait ose parler le premier de soumission? on avait
jure avec les camarades de tenir tous ensemble, et tous tiendraient,
ainsi qu'on tenait a la fosse, quand il y en avait un sous un
eboulement. Ca se devait, ils etaient la-bas a une bonne ecole pour
savoir se resigner; on pouvait se serrer le ventre pendant huit jours,
lorsqu'on avalait le feu et l'eau depuis l'age de douze ans; et leur
devouement se doublait ainsi d'un orgueil de soldats, d'hommes fiers
de leur metier, ayant pris dans leur lutte quotidienne contre la mort,
une vantardise du sacrifice.

Chez les Maheu, la soiree fut affreuse. Tous se taisaient, assis
devant le feu mourant, ou fumait la derniere patee d'escaillage.
Apres avoir vide les matelas poignee a poignee, on s'etait decide
l'avant-veille a vendre pour trois francs le coucou; et la piece
semblait nue et morte, depuis que le tic-tac familier ne l'emplissait
plus de son bruit. Maintenant, au milieu du buffet, il ne restait
d'autre luxe que la boite de carton rose, un ancien cadeau de Maheu,
auquel la Maheude tenait comme a un bijou. Les deux bonnes chaises
etaient parties, le pere Bonnemort et les enfants se serraient sur un
vieux banc moussu, rentre du jardin. Et le crepuscule livide qui
tombait semblait augmenter le froid.

--Quoi faire? repeta la Maheude, accroupie au coin du fourneau.

Etienne, debout, regardait les portraits de l'empereur et de
l'imperatrice, colles contre le mur. Il les en aurait arraches depuis
longtemps, sans la famille qui les defendait, pour l'ornement. Aussi
murmura-t-il, les dents serrees:

--Et dire qu'on n'aurait pas deux sous de ces jean-foutre qui nous
regardent crever!

--Si je portais la boite? reprit la femme toute pale, apres une
hesitation.

Maheu, assis au bord de la table, les jambes pendantes et la tete sur
la poitrine, s'etait redresse.

--Non, je ne veux pas!

Peniblement, la Maheude se leva et fit le tour de la piece. Etait-ce
Dieu possible, d'en etre reduit a cette misere! le buffet sans une
miette, plus rien a vendre, pas meme une idee pour avoir un pain! Et
le feu qui allait s'eteindre! Elle s'emporta contre Alzire qu'elle
avait envoyee le matin aux escarbilles, sur le terri, et qui etait
revenue les mains vides, en disant que la Compagnie defendait la
glane. Est-ce qu'on ne s'en foutait pas, de la Compagnie? comme si
l'on volait quelqu'un, a ramasser les brins de charbon perdus! La
petite, desesperee, racontait qu'un homme l'avait menacee d'une gifle;
puis, elle promit d'y retourner, le lendemain, et de se laisser
battre.

--Et ce bougre de Jeanlin? cria la mere, ou est-il encore, je vous le
demande?... Il devait apporter de la salade: on en aurait broute
comme des betes, au moins! Vous verrez qu'il ne rentrera pas. Hier
deja, il a decouche. Je ne sais ce qu'il trafique, mais la rosse a
toujours l'air d'avoir le ventre plein.

--Peut-etre, dit Etienne, ramasse-t-il des sous sur la route.

Du coup, elle brandit les deux poings, hors d'elle.

--Si je savais ca!... Mes enfants mendier! J'aimerais mieux les tuer
et me tuer ensuite.

Maheu, de nouveau, s'etait affaisse, au bord de la table. Lenore et
Henri, etonnes qu'on ne mangeat pas, commencaient a geindre; tandis
que le vieux Bonnemort, silencieux, roulait philosophiquement la
langue dans sa bouche, pour tromper sa faim. Personne ne parla plus,
tous s'engourdissaient sous cette aggravation de leurs maux, le
grand-pere toussant, crachant noir, repris de rhumatismes qui se
tournaient en hydropisie, le pere asthmatique, les genoux enfles
d'eau, la mere et les petits travailles de la scrofule et de l'anemie
hereditaires. Sans doute, le metier voulait ca; on ne s'en plaignait
que lorsque le manque de nourriture achevait le monde; et deja l'on
tombait comme des mouches, dans le coron. Il fallait pourtant trouver
a souper. Quoi faire, ou aller, mon Dieu?

Alors, dans le crepuscule dont la morne tristesse assombrissait de
plus en plus la piece, Etienne, qui hesitait depuis un instant, se
decida, le coeur creve.

--Attendez-moi, dit-il. Je vais voir quelque part.

Et il sortit. L'idee de la Mouquette lui etait venue. Elle devait
bien avoir un pain et elle le donnerait volontiers. Cela le fachait,
d'etre ainsi force de retourner a Requillart: cette fille lui
baiserait les mains, de son air de servante amoureuse; mais on ne
lachait pas des amis dans la peine, il serait encore gentil avec elle,
s'il le fallait.

--Moi aussi, je vais voir, dit a son tour la Maheude. C'est trop
bete.

Elle rouvrit la porte derriere le jeune homme et la rejeta violemment,
laissant les autres immobiles et muets, dans la maigre clarte d'un
bout de chandelle qu'Alzire venait d'allumer. Dehors, une courte
reflexion l'arreta. Puis, elle entra chez les Levaque.

--Dis donc, je t'ai prete un pain, l'autre jour. Si tu me le rendais.

Mais elle s'interrompit, ce qu'elle voyait n'etait guere encourageant;
et la maison sentait la misere plus que la sienne.

La Levaque, les yeux fixes, regardait son feu eteint, tandis que
Levaque, soule par des cloutiers, l'estomac vide, dormait sur la
table. Adosse au mur, Bouteloup frottait machinalement ses epaules,
avec l'ahurissement d'un bon diable, dont on a mange les economies, et
qui s'etonne d'avoir a se serrer le ventre.

--Un pain, ah! ma chere, repondit la Levaque. Moi qui voulais t'en
emprunter un autre!

Puis, comme son mari grognait de douleur dans son sommeil, elle lui
ecrasa la face contre la table.

--Tais-toi, cochon! Tant mieux, si ca te brule les boyaux!... Au lieu
de te faire payer a boire, est-ce que tu n'aurais pas du demander
vingt sous a un ami?

Elle continua, jurant, se soulageant, au milieu de la salete du
menage, abandonne depuis si longtemps deja, qu'une odeur insupportable
s'exhalait du carreau. Tout pouvait craquer, elle s'en fichait! Son
fils, ce gueux de Bebert, avait aussi disparu depuis le matin, et elle
criait que ce serait un fameux debarras, s'il ne revenait plus. Puis,
elle dit qu'elle allait se coucher. Au moins, elle aurait chaud.
Elle bouscula Bouteloup.

--Allons, houp! montons... Le feu est mort, pas besoin d'allumer la
chandelle pour voir les assiettes vides... Viens-tu a la fin, Louis?
Je te dis que nous nous couchons. On se colle, ca soulage... Et que
ce nom de Dieu de saoulard creve ici de froid tout seul!

Quand elle se retrouva dehors, la Maheude coupa resolument par les
jardins, pour se rendre chez les Pierron. Des rires s'entendaient.
Elle frappa, et il y eut un brusque silence. On mit une grande minute
a lui ouvrir.

--Tiens! c'est toi, s'ecria la Pierronne en affectant une vive
surprise. Je croyais que c'etait le medecin.

Sans la laisser parler, elle continua, elle montra Pierron assis
devant un grand feu de houille.

--Ah! il ne va pas, il ne va toujours pas. La figure a l'air bonne,
c'est dans le ventre que ca le travaille. Alors, il lui faut de la
chaleur, on brule tout ce qu'on a.

Pierron, en effet, semblait gaillard, le teint fleuri, la chair
grasse. Vainement il soufflait, pour faire l'homme malade.
D'ailleurs, la Maheude, en entrant, venait de sentir une forte odeur
de lapin: bien sur qu'on avait demenage le plat. Des miettes
trainaient sur la table; et, au beau milieu, elle apercut une
bouteille de vin oubliee.

--Maman est allee a Montsou pour tacher d'avoir un pain, reprit la
Pierronne. Nous nous morfondons a l'attendre.

Mais sa voix s'etrangla, elle avait suivi le regard de la voisine, et
elle aussi etait tombee sur la bouteille. Tout de suite, elle se
remit, elle raconta l'histoire: oui, c'etait du vin, les bourgeois de
la Piolaine lui avaient apporte cette bouteille-la pour son homme, a
qui le medecin ordonnait du bordeaux. Et elle ne tarissait pas en
remerciements, quels braves bourgeois! la demoiselle surtout, pas
fiere, entrant chez les ouvriers, distribuant elle-meme ses aumones!

--Je sais, dit la Maheude, je les connais.

Son coeur se serrait a l'idee que le bien va toujours aux moins
pauvres. Jamais ca ne ratait, ces gens de la Piolaine auraient porte
de l'eau a la riviere. Comment ne les avait-elle pas vus dans le
coron? Peut-etre tout de meme en aurait-elle tire quelque chose.

--J'etais donc venue, avoua-t-elle enfin, pour savoir s'il y avait
plus gras chez vous que chez nous... As-tu seulement du vermicelle, a
charge de revanche?

La Pierronne se desespera bruyamment.

--Rien du tout, ma chere. Pas ce qui s'appelle un grain de semoule...
Si maman ne rentre pas, c'est qu'elle n'a point reussi. Nous allons
nous coucher sans souper.

A ce moment, des pleurs vinrent de la cave, et elle s'emporta, elle
tapa du poing contre la porte. C'etait cette coureuse de Lydie
qu'elle avait enfermee, disait-elle, pour la punir de n'etre rentree
qu'a cinq heures, apres toute une journee de vagabondage. On ne
pouvait plus la dompter, elle disparaissait continuellement.

Cependant, la Maheude restait debout, sans se decider a partir. Ce
grand feu la penetrait d'un bien-etre douloureux, la pensee qu'on
mangeait la, lui creusait l'estomac davantage. Evidemment, ils
avaient renvoye la vieille et enferme la petite, pour bafrer leur
lapin. Ah! on avait beau dire, quand une femme se conduisait mal, ca
portait bonheur a sa maison!

--Bonsoir, dit-elle tout d'un coup.

Dehors, la nuit etait tombee, et la lune, derriere des nuages,
eclairait la terre d'une clarte louche. Au lieu de retraverser les
jardins, la Maheude fit le tour, desolee, n'osant rentrer chez elle.
Mais, le long des facades mortes, toutes les portes sentaient la
famine et sonnaient le creux. A quoi bon frapper? c'etait misere et
compagnie. Depuis des semaines qu'on ne mangeait plus, l'odeur de
l'oignon elle-meme etait partie, cette odeur forte qui annoncait le
coron de loin, dans la campagne; maintenant, il n'avait que l'odeur
des vieux caveaux, l'humidite des trous ou rien ne vit. Les bruits
vagues se mouraient, des larmes etouffees, des jurons perdus; et, dans
le silence qui s'alourdissait peu a peu, on entendait venir le sommeil
de la faim, l'ecrasement des corps jetes en travers des lits, sous les
cauchemars des ventres vides.

Comme elle passait devant l'eglise, elle vit une ombre filer
rapidement. Un espoir la fit se hater, car elle avait reconnu le cure
de Montsou, l'abbe Joire, qui disait la messe le dimanche a la
chapelle du coron: sans doute il sortait de la sacristie, ou le
reglement de quelque affaire l'avait appele. Le dos rond, il courait
de son air d'homme gras et doux, desireux de vivre en paix avec tout
le monde. S'il avait fait sa course a la nuit, ce devait etre pour ne
pas se compromettre au milieu des mineurs. On disait du reste qu'il
venait d'obtenir de l'avancement. Meme, il s'etait promene deja avec
son successeur, un abbe maigre, aux yeux de braise rouge.

--Monsieur le cure, monsieur le cure, begaya la Maheude.

Mais il ne s'arreta point.

--Bonsoir, bonsoir, ma brave femme.

Elle se retrouvait devant chez elle. Ses jambes ne la portaient plus,
et elle rentra.

Personne n'avait bouge. Maheu etait toujours au bord de la table,
abattu. Le vieux Bonnemort et les petits se serraient sur le banc,
pour avoir moins froid. Et on ne s'etait pas dit une parole, seule la
chandelle avait brule, si courte, que la lumiere elle-meme bientot
leur manquerait. Au bruit de la porte, les enfants tournerent la
tete; mais, en voyant que la mere ne rapportait rien, ils se remirent
a regarder par terre, renfoncant une grosse envie de pleurer, de peur
qu'on ne les grondat. La Maheude etait retombee a sa place, pres du
feu mourant. On ne la questionna point, le silence continua. Tous
avaient compris, ils jugeaient inutile de se fatiguer encore a causer;
et c'etait maintenant une attente aneantie, sans courage, l'attente
derniere du secours qu'Etienne, peut-etre, allait deterrer quelque
part. Les minutes s'ecoulaient, ils finissaient par ne plus y
compter.

Lorsque Etienne reparut, il avait, dans un torchon, une douzaine de
pommes de terre, cuites et refroidies.

--Voila tout ce que j'ai trouve, dit-il.

Chez la Mouquette, le pain manquait egalement: c'etait son diner
qu'elle lui avait mis de force dans ce torchon, en le baisant de tout
son coeur.

--Merci, repondit-il a la Maheude qui lui offrait sa part. J'ai mange
la-bas.

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